Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

HARIRI A PARIS, GEAGEA EN EMBUSCADE A BEYROUTH…

Il est sans doute trop tôt, et en tout cas très exagéré de parler du retour de la diplomatie française, sinon d’une « nouvelle diplomatie française » aux Proche et Moyen-Orient, comme l’explique Guillaume Berlat dans L’envers des cartes de cette semaine ! Le Premier ministre libanais est arrivé samedi à Paris avec sa femme. Pas fous, les Saoudiens ont gardé deux de ses enfants en otages. Officiellement, ces derniers poursuivent leurs études dans la capitale du royaume, mais personne n’est dupe ! Saad Hariri devrait « faire une petite tournée arabe » (en Egypte et au Koweït) – selon les propres termes de son entourage – avant de rentrer ce mercredi à Beyrouth pour confirmer ou non sa démission, annoncée le 4 novembre dernier depuis l’Arabie saoudite.

Vraisemblablement, il répétera les arguments rédigés pour lui par les services saoudiens : le méchant Hezbollah ne doit plus participer au gouvernement libanais et disparaître de la surface de la terre ! Mais avant d’évaluer les conséquences de ce Vaudeville sur la situation libanaise, il faut souligner deux informations importantes : d’abord, il y a cette visite du patriarche maronite en Arabie saoudite. Comme si c’était le moment ! Ensuite, il y a les révélations du quotidien Al-Akhbar selon lesquelles le chef de l’extrême-droite (Forces libanaises/FL) – Samir Geagea disposerait désormais d’une milice armée de quelques 10 000 fusils. Dans ce contexte, la succession de Saad Hariri et la formation d’un nouveau gouvernement aiguise déjà bien des appétits.

UNE VISITE HISTORIQUE ?

Le patriarche maronite – le cardinal Bechara Raï -, a effectué mardi une visite en Arabie saoudite. Prévue avant la crise saoudienne de la semaine dernière, ce voyage a néanmoins été maintenu : c’est la première fois qu’un patriarche maronite effectue un tel déplacement, ont souligné ses services. « Il doit marquer un rare moment d’échange interreligieux dans le royaume ultraconservateur, qui abrite les lieux les plus saints de l’islam », a indiqué l’un des conseillers du Patriarche. En 1975, le Patriarche grec-orthodoxe Elias Maouwad avait fait le voyage pour porter la voix des Palestiniens. Rien de tel pour Bechara Raï qui était venu seulement parler religion !

Arrivé lundi dernier, aucun émir, ni la moindre autorité religieuse ne s’étaient déplacés à l’aéroport. Il a été reçu mardi matin par le roi Salman. Lors de leur entretien, les deux hommes ont évoqué « les relations fraternelles entre le royaume et le Liban, et confirmé l’importance du rôle des différentes religions et cultures pour promouvoir la tolérance et renoncer à la violence », selon l’agence officielle saoudienne SPA. Interdiction de rire !

Le patriarche a également été reçu par le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) et s’est entretenu avec l’émir de Riyad, Fayçal ben Bandar ben Abdel Aziz, qui a offert un déjeuner en l’honneur du chef de l’Église maronite. « La visite du patriarche Bechara Raï souligne l’approche du royaume en faveur de la coexistence pacifique, de la proximité et de l’ouverture à toutes les parties de la population arabe », a écrit sur Twitter le ministre saoudien chargé des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhan. Nouvelle interdiction de rire !

L’une des principales conséquences de cette visite pourrait être l’installation d’un Centre international permanent de dialogue interreligieux… Ici on peut sourire, tant il y a déjà pléthore de ce genre de machins qui ne servent pas à grand-chose… d’autant que le Patriarche maronite n’aura finalement rencontré aucune autorité religieuse wahhabite durant son séjour… Alors, opération de communication, instrumentalisation à but stratégique ou signe d’une réelle inflexion du pouvoir saoudien ? A voir… Plusieurs observateurs attentifs espéraient que le Patriarche pourrait évoquer la question de la liberté de culte dans la dictature wahhabite où la construction d’églises et la pratique religieuse autre que celle de l’Islam sont formellement interdites. Il semble que cette question légitime se soit perdue dans les sables…

Toujours est-il qu’en marge de cet himalayen sommet du dialogue inter-religieux, le Patriarche maronite en aurait profité pour se dire « convaincu » par les motifs de la démission du Premier ministre Saad Hariri, cautionnant ainsi la séquestration du Premier ministre libanais et accréditant la manipulation de son discours contraint, ainsi que la mise en résidence surveillée de sa famille. Sans doute, une dimension méconnue du dialogue interreligieux… Bravo !

Richard Labévière

1 Frédéric Domont et Walid Charara : Le Hezbollah – Un mouvement islamo-nationaliste. Editions Fayard, octobre 2004.
2 Paul Khalifeh – Middle East Eye, 13 novembre 2017.

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ARABIE SAOUDITE – LIBAN : VOYAGE EN ABSURDIE !

« Heureux, qui comme Ulysse, a fait un beau voyage ». Belle citation de Joachim du Bellay qui enchantait les enfants que nous étions au siècle dernier. Avec un brin d’imagination, elle pourrait être adaptée sous la forme suivante : « Heureux, qui comme Jupiter, a fait un beau voyage » après la visite du président de la République à Abou Dhabi aux Émirats arabes unis (programmée) et à Riyad en Arabie saoudite (improvisée) à la veille des célébrations officielles du 11 novembre 2018.

Le chef de l’État excelle dans sa fonction de diplomate en chef (il veut régler d’un coup de baguette magique le différend entre l’Arabie saoudite et l’Iran, voire avec le Liban) et de VRP de luxe de l’industrie française (achat de par les Émirats de deux corvettes multifonctions Gowind construites par Naval Group et octroi d’un milliard d’euros pour les entreprises françaises1) au moment où la compétitivité de notre pays ne se redresse pas2.

Pendant ce temps, son ministre de l’Europe (qui existe de moins en moins en termes concrets) et des Affaires étrangères (qui lui sont de plus en plus étrangères), Jean-Yves Le Drian voit passer les trains et n’en peut mais. Au premier la diplomatie du mégaphone, au second la diplomatie du psittacisme.

LA DIPLOMATIE DU MÉGAPHONE

En l’espace de 48 heures, le président de la République a pu démontrer ses immenses talents de diplomate dans cet « Orient compliqué ». Rien ne semble lui résister tant il est d’une intelligence supérieure, une sorte de cocktail détonnant d’Einstein et de Talleyrand.

L’aubade à MBZ

Emmanuel Macron abandonne, l’espace de deux journées, le champ de bataille hexagonal pour rejoindre le champ de bataille proche-oriental, accompagné de sa fidèle compagne (celle dont on découvre qu’elle coûte déjà 440 000 euros de frais de fonctionnement au contribuable… attendons la suite). Le Président de la République inaugure le Louvre d’Abou Dhabi3, œuvre monumentale de l’architecte Jean Nouvel4. Jupiter déploie toute la palette de ses talents diplomatiques. Diplomatie culturelle oblige, on prête quelques œuvres maîtresses du Louvre et on dénonce l’obscurantisme religieux (« L’idée consiste à créer ce pont entre l’Occident et l’Orient, à faire dialoguer les cultures et les civilisations à travers de musée »5). Diplomatie sécuritaire également, on se félicite de la chute de Raqqa et de la fin de la territorialité de l’EIIL6.

Diplomatie militaire, il en fallait en raison de la présence des militaires de l’opération « Chammal ». On félicite nos héros (et ils le sont), omettant de signaler au passage qu’on diminue régulièrement leurs moyens, mettant en danger leur vie. La publication de « Servir » par l’ex-CEMA, Pierre de Villiers vient rappeler le manque de moyens de nos armées7.

Diplomatie économique, il va sans dire, on obtient quelques espèces sonnantes et trébuchantes du prince Mohamed Ben Zayed al-Nahyan (MBZ)8. Diplomatie classique, il en faut bien un zeste, on décide d’un partenariat stratégique franco-émirien. Nicolas Sarkozy s’était entiché du Qatar, François Hollande s’était jeté dans les bras de l’Arabie saoudite. Jupiter trouve une autre maîtresse. Diplomatie juridique, on décide que le sort des Français ayant fait le coup de poing en Syrie et en Irak serait traité « au cas par cas ». Diplomatie de la séduction de notre jeune quadragénaire qui éblouit par son regard d’acier et par sa « pensée complexe ». Cela n’est pas inutile, la diplomatie c’est aussi l’art de convaincre. Communication, d’abord et avant tout9.

La sérénade à MBS

Mais Jupiter, c’est aussi Zorro, ne l’oublions pas ! Dès que le feu couve au Proche et au Moyen-Orient, le pompier Macron arrive, en se pressant (contrairement au personnage de la chanson d’Henri Salvador), pour circonscrire l’incendie naissant. Mohammed ben Salmane (MBS) l’appelle à son secours. N’écoutant que son cœur, il se précipite à Riyad10 au moment où le Kim Jong-un de la région affame le Yémen et se fait tancer par l’ONU11 ; embastille plus de 1500 cents personnalités (ministres, hauts fonctionnaires, hommes d’affaires…) sous prétexte de mettre fin à la corruption endémique (sport national) qui menacerait la démocratie saoudienne ; déclare quasiment la guerre à l’Iran accusée de tous les maux de la terre ; prend en otage le premier ministre libanais, Saad Hariri sous prétexte qu’il serait menacé d’assassinat dans son pays et le contraint à renoncer à son poste de premier ministre12… Drôle de citoyen en vérité que ce jeune prince qui ne manque ni d’ambition, ni de poigne !

Les entretiens (d’une durée de trois heures qui ont lieu à l’aéroport de la capitale saoudienne) auraient porté sur les « récents développements au Moyen-Orient » et sur les efforts des deux responsables « pour la sécurité et la stabilité dans la région, y compris via une coordination dans le combat contre le terrorisme », précisent les Saoudiens. Les communicants de Jupiter sont plus prolixes surtout lorsqu’il s’agit de mettre en valeur leur héros Emmanuel Macron est venu pratiquer sa politique étrangère favorite (le parler à tout le monde) ; apaiser les tensions irano-saoudiennes (sans l’aide des Américains et des Russes13 et des puissances régionales comme la Turquie) ; proposer sa médiation (les meilleurs médiations sont traditionnellement celles qui restent secrètes) ; marquer sa distance avec la position saoudienne sur l’Iran (elle ne serait pas conforme à ce qu’il pense); s’informer sur la situation au Liban (il ne rencontrera pas Saad Hariri qui est prisonnier des Saoudiens)14 ; dénoncer l’hégémonisme iranien dans la région en marquant sa solidarité avec Riyad (les Saoudiens sont des oies blanches sur ce registre de l’ingérence dans les pays étrangers, en particulier au Liban15…) ; soutenir la stratégie du nouveau prince (« vision 2030 ») ; s’inquiéter de la situation humanitaire au Yémen16 (il y a de quoi dans ce pays ravagé par la guerre de la coalition saoudienne)…17 Une sorte de tour du monde diplomatique en trois heures. Mais de grandes initiatives françaises dans la région, il n’en fut, semble-t-il pas question.

La diplomatie de la prospective n’avait pas été invité au cours de cette seconde étape du périple jupitérien que les médias ont déjà oublié dès le lendemain. Emmanuel Macron reçoit le ministre libanais des Affaires étrangères à Paris le 14 novembre 2017 pour démontrer son implication dans le dossier du pays du cèdre. Il annonce dès le lendemain qu’il a obtenu de MBS la libération de l’otage Saad Hariri et de sa famille qu’il accueillera à Paris mais qu’il n’y serait pas en statut d’exilé. Rien ne nous est dit sur les risques de la politique étrangère saoudienne engagée sur quatre fronts : Syrie et Yémen avec le succès que l’on sait et, désormais, Liban sous une forme plus sournoise18 et Qatar.

On l’aura compris, si les Saoudiens privilégient une forme de diplomatie classique fondée sur la discrétion, du côté de Jupiter, il en va tout autrement. À Paris, on préfère et on pratique la diplomatie de la communication et du mégaphone. Est-ce la meilleure méthode pour conduire efficacement une médiation complexe ?

LA DIPLOMATIE DU PSITTACISME

Pendant ce temps, son ministre des Affaires étrangères, l’homme de Lorient, particulièrement désorienté par les temps qui courent, se contente de ramasser les quelques miettes que lui laisse son chef, usant de son réseau d’ex-ministre de la Défense dans la zone pour exister. Deux occasions lui sont données d’exceller dans ce registre.

La confession aux ministres et aux élus

Guillaume Berlat
20 novembre 2017

1 Anne Cheyvialle, Un milliard d’euros pour les entreprises françaises, Le Figaro, 10 novembre 2017, p. 7.
2 Anne de Guigné, La compétitivité de la France ne se redresse pas. Le déficit commercial, inquiétant talon d’Achille de l’économie française, Le Figaro économie, 9 novembre 2017, pp. 21-22-23.
3 Philippe Dagen, Abou Dhabi, l’anti-Louvre, Le Monde, 14 novembre 2017, p. 22.
4 François-Xavier Bourmaud, Macron inaugure le Louvre d’Abou Dhabi, Le Figaro, 9 novembre 2017, p. 9.
5 Marc Semo, A Abou Dhabi, Macron prône le dialogue des civilisations sur fond de tensions régionales, Le Monde, 10 novembre 2017, p. 10.
6 Roumiana Ougartchinska, Libye. La revanche de Daech ?, Marianne, 17-23 novembre 2017, pp. 46-48.
7 Pierre de Villiers, voir chapitre 5 : « Le prix de la paix, c’est l’effort de guerre », dans Servir, Fayard, 2017, pp. 125-148.
8 Marc Semo, Abou Dhabi, le nouvel ami de Paris, Le Monde, 11-12-13 novembre 2017, p. 7.
9 Emmanuel Macron. Une semaine dans le vie du président, Paris Match, 16-22 novembre 2017, Une et pp. 54 à 68.
10 Ludovic Marin, Arabie saoudite-Iran : Macron a rencontré le prince ben Salmane à Riyad, www.LePoint.fr, 10 novembre 2017.
11 Marie Bourreau/Hélène Sallon, L’ONU exige la levée par Riyad du blocus du Yémen, Le Monde, 10 novembre 2017, p. 10.
12 Benjamin Barthe, « Où est Saad Hariri ? », se demandent les Libanais, Le Monde, 11-12-13 novembre 2017, p. 6.
13 Nouvel échange d’amabilités entre Donald Trump et Vladimir Poutine, www.Lexpress.fr , 11 novembre 2017.
14 Jean-Pierre Perrin, Liban : la démission forcée de Saad Hariri déchire la communauté sunnite, www.mediapart.fr , 11 novembre 2017.
15 Jean-Pierre Perrin, Comment Hariri s’est retrouvé piégé en Arabie saoudite, www.mediapart.fr , 10 novembre 2017.
16 Vincent Vantighem, Yémen. Au bord de la catastrophe, 20’, 10 novembre 2017, p. 8.
17 Marc Semo, Emmanuel Macron en mission d’apaisement en Arabie saoudite, Le Monde, 11-12-13 novembre 2017, p. 6.
18 Renaud Girard, Les risques de la politique saoudienne, Le Figaro, 14 novembre 2017, p. 19.

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UN (CONTRE) ESPION SE MET À TABLE – Guillaume Berlat. « L’espionnage serait peut-être tolérable s’il pouvait être exercé par d’honnêtes gens » écrivait, il y a bien longtemps déjà, Montesquieu. Mais, nous n’allons pas parler d’espionnage mais de contre-espionnage. En effet, le jour de la commémoration des attentats du 13 novembre 2015 – ce n’est vraisemblablement pas un hasard -, le directeur général de la sécurité intérieure (DGSI qui a succédé à la DCRI et à la DST) accorde un long entretien au quotidien Le Figaro1. Le préfet Laurent Nuňez, novice dans le circuit du renseignement et qui a succédé à Patrick Calvar, consacre le plus clair de son propos à l’analyse de la menace terroriste tout en saisissant l’occasion de dresser un bilan opérationnel de la direction générale de la sécurité intérieure de manière très pédagogique. Reste néanmoins à s’interroger sur l’opportunité d’une telle communication dont l’intéressé n’est vraisemblablement pas responsable !

UNE ANALYSE PARTICULIÈREMENT PÉDAGOGIQUE

La menace terroriste. Elle est déclinée autour de trois principales thématiques : importance de la menace sur le territoire français avec un accent particulier mis sur les « projets d’attaques terroristes préparées par des équipes encore implantées dans les zones de combat, en Syrie et en Irak » ; risque de passage à « l’acte endogène » perpétrés grâce à des moyens rudimentaires avec le risque d’une sophistication des dits moyens permise par l’envoi de « tutoriels » venus des zones de combat ; crainte du retour de combattants d’Irak et de Syrie sur notre territoire mais aussi en Malaisie, en Indonésie ou en Afghanistan. Le directeur général se félicite de la coopération interne (à travers la cellule ALAT, les contacts réguliers avec la DGSE et centre national du contre-terrorisme) et internationale (bilatérale conduite au travers de 160 liaisons et multilatérale avec le groupe de Berne). Elle aura permis de déjouer 46 attentats, de judiciariser 580 affaires et de mettre à l’ombre plus de 300 personnes. Les défis technologiques sont de trois ordres : création d’un « outil d’exploitation unique des données au sein de la DGSI » ; maintien d’une capacité de recherche du renseignement importante ; recherche d’une coopération totale des grands opérateurs. Pour clore ce chapitre, Laurent Nuňez évoque la radicalisation des extrémistes de gauche et de droite.

Les autres défis. À l’occasion de cet entretien, les journalistes rappellent les autres missions importantes de notre service de contre-espionnage qui sont loin d’être mineures, secondaires. Il s’agit de la protection contre les attaques des pays étrangers (détecter les espions et leurs « sources ») ; de la protection du patrimoine économique de la France ; la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive2. Pour conduire à bien toutes ses missions, la DGSI a vu ses effectifs augmenter de 38% entre 2014 et 2018, soit un total de 4368 agents. Il lui appartient de fidéliser les contractuels, de renforcer la cohérence entre les anciens et les modernes, de se prémunir contre les risques d’intrusion de personnels problématiques en termes de sécurité3. Pour conclure, le directeur général rappelle que « le risque zéro n’existe pas ».

UNE COMMUNICATION DISCUTABLE

La théorie. Une question de principe lancinante revient toujours à propos de l’expression extérieure de la communauté du renseignement : doit-elle communiquer ou non ? Notre réponse est pour le moins réservée et cela pour au moins trois raisons. La première est qu’il est toujours mal aisé de traiter dans des médias à grande diffusion et, donc pour un public non averti, de questions touchant à la sécurité nationale. Comment faire simple et pédagogique pour traiter de questions complexes se prêtant mal à l’approximation ? La deuxième tient au risque de mauvaise interprétation – volontaire ou involontaire – des propos du responsable du renseignement dans la mesure où ses déclarations sont reprises, simplifiées, tordues pour les rendre plus attrayantes pour le consommateur par les chaines d’information en continue (formules lapidaires qui défilent en bandeaux). C’est la citation extraite de son contexte qui dénature le sens général du propos (Cf. le « loup solitaire » de Bernard Squarcini). La troisième tient au choix de l’approche retenue. Le haut fonctionnaire doit évoluer entre deux écueils : la langue de bois épaisse (un classique du genre) et le propos hors de propos (celui qui tue par ce qui révèle un élément moins anodin qu’il y parait en apparence). Pour être tout à fait franc, le propos du directeur général de la sécurité intérieure est assez convenu, se bornant à reprendre des éléments connus du lecteur averti. Que va devenir l’EIIL après sa défaite territoriale qu’il risque de transformer en victoire idéologique ?4 Nous sommes peu éclairés sur le sujet. Quid des évolutions récentes en Arabie saoudite, pays qui a toujours eu un rôle obscur en matière de terreau et de financement du terrorisme islamiste… sans parler du Liban ?5

La pratique. Si le directeur général de la sécurité intérieure se sort parfaitement de l’exercice en termes de communication pure, il en va autrement en termes de substance mais pour des raisons qui le dépassent. Là encore, trois questions méritent réflexion. Tout d’abord, comment être original après un discours de doctrine du président de la République sur le sujet ?6 Ensuite, comment ne pas déflorer le sujet alors que le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb s’exprime régulièrement sur le sujet pour des raisons évidentes de positionnement politique et d’attente légitimes de l’opinion publique avide de buzz ? Enfin, comment faire pièce à un procureur de la République, François Mollins qui est un pilier de la communication, toujours sur le pont médiatique pour fournir à l’honnête citoyen des détails croustillants sur le mode opératoire des terroristes et des forces de l’ordre (ce qui est dangereux) afin de le rassurer sur l’efficacité du système préventif et répressif français ? N’oublions pas notre président jupitérien qui parle et qui tweete à l’occasion pour nous faire part de ses émotions, de sa compassion après chaque attentat terroriste. Gardons à l’esprit ses larmes à peine dissimulées et celles qui ne l’étaient de son épouse lors des commémorations des attentats du 13 novembre 2017 !

C’est en définitive la problématique de la valeur ajoutée d’une telle déclaration qui est questionnée à travers cet entretien quasiment inévitable, pour des raisons touchant à la communication de l’exécutif, de Laurent Nuňez au Figaro. L’indicible ne se raconte pas. Dans l’absolu, fallait-il ou pas communiquer ? Son prédécesseur, le très professionnel et taiseux (au sens le plus noble du terme), Patrick Calvar, formé à l’école de la DST, avait pris le judicieux parti pris du silence prudent de Conrart (Nicolas Boileau), réticent à mettre flamberge au vent. La qualité principale de l’homme ou de la femme de renseignement n’est-elle pas de garder ses secrets et de pénétrer ceux d’autrui ? Cet art de concilier les contraires pour éviter le développement du terrorisme sur notre sol. Affaire à suivre… Telle est résumée en quelques mots le roman que l’on pourrait intituler : « Un (contre) espion se met à table ».

1 Laurent Nuňez (propos recueillis par Jean Chichizola et Christophe Cornevin), « Daech appelle les djihadistes à frapper où ils vivent », Le Figaro, 13 novembre 2017, pp. 2-3.
2 J.C. et C.C., Le contre-espionnage au premier rang des priorités, Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 2.
3 J.C. et CC., La DGSI se métamorphose et monte en puissance, Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 2.
4 Isabelle Lasserre, Après Daech, la fin du terrorisme islamiste au Moyen-Orient, Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 21.
5 François-Aïssa Touazi (propos recueillis par Georges Malbrunot), « Une partie de la famille Saoud est déstabilisée », Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 24.
6 Guillaume Berlat, Jupiter premier flic de France, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 octobre 2017.

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TEHERAN CRITIQUE PARIS – L’Express, 18 novembre.

Pour la seconde fois en 24 heures, l’Iran dénonce la position de la France, qui demande une révision de son programme balistique. Un point non négociable selon Téhéran.La tension monte d’un cran entre Paris et Téhéran. Pour la seconde fois en l’espace de 24 heures, l’Iran a dénoncé la position de la France, qui demande une révision de la politique régionale et du programme balistique iranien, malgré le rapprochement entre les deux pays depuis l’accord nucléaire en 2015. Tout en réaffirmant sa volonté de "dialoguer" avec l’Iran, le président français Emmanuel Macron avait exprimé vendredi le "souhait que l’Iran ait une stratégie régionale moins agressive" et s’était inquiété de "sa politique balistique qui apparaît non maîtrisée". "Sur les questions de défense et du programme balistique, nous ne demandons la permission à personne (…) En quoi cela regarde [le président Emmanuel] Macron? Qui est-il pour s’ingérer dans ces affaires?" a déclaré ce samedi Ali Akbar Velayati, le conseiller du guide suprême Ali Khamenei pour les affaires internationales à la télévision d’Etat. "S’il veut que les relations entre l’Iran et la France se développent, il doit essayer de ne pas s’ingérer dans de telles affaires, car c’est contraire aux intérêts nationaux de la France" a-t-il ajouté. "C’est évident que notre réponse est négative" aux demandes de la France de négocier sur la question balistique et la politique régionale de l’Iran. Le responsable iranien a encore affirmé que son pays ne demanderait "pas la permission aux autres" pour savoir s’il peut avoir des missiles ou pas, "quelle doit être leur portée". Déjà vendredi, l’Iran avait critiqué une première fois la France après des déclarations du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, accusant Téhéran de "tentations hégémoniques" au Moyen-Orient. Le chef de la diplomatie française avait fait sa déclaration depuis Ryad, peu après une visite d’Emmanuel Macron en Arabie saoudite, grand rival sunnite de l’Iran dans la région. Le porte-parole de la diplomatie iranienne avait alors affirmé que la "partialité" de la France aggravait les crises régionales. "Je conseille au président français d’essayer de suivre l’approche du général De Gaulle et d’avoir une politique semi-indépendante" par rapport aux Etats-Unis, allié de Ryad, a déclaré encore Ali Akbar Velayati, qui a été ministre des Affaires étrangères pendant 16 ans, entre 1981 et 1997. Un accord historique a été conclu en 2015 entre six grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume Uni, France et Allemagne) et l’Iran pour garantir le caractère pacifique de son programme nucléaire, mais le président américain Donald Trump menace d’en retirer son pays. S’appuyant sur la position dure des Etats-Unis, l’Arabie saoudite et Israël demandent aussi une révision de l’accord pour limiter encore davantage le programme nucléaire iranien. Ils exigent aussi plus de pressions pour obtenir une restriction du programme balistique de l’Iran et une limitation de son influence grandissante dans la région, notamment en Irak, en Syrie -où Téhéran est allié du régime de Bachar el-Assad-, au Liban mais aussi au Yémen et à Bahreïn. Face à ces menaces, Emmanuel Macron a proposé à plusieurs reprises d’engager un dialogue avec l’Iran sur son programme de missiles et son influence régionale. 

 

ESCLAVAGE EN LIBYE : MERCI L’OTAN – Bruno Guigue.

Une découverte, les pratiques esclavagistes filmées par CNN ? On tombe vraiment des nues ? Certainement pas. Le 11 avril 2017, l’Office international des migrations publiait un rapport indiquant que des milliers de migrants transitant par la Libye étaient vendus comme du bétail sur des marchés aux esclaves, avant d’être soumis au travail forcé ou à l’exploitation sexuelle. Cette réalité, tout le monde la connaissait, et personne n’a rien fait. Lorsque Emmanuel Macron a consacré son premier voyage présidentiel à la région sahélienne, on n’a pas le souvenir qu’il ait dit quelque chose. Mais on le comprend : la sécurité des approvisionnements miniers de l’ex-puissance coloniale est une affaire beaucoup plus sérieuse, et on ne va quand même pas perdre son temps avec des broutilles. C’est vraiment dommage, car la France aurait eu beaucoup à dire sur la situation en Libye. Il ne faudrait pas l’oublier : si ce pays est à la dérive, s’il est dépecé par les factions rivales, si la violence y règne, c’est parce que la France et ses alliés l’ont anéanti en 2011. Les marchands d’esclaves ne sont pas tombés du ciel : ils sont arrivés dans les bagages de l’OTAN. Sous des prétextes humanitaires fabriqués par la propagande, Paris, Londres et Washington se sont arrogé le droit de détruire un Etat souverain. Ils l’ont remplacé par la loi de la jungle et le chaos milicien. On voit le résultat. Où sont-ils, ceux qui ont décidé de renverser Mouammar Kadhafi ? On aimerait les entendre, ces visionnaires. Nicolas Sarkozy voulait faire de cette croisade le joyau de son mandat. “Le chef de l’Etat a fait de l’intervention en Libye un combat personnel. Pour le rayonnement de la France”, titre “Le Monde” le 23 août 2011. Le rayonnement est aveuglant ! Pour Alain Juppé, l’intervention en Libye est “un investissement pour l’avenir”. Il aurait dû préciser que cet investissement n’était pas seulement pétrolier. Les esclavagistes le remercient. Eux aussi, ils investissent. Du côté de l’opposition de “gauche”, ce n’est guère mieux. François Hollande approuve le recours à la force contre Kadhafi “parce que sinon Kadhafi aurait massacré une partie de son peuple”. Qu’il se rassure : pour ce qui est des massacres, l’OTAN a fait ses preuves. Le 21 mars 2011, “Libération” demande à Jean-Luc Mélenchon pourquoi il approuve les frappes aériennes en Libye. Il répond : “La première question à se poser est la suivante : y a-t-il un processus révolutionnaire au Maghreb et au Moyen-Orient ? Oui. Qui fait la révolution ? Le peuple. Il est donc décisif que la vague révolutionnaire ne soit pas brisée en Libye.” Il faudrait pourtant que les progressistes ou prétendus tels se mettent sérieusement à méditer la leçon des faits. Car la politique occidentale, c’est toujours le grand écart : on part avec les droits de l’homme et on finit avec le marché aux esclaves. Certains ont beau l’emballer de rhétorique humaniste ou révolutionnaire, l’impérialisme reste l’impérialisme. On peut multiplier à foison les variantes du cache-misère idéologique, le prétendu devoir d’ingérence n’est que le droit que l’on s’arroge à écraser le voisin. C’est le droit du plus fort revu et corrigé par BHL. Les hypocrites diront que l’esclavage ne date pas d’hier et que cette affaire concerne les Africains, niant la responsabilité du néo-colonialisme. Poussés par la misère, ils sont des centaines de milliers à vouloir franchir la Méditerranée au péril de leur vie. La destruction de l’Etat libyen les a mis à la merci des passeurs qui les vendent comme du bétail. S’ils échappent à leurs griffes, leur calvaire ne fait que commencer. Quel paradoxe ! Victimes d’un monde dual, ces damnés de la terre n’ont d’autre espoir que d’aller traîner leur misère dans les pays qui ont fait leur malheur.

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Après la charge du député franco-israélien Meyer Habib contre l’antisionisme, diffamant des députés français, certains empêchés par l’état israélien d’aller rendre visite à 2 Palestiniens prisonniers politiques, notre ministre chargée des Affaires Européennes répondit notamment : partout nous souhaitons que les parlementaires français aient accès à l’ensemble des interlocuteurs qu’ils veulent rencontrer pour remplir leur mission d’information. Prenons ce gouvernement au mot : Edouard Balladur premier ministre avait interdit tout contact avec l’Iraq sous embargo jusqu’à la mission de J.B. Raimond début 1996. Et que n’a-t-on entendu quand plusieurs parlementaires français sont partis en Syrie, malgré les oukases de Juppé et Fabius !

Bernard Cornut

 

DONALD TRUMP, TIGRE ASIATIQUE

« Trump un an après ». Tel est le titre de l’éditorial venimeux du Monde qui s’évertue à dresser un bilan uniquement à charge du président américain, Donald Trump, un an après son arrivée à la Maison-Blanche. Cette saillie ne constitue qu’un modeste exemple de la tonalité des médias « mainstream » sur l’intéressé. La détestation que suscite Donald Trump en France prend prétexte de sa vulgarité, de ses foucades, de ses tweets compulsifs. La pensée conforme préfère s’acharner contre Trump plutôt que de balayer devant sa porte1. Jugeons à travers des faits précis : la visite de Donald Trump en Asie et les ingérences russes aux quatre coins du monde.

VISITE PRAGMATIQUE

Pour juger in concreto de l’action de Donald Trump sur la scène internationale, livrons-nous à un rapide survol de la tournée de dix jours qu’il vient d’effectuer en Asie (5-14 novembre 2017) : Japon, Corée du sud, Chine, Vietnam (à l’occasion du sommet de l’APEC où il s’est entretenu avec Vladimir Poutine), Philippines (à l’occasion du sommet de l’ASEAN)2. Quelques remarques de bon sens s’imposent.

En dehors d’une brève visite en Europe (visite en Pologne, participation au sommet de l’OTAN à Bruxelles et aux cérémonies commémoratives du 14 juillet à Paris) et au Moyen-Orient (Arabie saoudite pour une réunion du CCEG et en Israël), sa première grande sortie à l’étranger est consacrée à l’Asie. Ce que son prédécesseur, Barack Obama avait qualifié de « pivot ». Nous sommes donc dans une forme de continuité de la diplomatie américaine.

Contrairement à ce que laissaient entrevoir les Cassandre, le climat de chacune de ces visites a été cordial, le président américain se montrant aimable et courtois vis-à-vis de ses interlocuteurs, superbement épaulé par son épouse Mélania. Nous sommes loin de la formule du « diplobatte » impulsif à la communication inquiétante3. Manifestement, quad il le veut, il sait se tenir. Nous sommes au cœur du protocole diplomatique.

À Pékin, Donald Trump fait assaut d’amabilités à l’égard de Xi Jiping pour obtenir que les Chinois tempèrent leur allié nord-coréen, leurs ambitions en mer de Chine et réduisent leur excédent commercial avec les États-Unis. Si sur le premier sujet, la Chine fait au mieux sur les autres, elle laisse passer l’orage en calmant le président américain avec quelques neuf milliards de dollars de contrats. Nous faisons le constat que Donald Trump ne peut déroger à certains principes de la diplomatie traditionnelle. Elle est faite de compromis.

La diplomatie multilatérale, pour ennuyeuse qu’elle soit, permet parfois de déboucher sur la diplomatie bilatérale. Pour preuve, à Danang, Donald Trump peut s’entretenir avec son homologue russe, Vladimir Poutine de différents sujets : Syrie, lutte contre le terrorisme, Corée du nord et « ingérences » éventuelles de Moscou dans les affaires intérieures américaines. À Ce jour, pour critiquable qu’elle soit, la diplomatie est ce que l’on a inventé de moins mal pour régler pacifiquement les problèmes internationaux.

Le président américain est conforme à l’image de l’homme d’affaires qu’il est, estimant plus rentable la relation « d’homme à homme » pour régler les problèmes que les institutions multilatérales auxquelles il ne fait aucune confiance. C’est pourquoi, il a dénoncé l’accord de libre-échange avec les pays riverains du Pacifique mais se prend à son propre piège dans la mesure où les États concernés décident de s’organiser entre eux, laissant la place libre à la Chine. Nous nous trouvons confrontés à une problématique cardinale des relations internationales, celles de la contradiction entre plusieurs objectifs qu’il importe de gérer au mieux.

En un mot comme en cent, le plus long voyage qu’ait effectué un président américain depuis un quart de siècle s’est déroulé tout à fait normalement. Alors, il faut lui chercher querelle sur un autre dossier.

LA MAIN DE MOSCOU DANS LA CULOTTE DU ZOUAVE.

Ne voilà-t-il pas aujourd’hui que Britanniques et Espagnols en viennent à accuser Moscou d’ingérence dans leurs affaires intérieures (pourquoi pas ?)4 mais aussi – nous n’en croyons pas nos oreilles – d’avoir influencer la campagne sur le « Brexit » au Royaume-Uni et le référendum d’indépendance sur la Catalogne grâce à la diffusion d’informations bidon (« fake news ») sur les réseaux sociaux5.

Jean Daspry

1 Ivan Rioufol, Arrêter ces lâchetés qui abîment la France, Le Figaro, 10 novembre 2017, p. 17.
2 Renaud Girard, Quels défis pour l’Amérique en Asie ?, Le Figaro, 7 novembre 2017, p. 21.
3 Philippe Berry, Le diplobatte. Le monde prend une bonne Trump, 20 minutes, 8 novembre 2017, pp. 1 et 3.
4 Jean-Jacques Mével, En pleine crise, Londres et Madrid dénoncent l’ingérence russe, Le Figaro, 16 novembre 2017, p. 10.
5 Philippe Bernard/Isabelle Piquer, Brexit, Catalogne : Moscou accusé d’ingérence, Londres fustige les « fake news » de Moscou. L’ombre de la Russie sur le référendum catalan, Le Monde, 17 novembre 2017, pp. 1-2.

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