Observatoire Géostratégique

numéro 179 / 21 mai 2018

ISRAËL TUE, MAIS C’EST LA FAUTE DES PALESTINIENS ET DE L’IRAN !

On vit quand même une drôle d’époque : voilà une armée régalienne – dite de « défense » – qui tue plus d’une soixantaine de personnes et en blesse plusieurs milliers lors d’une manifestation du « droit au retour » et de protestation contre l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem (territoire occupé), mais… mais, il se trouve encore des voix pour oser affirmer que c’est la faute des victimes, que les assassins étaient dans leur bon droit et que toute cette violence… « c’est la faute de l’Iran ! » Orwell, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Aucun étonnement lorsque ces élucubrations proviennent des militants, porte-paroles et nervis de l’Etat israélien. Mais l’atmosphère devient encore plus irrespirable quand ces insultes à l’intelligence collective sont colportées et répétées par des « journalistes » ou des « experts » des médias du service public, financés par nous !

Exemple : Dorothée Olliéric – envoyé spécial de France-2 sur la frontière de Gaza – ose affirmer sans ciller dans le 20-heures du lundi 14 mai que « la violence est instrumentalisée par le Hamas et qu’elle va servir l’organisation islamique… » Mais, ma pauvre chérie, ça fait 70 ans que ça dure, 70 ans que l’armée d’occupation et de répression israélienne tue des civils palestiniens en toute impunité, sans encourir la moindre critique ni sanction internationale. Pour faire carrière dans les rédactions parisiennes (Dorothée le sait parfaitement), il s’agit de raser les murs et, surtout de ne pas se mettre à dos les milieux pro-israéliens français… Cela dit, dans ce contexte de tuerie banalisée, comme l’a justement rectifié Elias Sambar l’ambassadeur de Palestine à l’UNESCO : arrêtons de parler de « massacre », puisqu’on est en présence d’un véritable crime de guerre qui devrait provoquer une saisine immédiate de la Cour pénale internationale.

INEPTIES JOURNALISTIQUES

Au lieu de cela, une demande d’enquête des Nations unies est bloquée par Washington, au nom de la légitime défense d’Israël, tandis que l’Union européenne et la France appellent à… la retenue !

Autre exemple d’affirmations kafkaïennes : la matinale du mardi 15 mai de France-Culture, avec cet idiot-utile de Guillaume Erner se demandant qui tire les ficelles de la mobilisation palestinienne ??? et renvoyant la responsabilité de la violence de l’armée israélienne à… la passivité des pays arabes ! Fallait quand même oser ! Et le pompon revient au correspondant de Radio France à Jérusalem Etienne Monin, qui estime que « la marche du retour est un outil (sic) du mouvement islamique. Que cet ahuri ménage les autorités dont dépend son accréditation de correspondant… on peut le comprendre, mais – en de telles circonstances – il y a manière, et manière d’essayer de faire son métier.

Les journaux télévisés étaient, peu ou prou, dans la même tonalité, donnant toujours la parole à Frédéric Encel, la voix de son maître, qui explique – lui – que, si Israël tue, c’est la faute à… l’Iran ! Bon dieu… mais c’est bien sûr ! Encore une fois, aucune surprise de la part de cet ancien militant du Betar (organisation de l’extrême-droite pro-israélienne), le problème étant que les médias, qui l’invitent pour proclamer de telles inepties, ne lui opposent jamais (ou presque) de contradicteur, comme si ce personnage incarnait l’oracle des géopolitiques des Proche et Moyen-Orient.

Comme pour faire peur aux enfants, Frédéric Encel désigne toujours le Hamas en prononçant à l’israélienne « Rrramas », sans rappeler que ce sont bien les services israéliens qui ont favorisé l’implantation des Frères musulmans (précurseurs et fondateurs du Hamas) dans les Territoires occupés – dès le début des années 1970, pour contrer l’OLP de Yasser Arafat – à l’époque, laïque et marxisante. Depuis des décennies, ce sont bien les services israéliens qui favorisent les groupes jihadistes pour casser le mouvement national palestinien. Ayant réussi avec Gaza, ils veulent aller encore plus loin pour « criminaliser » les dernières organisations de libération de la Palestine, pour que la question de l’autodétermination palestinienne soit définitivement digérée dans d’impératives nécessités sécuritaires et de lutte contre le terrorisme.

Mais le prix himalayen – hors-toutes catégories – de la bêtise-méchante revient quand même à l’éditorialiste de BFM-TV, Ulysse Gosset qui déplore que les événements de Gaza… aient gâché la fête ; celle de l’inauguration de l’ambassade américaine s’entend1 !

Richard Labévière

1 Voir la chronique HUMEURS de notre collaborateur Jacques-Marie Bourget.

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EUROPE : JUPITER, SACRÉ CHARLEMAGNE !

« La constance d’une habitude est d’ordinaire en rapport avec son absurdité » nous rappelle Marcel Proust dans la Prisonnière ! S’il y a bien un sujet de politique internationale sur lequel le président est constant, c’est bien celui de la construction européenne. Un an après sa prise de fonctions, il en est déjà à son quatrième discours, sa quatrième homélie sur le sujet, son cheval de bataille sur la scène extérieure : Athènes (Pnyx), Paris (Sorbonne)1, Strasbourg (parlement européen)2 et, dernière en date, Aix-la Chapelle pour y recevoir, le 10 mai 2018, le prestigieux prix Charlemagne destiné à récompenser sa foi européenne et cela des mains de la chancelière allemande, Angela Merkel3 (cette distinction n’était-elle pas prématurée en raison du peu d’échos de ses propositions précédentes ?).

Il y reprend ses thèmes favoris avec le pouvoir de conviction d’un curé en chaire. Malheureusement, en dépit de la brièveté relative de son nouveau sermon, les officiants sont de moins en moins croyants, de plus en plus agnostiques dès qu’il s’agit d’aller de l’avant dans le perfectionnement du projet européen : « une Union européenne sans cesse plus étroit ». La foi n’y est plus. En dépit d’un propos plus ramassé, le discours d’Aix-la-Chapelle demeure un radotage stérile de banalités qui suscite une grande réserve de nos partenaires européens, faute d’un grand débat stratégique conduit sur le long terme et dans la plus grande discrétion.

UN RADOTAGE STÉRILE DE BANALITÉS

Emmanuel Macron « remplace l’exercice effectif du pouvoir par l’exercice symbolique du pouvoir basé sur sa communication, sa prestance, son autorité et son image à l’international… Dans le cas de Macron aussi les slogans prennent souvent le pas sur l’action réelle »4. Tel est le cas de son brillant discours lyrique à Aix-la-Chapelle sur le plan rhétorique. Comment le président de la République déroule-t-il son raisonnement devant ce parterre d’éminentes personnalités toutes acquises de manière inconditionnelle à la cause européenne ? De manière assez classique pour tout diplomate confronté à un problème auquel il doit tenter d’apporter une réponse, la moins mauvaise à défaut de la meilleure. Comme disait Goethe, « le but, c’est le chemin ».

Le constat : le mal européen du doute

Fort justement, Emmanuel Macron part d’une réflexion de bon sens. Depuis longtemps, l’Europe vit sur un mythe, un rêve, celui selon lequel elle nous a permis de vivre le miracle de 70 ans de paix entre les ennemis héréditaires d’hier. Cette pétition de principe doit être tempérée. D’une part, parce que cette période ne fut pas toujours un long fleuve tranquille pour certains peuples confrontés à la guerre, à la guerre civile, au génocide, au totalitarisme, au nationalisme, à la sujétion militaire ou politique. D’autre part, parce que le mythe de ces 70 ans de paix suppose une Europe parfaite « dont nous n’aurions qu’à soigner l’héritage ». Or, il n’en est rien tant notre continent est « toujours traversé par l’histoire et par le tragique de l’histoire ».

À l’inertie de la routine, il faut, sans cesse, opposer le mouvement de la volonté afin de réinventer l’espérance dans l’idéal européen, celui du premier récipiendaire du prix Charlemagne en 1950, Richard de Coudenhove-Kalergi qui avait dit de l’Europe qu’elle était le « retour du rêve carolingien » : unité voulue, concorde conquise sur les différences et vaste communauté évoluant dans la même direction. Or, ce beau rêve est aujourd’hui rongé par le doute. Ce qui nous conduit à effectuer un choix : « le faire vivre ou le laisser mourir ».

Les remèdes : le volontarisme de l’intelligence

En fin lettré qu’il est, le président de la République propose quatre réponses à ce mal, réponses qu’il qualifie de « convictions, de commandements, d’impératifs catégoriques d’action ». Nous sommes à la fois dans le dogme, la philosophie et le religieux.

La première est ne soyons pas faibles et ne subissons pas. Il appartient aux dirigeants européens de ne pas fuir leurs responsabilités, de ne pas accepter « la tyrannie des évènements ». Emmanuel Macron revient, une fois encore, à l’idée qui lui tient à cœur, celle de l’autonomie de l’Union qui a pour nom « souveraineté européenne ». Cette capacité de choix autonome s’impose dans le domaine numérique (le chef de l’État en profite pour saluer l’adoption par le parlement européen d’un règlement général sur les données personnelles) ; le domaine climatique (cela suppose un politique ambitieuse et coopérative pour ne pas laisser le soin à d’autres de décider à notre place de l’avenir de la planète) ; dans le domaine du multilatéralisme international dont les Européens sont co-dépositaires(ils ne doivent pas céder à la menace de ceux qui souhaitent en redéfinir la grammaire) ; la paix et la stabilité au Proche et Moyen-Orient (l’Europe a fait le choix de la construire face à ceux qui ne respectent pas leur parole) ; les défis migratoires qu’il nous appartient de relever grâce à une politique européenne ambitieuse (concertée avec les pays du sud de la Méditerranée et d’Afrique)… Pour toutes ces raisons, le président de la République insiste sur l’importance de la souveraineté européenne pour faire de l’Europe « une puissance géopolitique, commerciale, climatique, économique, alimentaire, diplomatique propre » afin de ne pas laisser d’autres puissances y compris alliées de décider à notre place ce que doivent être notre sécurité et notre diplomatie.

La deuxième est ne nous divisons pas. Face à la tentation, grande en cette période de trouble, de repli sur soi et de nationalisme, il importe de réagir collectivement après le coup de semonce que fut le Brexit et la musique du nationalisme que l’on entend en Pologne, en Hongrie, en Italie5. Luttons collectivement contre les fractures entre le nord et le sud, l’est et l’ouest ! Notre solution, c’est l’unité mais aussi la voie de la réforme, celle qui a si bien réussi à l’Allemagne mais que la France emprunte désormais contrairement à ce qui est dit. La France fait ses réformes « tant et tant attendues » et elle continuera de les faire. L’Europe ne peut plus se permettre le luxe de vivre sous le règne « d’hégémonies successives ». Elle doit s’engager sur la voie de la solidarité avec une zone euro plus forte, plus intégrée avec un budget propre permettant les investissements et la convergence. Sur ce sujet, reconnaissons-le humblement, Emmanuel Macron fait preuve de constance dans la défense de ses idées.

La troisième est n’ayons pas peur du monde dans lequel nous vivons, n’ayons pas peur de nos principes. La pire des réponses aux colères des peuples consisterait à céder les valeurs de l’état de droit qui fondent le Conseil de l’Europe et l’Union européenne. Nous devons rester fidèles à « la volonté de l’intelligence, à la volonté de la culture ». À cet égard, le président de la République propose la création d’une « Académie européenne de la culture », le combat pour des universités européennes. Selon lui, l’Europe doit avoir une dimension esthétique, intellectuelle et critique sur laquelle nous sommes attendus par le Proche et le Moyen-Orient et l’Afrique. L’Europe ne doit pas se contenter d’une souveraineté européenne mais elle doit porter le multilatéralisme, les règles pour le monde entier. Elle doit avoir une vision du monde qu’elle porte en son sein. L’Europe nouvelle et plus forte doit porter cette part d’universel qui est aujourd’hui entre ses mains. Face à Angela Merkel qui le recevait, le principal message du chef de l’État était adressé à la chancelière allemande qu’il a exhorté à l’appuyer dans son projet ambitieux de réforme de l’Europe.

Il est revenu sur son idée maîtresse : Berlin doit accepter un budget de la zone euro et à sortir du « fétichisme perpétuel pour les excédents budgétaires et commerciaux parce qu’ils sont toujours faits aux dépens ce certains autres »6. Le moins que l’on puisse dire est que le propos est peu inélégant pour la chancelière qui l’accueillait sur le territoire allemand7. Selon le volatil, il en aurait rajouté une couche lors de son séjour au fort de Brégançon : « Il faut secouer le cocotier. Il faut même secouer le ministre des Finances (Olaf Scholz), pourtant social-démocrate mais qui ne nous aide pas beaucoup. Lui aussi est dans le fétichisme des excédents ! ».

La quatrième est n’attendons pas. La procrastination serait la pire des solutions dans le contexte actuel. Le choix de l’Europe que nous ferons sera aussi celui de l’Occident. Jupiter se livre à un vibrant plaidoyer pour une Europe aux règles claires qui permette à ceux qui le souhaitent d’avancer sur la base du plus grand dénominateur commun et non celle du plus petit à la dernière minute. C’est ainsi que sera renouvelée l’Europe qui protège ses citoyens8. Osons faire ce choix qui sera à la hauteur de nos histoires. En un mot, Emmanuel Macron privilégie le volontarisme à l’inertie mortifère en cette période de repli sur soi.

Pour conclure son propos, le président de la République invite à faire vivre cette utopie qu’est l’Europe et à dessiner dès maintenant les trente années à venir. L’Union est tout sauf une évidence en raison de sa fragilité. Continuons à écrire cette partition inachevée qui est la nôtre. Le lyrisme est toujours au rendez-vous avec Jupiter.

Guillaume Berlat
21 mai 2018

1 Guillaume Berlat, Jupiter se mue en Atlas, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
2 Guillaume Berlat, Jupiter souverain européen en son royaume, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 avril 2017.
3 Transcription du discours du Président de la République, Emmanuel Macron lors de la cérémonie de remise du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle, 10 mai 2018, www.elysee.fr , 11 mai 2018.
4 Marcel Gauchet (propos recueillis par Alexandre Devecchio), « L’article un du macronisme, c’est l’européisme », La Figaro Magazine, 11 mai 2018, pp. 42 à 45.
5 Éditorial, Italie : un nouveau défi mortifère posé à l’Europe, Le Monde, 18 mai 2018, p. 20.
6 Alexis Fertchak, Macron exhorte Merkel à réformer l’Europe, Le Figaro, 11 mai 2018, p. 5.
7 Sacré Charlemagne, Le Canard enchaîné, 16 mai 2018, p. 2.
8 Hervé Nathan, L’Europe piégée, Marianne, 4-10 mai 2018, p. 22.

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DE LA TORTURE PAR L’AMÉRIQUE – Jean Daspry. L’Amérique n’en finit pas d’être confrontée à ses multiples démons sans que cela n’interpelle outre mesure nos bonnes âmes aux droits de l’homme en bandoulière : méconnaissance du monde (qualifié avec un certain mépris de « rest of the world » ou ROW selon son acronyme), mépris du multilatéralisme, des traités signés et ratifiés, destinée manifeste, extraterritorialité du droit, recours à la torture durant la fameuse « guerre contre la terreur » lancée par George W. Bush lancée après les attentats du 11 septembre 2001… Toutes choses que l’on a trop tendance à gommer de nos mémoires soumises à un flot d’informations, vraies ou fausses ! Mais revenons sur la torture et sur l’une de ses pratiquantes.

LE RETOUR DE LA TORTURE AU SÉNAT AMÉRICAIN

À défaut de torturer sur le territoire américain les prétendus terroristes – cela ne serait pas politiquement correct -, l’on allait torturer à sa guise ou faire torturer dans des pays étrangers peu regardants en matière de protection des droits de l’homme. Une sorte d’ubérisation de la torture avant l’heure. Ce fut le scandale plus connu sous le nom de « prisons secrètes de la CIA » dénoncé par le sénateur suisse, Dick Marty dans un rapport remis à l’Assemblé parlementaire du conseil de l’Europe (APCE) en 2006. Rappelons que plusieurs États membres de l’organisation strasbourgeoise ont été impliqués dans cette sinistre affaire. Or, aujourd’hui, elle revient sur le devant de la scène parlementaire américaine à l’occasion de l’audition de confirmation de la nouvelle directrice de la CIA. En effet, la très Candide Gina Haspel, qui a fait toute sa carrière au sein de l’agence en charge du renseignement extérieur par goût des voyages et des langues étrangères (Afrique, Azerbaïdjan, Russie, Thaïlande…), nous dit-elle, est mise sur le grill par les sénateurs lors de son examen de passage (procédure dite de confirmation qui concerne les hauts fonctionnaires désignés par l’exécutif)1. Tout le monde s’accorde à penser que cette Dame de 61 ans a toutes les qualités de professionnalisme requises pour occuper ce poste de direction d’un des plus prestigieux services de renseignement de la planète. États de service irréprochables tant à l’étranger qu’aux États-Unis, y compris dans l’intérim de la centrale.

LA FROIDEUR D’UNE FEMME IRRÉPROCHABLE À LA TÊTE DE LA CIA

Que dire de plus sur cette femme à poigne ? Un petit rien vient toutefois ternir l’image d’oie blanche de cette femme particulièrement discrète. Cette grande dame est en acier trempé, ce qui est une qualité pour ce genre de fonctions. Cette même grande dame a eu, un temps, un goût prononcé pour la pratique du « waterboarding » lorsqu’elle dirigeait un centre en Thaïlande (un « black site » pour les connaisseurs) dans les années 2001. Rien à voir avec quelques massages thaïs ou autres spas pour terroristes en herbe. En un mot, le supplice de la baignoire de sinistre mémoire pour faire cracher le morceau à ceux qui avaient des choses à se reprocher (« ces fils de pute de djihadistes »). Mais, au pays du politiquement correct, on n’emploie pas de si vilains mots. On préfère utiliser celui plus aseptisé de « techniques d’interrogatoires renforcées ». Cela est plus convenable. Interrogée sur cette face sombre de son passé lors de son audition au Sénat, Gina Haspel est restée très évasive sur le sujet, c’est le moins que l’on soit autorisé à dire. Outre ses qualités incontestées d’hydromasseuse (terme employé dans les centres de thalassothérapie), l’intéressée possède d’immenses talents de juriste, de jésuitisme. À l’entendre, elle n’éprouve pas le moindre regret de s’être livrée à de tels exercices aquatiques. Sa réponse aux questions précises des sénateurs est limpide : tout ceci a été fait dans le cadre de la légalité de l’époque. Nous voici pleinement rassurés surtout lorsque « cette femme mince et bien mise, aux cheveux bruns mi-longs, le visage impassible, d’un calme impressionnant, courtoise… » assène quelques vérités juridiques bien senties du style : « Mon code moral est solide, je ne permettrai pas à la CIA de poursuivre des activités que j’estimerais immorales, même si elles étaient techniquement légales » et que « la CIA ne mène plus jamais de programmes et de détention d’interrogatoires »2. Il est vrai que, depuis cette époque héroïque, Barack Obama avait mis un terme à ces plaisanteries de mauvais goût au pays de la statue de la liberté en 2009. Mais, il n’a pas tenu sa promesse tendant à faire fermer la prison de Guantanamo. Seul le sénateur républicain, John Mac Cain (ayant été torturé pendant la guerre du Vietnam) a demandé publiquement de rejeter sa nomination : « … Mais son rôle dans la supervision de l’usage de la torture par des Américains est un problème. Son refus d’admettre la nature immorale de la torture la disqualifie. Elle est incapable de reconnaître les erreurs que le pays a commises en torturant les détenus après les attaques du 11 septembre ». Rien n’y a fait. Tout va très bien madame la marquise… Le Sénat a définitivement confirmé la nomination à la tête de la CIA par 54 voix contre 45 à l’issue d’une procédure particulièrement mouvementée3. Tout est bien qui finit bien, en vérité.

LE RAPPEL DU DROIT POSITIF SUR LA TORTURE

Rappelons au passage, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, que la pratique de la torture est fortement déconseillée dans les relations internationales aussi bien que sur la scène intérieure. En effet, elle est contraire aux dispositions de la convention internationale contre la torture signée en 1988 par Ronald Reagan et ratifiée en 1994 par le Sénat américain. Mais l’honneur juridique de l’Amérique est sauf, le Département de la Justice ayant en son temps doctement déclaré que le pays n’avait pas violé les dispositions de la convention avec les prisons secrètes de la CIA. Il fallait seulement y penser. Tout était donc légal du point de vue des États-Unis puisqu’il en a été décidé ainsi. Que n’aurait-on dit si ces pratiques avaient été le fait de quelques démocratures ou autres dictatures ? On aurait immédiatement réclamé leur traduction avant condamnation devant la Cour pénale internationale (CPI) installée à La Haye. Pour d’autres, y compris en l’absence de preuves irréfragables, on aurait envoyé quelques missiles pour détruire ces centres de torture, et cela pour l’exemple. Nous avons bombardé des sites prétendus de fabrication d’armes chimiques en toute illégalité internationale, il y a un peu plus d’un mois déjà. Deux poids, deux mesures, telle est la nouvelle règle du multilatéralisme botté version Macron/May/Trump par laquelle on considère désormais dans les chancelleries occidentales les principes dépassés de l’autorisation préalable du Conseil de sécurité de l’ONU et autres balivernes avant d’entreprendre une quelconque action coercitive. Tout ceci est balayé, oublié… L’Oncle Sam a droit à un régime dérogatoire du droit commun dont il réclame l’application stricte pour les États voyous et autres membres du club très chic de « l’axe du mal ». La morale est donc sauve même si le droit a été passablement égratigné.

La morale de cette fable à l’eau de rose est limpide. Madame sans gêne alias Madame à la gégène pourra continuer à l’avenir ses immondes forfaits en toute impunité puisque son pays n’est pas parti au statut de la Cour pénale internationale et se moque éperdument des traités qu’il a conclus (Cf. l’accord sur le nucléaire iranien étant le dernier de la liste). Le respect des traités, cela n’a jamais été le fort de la Grande Amérique. C’est simplement pour les autres et encore cela ne constitue pas un gage de vivre en paix si cela ne sied pas à Washington. Le leader nord-coréen l’a bien compris, lui qui ne veut toujours pas lâcher la proie pour l’ombre. Nous conseillons à son homologue français, le directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), l’ambassadeur Bernard Émié de la tenir à distance lorsqu’il la rencontrera au siège de la CIA. Qui sait, quelques baignoires de relaxation traînent peut-être encore dans les caves de l’immeuble de Langley. Entre transgressions passées avérées et transgressions futures inévitables, voilà une nouvelle version de la somme d’Alexis de Tocqueville qui a aujourd’hui pour titre, de la torture par l’Amérique !

1 Sylvie Kauffmann, Torture, un passé qui ne passe pas, Le Monde, 17 mai 2018, p. 25.
2 Anne-Sophie Mercier, Gina Haspel. Madame sans gégène, Le Canard enchaîné, 16 mai 2018, p. 7.
3 États-Unis. Gina Haspel confirmée à la direction de la CIA, Le Monde, 19 mai 2018, p. 5.

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ADIEU A LA CROIX – Richard Labévière.

Durant de nombreuses années, le journal La Croix a incarné l’une des figures les plus honorables du pluralisme de la presse française. Ses options éditoriales, ses choix et ses angles originaux rompaient souvent avec le conformisme et le suivisme de la presse parisienne, reproduisant avec quelques jours de décalage la hiérarchisation idéologique des grands médias anglo-saxons. Depuis qu’Agnès Rotivel est devenue « responsable du Proche-Orient chez Bayard Presse », cette libre originalité a pris du plomb dans l’aile. Et l’on a vu La Croix rejoindre la doxa des dîners du Siècle et s’égarer dans les banalités idéologiques de la presse gratuite . Aujourd’hui, l’affaire est entendue, et l’on peut dire que le quotidien catholique est rentré dans le rang des perroquets du politiquement correct ! Exemple emblématique dans son édition du 14 mai dernier, La Croix publie une tribune de l’essayiste Frédéric Encel intitulée « La France au Moyen-Orient » : un papier brosse-à-reluire qui dresse des lauriers à la politique étrangère d’Emmanuel Macron, enchaînant une série de contre-vérités, sinon de contre-sens grossiers pour n’importe quel observateur pratiquant – peu ou prou – les terrains proche et moyen-orientaux. Que La Croix, pour qui Dreyfus « était l’ennemi juif trahissant la France » donne ainsi, sans contradiction aucune, la parole à un ancien activiste du Betar (organisation d’extrême-droite pro-israélienne) est une chose. Mais que ce quotidien catholique affiche un « partenariat » avec le même Frédéric Encel en est une autre, l’idéologue-carriériste étant passé maître-pâtissier dans la défense de la politique de Benjamin Netanyahou, dont l’une des obsessions est l’expulsion des Chrétiens de Terre sainte et, plus largement du Proche-Orient !!! Faire ainsi alliance avec des gens qui n’ont de cesse que de favoriser le départ, sinon l’expulsion des Chrétiens d’Orient, fallait quand même le faire ! En bas de la tribune apologico-macronienne d’Encel, on apprend que l’essayiste-propagandiste et La Croix organisent des causeries internationales régulières à la mairie de… Trouville-sur-Mer dans la Calvados. Très chic ! Le maire, Christian Cardon – tendance démocratie-chrétienne teintée de molletisme -, est connu – lui-aussi – pour sa macrono-compatibilité et sa passive compréhension envers la politique de Benjamin Netanyahou. Bref, La Croix, Encel et Cardon vont certainement appeler « à la retenue » à Gaza. Pour notre modeste part, à prochetmoyen-orient.ch, nous ajoutons ces trois entités tristes aux autres produits boycottés de la campagne BDS, engageant nos lecteurs et amis à ne plus acheter La Croix et à éviter Trouville-territoire-occupé !

 

AFFRONTER LES ETATS-UNIS – Bertrand Renouvin, 14 mai.

Le président des Etats-Unis est un homme brutal mais sa politique est cohérente. C’est une politique de toute-puissance qui ne s’embarrasse ni du droit international, ni du respect des traités, et qui ne prend aucune précaution à l’égard des vassaux européens. La décision de déchirer l’accord avec l’Iran sur le nucléaire s’inscrit dans un cheminement logique marqué par le rapprochement avec l’Arabie séoudite, par la décision d’installer à Jérusalem l’ambassade des Etats-Unis et par l’opération de représailles montée en avril contre la Syrie. Le retour à une politique de sanctions sérieusement renforcées contre l’Iran satisfait les courants bellicistes aux Etats-Unis et en Israël. Il comble Mohamed Ben Salman qui rêve de voir l’Arabie séoudite prendre la tête des pays sunnites face à un Iran asphyxié par les sanctions, voire militairement défait ou jugulé par le moyen d’un changement de régime. Comme tous les plans, celui-ci comporte des failles et présente des risques mais l’Iran, justement parce qu’il ne dispose pas du feu nucléaire, n’est pas en mesure de résister aux pressions conjuguées de ses ennemis. Tel est, pour l’Orient, le projet politique que les Etats-Unis veulent imposer à l’Union européenne, de gré ou de force. Le gouvernement étatsunien donne aux groupes étrangers un délai de 90 à 180 jours pour cesser tout échange avec l’Iran. Afin que leurs décisions soient respectées, les Etats-Unis imposent une règle d’extraterritorialité très simple : toute entreprise qui utilise le dollar dans ses transactions est passible de sanctions si elle viole la loi américaine même si cette entreprise n’opère pas sur le sol étatsunien ; toute banque qui finance des investissements dans des pays sous embargo peut être frappée de lourdes amendes. La brutalité des Etats-Unis, qui se moquent comme d’une guigne du libre-échange quand leurs intérêts sont en jeu, est notoire. La violence de Donald Trump ne l’est pas moins. Pourtant, Emmanuel Macron a cru qu’il pourrait maîtriser les logiques impériales et séduire l’impétueux locataire de la Maison Blanche par un jeu de postures dont nous avions dénoncé l’obscénité. Il s’est fourvoyé, il s’est laissé humilier et c’est la France qui a été humiliée avant d’être flouée et maintenant mise en demeure de s’incliner devant les diktats de Washington. Nous apprenons plus tard comment s’est fait, dans la tête du président des riches, le partage entre le tropisme atlantiste et l’amateurisme. Il s’agit aujourd’hui de se demander comment la France peut résister et répliquer au gouvernement des Etats-Unis. Il est inutile de cacher que la France est en position de faiblesse. Nous ne sommes pas seulement revenus dans le commandement intégré de l’Otan en 2008. Nous sommes immergés dans les technologies étatsuniennes, complétement dépendants et transparents. Nous avons laissé les Etats-Unis imposer leur législation à l’extérieur de leur territoire, punir Alstom et la BNP et exercer ainsi une contrainte par dissuasion sur les banques et les entreprises françaises.  Cette situation de dépendance sera invoquée par les partisans de la soumission au nom du « réalisme » : ils diront qu’il faut finasser, gagner du temps, demander à Washington des assouplissements ; ils diront même qu’il faut renforcer l’euro en oubliant que l’usage de cette monnaie dans les paiements internationaux est en déclin dans la zone euro comme dans le reste du monde. La France doit cependant engager la confrontation avec les Etats-Unis. Leur politique de déstabilisation et de destruction ne saurait être la nôtre : ce n’est pas l’Iran qui nous menace, ni d’ailleurs la Russie, c’est l’Arabie séoudite qui nous agresse en diffusant une idéologie religieuse clairement subversive.  Nous devons quitter le commandement intégré de l’Otan. Nous devons dénoncer le viol du droit international par les Etats-Unis en matière d’extraterritorialité. Nous devons annoncer dès à présent les contre-mesures fiscales, commerciales, pénales, que nous prendrons à l’encontre des sociétés étatsuniennes si Washington menace nos entreprises et nos banques. Nous devons conquérir notre souveraineté numérique. Nous devons somme toute rompre avec l’atlantisme, jeter à la corbeille les discours sur l’impossible « souveraineté européenne » et réaffirmer par tous moyens l’indépendance de notre nation.

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Depuis des mois, discrètement, des mouvements organisés d’Irakiens, opposés à l’emprise américaine, avaient discuté pour construire une coalition séculière populaire. Les communistes d’Iraq, certains installés en Europe, s’activèrent pour un rapprochement avec Moqtada Al-Sadr. Les médias français présentaient les élections comme les premières après la victoire contre Dae’ch, négligeaient cette coalition, prédisant une victoire du premier ministre sortant Al-Abadi, au mieux une petite percée pour Sayroun, cette coalition en marche. Les résultats connus, Sayroun largement en tête, les mêmes médias oublieraient presque les communistes, insistant avec inquiétude sur le leader chi’ite populiste. Personne n’ose parler de collabos pour la plupart des dirigeants actuels installés sous l’occupation anglo-américaine, hélas entérinée par la France via une résolution honteuse au Conseil de sécurité. La constitution confessionnelle des collabos sera abolie, espérons qu’un gouvernement piloté par Sayroun portera plainte pour crime d’agression devant la CPI.

Bernard Cornut

 

UN BON PALESTINIEN EST UN PALESTINIEN MORT !

Fût un temps où les chinois, quand ils exécutaient un condamné à mort –c’est-à-dire souvent-, demandaient à la famille de payer le prix de la balle, celle du peloton. En regard, je pense que les Palestiniens restent des privilégiés : Israël n’envoit pas de facture aux parents de ceux qu’elle massacre. La preuve que ce pays est vraiment une grande démocratie.

Pour avoir reçu, le 21 octobre 2000 à Ramallah, une balle de M16 produite par IMI (Israël Military Industry) dans le poumon gauche, je peux témoigner qu’il ne faut pas en faire une montagne. Et que ces gazaouis qui se font assassiner sont vraiment des pleurnichards. Quoi de plus noble que d’être touché (comme par la grâce) par un de ces divins projectiles qui sont comme une onction ? Si vous en êtes atteint c’est, forcément, que vous étiez en faute, pas dans le droit chemin mais dans la traverse de l’histoire. Une balle religieuse c’est comme une goutte d’eau bénite, ça fait du bien où ça coule et ça ne peut pas se tromper. Et c’est réconfortant de mourir en sachant qu’on est justement châtié. Survivant, on vous reprochera votre résurrection. 

Pour être objectif, comme mes confrères journalistes qui couvrent en ces heures si complètement et humainement l’affaire du safari humain de Gaza, je dois dire que la réception d’une balle de M16, dans le buffet, est assez surprenante, sidérante. Le calibre 5,56 à 975 kilomètres heure, c’est bousculant. D’ailleurs on tombe. Après c’est le bonneteau. Ou vous restez en vie (où ce qu’il en reste), ou vous êtes mort. Voyez que j’avais raison d’affirmer que ce n’est pas si grave.

Voilà ma contribution pour rassurer les bonnes consciences, les pétitionnaires que l’on n’entend pas aujourd’hui. Qu’elle dorme tranquille la clique des Bruckner et des Val, un bon palestinien est un palestinien mort. C’est fou ce que certains entendent faire comme bruit autour d’un fait divers moyen-oriental, même s’il se passe au printemps !

Les Palestiniens se souviennent un peu plus aujourd’hui, que le reste de leur temps perdu, de la Nakba, le « cauchemar », la « catastrophe ». Qui marque, au printemps 48, l’exil pour 800 000 d’entre eux. Pendant longtemps les menteurs de guerre ont tenté de nous faire avaler que cette fuite répondait à un appel du grand mufti de Jérusalem disant, en gros : « quittez le pays pour mieux revenir en conquérants ». C’est une baliverne. Les Palestiniens ont été chassés par les armes, par la violence, le crime et la torture, chassés par les milices embryon de la future « Tsahal ». On nous parle, parfois de deir Yassin, « l’Oradour sur Glane de Palestine », comme « le » souvenir du massacre (une centaine de villageois exécutés). Mais cette tuerie cache d’autres deir Yassin, aujourd’hui connus grâce au travail des « nouveaux historiens » israéliens. Le photographe français Bruno Fert, dans son livre « Les Absents », glaçant comme l’iceberg du Titanic, nous montre les quelques pierres et vestiges qui restent de ces villages détruit en 1948. Effacés de l’histoire.

En septembre 1982, j’ai vu le massacre de Sabra et Chatila à Beyrouth. Nain face à l’immensité de cette horreur pilotée par Israël, j’ai attendu 30 années avant de pouvoir apporter un témoignage. Les crimes sont tels que l’on refuse d’en faire des mots. En décembre de cette année de deuil, l’Assemblée générale de l’ONU a qualifié cette éradication « d’acte de génocide », acte imprescriptible. Mais jamais instruit ni puni. Les massacres sont la litanie de l’histoire des palestiniens, les stations de leur calvaire.

Jadis cette barbarie récurrente mobilisait les cœurs purs, des hommes et des femmes descendaient en masse dans les rues de la planète pour hurler. Puis le 11 septembre, l’attentat contre les tours de New York a été l’occasion du coup de sifflet final. Les Palestiniens ne sont plus des combattants luttant pour leur terre, mais des terroristes. Faux dans sa réalité, le slogan qui a fait des enfants d’Arafat des clones de Ben Laden et Daech a été efficace. Mieux, avec la montée en force du Hamas (groupe dont la création a été aidée par Israël), avec ses femmes voilées et ses barbes, son allégeance aux Frères Musulmans,  les palestiniens ont cessé d’être perçus comme des combattants nationalistes. Ils sont devenus des pèlerins de la Oumma. Ils ont quitté le champ de l’indignation pour foncer dans les querelles d’églises, le Qatar étant la nouvelle Mecque des chefs du Hamas. Ai-je dit qu’il était juste et bon de bombarder, massacrer, d’affamer Gaza ?  Non, mille fois. Je tente seulement d’expliquer que dans un monde d’images, la cause palestinienne en passant des icônes de Leila Khaled et d’Arafat au polaroïd de Khaled Meechal a perdu la guerre de l’émotion.

Cette banalité des morts palestiniens, voulues par l’opinion publique israélienne, se traduit dans les lignes, commentaires et titres de notre presse française, propriété de milliardaires. Sur BFM-TV, Ulysse Gosset, clown à tête de Lucifer, est très en colère que les morts de Gaza « soient venus gâcher la fête de Jérusalem, l’ouverture d’une ambassade des Etats-Unis qui, une fois de plus, enterrait le droit international. Les cathos bretons d’Ouest France, eux, voient ces crimes se situer « en marge » de la pathétique pitrerie de l’ambassade. Ah les crimes de marge. Marge ou crève ! Pour les autres savants de presse les mots pour le dire sont prêts : « c’est la faute du Hamas ».

Jacques-Marie Bourget

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