Observatoire Géostratégique

numéro 290 / 6 juillet 2020

BON POUR L’EUROPE, DONC BON POUR L’ALLEMAGNE !

« Ne plus dépendre des autres, ne plus se laisser intimider, et ré-entraîner l’Europe à partir sur une nouvelle base moins chimérique, plus volontaire »1. Tel est l’objectif que l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine propose aux autorités françaises pour préparer le monde d’après. Objectif réaliste et pragmatique à cent lieues des envolées lyriques du président de la République sur la construction européenne comme celle du discours refondateur de la Sorbonne du 27 septembre 2017 qui a fait pschitt2. Depuis cette date, les choses sont allées de mal en pis pour une Union européenne qui apparaît de plus en plus divisée, épuisée, impuissante à relever les immenses défis du monde du XXIe siècle. Que peut-on faire pour la remettre sur les rails ?

Une fois de plus, Hubert Védrine trace un chemin réaliste lorsqu’il écrit : « Je ne peux que redire ma conviction :’Europe doit sortir de l’impuissance et de la dépendance face aux puissances ; il faut qu’elle accepte de se métamorphoser en puissance. Ce n’est pas une question de traité, ni de procédure, ni d’intégration, mais de mental et de courage »3. Alors que l’Allemagne va prendre la présidence semestrielle tournante de l’Union européenne à compter du 1er juillet 2020, la chancelière allemande accorde un entretien spécial aux journaux du réseau Europa4. Cette prise de position, assez rare sous cette forme, donne l’occasion à Angela Merkel de préciser sa position alors que l’Europe traverse une crise existentielle sans précédent. Elle est marquée au sceau du pragmatisme – c’est une marque de fabrique pérenne – et de la solidarité – c’est une nouveauté dans la sphère financière – de la part d’une chancelière que la crise de la Covid-19 a plus renforcé sur la scène allemande que son homologue français dans l’hexagone. Il y a quelques mois encore, elle était donnée partante car peu crédible par nos Pic de la Mirandole des questions allemandes.

LE CONTEXTE EUROPÉEN : CRISE EXISTENTIELLE ET PRÉSIDENCE ALLEMANDE

La crise mondiale de la Covid-19 a laissé des traces dans les esprits tant par sa gravité que par les lacunes de l’Union européenne et le manque de solidarité de ses États membres. Pour répondre aux nombreux défis que soulève cet évènement, la présidence allemande de l’Union se veut solidaire entre Nord et Sud, Ouest et Est.

Une crise sanitaire qui a laissé des traces

Contrairement aux affirmations sur l’unité des pays européens la crise sanitaire que nous vivons a montré en vraie grandeur, pour ceux qui l’ignoraient, que tous les Etats pratiquent le chacun pour soi y compris dans l’achat des matériels et des produits5. Nous n’avons pas d’amis, nous n’avons que des alliés ou des ennemis disait Churchill. C’est le plus fort, le plus riche ou le plus agressif qui emporte la mise.  Ceux qui ont anticipé ont un avantage réel car ils ont pu se préparer et agir tandis que les autres essaient de réagir au jour le jour et la sanction économique et sociale est brutale. Comme le savent bien les militaires, la solidarité n’existe que dans les troupes entrainées qui partagent des valeurs et des objectifs. L’Europe s’est révélée incapable de répondre à la crise par des actions communes. L’OTAN non plus d’ailleurs. La fourmi nordique a géré au mieux quand la cigale méditerranéenne a sombré dans le chaos. En réalité chacun s’est débrouillé comme il a pu, en fonction de ses moyens, entre ceux qui ont considéré qu’il fallait laisser faire la nature quoi qu’il en coûte et ceux qui ont cherché à éviter la contamination par des mesures allant de l’identification des malades au confinement général. Au plan des entreprises la crise a fait découvrir pour beaucoup et confirmer pour certains les limites de la mondialisation, l’importance du patriotisme économique, et les conséquences du principe de précaution.

Guillaume Berlat

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La semaine prochaine, nous reviendrons sur la situation au Liban – victime d’un véritable blocus économique et financier orchestré par Washington qui veut absolument la peau du gouvernement de Hassane Diab comportant plusieurs ministres proches du Hezbollah. Dimanche 5 juillet, la chasse israélienne a violé l’espace aérien libanais à la hauteur de Jbeil (Byblos) et du Kesrouan, sans gêne comme d’habitude. Au mépris de la souveraineté du Pays du Cèdre et du droit international, les autorités de Tel-Aviv poursuivent leurs ingérences guerrières en Syrie, en Irak et dans plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Plus que jamais, l’équipe de prochetmoyen-orient.ch apporte tout son soutien au gouvernement compétent, courageux et nécessaire de Hassane Diab.

La rédaction

BARRAGES AQUATIQUES ET ETHNIQUES : ETHIOPIE DE TOUS LES DANGERS !

Depuis plusieurs décennies, Egypte, Ethiopie et Soudan et d’autres pays de la Corne de l’Afrique tentent de se mettre d’accord pour gérer le cours du Nil de manière durable et équitable. Depuis plusieurs semaines, la situation s’est soudainement aggravée avec l’annonce éthiopienne de mise en eau de son grand barrage de la Renaissance.

Plus grand barrage d’Afrique – sur la rivière Abay (Nil bleu) dans l’ouest de l’Ethiopie -, l’édifice du GERD (Grand barrage de la Renaissance de l’Ethiopie), dont la construction a débuté il y a dix ans, est impressionnant : 1780 mètres de long et 155 mètres de haut. Plus grand fleuve du monde avec l’amazone, le Nil tire ses eaux d’un bassin gigantesque de 2,9 millions de kilomètres carrés, soit le dixième de la superficie d’Afrique regroupant quelques 2,9 millions de personnes.

Début juillet, l’Ethiopie a déclaré qu’elle allait retenir une partie du Nil Bleu, qui prend sa source sur son sol et constitue le plus gros débit du fleuve en aval lorsque ses eaux rejoignent celles du Nil blanc à Khartoum (Soudan) avant de poursuivre vers la Méditerranée en traversant l’Egypte.

GUERRE DE L’EAU

Samedi 27 juin, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a confirmé que son pays a bien l’intention de procéder, dans les quinze jours suivants, à la mise en eau du GERD achevé à près de 80%. Début juin, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi avait déclaré que « l’armée se tenait prête à défendre la sécurité nationale égyptienne à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières ». Selon un diplomate européen en poste au Caire : « dès qu’il est question du Nil, les Egyptiens deviennent fous. Il faut souligner qu’en 2050, la population atteindra 170 millions de personnes et que le pays aura besoin de 7,5 milliards de mètres cubes d’eau supplémentaires ». Les Frères musulmans et autres groupes islamistes ont fait de l’accès à l’eau l’un de leurs principaux chevaux de bataille.

De son côté, l’Ethiopie laisse fuiter des images de batteries anti-aériennes positionnées à proximité du barrage. De part et d’autre, on assiste à l’inflation d’une rhétorique nationaliste de tous les dangers. Ambiance !

Les choses ont commencé à se tendre en février dernier lors d’une ultime réunion de conciliation organisée à Washington sous les auspices de la Maison blanche, du Département du Trésor et de la Banque mondiale. La Chaise éthiopienne étant vide, la Maison Blanche a adopté une posture clairement pro-égyptienne. Le calcul américain est double : perturber le retour de la Russie en Egypte et s’attacher les grâces du Caire pour la mise en œuvre du plan américain (de Jared Kushner) pour le Moyen-Orient : une véritable provocation donnant carte blanche aux occupations et annexions israéliennes des Territoires palestiniens. Washington fait même planer la menace d’un régime de sanctions – similaires à celles qui cherchent à asphyxier les économies d’Iran, de Syrie, du Liban, du Venezuela, de Cuba et d’autres pays – en ciblant l’indocile Ethiopie !

Pèse aussi sur le dossier du GERD l’évolution de la guerre libyenne. Confrontée à la Turquie – qui est derrière le gouvernement Saraj de Tripoli (reconnu par l’ONU) et ses soutiens les Frères musulmans -, l’Egypte apporte une aide militaire conséquente au maréchal Khalifa Haftar, épaulé aussi par la Russie, l’Arable saoudite, les Emirats arabes unis et la France notamment. Cette géopolitique régionale égyptienne ne peut tolérer l’émergence d’un pôle éthiopien fort qui tourne désormais le dos aux Etats-Unis pour se tourner vers les investisseurs chinois.

Le Caire a cherché à mobiliser une Ligue arabe (cadavérique) et l’Union africaine, actuellement présidée par l’Afrique du Sud, elle-aussi confrontée à de graves difficultés intérieures. Dans tous les cas de figures, le Soudan – pays tiers – pourrait jouer un rôle de médiateur en obtenant de l’Ethiopie un remplissage partiel du barrage qui pourrait se gérer sur plusieurs années.

Les quinze jours qui viennent seront décisifs pour tenter de calmer les esprits, à défaut de trouver une solution définitive pour la gestion des eaux du Nil. « Une chose est sûre », estime un diplomate européen en poste à Addis-Abeba, « donner le dernier mot à l’Egypte serait catastrophique et attiserait les risques de guerre civile qui menace dangereusement l’Ethiopie ».

EMEUTES APRES L’ASSASSINAT D’UN CHANTEUR POPULAIRE

Le lundi 29 juin dernier au soir, le chanteur oromo Hachalu Hundessa (34 ans) est assassiné par balles à Addis-Abeba. Très apprécié pour sa musique dans tout le pays, il était le porte-voix de la communauté oromo, le premier groupe ethnique du pays (un tiers des 110 millions d’Éthiopiens), longtemps discriminé pendant la dictature de Mengistu (1976-1991), puis par les anciens rebelles du Tigré parvenus au pouvoir (1991-2018). Très semblable à celle des Somali, cette communauté regroupe une dizaine de sous-ensembles concurrents, dont plusieurs mafias armées extrêmement violentes.

Le chanteur fut de toutes les manifestations antigouvernementales, entre 2015 et 2018, qui ont débouché sur l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019 pour avoir mis fin à vingt ans de guerre avec l’Érythrée.

Dès l’annonce du décès, des nationalistes oromo ont réclamé qu’Hachalu soit inhumé à Addis-Abeba. Aucun rapport avec le barrage, sauf que le chanteur appartenait à la communauté des Oromo – la plus importante, qui conteste violemment le pouvoir central – dans un contexte de dissensions ethniques grandissantes. De nombreux activistes de cette communauté, notamment le bouillant opposant Jawar Mohammed, considèrent la capitale dotée d’un statut fédéral comme faisant partie de « leur » région : l’Oromia. On y a vu de jeunes Oromos patrouiller dans les rues, armés, avant que l’armée ne se déploie. Au total, à Addis-Abeba et dans plusieurs villes de la région Oromia, près d’une centaine d’Éthiopiens ont été tués lors d’affrontements entre communautés ou avec les forces de sécurité.

Le premier ministre Abiy Ahmed a réagi avec fermeté. Deux des principaux dirigeants d’opposition oromo – Jawar Mohammed et Bekele Gerba – ainsi que trente-cinq de leurs proches, ont été arrêtés après un incident qui a fait un mort. La police affirme avoir saisi dans leurs voitures huit kalachnikov et cinq pistolets. Né d’un père oromo musulman et d’une mère amhara chrétienne, Abiy Ahmed (converti au pentecôtisme) estime que ceux qui sont derrière la mort d’Hachalu cherchent à tuer l’Éthiopie : « Nous avons deux choix en tant que peuple, a-t-il lancé, « tomber dans le piège tendu par ses détracteurs ou s’en éloigner et rester sur le chemin des réformes ».

Même si un coup tordu des services secrets égyptiens n’est pas à exclure, cet assassinat intervient dans un contexte extrêmement tendu où les frustrations accumulées sous la chape de plomb des dictatures peuvent s’exprimer librement depuis trois ans. De plus, la libéralisation économique du « Tigre de l’Afrique de l’Est », entreprise par Abiy Ahmed, ne compense pas encore la fulgurante envolée démographique.

Richard Labévière
6 juillet 2020

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AMI DE prochetmoyen-orient.ch, FRANCIS GUTMANN NOUS A QUITTE – Notre rédaction salue avec émotion la mémoire de Francis Gutmann – ambassadeur de France – décédé le 25 juin à l’âge de 89 ans. Ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, ancien ambassadeur à Madrid, Francis Gutmann présidait le Club des Vingt, un groupe d’experts en politique étrangère (diplomates et universitaires) qui proposait chaque mois une analyse des relations internationales. La dernière contribution du Club des Vingt – datée du 29 mars 2020 -, avait pour titre « Diplomatie et défi climatique ».

Francis Gutmann avait occupé également des postes importants dans l’entreprise, comme PDG de PC-Ugine-Kuhlmann puis comme président de Gaz de France. « C’est une grande figure à la fois de notre diplomatie et de l’industrie qui disparaît », a déclaré Jean-Pierre Chevènement. Pour l’ancien ministre socialiste, « Francis Gutmann était avant tout un patriote » qui a maintenu « avec stoïcisme et panache » l’idée d’une politique étrangère de la France indépendante.

Hormis sa carrière dans le secteur privé, Francis Gutmann a cependant une connaissance du quai d’Orsay « de l’intérieur ». Né à Paris en 1930, il a fait des études d’économie et de droit avant de devenir chargé de mission au quai d’Orsay de 1951 à 1957. Il fut à cette époque membre de la délégation française au Conseil économique et social des Nations unies et de la délégation française qui négocia le traité du Marché commun. En 1957, il quitte l’administration pour le groupe Pechiney. Il est notamment secrétaire général de la société Pechiney, secrétaire général de FRIA (qui exploite la bauxite de Guinée), président d’Alucam, directeur de la branche chimie de P.U.K, P.D.G. de la Société des produits chimiques Ugine-Kuhlmann, membre du comité directeur de P.U.K chargé des affaires sociales, président de Frialco et vice – président de Friguia. Pendant toute cette période, il voyage beaucoup en Afrique et a été fréquemment en contact avec Claude Cheysson, chargé du tiers-monde à la Commission de Bruxelles. En 1978, il fut candidat « jobertiste » en Seine-Maritime contre M. Colombier (U.D.F.), qui fut élu.

En avril 1980, Francis Gutmann est nommé directeur général de la Croix Rouge française, que préside M. Jean-Marie Soutou, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay. Il est très vraisemblable que cette relation explique aussi la nouvelle orientation de sa carrière. Francis Gutmann est neveu par alliance du général de Gaulle. Il a épousé en 1964 Chantai de Gaulle, fille de Pierre de Gaulle, qui fut président du Conseil municipal de Paris. A sa famille et ses proches, la rédaction de prochetmoyen-orient.ch adresse ses plus sincères condoléances.
 
 
AFFAIRE DU COURBET : GROS MENSONGES TURCS (SUITE) – Richard Labévière. Après avoir « ciblé » la frégate Courbet (prochetmoyen-orient.ch du 22 juin 2020), la Turquie exige des excuses de Paris pour « fausses » accusations ! Gonflé, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, a exigé jeudi des excuses de la France pour avoir, selon lui, diffusé de « fausses » informations sur un incident maritime entre les deux pays en Méditerranée. « Nous attendons de la France qu’elle s’excuse, qu’elle s’excuse inconditionnellement », a fait valoir lors d’une conférence de presse le chef de la diplomatie turque en déplacement à Berlin. « Il n’est pas acceptable que la France se prête à de fausses affirmations et agisse contre la Turquie », a-t-il ajouté après que Paris a accusé Ankara d’avoir visé une de ses frégates lors d’un contrôle de navires en Méditerranée. Bref, les Turcs continuent à mentir comme des arracheurs de dents ! Mais malheureusement pour eux, la Marine nationale détient des preuves indiscutables de l’agression turque. Par conséquent, les relations entre Paris et Ankara restent tendues, notamment sur le dossier de la crise libyenne. La France accuse la Turquie de violer l’embargo sur les armes à destination de la Libye. Le président Emmanuel Macron a même jugé – lundi 28 juin – que la Turquie avait une « responsabilité historique et criminelle » dans ce conflit, en tant que pays qui « prétend être membre de l’Otan ».

« Pour que ce type d’incidents ne se reproduise pas », Paris demande quatre choses à ses Alliés : 1) une réaffirmation solennelle du respect de l’embargo ; 2) un rejet catégorique de l’utilisation par la Turquie des indicatifs OTAN pour mener ses trafics ; 3 une meilleure coopération entre UE et OTAN ; 4) enfin, des mécanismes de déconfliction.

En attendant une avancée sur ces sujets, la France a décidé de retirer les moyens français de l’opération de l’OTAN en Méditerranée Sea Guardian. « Ceci, jusqu’à nouvel ordre », a confirmé Florence Parly. Dans le même temps pourtant, on apprend que cette semaine a débuté au large de l’Islande l’exercice Dynamic Mongoose 2020, consacré à la lutte anti-sous-marine. Celui-ci regroupe cinq bâtiments de surface dont le destroyer anti-aérien américain USS Roosevelt, de classe Arleigh Burke, désormais basé à Rota en Espagne. S’y ajoutent cinq sous-marins, comprenant l’USS Indiana, le deuxième bâtiment le plus récent de la classe Virginia. La France, l’Allemagne, la Norvège, le Canada et le Royaume-Uni y participent également. Faudrait savoir !!! Et avoir le courage de se retirer de « toutes » les opérations de l’OTAN, tant que sa « commission d’enquête » n’a pas remis ses conclusions et que la Turquie n’a pas été clairement été condamnée pour son acte de guerre à l’encontre de la Marine nationale.
 
 
REVERS TURC EN LIBYE – Richard Labévière. La semaine dernière, les troupes et mercenaires d’Ankara engagés en Libye dans la région de Syrtes ont subi une défaite militaire importante. Les unités du maréchal Khalifa Haftar ont détruit plusieurs colonnes de blindés turcs et fait plusieurs centaines de prisonniers : des jihadistes syriens acheminés en Libye par la marine de guerre turque. Ces opérations anti-turques ont été largement appuyées par l’aviation russe déployée à l’Est du pays afin de protéger les régions pétrolières et gazières.


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AHMED BENSAADA AU QUOTIDIEN AL-AKHBAR/BEYROUTH – Lina Kennouche, 4 juillet.

Lina Kennouche : Votre dernier ouvrage a suscité de vives critiques dans une certaine presse algérienne, des publications vous accusent à tort de chercher à décrédibiliser le Hirak qui serait instrumentalisé depuis l’étranger ou du moins d’en avoir une vision fortement réductrice. D’autres vous soupçonnent d’occulter certains faits, notamment lorsque vous mettez en lumière les relations entretenues par certaines figures comme l’ex membre du FIS Larbi Zitout et des officines étrangères sans revenir sur son passé d’ancien membre des services renseignements algériens » et questionnent donc la finalité de votre livre. On l’aura compris ces critiques portent peu sur le contenu de votre travail d’enquête et prennent la forme d’attaques personnelles et de procès d’intentions. Comment expliquez-vous cette levée de bouclier et de quoi ces réactions sont-elles l’indicateur ?(Autrement-dit est-ce que face à la ténacité des faits qui attestent du soutien apporté à certains personnalités par des ONG américaines, on cherche à minimiser cette réalité pourtant lourde de conséquences ? À réorienter le débat sur un autre terrain ? Quelle est la fonction aujourd’hui de ces attaques dont votre travail est l’objet ?)

Ahmed Bensaada : À l’écriture de mon livre, j’étais certain qu’il allait susciter une levée de boucliers. En effet, le Hirak a été considéré, depuis sa naissance, comme un objet sacré et tout embryon de critique est immédiatement considérée comme une hérésie. Preuve en est que la plupart de mes premiers détracteurs reconnaissaient ne pas avoir lu mon livre. Hier encore, un interminable texte à charge contre moi (et non contre mon livre) a été publié sur un blog et son auteur a admis (sic), dans son préambule, ne pas avoir lu l’ouvrage qu’il prétendait critiquer.

J’ai connu ce type de réaction en 2011, à la sortie de mon livre « Arabesque américaine » sur le « printemps » arabe. Je me suis rendu compte, en fait, que le romantisme « révolutionnaire » était plus fortement ancré chez les gens que le raisonnement factuel. Cela a pris des années pour que les gens adhèrent à ma vision malgré les preuves avancées dans mes écrits. Mais, entretemps, des pays comme la Syrie, la Libye ou le Yémen ont été détruits et on attend toujours que la démocratie s’installe dans notre région.

Ce qui est inquiétant dans le cas de l’Algérie, c’est que des intellectuels algériens qui avaient applaudi et encensé mon livre « Arabesques$ » (édité en 2015 à Bruxelles et en 2016 à Alger) m’ont totalement désavoué lorsque j’ai commencé à analyser le Hirak algérien avec une approche similaire à celle adoptée pour les pays de la région MENA (Middle East and North Africa). Pour ces personnes, l’Algérie est un pays à part et le Hirak est un phénomène intouchable et non critiquable. Cette combinaison de divinisation du Hirak et de naïveté d’analyse est très surprenante lorsqu’elle émane de personnes censées avoir suivi les soubresauts sanglants et dramatiques de notre zone d’appartenance géostratégique.

Pour d’autres, l’explication est plus simple. Il s’agit de défendre leurs positions et leurs intérêts (et bien sûr de ceux de leurs commanditaires) dans la situation trouble que vit actuellement l’Algérie. Il est quand même étonnant de voir que les ONG algériennes qui reçoivent du financement de la National Endowment for Democracy (NED) et qui participent au Hirak soient toutes coalisées autour de la même vision, celle de la confrontation avec les fondements de l’État-nation. Rappelons que la NED est une des principales organisations d’un dispositif américain d’« exportation » de la démocratie dont le rôle a été très important dans les révolutions colorées et le « printemps » arabe, sans oublier l’Euromaïdan (Ukraine), les émeutes de Hong Kong et bien d’autres mouvements de contestation populaire à travers le monde.

Précisons ici que la NED n’est pas le seul organisme impliqué en Algérie, mais en est certainement le plus emblématique.

Alors que j’avais pensé que mon livre allait être une occasion pour ouvrir un débat sérieux sur le Hirak et ses différentes composantes, les attaques ad personam ont fusé, parasitant et paralysant toute initiative dans ce sens. Une technique vieille comme le monde : jeter le discrédit sur l’auteur pour le disqualifier et tuer dans l’œuf toute discussion. Mais le peuple n’est pas dupe et le débat a fait rage sur les réseaux sociaux.

Tout le vacarme qui a accompagné la sortie de mon livre a cependant révélé une inquiétante réalité: l’énorme indigence du système médiatique algérien. Ce dernier s’est distingué par un manque de professionnalisme et une absence d’éthique inacceptables, surtout dans cette période cruciale que vit notre pays. Du côté de la presse écrite, seuls deux journaux, « L’Expression » et « Reporters », ont pris la peine de lire mon livre et de proposer à leurs lecteurs des recensions honnêtes ou des entrevues avec certains protagonistes du livre.

Le journal « El Watan », fidèle à ses idées otanesques de printanisation de l’Algérie a commandité pas moins de cinq (5) articles que pour parler de ma position « pro-pouvoir » et « anti-Hirak » en réussissant le tour de force de ne jamais parler de mon livre.

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

Pour tous les autres journaux, c’est silence radio, comme si mon livre n’avait jamais existé. Ne pas se mouiller, c’est aussi une stratégie gagnante quand on veut manger à tous les râteliers.

Quant aux médias audiovisuels, mis à part deux émissions radio dans des chaînes étatiques, je n’ai reçu aucune autre invitation. Aucune autre radio ni aucune télévision n’a osé ouvrir le débat sur le sujet proposé par mon livre, faisant fi de toute l’agitation qui a secoué (et qui secoue encore) le cyberespace.

Ce faisant, le comportement du système médiatique algérien est complètement dépassé par les évènements et en parfaite contradiction avec les aspirations d’une Algérie nouvelle qui exige intégrité, transparence et déontologie. Ainsi, en ignorant mon livre ou en disqualifiant son auteur, on cherche à fuir le débat de fond qui consiste à identifier les interventions étrangères dans la scène politique algérienne et à les éradiquer. Car seul un le Hirak intrinsèquement algéro-algérien est salutaire pour notre pays.

LK : L’idée de ce livre, qui s’inscrit dans la continuité de vos enquêtes précédentes, est née en réaction à une déclaration de Lahouari Addi qui moins d’un mois après le début du Hirak a appelé à la démission du président de la République et la nomination d’une instance de transition au sein de laquelle serait représenté Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul et Karim Tabbou. Selon vous qu’est ce qui explique le choix de ces trois personnes au sein d’un Hirak qui n’avait pas de leaders, quels liens entretiennent-elles avec Addi ? Est-ce que cet appel répondait aux priorités d’un agenda étranger ?

AB : Mon livre s’inscrit effectivement dans un travail de recherche que je mène depuis plusieurs années pour comprendre le rôle des différents organismes américains d’« exportation » de la démocratie ainsi que leur modus operandi dans les « regime change » en utilisant le « soft power ».

Mais l’idée précise de ce livre est née d’une déclaration du sociologue Lahouari Addi qu’il a énoncée ainsi, moins d’un mois après le début du Hirak:

« Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul et Karim Tabbou devraient être sollicités pour exercer les prérogatives d’une présidence collégiale qui nommera un gouvernement provisoire qui gérera les affaires courantes et préparera les élections présidentielle et législative dans un délai de 6 à 12 mois. »

J’ai trouvé étrange que pour un mouvement qu’on prétend sans leader, un triumvirat soit proposé aussi rapidement. Sur quels critères ces personnes ont-elles été choisies? Des sondages d’opinion ont-ils été organisés? Ces personnes se connaissaient-elles avant le Hirak? De quelle prérogative a usé M. Addi pour mettre en avant certains noms et pas d’autres?

Autre signe notable : l’omniprésence des personnes citées dans certains médias (algériens, islamistes ou occidentaux) prônant ouvertement la proposition du sociologue et ne donnant aucun espace pour les opinions opposées.

Tout en évitant sciemment de traiter du cas de M. Tabbou ― étant donné qu’il est actuellement emprisonné et en attente d’un procès ―, j’ai essayé de trouver des dénominateurs communs susceptibles de relier ces personnes. J’en ai décelé deux : i) leur proximité avec des intérêts étasuniens et ii) leurs liens étroits avec des représentants du FIS (Front Islamique du Salut) dissous. Des dizaines de références ainsi qu’une importante section contenant divers documents relatifs au faits cités appuient cette double relation.

Il faut comprendre que mon livre n’est nullement conçu comme un réquisitoire contre des personnes mais présente des faits relatifs à la foultitude de moyens utilisés par les organismes étasuniens afin de préparer une orientation des mouvements populaires lorsqu’ils se déclenchent.

Je tiens à préciser que ce ne sont pas ces organismes qui ont créé le Hirak ou toute autre révolte de la rue arabe. La contestation populaire est causée par de véritables problèmes de société comme le déficit de démocratie, la répartition non équitable des richesses, la mauvaise gestion, le chômage endémique, la hogra, le favoritisme, la corruption, etc.

Par contre, dès que la rue gronde et que les manifestations prennent de l’ampleur, les groupes formés à la « lutte non violente » et au cyberactivisme montent au créneau pour orienter idéologiquement la contestation avec l’appui d’un fort battage médiatique complaisant. Et c’est à ce moment que les agendas étrangers sont déployés.

LK : Comment les officines étrangères ont-elles travaillé pour infiltrer le Hirak algérien et quelles sont les similitudes que vous observez avec le mouvement de contestation né au Liban en 2015 en réaction à la crise des déchets ?

AB : Dans leur plan d’exportation de la démocratie, les États-Unis divisent le monde en régions. Celle qui nous intéresse dans le cadre de cette discussion est la région MENA qui englobe une très grande partie des pays arabes. Dans cette zone géographique, des ONG locales sont financées et leurs activistes formés par des organismes appartenant à un dispositif américain d’« exportation » de la démocratie. Outre la NED et ses quatre satellites qui sont le NDI (National Democratic Institute), l’IRI (International Republican Institute), le Solidarity Center et le CIPE (Center for International Private Enterprise), ce dispositif regroupe l’USAID, Freedom House, le MEPI (Middle East Partnership Initiative), POMED (Project on Middle East Democracy) et l’OSI (Open Society Institute) appartenant aux fondations de George Soros.

En Algérie, comme au Liban (et tous les autres pays de la région MENA), de nombreuses ONG locales sont financées par ces organismes, et tout particulièrement la NED. Pour certains observateurs, elles servent de « cheval de Troie » qu’il est possible d’activer au temps opportun.

Il est important de savoir que le Liban a été le premier pays arabe à être ciblé par le « soft power » américain, bien avant le « printemps » arabe. Déjà, en 2005, de nombreuses ONG libanaises financées par quelques-uns de ces organismes ont été très impliquées dans ce qui a été nommé « la révolution du Cèdre ». D’autre part, le rôle de Freedom House a été clairement établi et quelques figures du mouvement de contestation ont été en contact avec les diplomates américains à Beyrouth. Cerise sur le gâteau, les activistes serbes d’Otpor, fondateurs du centre CANVAS (Center for Applied Non Violent Action and Strategies) étaient présents en personne à Beyrouth pour offrir des formations à la « lutte non violente » aux manifestants.

Dix ans plus tard, lors de « la crise des déchets » de 2015, les activistes les plus en vue et les plus médiatisés étaient tous financés et formés par ces organismes américains. Certains d’entre eux faisaient partie de ce qu’on a appelé la « ligue arabe du Net ». Il s’agit d’un groupe de cyberactivistes arabes de la région MENA qui ont été regroupé dans des différents meetings pour y recevoir des formations relatives à la maîtrise du cyberespace, de l’anonymat en ligne et des nouvelles technologies. Quelques-unes de ces formations ont même eu lieu à Beyrouth, bien avant la « crise des déchets ». À noter que quelques activistes impliqués dans la « crise des ordures » avaient fait leurs armes dans la « révolution du cèdre », dix ans plus tôt.

Tous les « ingrédients » observés au Liban, à savoir des ONG financées par les organismes américains d’« exportation » de la démocratie, la proximité de certains activistes avec l’ambassade américaine, la surmédiatisation des figures de la contestation par des médias complaisants, l’utilisation sur le terrain des techniques de la « lutte non violente » vulgarisées par les Serbes de CANVAS, l’usage efficace des nouvelles technologies, sont présents dans le Hirak algérien.

En plus, il est intéressant de noter, aussi bien au Liban qu’en Algérie, une implication active de certains ténors de la « révolte » au sein même des organismes américains. Autant de similitudes ne peut être, en aucun cas, le fruit du hasard.

LK : Quelles sont les revendications ou actions mises en avant dans le cadre du Hirak qui vous ont alerté sur la volonté de certains acteurs exogènes de déstabiliser l’Etat algérien et ses institutions?

AB : Au mois d’avril 2019, soit quelques semaines après le début des manifestations, j’ai publié un article fouillé dans lequel j’ai minutieusement analysé les techniques utilisées dans le Hirak algérien. J’y ai montré que nombre de ces techniques suivaient à la lettre le manuel de CANVAS où sont recensées les 199 méthodes d’actions non violentes. La maîtrise de ces techniques ne pouvait être que le résultat de formations préalables.

Dans ce même laps de temps, des figures émergèrent du Hirak et ont commencé à être très médiatisées. Et bien que le leitmotiv du soulèvement populaire soit le refus catégorique de structuration, des noms ont commencé à circuler, dont ceux proposés par Lahouari Addi. D’autre part, les demandes du Hirak ont connu une forte inflation à mesure que les vendredis se succédaient, même après l’écartement du président Bouteflika, qui était l’exigence initiale. Deux voies se sont alors dessinées : la voie constitutionnelle menant à des élections (prônée par l’institution militaire) et la voie de la phase transitoire demandée par une partie des manifestants. De « Djeich Chaab Khawa Khawa » (Armée peuple, frère frère), les slogans se sont durcis jusqu’à « Dawla Madaniya, Machi 3askaria » (État civil et non militaire).

Après les élections de décembre 2019, les positions se sont durcies et sont devenues inconciliables. Mais ce qui a attiré mon attention, c’est le fait que les ONG financées par les organismes américains qui étaient visibles dans le Hirak depuis de début, militaient toutes pour la phase transitoire. De plus, les « ténors » de cette option étaient très visibles dans les médias étrangers (surtout français) et la chaîne Al Magharibia (proche de l’ex-FIS). Très peu de place (voire aucune) n’était accordée aux partisans de la voie constitutionnelle. Ce double standard, contraire à tous les nobles principes véhiculés par le Hirak lui-même, était surprenant. Une volonté d’alimenter la confrontation avec l’institution militaire et de créer un climat de déstabilisation était clairement palpable.

LK : Vous évoquez la nécessité d’encadrer les financements de certaines ONG locales qui ont partie liée à des intérêts étrangers ou d’interdire le financement en provenance d’agences gouvernementales américaines comme c’est le cas en Russie, pourquoi dans un pays comme l’Algérie dont on connaît les constantes historiques (souveraineté, indépendance), cette dimension n’a pas été prise en compte jusque-là ?

AB : Quelques semaines avant la parution de mon livre, j’avais plaidé dans un article qui avait fait du bruit, pour un encadrement strict, voire une interdiction du financement étranger des ONG algériennes. Il est inconcevable que des individus ou des organismes reçoivent des subventions d’un pays étranger dans un but de déstabilisation politique ou de « regime change ». L’instauration de la démocratie est certes louable, mais elle ne se fait pas avec l’appui et l’assistance de pays étrangers qui travaillent en catimini. La philanthropie n’existe pas dans ce domaine. Tout financement se fait dans un but politique précis qui sert les intérêts du pays donateur au détriment du pays de ceux qui le reçoivent. L’histoire des révolutions colorées et, plus récemment, celle du catastrophique « printemps » arabe sont des exemples pédagogiques dont il faut impérativement tirer des leçons. Et ce qui est étonnant, c’est que de telles pratiques sont interdites sur le sol des États-Unis.

Des pays comme la Russie, l’Égypte, l’Inde, le Venezuela (et bien d’autres) ont interdit ou imposé un contrôle strict des activités de ces organismes toxiques de promotion de la démocratie.

Avec la publication à Alger de mes livres « Arabesque américaine » en 2012 et « Arabesque$ » en 2016, j’avais espéré attirer l’attention des pouvoirs publics sur cette problématique, mais rien n’a été sérieusement fait. C’est pour cette raison que j’ai plaidé de nouveau pour un encadrement et un contrôle des activités et des financements de ces organismes qui se sont faufilés dans différents domaines de la vie sociale en Algérie.

LK : Est-ce que les intellectuels algériens qui soutiennent inconditionnellement le Hirak et vous accusent de complotisme, sont aveugles à cette dimension des ingérences étrangères ? ou est-ce qu’ils ont tendance à idéaliser le Hirak en considérant que les ingérences n’ont aucune prise sur la réalité ? (Ou pire encore, comme en Syrie, l’ingérence étrangère apparaitrait elle comme une solution acceptable dès lors qu’elle permettrait de se débarrasser de ce régime ?)

AB : Depuis les révolutions colorées, cette question de l’ingérence étrangère a souvent été abordée et différentes réponses ont été données. La première est de dire que pour se débarrasser du pouvoir en place, la collaboration avec une puissance étrangère est indispensable et ce, quel que soit le prix à payer par la suite.

La seconde, empreinte de naïveté, est d’accepter l’ingérence étrangère et d’en minimiser les conséquences. C’est le cas, par exemple, du cyberactiviste tunisien Slim Amamou qui a reconnu l’aide américaine mais nie l’ingérence : « Ce ne sont pas eux qui décident, c’est le peuple tunisien qui décide. Et eux, ils choisissent juste qui soutenir », a-t-il déclaré dans une interview.

Enfin, la troisième relève d’une méconnaissance (voire ignorance) du phénomène d’ingérence étrangère car il est très peu médiatisé, ou même passé sous silence par les médias mainstream. D’autant plus que le concept a été galvaudé par sa surutilisation dans des campagnes de propagande. Cette conception, qui va souvent de pair avec une sanctification du Hirak, mène instinctivement à des accusations de complotisme et de conspirationnisme.

Dans tous ces cas, ne pas prendre au sérieux l’ingérence étrangère dans de tels mouvements populaires de contestation peut mener au chaos, comme on peut le voir dans les pays « printanisés » de notre région, en particulier la Libye, la Syrie ou le Yémen.

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Un vœu pieux fut voté à l’unanimité au Conseil de Sécurité à l’ONU : une résolution appelant à une trêve de 3 mois pour tous les conflits en cours dans le monde, reconductible ! La pandémie n’émeut guère les pays guerriers : l’Arabie rebombarde au Yémen, l’Etat israélien rebombarde sans vergogne en Syrie, en toute impunité. Les contrebandiers du Sahel tirent à qui mieux mieux. Chine et Inde s’exercent à 4000 m d’altitude. Au niveau mondial il n’y a que 2 outils efficaces : des résolutions sous chapitre VII permettant le recours à tous les moyens, un euphémisme pour la force. Encore faudrait-il qu’il se forme un véritable état-Major de l’ONU, prévu mais inexistant. L’autre outil ? Une taxe globale imposant une représentation mondiale et une cour universelle, des juges élus et indépendants. Donc, taxons le pétrole, comme ce fut proposé en septembre 1979 au Congrès des Non-alignés !

Bernard Cornut

 

  1. Macron ferme la centrale de Fessenheim et approuve (en catimini) le passage de 8.000 à 20.000 éoliennes – qui continueront à défigurer les paysages, coûteront une fortune (20% de rendements sur fonds propres) et feront travailler les industriels étrangers. Au lieu de rappeler à la ministre Bor(g)ne que ce sont les centrales nucléaires qui émettent le moins de gaz à effet de serre, et en attendant d’acheter à l’Allemagne de l’électricité carbonée. Mais Macron est un homme dans le vent.
  2. Noir c’est noir, il y a enfin de l’espoir. Le mouvement écolo-BLM qui noircit de monde nos rues marque ces jours-ci d’une pierre noire. Enfin découvre-t-on que la nuit, il fait jour – même si on ne visionnera pas mieux les films en noir et noir. Quant aux escrocs en col noir et autres exploitants qui font de l’argent au blanc, qu’ils n’espèrent plus le noircir en Afrique : même les pères noirs n’en veulent plus. Et pendant ce temps-là, la méthode ROPA permet à nos députés de transformer la PMA en GPA. Vive le progrès !
  3. L’Italie, toujours prompte à donner des leçons d’anticolonialisme (surtout à la France), soutient Fayez El-Sarraj en Libye – et donc Erdogan, afin de conserver ses positions dans le domaine pétrole-gaz. C’est humain, même si le pays poursuit la vente de ses FREM à El-Sissi (dont la police au Caire est engluée dans une affaire de kidnapping, torture et assassinat d’un chercheur italien). Mais ça devrait l’inciter à plus d’humilité.
  4. Les européens qui continuent de penser que l’OTAN demeure efficace pour les protéger de la menace russe devraient lire Jens Stoltenberg sur le retrait de soldats américains en Allemagne : les Etats-Unis doivent s’en abstenir car ‘c’est leur intérêt’, l’OTAN en Europe ‘leur permettant de poursuivre leurs autres buts de guerre au MO ou en Afghanistan’. Et se dispensant ce faisant de condamner la Turquie sur l’incident Courbet
  5. Bibi n’a pas pu respecter l’échéance qu’il s’était lui-même fixée. L’annexion de la vallée du Jourdain attendra donc encore un peu, avec l’espoir que Trump sera toujours là. Dommage, car cette nouvelle colonisation avait le mérite de mettre en place tous les éléments nécessaires à la consolidation d’une politique d’apartheid. Dont chacun sait à terme comment elles finissent.

Dinall’uill

 

VUES SUR LACS, MONTAGNE ET PERSONNAGES…

Maintenant qu’on peut reprendre la route, plutôt que les avions, ce beau livre – Vue sur lacs1 – arrive à point nommé pour trois bonnes raisons au moins : pour la première fois, sont rassemblés les quatre lacs de Savoie (Aiguebelette, Annecy, Le Bourget et le Léman) ; on y découvre des « lieux » originaux et forts, des « lieux » à la manière de Jean Duvignaud – espace-temps avec le supplément d’âme de personnages quasi-chamaniques2 ; enfin, on tient en mains un exceptionnel carnet d’adresses, « abécédaire » qui permet au promeneur solitaire ou accompagné de choisir différents sentiers d’une anthropologie bien réelle de l’imaginaire. En fait, ce livre réalise une espèce de synthèse d’un Guide du routard distingué avec une prose du transalpin, version Blaise Cendrars, c’est-à-dire beauté, poésie et intelligence !

L’auteure – Marie-Christine Hugonot – est journaliste ; spécialiste de la montagne. Titulaire d’un master 2 en histoire de l’art et archéologie, elle a été critique d’art. On lui doit plusieurs livres d’art importants. Mais c’est la montagne qui a mobilisé toute son intentionnalité, lui inspirant de multiples reportages et plusieurs ouvrages : L’Art de vivre en montagne (Editions de La Martinière, 2011), Décoration chalet, le style Savoie Mont-Blanc (tome 1-2014, tome 2-2018 aux éditions Glénat) et Habiter la montagne (Editions Glénat, 2016). Auteure et réalisatrice de l’émission La Vie de chalet sur Montagne-TV et de Références, série d’émissions consacrées à l’architecture contemporaine en Haute-Savoie sur Montagnetv.com, elle anime aussi un site : lartdevivrelamontagne.com. Pas mal…

QUATRE LACS

Marie-Christine Hugonot nous entraîne en Savoie et Haute-Savoie, françaises depuis avril 1860 seulement ; les Savoyards préférant parler de la « yaute » et de la « Savoie propre », derniers territoires à avoir été intégrés à l’hexagone après un référendum (très encadré par l’Eglise). Napoléon III étant intervenu en Italie du Nord pour en chasser les Autrichiens et favoriser ainsi le processus d’unification italienne autour du royaume Piémont-Sardaigne, le comte de Cavour (président du conseil du royaume) lui avait cédé la Savoie et Nice lors des accords de Plombières – signés deux ans auparavant – en juillet 1858. Malgré l’extrême centralisation parisienne, ces nouveaux bouts de France ont conservé toute leur spécificité, sinon un goût très prononcé de liberté, sinon d’insoumission.

Marie-Christine Hugonot : « Du plus grand au plus petit… Le Léman, franco-suisse, plus vaste lac naturel d’Europe occidentale ; le lac du Bourget, plus grand lac naturel de France, surnommé par Balzac « la turquoise égarée » ; celui d’Annecy, célèbre pour la pureté de ses eaux ; enfin, celui d’Aiguebelette, dont le nom signifie « belles petites eaux »… émeraude, se doit-on d’ajouter, le plus secret et le plus sauvage ».

La plus belle approche : par bateau bien-sûr, quel qu’il soit ! « Chacun édicte sa propre réglementation tendant à évoluer vers une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux et d’une plus grande sécurité des usagers. Sur le lac d’Annecy, comme sur ceux du Bourget et du Léman, le mythique « Riva » croise la barque en bois, le voilier et le bateau de croisière, offrant au passager des sensations des plus diverses, une vision des rives au ralenti ou en accéléré. Seul lac privé, celui d’Aiguebelette, dans l’avant-pays savoyard, est aussi le seul où les bateaux à moteur sont interdits. C’est donc à bord de ‘La Nä’, électrique et unique bateau de « mini-croisière » à l’échelle du lac, que l’on découvre les rives dans un calme qui sied au romantisme des lieux ».

La compagnie du lac d’Annecy vient de mettre à l’eau L’Amiral (nom d’origine arabe : emirel-Bahr, prince de la mer). Son premier bateau hybride, flambant neuf – rouge et blanc – comme le drapeau savoyard, conçu par l’architecte naval Eric Jean. Très différent des autres, il promet d’être « le bateau qui aura le plus faible impact environnemental jamais livré en France pour ce type de programme ». Pas mal non plus !

Marie-Christine Hugonot : « La barque traditionnelle, quant à elle, a toujours fait partie de l’image des lacs, aussi bien pour la pêche que pour le tourisme. Sa fabrication reste liée à des familles dont elle porte le nom. On parle des fameuses Beauquis à Annecy, des barques Grimonet ou Bologne au lac d’Aiguebelette… Les bateaux historiques qui sillonnent les lacs depuis toujours suscitent un véritable engouement. Ainsi l’ABVL, l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman, très active, réunit-elle Français et Suisses dans le but de collecter des fonds pour la conservation et le maintien en service des huit bateaux Belle époque de la CGN (Compagnie générale de navigation) ». Gardienne de la tradition des barques de Meillerie à voiles latines, l’association Mémoire du Léman a fait reconstruire à l’identique (de 1997 à 2000) – La Savoie – qui a navigué entre 1896 et la fin des années 1930 sur le lac pour transporter les pierres des carrières de Meillerie, qui ont servi à la construction de la plupart des villes du bassin lémanique.

Marie-Christine Hugonot : « Les pilotes, quels qu’ils soient, témoignent d’une fierté et d’un enthousiasme sans faille. Céline Saccani, première femme capitaine de bateau sur le lac d’Annecy, arrivée à la Compagnie en 1992, Pascal Rochaix, aujourd’hui responsable technique de la Compagnie des bateaux du lac du Bourget après avoir navigué quarante ans, Albert Damain, qui a construit La Nä, ou les capitaines de la flotte historique de la CGN éprouvent une réelle fascination pour ‘leur’ lac… ».

REINVENTER LE PATRIMOINE

En mars 1832 dans La Revue des deux mondes, Victor Hugo déclarait la guerre aux démolisseurs » : « Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu’on la fasse. Quels que soient les droits à la propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu’ils ne comprennent pas qu’ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, la détruire, c’est dépasser son droit ».

Hugolienne en diable, Marie-Christine Hugonot restitue ainsi différents signes architecturaux : téléphériques, enveloppes du thermalisme, Le Royal d’Evian, l’Auberge du père Bise, l’Abbaye d’Hautecombe, le monastère de la Visitation, le château de Menthon-Saint-Bernard, la Fondation Ripaille, la maison du lac d’Aiguebelette et le jardin du château d’Yvoire ; autant de lieux qui balisent histoire et mémoire d’une Savoie préservée du tourisme de masse.

Un bonheur absolu : celui du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau et de son vicaire savoyard.

ARTISTES, ARTISANS ET DESIGNERS

Dans le deuxième chapitre, la visite hugolienne se poursuit, prenant chair et donnant à voir et à entendre des gens d’ici qui font des choses marquantes : Laurent Petit, Maria et Philippe Lamour, Francis Berthault, Alain Benzoni, Isabelle Moreau-Jouannet, Marie-Anne et Thierry Camail, Olivier Dollé, Ji-Young Demol Park, Yan Zoritchak, André Buisson, Anna Karin, Yves Decompoix, Ars Sonora et la manufacture de Saint-Félix.

VISITES PARTICULIERES

Troisième partie : détours par des maisons exceptionnelles, dedans et dehors qui racontent eux-aussi à leurs façons le pays savoyard : « A Pelo Ben », signée du grand architecte Maurice Novarina, l’ancienne maison Clerget du lac d’Aiguebelette, une surprenante rénovation à Bourdeau, la nouvelle vie de la ville « Bel-Azur », La Solitude du lac du Bourget, un belvédère face au Léman, une maison vitrine à Talloires… et bien d’autres architectures modernes s’inscrivant parfaitement dans ces paysages savoyards historiques, mais bien vivants.

Richard Labévière

1 Marie-Christine Hugonot : Vue sur lacs – Architecture et patrimoine en Savoie Mont-Blanc. Editions Glénat, mars 2020.
2 Jean Duvignaud : Lieux et non-lieux. Editions Galilée, novembre 1977.

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