Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

2018 : LE GRAND CHAMBARDEMENT…

« L’égoïsme régit le monde » nous rappelle Arthur Schopenhauer. Or, l’égoïsme des nations peut conduire à la catastrophe, au chaos. « Les mécaniques du chaos ». Tel était le titre que nous avions donné au bilan de l’année 2017 sur le plan international ! En 2018, les sujets de satisfaction sont rares sur la scène internationale : critique de la mondialisation, retour du protectionnisme1 ; montée en puissance ses GAFAM ; nouvelle guerre froide entre Moscou et Washington ; guerre commerciale entre Pékin et Washington ; poursuite de la course aux armements ; prolongation du conflit syrien en dépit de la défaite de l’EIIL ; prégnance du problème kurde ; enlisement saoudien au Yémen ; instabilité chronique en Afghanistan ; pagaille sans fin en Libye ; persistance du terrorisme islamique en Europe ; insécurité croissante dans le Sahel en dépit des illusions du G5 Sahel ; incapacité de l’Union européenne – divisée entre le nord et le sud et mobilisée par la négociation du « brexit » – à répondre aux défis du XXIe siècle ; inefficacité de l’OTAN à être une structure coopérative ; paralysie de l’ONU, difficulté à relever, lors de la COP24, le défi écologique en dépit du succès de la COP21, reconduite de Vladimir Poutine et Xi Jinping à la tête de la Russie et de la Chine… Seuls points positifs, l’embellie inattendue sur la péninsule coréenne après les rencontres inter-coréennes et Trump et Kim Jong-un et la réconciliation entre les frères ennemis éthiopiens et érythréens. Et espoir d’un répit au Yémen dans les derniers jours de 2018. Si l’on prend un minimum de recul, que nous révèle cette « annus horribilis » ? Comment la décrire à gros traits ? Par deux caractéristiques principales : la fracturation permanente corollaire d’un monde sans maître et sans cap, d’une part et une facture douloureuse, conséquence d’un monde sans règles et sans gouvernance, d’autre part.

LA FRACTURATION PERMANENTE : UN MONDE SANS MAÎTRES ET SANS CAP

L’année 2018 voit la poursuite, si ce n’est l’aggravation de phénomènes déjà constatés l’année précédente. De manière réductrice, on peut les résumer autour de deux axiomes de la grammaire des relations internationales : le déplacement continu des plaques tectoniques et la gradation des défis transversaux.

Le déplacement continu des plaques tectoniques

L’Afrique est mal partie et ça continue. En Afrique du sud, le népotisme, la corruption et le clientélisme auront finalement eu raison du président Jacob Zuma, indigne successeur de Nelson Mandela2. Le Sahel est miné par le terrorisme. En Éthiopie, le nouveau premier ministre, Abiy Ahmed opère un rapprochement historique avec l’Érythrée. La Chine (« Chine-Afrique »), et dans une moindre mesure la Russie (en RCA), pose des jalons sur le continent. Plus de 55% des pauvres vivent en Afrique. Libye, Mali, Nigéria, RCA… peinent à recouvrer la stabilité en dépit des efforts de la communauté internationale. Le virus Ebola revient en RDC.

Le désordre gagne l’Amérique latine et centrale. Le Venezuela ne s’arrête pas de plonger dans la crise économique, financière et sociale3, ce qui n’empêche pas la réélection de Nicolas Maduro4. Mais ceci se traduit par une crise migratoire sans précédent avec les États voisins. À Cuba, après 60 ans de règne ininterrompu, le clan castriste passe le relai à Miguel Diaz-Canel, un apparatchik bon teint. Bon an mal an, la Colombie en finit avec plusieurs de décennies de guerre civile avec les FARC. Le nouveau président de la République, Ivan Duque adversaire déclaré de l’accord de paix entend « corriger » le texte5. Au Nicaragua, la rue a raison d’un plan d’austérité6. Victoire historique de la Gauche au Mexique aux élections du 1er juillet 2018 : Andres Manuel Lopez Obrador, AMLO triomphe sur un programme anti-corruption et anti-système7. Au Brésil, l’extrême droite fait un score de 46% au premier tour de l’élection présidentielle et l’emporte largement au second tour avec la victoire de Jair Bolsonaro.

En Asie, la situation est contrastée. 20 ans (18 ans en réalité) après le lancement de la guerre en Afghanistan, le bilan pour l’Amérique est désastreux : depuis 2002, les États-Unis ont dépensé en moyenne 45 milliards de dollars par an ; hausse du contingent porté de 6 000 à 16 000 hommes ; les talibans contrôleraient au moins 50% du territoire [(« on ne détruit pas une idéologie avec des bombes » (Pierre de Villiers)], sans parler des contingents de l’EIIL récemment arrivés d’Irak, des pertes humaines…8 Washington donne son feu vert à des pourparlers avec la Talibans et change son commandant militaire à Kaboul qui vit au rythme des attentats de les mener9. De son côté, la Russie poursuit sa médiation avec les différentes factions. Le Pakistan reste toujours aussi fragile. Mais, le monde se raccroche à l’espoir d’un règlement de la crise nord-coréenne après la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un. L’Asie du Sud-Est veut profiter des tensions entre les États-Unis et la Chine pour tirer son épingle du jeu sur le plan commercial10.

Le Proche et Moyen-Orient en pleine recomposition. Les Occidentaux sont de plus en plus absents. Le territoire syrien est devenu le grand champ de bataille des idéologies, des religions et des États puissants du Moyen-Orient11. Le 14 avril 2018 voit des attaques ciblées (FR+UK+US) contre des cibles chimiques syriennes pour violation de la ligne rouge dans l’illégalité internationale la plus patente. Ceci n’empêche pas Bachar Al-Assad de recouvrer la majeure partie du territoire perdu avec le soutien de la Russie et de l’Iran. Donald Trump annonce le retrait de ses troupes. L’Irak évolue de crise en crise. En mettant à mal l’autorité du prince MBS, la triste affaire Jamal Khashoggi pourrait déboucher, à terme, sur la fin du conflit ravageur au Yémen, voire un affaiblissement de l’axe sunnite conduit par l’Arabie saoudite12. L’Iran tente de survive aux sanctions américaines et à leurs répercussions sur les entreprises occidentales13. Les tensions entre Israéliens et Palestiniens sont permanentes.

L’Union européenne évolue de crise en crise. Elle donne l’impression d’être de plus en plus spectatrice et de moins en moins actrice d’un monde qui lui est étranger. Secouée par dix années de crise, l’Union monétaire doit affronter la montée croissante de l’euroscepticisme comme le démontrent amplement les résultats des élections législatives en Allemagne, Autriche, Hongrie, Italie, Espagne (émergence du parti VOX) …14 Comme le souligne Emmanuel Macron devant le Bundestag (18 novembre 2018, elle n’est pas outillée pour répondre aux différents défis elle est confrontée, défi migratoire au premier chef. Elle ne parvient, pas plus que ses États membres, à repenser l’aide au développement pour l’Afrique15. Elle semble complétement accaparée par les suites du divorce avec le Royaume-Uni qui passe de l’accord au non-accord.

La gradation des défis transversaux

La prolifération des défis. Défi sécuritaire (au sens de la guerre et de la paix mais aussi au sens de la montée du terrorisme), défi environnemental (concentration record de CO² dans l’atmosphère en 2017)16, défi numérique, défi migratoire, défi commercial, défi démocratique, défi religieux… « Tant de tournants ou de ruptures se bousculent : crépuscule de l’ordre géopolitiques occidental ; déplacement de l’axe du monde de l’Atlantique vers le Pacifique ; contestations et rejets du modèle libéral et multilatéral ; épanouissement de révolutions technologiques faisant à nouveau croire à l’homme à sa toute-puissance ; brutal rappel à l’ordre de la contrainte écologique. Il faut surtout appréhender le moteur fondamental… »17. La liste est longue des défis auxquels les États sont confrontés sans y apporter, à ce jour, les réponses idoines. Reprenons-en quelques-uns pour illustrer notre propos !

La course aux armements se poursuit à un rythme soutenu. Les exportations d’armements progressent de 10% entre 2013 et 2017, traduisant ainsi un retour de la force dans les relations internationales. Les Américains se taillent la part du lion (34%) devant la Russie (22%) et la France (6,7%)18. Les États-Unis annoncent le lancement d’une « police de l’espace » (guerre des étoiles, saison 2)19. Une course à l’armement naval oppose Pékin et Washington20. Petit à petit, nous retrouvons des tonalités Guerre froide qui expliquent que le processus de maîtrise des armements, de désarmement et de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs est au point mort.

La Chine affiche de plus en plus ostensiblement ses ambitions économiques (construction de « la route de la soie ») et stratégiques (en particulier dans le domaine naval avec un grand exercice en mer de Chine méridionale en avril 2018). Elle déploie avec méthode une stratégie de politique étrangère de long terme qui commence à agacer certains21. Le budget de sa diplomatie a doublé en 5 ans. « La Chine souhaite restructurer la gouvernance régionale et mondiale dans une direction post-occidentale, et considère la Russie comme un partenaire utile pour y parvenir. Il y a certes des problèmes entre eux… mais il faut bien admettre que ces deux pays s’entendent plutôt bien. Ce constat conforte la Chine dans son analyse que la période lui est favorable et, que à terme, les rapports de force internationaux évolueront en sa faveur »22. Toutefois, la guerre commerciale avec les États-Unis la met sur la défensive23. On note le « pragmatisme » nouvellement affiché par le premier ministre japonais, Shinzo Abe qui commence à se distancier son pays de la politique étrangère américaine de Donald Trump et à s’engager plus activement avec la Chine24.

L’économie mondiale est fragilisée. Le FMI s’inquiète du niveau de la dette publique dans le monde (164 000 milliards de dollars fin 2016)25. Il revoit à la baisse ses prévisions de croissance pour 2018 tout en s’inquiétant de la montée des risques, dix après la crise de 200826. Le prix du pétrole atteint (avril 2018) un niveau de 75 dollars, au plus haut depuis 201427 à la faveur de la crise iranienne mais la tendance s’inverse (novembre 2018). Il semblait être en route pour atteindre un prix du baril à 100 dollars28. La crise des émergents (hausse du dollar, tensions commerciales et diplomatiques)29 fait craindre une contagion mondiale30. Après avoir revu ses prévisions à la baisse pour 2018, l’OCDE pense que la croissance mondiale va ralentir en 201931.

Le monde connait la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. La faim augmente de nouveau dans le monde, alerte le directeur du Programme alimentaire mondial, David Beasley. Il déclare que « quand on assure une meilleure sécurité alimentaire, le recrutement par les extrémistes diminue et les migrations aussi »32. Le réchauffement climatique aggrave la faim dans le monde33. L’Océan doit être protégée d’une catastrophe humanitaire mondiale34 alors que la moitié des terres dans le monde sont dégradées35. Le dernier rapport du GIEC sur le réchauffement de la planète est inquiétant tant les objectifs de 2° C semblent hors de portée au rythme où vont les choses36. La COP24 de Katovice se perd dans des procédures inutiles. Les catastrophes naturelles (séismes, tsunami, typhons, cyclones…) se succèdent à un rythme soutenu aux quatre coins de la planète.

La justice pénale internationale est à la peine. À travers les procès emblématiques de Laurent Gbagbo et de Jean-Pierre Bemba, la CPI, qui fête en 2018 ses vingt ans, traverse aujourd’hui une crise si grave que la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) parle « d’auto-sabordement »37. On a l’impression qu’elle ne s’adresse jamais aux gros poissons mais uniquement au menu fretin. La réconciliation des peuples par la vérité semble plus prometteuse que par le droit et la justice internationale. Dans le même temps, la notion de droits humains fait l’objet d’une sérieuse remise en cause aux quatre coins de la planète au moment où l’on célèbre le 70ème anniversaire de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme à Paris en 194838.

L’Occident perd ses repères. Prévaut l’impression que les dirigeants occidentaux s’accrochent à un monde disparu, au monde d’hier plutôt que de se projeter sur l’avenir. La transgressivité dont se flatte le président de la République, Emmanuel Macron masque son enracinement dans le conformisme. Rien n’est plus convenu, par exemple, de diaboliser Vladimir Poutine. Il ne s’en prive pas quitte à jouer les pyromanes en soufflant sur les braises. Force est de constater que les Occidentaux ne savent plus faire, la greffe de la démocratie à l’occidentale ne prend jamais : Afghanistan et Irak. Plus que jamais, les Occidentaux s’entêtent à utiliser la puissance comme instrument de domination. Le temps est aujourd’hui à la guerre : guerre commerciale (sanctions imposées par Washington aux Européens sur leurs exportations d’acier et d’aluminium et aux Chinois), guerre écologique, guerre avec les GAFA après les révélations sur les abus dans le pompage des données par Facebook (scandale Cambridge Analytica)39, guerre fiscale (avec les paradis fiscaux), guerre contre les mots (dictature du politiquement correct et diplomatie de l’invective) … Le mea culpa de Mark Zuckerberg tant devant le Congrès américain que devant le parlement européen est peu convaincant40.

La diplomatie de la carotte ou de la coopération cède la place à la diplomatie du bâton ou de la coercition. À Washington le secrétaire d’état, jugé trop modéré sur les dossiers nucléaires nord-coréen et iranien est congédié, apprenant la nouvelle par un tweet de Donald Trump. Il est remplacé par un faucon, Mike Pompeo, directeur de la CIA41. Ce dernier prononce le 21 mai 2018 un discours devant la « Heritage Foundation » un discours formulant douze exigences que devrait satisfaire l’Iran pour échapper à de nouvelles sanctions mais, surtout, qui tourne le dos aux principes posés dans la Charte de l’ONU42. Le secrétaire d’État à la défense, James Mattis prend la porte à l’annonce du trait des troupes en Syrie. À Washington, un mot revient constamment dans la bouche des dirigeants, celui de sanctions. Sanctions contre la Russie, l’Iran, le Venezuela, Cuba, la Corée du nord, la Syrie, la Chine… mais paradoxalement pas contre l’Arabie saoudite alors que les raisons ne manqueraient pas pour sanctionner ses agissements coupables au Yémen ou à Istanbul. Donald Trump fait le vide autour de lui43.

Le constat des maux est accablant « Nous entrons dans l’ère du cauchemar », Nicolas Tenzer. Qu’en est-il des remèdes imaginés ou mis en place pour tenter de soigner le patient monde ? Le moins que l’on puisse dire est que nous sommes encore loin du compte dans la mise au point d’un système de substitution ou de transition au système multilatéral.

LA FACTURE DOULOUREUSE : UN MONDE SANS RÈGLES ET SANS GOUVERNANCE

Les années se suivent et se ressemblent. L’ancien monde s’efface. Le nouveau monde peine à voir le jour. Dans ce clair-obscur, la communauté des nations peine à définir une nouvelle gouvernance des relations internationales. Elle est écartelée entre l’épuisement du multilatéralisme qu’elle ne peut empêcher et la quête d’un bilatéralisme et de coalitions ad hoc qu’elle ne parvient pas à définir.

L’épuisement du multilatéralisme universel : un ordre international fracturé

La lourde responsabilité américaine. Ne nous leurrons pas ! Les coups de boutoir des États-Unis au multilatéralisme ne sont pas du seul fait du 45ème président des États-Unis. Ils ont débuté bien avant. Les administrations démocrates ont, en son temps, pris leur part de responsabilité en la matière. L’explication la plus pertinente du désintérêt américain pour le multilatéralisme vient d’Outre-Atlantique. « Le président des États-Unis rejette toute sorte de multilatéralisme. Il préfère conclure des accords unilatéraux, pays par pays, et n’a en effet que peu de considération pour l’Union européenne, les Nations unies et même l’OTAN… »44. Mais l’affaire est plus ancienne. À la lecture de l’ouvrage de l’ancien proche conseiller de Barack Obama, Ben Rhodes45, nous lisons que « l’unilatéralisme de Donald Trump n’est pas arrivé comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu : il était annoncé par la lassitude de l’opinion publique face aux charges de la superpuissance américaine »46. Le seul document que Donald Trump respecte est la Constitution américaine, texte intouchable. Les traités internationaux sont pour lui des chiffons de papier, à peine dignes de désigner une tendance. Le multilatéralisme est malmené par ceux qui l’avaient porté sur les fonts baptismaux en 194547. Rejet des institutions internationales politiques (ONU), économiques (OCDE qui a succédé en 1961 à l’OECE chargé de mettre en place le plan Marshall), commerciales (OMC48), culturelles (UNESCO), judiciaires (CPI) et des accords signés (climat, nucléaire iranien, traité transpacifique, traité sur les forces nucléaires intermédiaires ou FNI49), extraterritorialité de la loi américaine… Washington se retire du conseil des droits de l’homme de l’ONU, du traité ciel ouvert, critique ouvertement « l’OMC qui a très mal traitée les États-Unis », cesse de financer l’UNRWA. Cet exceptionnalisme américain met en danger tout l’équilibre de la structure imaginé en 1945. Prenons garde, le trumpisme continuera après Trump50. Surtout après le discours de Mike Pompeo devant le German Marshal Fund à Bruxelles le 6 décembre 2018 au cours duquel il s’est livré à une violente charge contre le multilatéralisme : Union européenne, ONU, FMI, OMC, Banque mondiale, CPI. Seule l’OTAN a encore les faveurs de l’administration américaine. Seules les États nations peuvent garantir les libertés démocratiques51.

La responsabilité annexe de la France jupitérienne. Rien ne sert de vanter urbi et orbi les immenses mérites du multilatéralisme dans des discours lyriques pour piétiner le principe exposé dans les faits. Tel est l’exploit auquel parvient le président de la République, Emmanuel Macron avec sa diplomatie du en même temps. Il organise des réunions à Paris sur la Lybie qui sont la négation du multilatéralisme universel qui se déroule au sein de l’ONU. Il organise des réunions à Paris sur le financement du terrorisme qui sont également la négation du multilatéralisme universel qui a pour centre l’Organisation des Nations unies. Il organise un Forum pour la paix en marge des cérémonies du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale consacrée au renforcement de la sécurité qui ne regroupe que 70 États. Comment être sérieux en parlant de multilatéralisme et en pratiquant la diplomatie de l’exclusion (Bertrand Badie) ? Et, l’on pourrait multiplier à l’envi les exemples de cette contradiction ontologique qui décrédibilise la diplomatie multilatérale d’Emmanuel Macron. Il devrait se souvenir que l’action diplomatique est rarement cohérente. Mais la cohérence est souvent gage de son succès. Rien n’est pire que la diplomatie gesticulatoire. Celle dans laquelle excelle le chef de l’État. Car, la diplomatie s’inscrit dans l’art du possible, du réaliste, et non du fantasmatique et de l’outrance.

La responsabilité indéniable de l’Allemagne. Si l’on ne peut reprocher aux Allemands leur discrétion, on ne peut en dire autant de leur opportunisme. Confrontés à un problème international, ils privilégient le plus souvent la voie unilatérale (accueil de migrants sans la moindre concertation avec ses partenaires européens) ou bilatérale (question des taxations américaines des automobiles allemandes ou de diverses problématiques l’opposant à la Chine). Le cadre régional ou universel est délibérément négligé, profitant de la mise en exergue des turpitudes américaines. Toutes choses qui affaiblissent un multilatéralisme moribond qui n’en avait pas besoin.

Dans ces conditions que faire dans l’attente d’une relance de la gouvernance mise en place en 1945 ? Imaginer des solutions transitoires permettant de créer un minimum de confiance nécessaire à un minimum de prévisibilité et de stabilité dans les relations internationales.

La quête d’un bilatéralisme efficace et de coalitions ad hoc : une diplomatie de la godille

Les formats envisageables. Alors que la grammaire actuelle des relations internationale se décline en trois dimensions : défiance, division, démagogie, n’est-il pas indispensable d’explorer quelques voies prometteuses permettant de prévenir le chaos et l’anarchie ? Relisons ce que déclare le président de la République, Emmanuel Macron à l’occasion de son intervention devant la 73ème session de l’Assemblée générale de l’ONU (New York, 25 septembre 2018) : « Le nouvel équilibre que nous devons créer doit reposer sur de nouvelles formes de coopérations régionales et internationales et se structurera selon moi autour de trois principes : le premier, c’est le respect des souverainetés au fondement même de notre charte ; le second, c’est le renforcement de nos coopérations régionales ; et le troisième, c’est l’apport de garanties internationales plus robustes »52. Encore, faut-il que les peuples s’y retrouvent. À l’origine de la crise des « gilets jaunes », il y a le passage d’un monde à un autre. Une transformation du capitalisme qui angoisse la classe moyenne et les défavorisés et les poussent à se révolter.

La vitalité du bilatéralisme. À prendre connaissance du calendrier du président de la République, on constate la vigueur du bilatéralisme français, démontrant ainsi que la nature a horreur du vide. Il ne se passe pas une journée sans que nous ne découvrions qu’Emmanuel Macron ne reçoive l’un de ses homologues étrangers ou sillonne le monde pour se faire l’ambassadeur du « made in France ». Nos partenaires allemands en font autant, oubliant comme nous qu’il existe à Bruxelles une pseudo-ministre européen des Affaires étrangères, Federica Mogherini chargé par les textes de porter une politique étrangère européenne commune. Si nous comprenons bien, nous vantons à longueur de temps les vertus du multilatéralisme universel et européen tout en nous vautrant dans les vices du bilatéralisme désuet. Ce défaut criant d’articulation, de cohérence entre les divers niveaux de la diplomatie contribue au chaos ambiant, au déficit de grammaire lisible des relations internationales.

Un monde en recomposition. Les Blocs du XXe siècle sont défunts. Le monde nouveau s’organise sous d’autres formes, composé de nouveaux « assemblages » : ASEAN, BRICS, OCS, OTAN, APEC…53. Mais, nous ne semblons pas avoir la moindre idée de la manière dont nous voulons organiser le monde du XXIe siècle. Là est le problème tant le temps médiatique l’emporte sur le temps historique, tant la tactique l’emporte sur la stratégie. Nous en payons les conséquences en termes de stabilité et de prévisibilité des relations internationales. Et cela parce que nous sommes plus spectateurs qu’acteurs, plus démolisseurs qu’architectes, plus pyromanes que pompiers, plus aveugles que clairvoyants. En effet, la prévision a pour horizon le seul buzz médiatique et non la construction d’un avenir à partir du pensable et de l’impensable.

Force est de constater la cécité des élites face à des évolutions inquiétantes, à l’accumulation des signaux alarmants, à la montée des radicalités…54. Leur réponse relève le plus souvent du somnambulisme politique, économique, diplomatique. Il y a bien longtemps que gouverner, ce n’est plus prévoir, ce serait plutôt temporiser. Au diable, la stratégie, la réflexion sur le temps long.

Entre défiance et confiance ?

Le travail de l’historien, de l’expert des relations internationales consiste à chercher à comprendre et à rendre lisible le présent au regard du passé, voire d’anticiper l’avenir. Le parallèle n’est jamais une évidence. Le temps de l’affrontement est une réalité, sorte de retour vers un passé que l’on croyait révolu. Tout donne à penser qu’on assiste à une nouvelle guerre froide, en particulier sur le plan commercial, situation qui redessine aujourd’hui les enjeux globaux. Ce n’est plus le temps de la mondialisation heureuse mais celui de la « balkanisation furieuse » (Régis Debray). Ce n’est plus le temps du multilatéralisme mais celui de l’unilatéralisme. Ce n’est plus le temps du village planétaire mais du repli national. Ce n’est plus le temps des espions mais celui des hackers qui font et défont l’ordre mondial55. Aujourd’hui, ne sommes-nous pas confrontés au paradoxe d’une diplomatie folle qui crée de l’insécurité ?56

 
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Nous assistons à une remise en cause drastique du multilatéralisme par les Américains (retrait de l’accord sur le climat suivi du retrait de l’accord sur le nucléaire iranien) qui en avaient été les initiateurs à la fin de la Seconde Guerre mondiale. N’est-ce pas le signe d’un repli américain mais aussi de désoccidentalisation du monde ? Il ne restera pas sans suite et risque de faire tâche d’huile, le mauvais exemple étant suivi par d’autres et ce sera le désordre. Autrement dit, c’est un nouveau monde qu’il reste à construire avant de penser à le réoccidentaliser57. D’ici là, comme le chantait si bien Guy Béart : « La terre perd la boule et fait sauter ses foules, voici finalement, le grand le grand, voici finalement le grand chambardement ».

Guillaume Berlat
31 décembre 2018

1 Philippe Moreau Defarges, La Tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècle), Odile Jacob, 2018.
2 Alain Léauthier, La lente dérive du parti de Mandela, Marianne, 23 février-1er mars 2018, pp. 46-47.
3 Rémy Ourdan, Maduro, le chavisme à tout prix, Le Monde, 19 mai 2018, p. 13.
4 Éditorial, Venezuela : sanctionner la dictature, pas la population, Le Monde, 23 mai 2018, p. 23.
5 Marie Delcas, En Colombie, le retour de la droite dure, Le Monde, 19 juin 2018, p. 2.
6 Frédéric Saliba, Les « crimes contre l’humanité » de Daniel Ortega, Le Monde, 25-26 décembre 2018, p. 4.
7 Frédéric Saliba, Au Mexique, la gauche d’AMLO triomphe, Le Monde, 3 juillet 2018, pp. 1-2.
8 Claude Angeli, Bientôt vingt ans de guerre US en Afghanistan ?, Le Canard enchaîné, 21 février 2018, p. 3.
9 Rémy Ourdan, Un général des forces spéciales pour parvenir à la paix en Afghanistan, Le Monde, 5 septembre 2018, p. 4.
10 Sébastien Falletti, L’Asie du Sud-Est veut surfer sur la rivalité Chine-États-Unis, Le Figaro, Économie, 14 novembre 2018, p. 24.
11 Renaud Girard, Syrie : trois plaies toujours ouvertes, Le Figaro, 10 avril 2018, p. 17.
12 Marie Bourreau, Difficiles efforts diplomatiques pour la paix au Yémen, Le Monde, 21 novembre 2018, p. 3.
13 Louis Imbert, Téhéran au défi de l’après-guerre en Syrie, Le Monde, 21 novembre 2018, p. 2.
14 Marie Charrel/Cécile Ducourtieux, Les promesses vacillantes de l’euro, Le Monde, Économie & Entreprise, 19 mai 2018, pp. 2-3.
15 Collectif, L’aide au développement passe par des réformes, Le Monde, 23 mai 2018, p. 7.
16 Audrey Garric, Comment le chaos climatique va affecter nos vies. Des catastrophes climatiques en cascade. Une bombe à retardement. Les 467 impacts du changement climatique, Le Monde, 21 novembre 2018, pp. 1-10-11-12-13-25.
17 Philippe Moreau Defarges, La Tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècles), Odile Japon, 2018, p. 39.
18 Véronique Guillemard, Les exportations d’armement s’envolent dans le monde, Le Figaro, Économie, 12 mars 2018, p. 24.
19 Xavier Pasco, « La dissuasion nucléaire passe par le domaine spatial », Le Monde, 23-24 décembre 2018, p. 14.
20 Brice Pedroletti, Chine, une puissance navale se lève à l’Est, Le Monde, Géopolitique, 9-10 septembre 2018, pp. 12-13-14.
21 Minxin Pei, Contrer la stratégie d’influence chinoise, Le Monde, Économie & Entreprise, 23-24 décembre 2018, p. 7.
22 Alice Ekman, « La Chine veut promouvoir un modèle de gouvernance alternatif à celui des Occidentaux », Le Monde, Géopolitique, 9-10 septembre 2018, p. 15.
23 Frédéric Lemaître, La Chine sur la défensive aux États-Unis, Le Monde, 23 août 2018, pp. 2-3.
24 Philippe Mesmer, La diplomatie japonaise contrariée, Le Monde, 21 septembre 2018, p. 21.
25 Marie de Vergès, Le FMI sonne l’alerte sur la dette mondiale, Le Monde, Économie & Entreprise, 20 avril 2018, p. 5.
26 Marie de Vergès, La croissance mondiale s’essouffle, alerte le FMI, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 octobre 2018, p. 3.
27 Armelle Bohineust, Le pétrole, proche de 75 dollars, au plus haut depuis 2014, Le Figaro économie, 20 avril 2018, p. 18.
28 Nabil Wakim, En route vers un baril de pétrole à 100 dollars. L’Iran et le Venezuela font monter le prix du pétrole, Le Monde, Économie & Entreprise, 19 mai 2018, p. 5.
29 Marie de Vergès, Menaces sur les émergents, Le Monde, Économie & Entreprise, 23 octobre 2018, pp 6-7.
30 Marie de Vergès/Adrien Barbier, La crise des pays émergents fait craindre une contagion mondiale. Les pays émergents en zone de turbulence, Le Monde, Économie & Entreprise, 7 septembre 2018, pp. 1 et 3.
31 Marie de Vergès, L’économie mondiale va ralentir en 2019, Le Monde, Économie & Entreprise, 25-26 décembre 2018, p. 11.
32 Rémy Ourdan, « La pire crise humanitaire depuis la seconde guerre », Le Monde, 12 juin 2018, p. 6.
33 Rémi Barroux, Le réchauffement climatique aggrave la faim dans le monde, Le Monde, 12 septembre 2018, p. 6.
34 Isabelle Lövin, Alerte, l’océan coule !, Le Monde, 13 juin 2018, p. 7.
35 Simon Roger, La moitié des terres dans le monde sont dégradées, Le Monde, 4 juillet 2018, p. 6.
36 J.-L. P., À nous deux, Celsius, Le Canard enchaîné, 10 octobre 2018, p. 1.
37 Tanguy Berthemet, Pour survivre la CPI doit se remettre en cause, Le Figaro, 14 juin 2018, p. 19.
38 Marie Bourreau/Rémy Ourdan, Triste anniversaire pour les droits humains, Le Monde, 8 décembre 2018, p. 2.
39 Lucie Ronfaut, Semaine de tous les dangers pour Facebook, Le Figaro économie, 10 avril 2018, p. 25.
40 Alexandre Piquard/Morgane Tual, Mark Zuckerberg devant les eurodéputés, un face-à-face frustrant, Le Monde, 24 mai 2018, p. 4.
41 Gilles Paris, Mike Pompeo, un dur pour la diplomatie américaine, le Monde, 15 mars 2018, pp. 1-2-3.
42 Gilles Paris, Le diktat de Pompeo pour contenir l’Iran, Le Monde, 23 mai 2018, p. 4.
43 Gilles Paris, Donald Trump impose un exercice solitaire du pouvoir, Le Monde, 25-26 décembre 2018, p. 4.
44 Strobe Talbott: « Trump, c’est l’Amérique toute seule », Le Point, 21 juin 2018, pp. 54-55.
45 Ben Rhodes, The World as It Is, Penguin Random House, 2018.
46 Sylvie Kauffmann, Et Merkel devint (un peu militariste), Le Monde, 7 juin 2018, p. 23.
47 Fabrice Nodé-Langlois, Avis de tempête sur le multilatéralisme, Le Figaro économie, 29 mai 2018, p. 18.
48 Marie de Vergès, Commerce mondial : branle-bas de combat pour sauver l’OMC, Le Monde, Économie & Entreprise, 17 novembre 2018, p. 5.
49 Nathalie Guibert/Jean-Pierre Stroobants, Le retrait américain du traité FNI embarrasse l’OTAN, Le Monde, 23 octobre 2018, p. 4.
50 Alexandra de Hoop Scheffer (propos recueillis par Gaïdz Minassian, « Le trumpisme continuera après Trump », Le Monde, Idées, 27 octobre 2018, p. 6.
51 Isabelle Lasserre, Pompeo théorise la fin du multilatéralisme, Le Figaro, 7 décembre 2018, p. 12.
52 Discours du président de la République, Emmanuel Macron lors de 73ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, New-York, 25 septembre 2018, www.elysée.fr
53 Fiodor Loukianov, Nouvelles Alliances, Courrier international, 8 novembre 2018.
54 Jean-Michel Bezat, La cécité des élites, Le Monde, 25-26 décembre 2018, p. 22.
55 Pascal Blanchard/Farid Abdelouhab/Pierre Haski, Les Années 50. Et si la guerre froide recommençait ?, éditions de la Martinière, 2018.
56 Étienne Pellot, Une diplomatie qui crée de l’insécurité !, www.espritcorsaire.com , 24 septembre 2014.
57 Gaïdz Minassian, Un monde de moins en moins occidental ?, Le Monde, 15 mai 2018, p. 19.

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