Observatoire Géostratégique

numéro 156 / 11 décembre 2017

AFGHANISTAN : LA TERRE A DIMINUE…

« La Terre a diminué », dit l’un des joueurs de cartes du Reform-Club où Phileas Fogg fait le pari de faire le tour du monde en quatre-vingt jours. A l’époque de Jules Verne, ce voyage extraordinaire est rendu possible grâce à la révolution des transports qui marque le XIXème siècle : chemins de fer, bateaux à vapeur, percement du canal de Suez, etc. Aujourd’hui, l’aventure de Phileas Fogg ne serait plus possible parce que les TGV – rebaptisés InOUI – n’arrivent plus à l’heure ; parce que les grands paquebots comme le France, se sont transformés en immeubles de 3 à 4000 logements ; parce que les aéroports – qui n’existaient pas à l’époque – sont devenus des supermarchés où l’on peut pénétrer seulement après s’être complètement déshabillé ; le toucher rectal viendra en même temps que la puce sous-cutanée déjà en service dans quelques sociétés américaines et belges… Envoyer un courrier par la Poste ? Vous n’y pensez pas, c’est maintenant une banque, doublée d’une agence de garde pour les p’tits vieux abandonnés par leurs enfants.

Dans notre mondialisation actuelle qui broie les Etats-nations, les services publics et les outils de redistribution sociale, Phileas Fogg serait encore plus mélancolique, tout simplement parce qu’il n’aurait plus accès aux pays du Sahel et à bien d’autres Etats africains, au sud des Philippines et à bien d’autres régions d’Asie, au Yémen ainsi qu’à de nombreuses régions du Pakistan et d’Afghanistan, voire de Turquie. Le village planétaire rêvé de McLuhan s’est abîmé en un capharnaüm de nouvelles tribus où l’on construit partout des murs, même souterrains comme le fait Israël. Il devient de plus en plus difficile de voyager, sauf à bord de yachts luxueux ou d’ avions privés qui relient les centres bancaires aux places off-shore ou aux plateformes interarmées.

Homme de culture et d’analyse, Phileas Fogg, qui s’était déjà heurté aux étrangetés liberticides de l’empire britannique, comprendrait aisément que le rétrécissement contemporain de notre monde s’est accéléré depuis la fin de la Guerre froide avec la multiplication des « guerres humanitaires » occidentales : Somalie, ex-Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie etc. Loin d’apporter la paix, les droits de l’homme et la démocratie, ces expéditions tartarinesques ont semé la mort, la haine et le terrorisme1.

L’exemple emblématique de cette anomie morbide atteint aujourd’hui des sommets himalayens en Afghanistan. Il y a quelques années déjà, Zbigniew Brzezinski – l’ancien conseiller à la sécurité du président Carter – nous confirmait sa fierté d’avoir attiré l’ours soviétique dans « le piège afghan » pour se « venger du soutien apporté par l’URSS aux Vietcongs », qui venaient d’infliger la pire des humiliations à l’armée américaine quatre ans plus tôt… Il se félicitait aussi d’avoir fabriqué – avec l’aide de la CIA et d’autres officines – les fous de Dieu, dont Oussama Ben Laden, lancés contre les unités soviétiques. La suite est connue : Frankenstein se retournerait contre ses créateurs et lancerait des avions de ligne contre les tours du World Trade Center

La suite de la suite est encore plus désastreuse : novembre 2001, l’opération américaine Anaconda et ses bombardements aériens changent le relief de la frontière afghano-pakistanaise. L’opération Enduring Freedom prend le relais. A défaut d’instaurer une « liberté durable », elle ne fait que repousser Ben Laden, le mollah Omar et les jihadistes au Waziristan et dans d’autres sanctuaires pakistanais. En 2006, l’OTAN remplace officiellement les forces américaines en Afghanistan. Les agences spécialisées des Nations unies et une myriade d’ONGs occidentales déversent des milliards de dollars d’assistance sur ce pays où sont organisées des élections quasiment chaque année. Au mépris des réalités ethnologiques les plus évidentes, la « communauté internationale » veut regrouper les vallées afghanes en une espèce de Confédération helvétique. Pavot et morphine-base s’y échangent plus facilement que le chocolat aux noisettes, avant d’inonder les marchés mondiaux de la drogue.

Depuis le Pakistan, les Taliban – étudiants en théologie – s’allient aux partisans de Ben Laden pour reconquérir un Afghanistan où ils sont présents militairement depuis 1994 avec l’aide de l’ISI (services secrets de l’armée pakistanaise). Ils sont Pachtounes. La majorité d’entre eux vient du Pakistan, principalement de la province de Khyber Pakhtunkhwa qui porte leur nom. La capitale de la province, Peshawar, est une ville historiquement très importante pour ce peuple. Les Pachtounes sont également majoritaires dans le nord de la province du Baloutchistan, notamment dans la ville de Quetta, capitale régionale. On trouve également d’importantes minorités à Karachi, immigrés pour des raisons économiques. Beaucoup de Pachtounes ont immigré au Pakistan au cours des 30 ans de guerre qu’a connus l’Afghanistan. Bien que la majorité des Pachtounes se situent au Pakistan (environ 29 millions), ils sont minoritaires par rapport à la population du pays (environ 15 %). En Afghanistan par contre, les Pachtounes sont majoritaires et dominent le pays politiquement, historiquement et culturellement. Aujourd’hui, ils contrôlent 40% du pays et multiplient attaques, attentats et prises d’otages.

Dans un rapport publié mi-juillet, l’Onu a dénombré plus de 1600 civils tués et 3500 blessés au premier semestre 2017. A part l’année 2016, jamais le pays n’a eu autant de morts à enterrer depuis 2001. Ce sont d’abord les mines et les attentats à la bombe qui tuent. Révélateur d’une guérilla plus active que jamais : le nombre d’attaques a grimpé de 21% entre le 1er mars et le 31 mai avec plus de 6200 incidents recensés. Depuis le début de l’été, la machine talibane multiplie attentats spectaculaires et embuscades. L’objectif est double : conquérir des territoires et piller l’armement des postes de l’armée et de la police.

Dès son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a demandé au Pentagone un moyen de stopper l’expansion talibane. Plusieurs pistes sont à l’étude, dont l’envoi de quelques milliers de soldats américains. Washington envisage aussi une pression accrue sur le Pakistan qui soutient en particulier la faction de Sirajuddin Haqqani, organisation islamiste alliée aux Talibans. Depuis les années 90, le réseau Haqqani parraine l’entraînement de combattants armés par les services pakistanais engagés au Cachemire indien pour attiser la rébellion séparatiste. Et il est acquis qu’Islamabad n’est pas prêt d’interrompre son soutien aux combattants d’Haqqani.

L’augmentation des troupes américaines coûterait 25 milliards de dollars par an ! L’idée de « privatiser » cette guerre refait surface avec Eric Prince, le sulfureux patron de la société de mercenaires Blackwater, qui s’est illustrée par ses nombreuses bavures en Irak et sous d’autres latitudes. En attendant, les Talibans ont fait leur jonction avec des katibas de Dae’ch qui multiplient les attaques contre des objectifs chi’ites avec la bénédiction des services pakistanais. L’Afghanistan continue de rétrécir dans un chaos qui n’a jamais cessé depuis trente ans, depuis que Zbigniew Brzezinski a mis en œuvre l’idée funeste de fabriquer des jihadistes au service de la défense des intérêts américains.

 
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Non seulement Phileas Fogg ne peut plus emprunter la passe de Khyber, ni faire réparer son téléphone portable à Karachi, mais il peut se faire découper à coups de machette dans les rues de Londres, entre son domicile du 7, de Saville-Row à Burlington Gardens et le Reform-Club. En tout cas, plus question de faire le tour du monde en 80 jours…

Richard Labévière
13 août 2017

1 Richard Labévière : Terrorisme, face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.

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