Observatoire Géostratégique

numéro 161 / 15 janvier 2018

ARABIE SAOUDITE : VIPERES AU POINT

Toute l’équipe de prochetmoyen-orient.ch vous souhaite de bonnes fêtes de Noël.

La rédaction

 

ARABIE SAOUDITE : VIPERES AU POINT

Le célèbre roman autobiographique d’Hervé Bazin est sorti en 1948. Vipère au poing relate les relations du narrateur – Jean Reveau – avec sa mère, une véritable marâtre surnommée Folcoche. Ce livre a été lu par les générations suivantes parce qu’il déconstruisait le mythe sacré de la mère aimante et protectrice, restituant les mutations de la vie de famille dans le contexte des Trente Glorieuses. Cette période de croissance et de plein emploi mit les femmes au travail en pliant la cellule familiale aux contraintes d’un capitalisme triomphant, à tel point que le titre du livre est devenu le véritable signifiant d’une époque. Révolue, celle-ci inspire à la fois quelques nostalgies et répulsions nous faisant mesurer à quel point notre temps est différent : tant sur le plan des nouvelles logiques économiques que sur celui des relations entre les personnes, les groupes et les pouvoirs.

Si Facebook et les autres réseaux « numériques » – qui n’ont rien de « sociaux » dans la mesure où ils produisent plus d’atomisation sociale et de nouvelles grilles de normes et de contrôles que des pratiques proprement sociales – supplantent désormais les médias traditionnels, ils en révèlent néanmoins la vraie nature et la prochaine disparition. Cette nature est connue depuis longtemps : celle des propriétaires des grands groupes de presse et de leurs modèles économiques, qui, de fait, ont fait dériver les médias de l’information à la communication, jusqu’au trafic d’influences, à la propagande, à ce qu’on appelle maintenant (en bon français) les Fake News… Et pour boucler la quadrature des actuels réseaux numériques, on nous dit maintenant que ce sont eux – les dit« réseaux sociaux » – qui vont faire la chasse aux Fake News !

On n’est pas vraiment rassuré, d’autant que cette révolution technologico-socio-économique entraîne les médias traditionnels (papiers, radios et télé s’entend) à se comporter comme les réseaux numériques actuels, c’est-à-dire à produire eux-aussi des raccourcis binaires – j’aime/j’aime-pas -, Fake News et propagande ! Cela fait maintenant belle lurette que la rédaction de prochetmoyen-orient.ch ne se fait plus aucune illusion quant à la pertinence des moribonds de la presse quotidienne francophone – Monde, Libération et autres Temps perdu… La disparition de ces titres – qui trahissent – chaque jour – leur mission d’information et d’analyse – est inéluctable. Non pas seulement par manque de ressources publicitaires et concurrences numériques, mais parce que leurs contenus sont devenus nuls, parfaitement nuls et inutiles ! Mais, évidemment, les professionnels de la Profession ne peuvent pas le dire .. 

La presse hebdomadaire aurait eu, sans doute, une place à prendre, sinon un rôle salutaire à jouer. Au lieu de cela, elle s’est abîmée dans la nullité des quotidiens au-delà de toute prévision. Dans son livre magistral1 Le Monde Libre, la journaliste Aude Lancelin a restitué définitivement l’évolution du Nouvel-Observateur, devenu L’Obs, une espèce de bulletin paroissial d’une pseudo-gauche boboïsée, convertie au nouvel ordre moral du capitalisme mondialisé. Grâce à son nouveau propriétaire, L’Express n’est pas en reste avec ses experts auto-proclamés de l’Afrique, de la Libye et de la nouvelle cuisine. Ne parlons pas du Magazine littéraire passé dans les mains d’un petit ex-conseiller de l’OTAN… Dans ce paysage affligeant, Le Point conservait une certaine tenue… même si son étrange directeur s’est toujours auto-glorifié d’être passé « avec courage » du Nouvel-Observateur au… Figaro (en septembre 1988), pulvérisant le diagnostic médical d’Aude Lancelin.

La semaine dernière2, l’hebdomadaire nous livre une édition dont la couverture reproduit un portrait – pleine page – du prince-héritier Mohammad ben Salman (MBS), barrée d’un gros titre : « Islam, Moyen-Orient, Jérusalem… Le prince qui peut tout changer – Mohammed ben Salmane, héritier du trône d’Arabie saoudite ». A l’intérieur, un dossier de 25 pages, pas moins, à la gloire du grand réformateur : 25 pages de communication d’entreprise et de publi-reportages, sans évoquer du tout la réalité du coup d’Etat du 3 novembre dernier qui consolide la dictature wahhabite.

En gestation depuis le 23 janvier 2015, depuis la mort du roi Abdallah et l’accession au trône de son frère Salman, ce coup d’Etat prend d’abord la forme d’une révolution de palais. Le 21 juin 2017, le prince héritier officiellement en charge Mohammad ben Nayef est déposé « manu militari » pour laisser la place à MBS. C’est d’autant plus une surprise que cet ancien ministre de la Défense aux compétences reconnues dans la lutte contre le terrorisme jouissait d’une popularité réelle. Depuis l’été, le roi Salman (84 ans) accélère les nominations favorables à son fils MBS jusqu’à la fameuse nuit du 3 au 4 novembre dernier – la nuit des longs cimeterres – qui conduit à l’arrestation de plusieurs milliers de personnes. La Cinquième Flotte3 est mise en alerte et la chasse américaine survole Djeddah et Riyad. Jared Kushner – le gendre de Donald Trump – tient la main de MBS jusqu’à 4 heures du matin. Dans ce contexte un mois plus tard le président américain décide unilatéralement que Jérusalem sera la capitale d’Israël et répète que les pays sunnites doivent isoler l’Iran… scellant ainsi un nouveau Pacte du Quincy.

Brutal et irréversible, ce coup d’Etat se dissimule sous les prétextes d’une improbable lutte contre la corruption, nécessaire à la mise en œuvre du plan Vision-2030. La société américaine de conseil McKinsey a concocté ce plan pour préparer l’après-pétrole, diversifier l’économie saoudienne et mettre la classe moyenne au travail. Depuis l’été 2014, le prix du baril a diminué de 60% et la pétromonarchie a enregistré plus de 200 milliards de déficit budgétaire. Or, contrairement aux autres pays du Golfe, l’Arabie saoudite possède une population nombreuse (20 millions de nationaux), massivement employée par le pléthorique secteur public. L’Etat-providence, c’est fini : chaque année, près de 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail et alimentent un taux de chômage galopant (13%, à savoir 30% chez les jeunes). A ce rythme, dans les trois ans qui viennent, les ressources de l’Etat risqueraient tout simplement de disparaître. C’est ainsi que MBS doit impérativement récupérer des fonds de toutes les manières possibles et imaginables, environ 1000 milliards de dollars selon les comptables américains et britanniques de Vision-2030.

Lancée pour neutraliser toute espèce d’opposition politique, la campagne « anti-corruption » de MBS a déjà permis de récupérer quelques 100 milliards de dollars. Le premier prince « libéré », Mitab ben Abdallah (65 ans) a accepté de verser 1 milliard de dollars. A l’appui d’une campagne de communication montée par de grands cabinets occidentaux et relayée par la presse internationale dont Le Point, cette pseudo-lutte contre la corruption est évidemment approuvée par la jeunesse et les classes moyennes saoudiennes. Une question demeure : les fortunes privées visées ne vont pas être encouragées à investir de nouveau dans le pays, ce qui est pourtant indispensable pour la bonne réalisation de Vision-2030. Le message est d’autant plus contradictoire que le chantre de la lutte anti-corruption ne s’astreint pas lui-même à ses propres règles. Mais tout cela n’intéresse pas Le Point qui préfère mettre en œuvre la communication du « prince qui peut tout changer ».

A son dossier de pure propagande sur l’Arabie saoudite, et pour faire bonne mesure, s’ajoute l’éditorial du directeur de l’hebdomadaire : « N’en déplaise aux révisionnistes, Jérusalem est la capitale d’Israël ». Là, on atteint les sommets himalayens de la mauvaise foi, du parti pris et du contresens historique : un tissu de Fake News ! Le titre suffit : « N’en déplaise aux révisionnistes… » Toute personne qui contesterait la décision de Donald Trump se voit ainsi qualifier de « révisionniste », terme couramment employé pour qualifier les illuminés qui contestent les crimes contre l’humanité, notamment la Shoah…

« Révisionnistes ! » Comme disent les enfants, « c’est celui qui dit qui l’est ! » ; Jean-Paul Sartre aurait pu ajouter que celui qui est capable d’écrire une chose pareille est un véritable « salaud ! » Inutile de relire Hervé Bazin pour aussitôt comprendre que de tels propos ne peuvent qu’entretenir la haine, le désarroi et un rejet radical de la presse mainstream.

Après la dernière résolution de l’Assemblée générale des Nations unies, le directeur du Point pourra écrire que l’ONU est « révisionniste », voire même que l’ONU n’existe tout simplement pas ! Ce plumitif, qui n’a jamais vraiment brillé par sa connaissance des relations internationales, devrait davantage s’en tenir aux derniers ragots de ses dîners en ville…

Toujours est-il que conformément aux actions de la campagne BDS4, nous boycotterons désormais, avec méthode et détermination, Le Point et ses vipères, ainsi que le Magazine littéraire, tombé dans les mains d’un ancien communicant du président géorgien Saakachvili et ancien co-gérant de la société Noé-Conseil, une officine « très otanienne », selon un officier supérieur des services français de renseignement : « une drôle de boîte spécialisée dans le lobbying de mandats pas très clairs ».

Contrairement à ces éloquentes précisions, le présentateur des matinales de France-Culture, nous assurait sans ciller, le 19 décembre dernier, que le nouveau Magazine Littéraire ambitionnait de renouveler les « valeurs de la gauche ». Encore une Fake News, décidément, on ne sait plus à qui se fier…

 
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Malgré tout, passez de bonnes fêtes de Noël. Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
25 décembre 2017

1 Aude Lancelin : Le Monde libre. Editions Les Liens qui libèrent, 2016.
2 Jeudi 14 décembre 2017.
3 La Cinquième flotte de l’US Navy a été créée le 26 avril 1944 puis supprimée en janvier 1947. Dans les années 1990, suite à la guerre du Golfe, le Pentagone a décidé de créer une flotte chargée des forces navales au Moyen-Orient. Elle est donc recréée le 1er juillet 1995. Son quartier général se trouve à Manama, au Bahreïn. Le soulèvement bahreïni de 2011 aurait conduit le commandement américain à envisager d’implanter le quartier général de la flotte dans un pays plus stable, le Qatar ou les Émirats arabes unis. La Ve flotte opère sous l’autorité du CENTCOM.
4 Le Mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (également connu sous le nom de BDS et le Mouvement BDS ) est une campagne mondiale visant à augmenter la pression économique et politique sur Israël pour mettre fin aux violations du droit international. La campagne BDS appelle à « diverses formes de boycott contre Israël jusqu’à ce qu’il remplisse ses obligations en vertu du droit international ». Les objectifs déclarés de BDS sont: la fin de l’occupation israélienne et la colonisation par les colons des terres palestiniennes et des hauteurs du Golan , l’égalité totale pour les citoyens arabo-palestiniens d’Israël et la reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens. Organisée et coordonnée par le Comité national palestinien BDS la campagne a été lancée le 9 juillet 2005 par plus de 170 organisations non gouvernementales palestiniennes.

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