Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

BALZAC, ET LE PARIS D’ERIC HAZAN…

Oui, c’est un livre absolument délicieux1 pour atténuer les chocs de la rentrée. Il renouvelle et apaise nos regards sur la ville connue, parce qu’il en apprivoise la phénoménologie, l’intentionnalité et le sens. « Pour moi, Paris est une fille, une amie, une épouse, dont la physionomie me ravit toujours parce qu’elle est pour moi toujours nouvelle. Je l’étudie à toute heure et chaque fois j’y découvre des beautés neuves. Elle a des caprices, elle se voile sous une pluie, pleure, reparaît brillante, illuminée par un rayon de soleil qui suspend des diamants à ses toits. Elle est majestueuse, ici ; coquette, là ; pauvre, plus loin ; elle s’endort, elle se réveille, est tumultueuse ou tranquille. Ah ! ma chère ville, comme elle est étincelante et fière par une soirée de fête, lumineuse, elle saute, elle trésaille », écrit Balzac dans Les Mendiants, une petite nouvelle qui date de 1830.

Paris est l’épicentre de La Comédie humaine, là où tout est possible et où tout peut s’abolir. En même temps qu’on voit se déployer la ville de Ferragus, de Diane de Maufrigneuse, de De Marsay et de Rastignac, on suit l’existence de Balzac dans Paris, ses déménagements sous la pression des créanciers, ses démêlés avec ses éditeurs, ses malheurs au théâtre, ses journaux, ses courses dans les rues entre ses imprimeurs, ses marchands de café et ses nombreux amis. Il se confond avec la foule de ses personnages, ducs et pairs, actrices, espions, journalistes, poètes et banquiers. Réaliste Balzac ? ‘J’ai maintes fois été étonné que la grande gloire de Balzac fût de passer pour un observateur ; il m’avait toujours semblé que son principal mérite était d’être visionnaire, et visionnaire passionné. Tous ses personnages sont doués de l’ardeur vitale dont il était animé lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément colorées que ses rêves’, c’est Baudelaire qui le dit, et c’est aussi ce qui ressort de ce livre de rentrée : exploration de la cathédrale balzacienne et enquête sur son architecte.

Le guide n’est pas un débutant, mais l’un des meilleurs arpenteurs de Paris. Fondateur et directeur des Editions La Fabrique – à qui l’on doit une foule de livres importants sur les Proche et Moyen-Orient – Eric Hazan est traducteur, notamment des œuvres d’Edward Saïd. En 2012, il publie Une histoire de la Révolution française, qui tranche salutairement avec les réécritures bobolo-thermidoriennes à la François Furet. Un vrai bonheur, de même que ses rêveries d’un promeneur solitaire dans Paris2, qui valent tous les guides futés ou déroutés qui soient. Géologue émérite de toutes les couches successives de la mémoire parisienne, en même temps que grand explorateur de La Comédie humaine, Eric Hazan ausculte et dissèque la ville…

Eric Hazan : « Balzac y distingue deux strates, l’ancien et le nouveau Paris. Le premier est contenu à l’intérieur de l’arc des grands boulevards, la « promenade enchantée » entre Madeleine et Bastille. Encore en bonne partie médiéval dans son architecture et le fouillis de ses rues, il n’a guère changé depuis la fin de l’Ancien régime. Mais sous la monarchie de Juillet, ‘en quinze ans, un deuxième Paris s’est construit entre les collines de Montmartre et la ligne du Midi’, c’est-à-dire entre les boulevards et le mur des Fermiers généraux qui borne la ville. Ce nouveau Paris, Balzac le voit se développer sous ses yeux. Le surgissement de quartiers entiers, la spéculation financière, les constructions de nouveaux riches : tel est le bruit de fond de La Comédie humaine, incomparable tableau de la formation d’une ville ».

Nucingen n’est pas le seul « homme d’argent » de la Chaussée-d’Antin : tous les banquiers de la Comédie sont là ! Balzac a de nombreux amis à la Chaussée-d’Antin : Berlioz, rue de Provence, Eugène Sue, rue Caumartin, Alexandre Dumas, puis George Sand et Chopin, square d’Orléans, dans le haut de la rue Taibout. « Toutefois, le square d’Orléans n’est plus tout à fait la Chaussée-d’Antin. Une fois franchie la rue saint-Lazare, on entre dans ce qui est vraiment le « second Paris » : un cercle de quartiers construits vers 1825 qui forment une couronne satellite de la Chaussée : la Nouvelle Athènes, le quartier Notre-Dame-de-Lorette, le quartier Saint-Georges et, plus à l’ouest, le quartier de l’Europe. Sans doute lié au philhellénisme des années 1820, le nom de Nouvelle Athènes (qui ne figure pas dans La Comédie humaine) désigne un petit lotissement entre la rue Saint-Lazare, la rue Blanche, la rue de la Tour-des-Dames et la rue de La Rochefoucauld. On y croise de grands personnages du romantisme parisien… »

Du Dernier Chouan (1829) à la Cousine Bette (1846), les années de la grande création balzacienne coïncident avec des bouleversements dans la presse : les feuilles périodiques héritées du XVIIIème siècle font place à des journaux aussi modernes que ceux de Londres. De cette révolution de papier, Balzac est à la fois un témoin et un acteur de premier plan, et l’on peut même dire que pendant au moins un an – autour de 1830 – il est journaliste à part entière.

« C’est d’abord dans ses romans, dans Une fille d’Eve, et surtout dans Illusions perdues, que Balzac règle ses comptes avec le journalisme. Lucien de Rubempré, sans le sou, gèle avec ses amis du Cénacle dans la mansarde de la rue des Quatre-Vents. « A plusieurs reprises, il parla de se jeter dans les journaux, et toujours ses amis lui dirent : – Gardez-vous-en bien – Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et connaissons, dit Arthez ». Et Fulgence Ridal : « Tu n’as que trop les qualités du journaliste : le brillant et la soudaineté de pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait d’esprit, dût-il faire pleurer un ami. Je vois les journalistes au foyer du théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons, que l’on ne peut traverser et d’où l’on ne peut sortir pur que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile ». Le faible Lucien ne tiendra pas compte de ces conseils…

En lisant Eric Hazan, on comprend bien que la relation de Balzac avec Paris est unique. « D’autres grands auteurs ont écrit sur Rome, Berlin ou Londres et aussi sur Paris, mais aucun n’aurait osé dire quelque chose comme : ‘il y a pour moi des souvenirs à toutes les portes, des pensées à chaque réverbère, il ne s’est pas construit une façade, abattu un édifice, que je n’en aie épié la naissance ou la mort, je participe au mouvement immense de ce monde comme si j’en avais l’âme’3. Et le grand Balzac continue, encore plus impérial : ‘les boulevards sont à moi, à moi l’ombrage des Tuileries, les lilas du Luxembourg, à moi les jeunes colonnades du Palais-Royal. Ah ! personne ne connaîtra si bien que moi les heures délicieuses où Paris s’endort, où le dernier roulement d’un carrosse retentit, où les chants des compagnons cessent’. Personne ne connaîtra si bien que moi : admirable futur, magnifique mégalomanie – et la suite lui a donné raison ».

Magnifique en effet ! Grand merci, cher Eric Hazan…

 
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Bonne lecture. A la semaine prochaine.

Richard Labévière
27 août 2018

1 Eric Hazan : Balzac, Paris. Editions La Fabrique, janvier 2018.
2 Eric Hazan : Une traversée de Paris, Paris, Seuil (coll. « Fiction et Cie »), 2016.
3 In Le Mendiant, op. cit.

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