Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

BARNUM MÉMORIEL : DOUBLE CONFUSION, DOUBLE PEINE…

« Parce qu’un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » avait coutume de dire le maréchal Foch. C’est vraisemblablement de cette maxime dont Jupiter s’est largement inspiré pour entreprendre son exercice « d’itinérance mémorielle » au début du mois de novembre 2018 dans l’Est et le Nord de la France1. Exercice conclu en apothéose à Paris par les célébrations du centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, la grande « boucherie » du début du siècle dernier (10 millions de morts)2. Le président de la République a délaissé un temps l’atmosphère agitée et délétère du microcosme parisien pour retrouver la sérénité et le recueillement des cimetières et des monuments aux morts de la province (les « Territoires », terme impropre mais consacré dans le langage du monde nouveau)3. Mais, chassez le naturel, il revient au galop.

En dépit de son souhait de s’en tenir à la stricte commémoration des batailles d’hier, Emmanuel Macron est invariablement rattrapé par ses bourdes à répétition du moment. Avec bonheur, il tombe à pieds joints dans les pièges qu’il a lui-même armés. Emmanuel Macron n’est-il pas le meilleur ennemi d’Emmanuel Macron ? Un siècle après, ne s’est-il pas lourdement trompé de combat ? Si l’on veut résumer en quelques mots cette semaine riche en évènements conjuguant passé très glorieux et présent moins glorieux, l’on pourrait dire qu’Emmanuel Macron – volontairement ou involontairement – a excellé dans la double confusion (entre histoire et actualité, entre paix et sécurité) qui se traduit par la double peine (de ses actes et de ses omissions). Une fois encore, la politique verticale du en même temps jupitérien rencontre rapidement ses limites intrinsèques, celles du tout et de son contraire. Cela s’appelle tout bonnement un énorme enfumage.

LA CONFUSION DES MORTS ET DES VIVANTS

Vouloir jouer en même temps les rôles de conseiller mémoriel (fleurir quelques tombes dans les cimetières peuplés des morts de la Première Guerre mondiale) et de conseiller pôle emploi (conseiller aux sans-emplois de traverser la rue pour trouver un travail) est toujours un exercice périlleux qui peut conduire droit dans le mur. Emmanuel Macron vient d’en faire l’amère expérience. On ne joue pas avec les morts pour plaire aux vivants.

Célébrer le courage des morts : un exercice particulièrement salutaire

Il aurait été difficile, voire impensable que le président de la République, grand maître des horloges et « garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités »4 ne célèbre pas dignement le sacrifice de ces millions de citoyens français et d’Outre-mer venus se battre pour défendre l’intégrité du territoire. Le moins que l’on puisse dire est qu’il aura mis les petits plats dans les grands pour faire État de la grandeur de la France, pour commémorer ce moment où toutes les cloches de France ont retenti le 11 novembre 19185 (étrange coïncidence à Berlin, on célébrait dans une ambiance pesante le 80ème anniversaire du pogrom organisé par les nazis en novembre 1938, plus connu sous l’appellation de « Nuit de cristal »6). En dehors de son « itinérance mémorielle » au fil des « Territoires » (il tient conseil des ministres à Charleville-Mézières) débutée à Strasbourg et conclue à Rethondes avec Angela Merkel7, Emmanuel Macron convoque dans la capitale 70 chefs d’État et de gouvernement – des plus aux moins fréquentables8 – pour célébrer cet anniversaire avec faste et apparat : dîner chic au Musée d’Orsay réquisitionné pour la circonstance, déjeuner à l’Élysée pour les messieurs et au château de Versailles pour les dames, concert à la philharmonie, beau discours lyrique du chef de l’État à l’Arc de Triomphe stigmatisant le nationalisme et le refus du multilatéralisme9, véritable plaidoyer pour la paix10, Forum de la paix à La Villette snobé par Donald Trump…

Rien n’a été omis. Emmanuel est grand prince surtout avec l’argent du contribuable. L’ancien membre de l’Inspection des Finances, ancien « trader » de la banque Rothschild et ex-ministre de l’Économie en connaît un rayon sur l’art de dépouiller les honnêtes gens le plus légalement et le plus immoralement du monde. Cela ne s’apprend pas. C’est inné chez Manu. Vivre à grandes guides, il connait cela par cœur. Mais que ne ferait-on pas pour célébrer nos morts qui n’en peuvent mais après avoir connu l’enfer des tranchées, de la boue, des bombardements permanents, de l’utilisation pour la première fois des armes chimiques… ? La pratique des commémorations fait partie intégrante de la panoplie du mécano de la ‘General’11, Emmanuel Macron. Elle se retourne contre lui comme par une sorte d’effet boomerang surtout lorsqu’il traite les Allemands mieux que les Britanniques.

Mais la situation se complique quelque peu lorsque l’on s’emmêle volontairement les pinceaux, pour employer une expression triviale, entre la grande politique que représente l’Histoire et la politicaillerie que représente l’actualité qui charrie toutes les âneries des réseaux sociaux et autres plaisanteries numériques, entre le national et l’international12.

Célébrer la bassesse des vivants : un exercice particulièrement hasardeux

Avant toute chose, revenons sur le mot de la semaine, celui d’itinérance, concept tel qu’il nous est présenté par le très sérieux quotidien Le monde : « Hollande avait inventé les déambulations présidentielles. Macron choisit l’itinérance mémorielle. Drôles de mots. Car si l’itinérance est, dans son acception littéraire, le ‘caractère de qui se déplace’ (Larousse), c’est aussi la traduction des frais de ‘roaming’, facturés lorsqu’on utilise son smartphone à l’étranger. Or, en anglais, ‘to roam » signifie… déambuler. La continuité de l’État, sans doute »13. On devine toute l’ambiguïté de cette expression qui surgit dans la cervelle des communicants d’Emmanuel Macron afin de redresser sa courbe de popularité en chute libre depuis le début de l’été 2018 après la « tempête dans un verre d’eau » (dixit Manu) de l’affaire Benalla.

Revenons à nos moutons et à notre premier de cordée bien aimé adepte du grand écart permanent ! Emmanuel Macron saisit l’occasion de son tour de France des cimetières pour se livrer à une rencontre avec la France d’en bas. En bon français, il n’a pas été déçu du voyage tant la colère gronde dans les chaumières de notre Douce France. Hausse de la CSG pour les privilégiés de retraités, annonce d’une hausse des carburants (justifiée par la formule : « c’est pas bibi ») pour jouer les écolos, hausse que compenseraient des cours de code dispensés dans les écoles pour réduire le prix du permis de conduire (!), plans sociaux…

Toutes choses qui ne passent pas bien et qui ont valu au chef de l’État quelques sifflets, injures et quolibets. Colère que n’est pas parvenue à calmer une « tournée » offerte dans un bar PMU à l’intention des présents. Emmanuel Macron est rattrapé par son impopularité qui trouve sa source, en grande partie, dans son arrogance et sa morgue énarchique. Sa promenade de santé se transforme rapidement en parcours du combattant14. Décidément, la vie jupitérienne n’est pas un long fleuve tranquille. La stratégie présidentielle commence à montrer des signes d’essoufflement…

La journaliste, Natacha Polony, avec le sens de la formule acérée qui la caractérise, résume parfaitement les tenants et aboutissants de ce barnum jupitérien :

« Reconquérir les ‘territoires’. Dans le récit cousu d’un joli fil blanc par les communicants de l’’Élysée, ‘l’itinérance macronienne » – comprenons bien que dans la start-up nation des Séguéla de bazar, un président ne visite plus une ville et ne rencontre plus de citoyens. Il pratique ‘l’itinérance’ et la ‘déambulation’ – l’itinérance, donc, permettre à Emmanuel Macron, tout en surjouant avec le lien avec l’histoire, de reconquérir les ‘territoires’ »15.

Et c’est là que le bât blesse, jouer sur le registre du temps médiatique (polémique sur le prix des carburants, sur les migrants lancée par la représentante personnelle du président de la République pour la Francophonie16) et du temps historique (polémique sur le maréchal Pétain17) en même temps est problématique et hasardeuse. La collision entre ces deux temps est toujours dangereuse (« Cette itinérance doit être l’occasion de lier les douleurs d’hier et d’aujourd’hui » décrète Emmanuel Macron). Ce qui a bien entendu été le cas comme cela était largement prévisible pour tous les citoyens doués d’un minimum de bon sens. Toute chose que l’on n’enseigne pas encore à l’école nationale d’administration (ENA) qui cultiverait plutôt la science de l’arrogance et du mépris de Caste18. Comme s’agace un député : « on ne retient que lorsque le président croise des Français, il se fait engueuler » (« Casse-toi » lui lance un manifestant lors de son déplacement à Arras).

Telle est malheureusement la dure réalité et les « vents mauvais » que le président de la République doit affronter ! Il ne se passe pas une seule journée de cette « itinérance mémorielle » sans que ne surgisse une nouvelle polémique autour des propos du président de la République sur des sujets divers et variés !19 Jupiter excelle dans la gaffe médiatique avec un talent que nul ne lui conteste tant il possède un art consommé de la bourde à répétitions.

Et l’affaire se complique un peu plus lorsque Jupiter veut renforcer sa stature présidentielle verticale en jouant sur le registre de la diplomatie la plus classique depuis la nuit des temps, celle de la guerre et de la paix. Vaste programme comme aurait dit le général de Gaulle. Vaste confusion qui débouche sur de sérieuses embardées20.

LA CONFUSION DE LA PAIX ET DE LA SÉCURITÉ

« Fermer les yeux au péril, ce n’est pas le conjurer » nous rappelle un vieux proverbe français. On ne construit pas la paix sur la méfiance grâce à des conférences médiatiques sans la moindre substance. Dans la même semaine, la diplomatie française, qui se pique d’être une diplomatie de médiation et de conciliation, se paie le luxe de se quereller avec Moscou (sur sa présence en République centrafricaine) et avec Washington (sur la question du serpent de mer que constitue « l’armée européenne ») sans parler de l’Italie (à propos de la Libye)21. Et cela au moment où elle organise à Paris son fameux « Forum de la paix » (11-13 novembre 2018).

Réunir la communauté diplomatique : un exercice moralement satisfaisant

Raymond Poincaré nous rappelle que la « paix est une création continue ». Mais seule l’action peut déboucher sur la paix. Dans un monde sans dessus dessous, tout effort pour conforter la paix est méritoire et vaut d’être salué à sa juste valeur. Le grand cycle de commémorations du centenaire de l’Armistice se termine dimanche par le Forum de Paris pour la paix à la Grande halle de La Villette. Du 11 au 13 novembre 2018, ce mini-sommet international rassemble plus de 60 chefs d’Etat et de gouvernement, dirigeants d’organisations internationales, représentants du secteur privé. Son objectif est de « réaffirmer l’importance du multilatéralisme », cher à Emmanuel Macron. Deux invités de marque sont absents : le président chinois Xi Jinping et Donald Trump. Le président américain quitte Paris après les cérémonies à l’Arc de Triomphe et une cérémonie au cimetière de Suresnes, marquant ainsi son désintérêt pour la gouvernance multilatérale. Mais que signifient les deux termes forum et paix selon le petit Robert 1 ? Un forum est un lieu où se discutent les affaires publiques (Cf. l’agora). La paix est la situation d’une nation, d’un État qui n’est pas en guerre.

Le président du Forum de Paris sur la paix, Justin Vaïsse (responsable du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) présente ainsi l’objet de cette réunion : « c’est un rendez-vous annuel consacré à la gouvernance de notre planète en ‘soulignant notre responsabilité collective’… C’est un lieu de défense et d’adaptation du multilatéralisme, y compris en intégrant de nouveaux acteurs. C’est un lieu de regroupement pour tous ceux qui voient que le monde devient hobbesien »22. On l’aura compris, il s’agit pour les participants à cette rencontre de redoubler d’effort pour relancer un multilatéralisme moribond en dépit des traditionnelles réunions de l’assemblée générale de l’ONU qui se déroulent dans les derniers mois de l’année23. Comme le déclare le président de la République : « il ne s’agit pas seulement de commémorer l’armistice, mais d’essayer de tenir ensemble la promesse faite alors d’un « plus jamais ça ».

Certains voient dans cette initiative française une sorte de « Davos de la sécurité ». Justin Vaïsse y voit un champ d’expérience de la « gouvernance hybride » associant États et tous autres acteurs pouvant apporter leur pierre à l’édifice de la paix (« les diplomaties privées »). Un modèle qui s’inspire de celui de la COP21 qui déboucha, en décembre 2015, sur l’accord de Paris sur le climat. Le financement de ce forum est entièrement assumé par des contributions privées, des fondations, des organisations internationales. Un partenariat est établi avec des instituts de recherche comme l’Institut français des relations internationales (IFRI) et l’Institut Montaigne. Les concepteurs du projet veulent éviter de reproduire la suite de discours de l’Assemblée générale de l’ONU. Les acteurs de ce barnum de la gouvernance mondiale étudieront 120 projets concrets venus de 42 pays et organisations internationales sur les 850 présentés au départ. Une sorte d’ubérisation de la paix ! Rien ne nous est dit de l’articulation avec les réflexions des organisations internationales sur l’avenir – si tant est qu’il en est un – du multilatéralisme. Ce serait plutôt du genre méthode du bon docteur Coué. Un appel de Paris sur le cyberespace est lancé.

Que peut-on et doit-on attendre de ce « happening » diplomatico-médiatico-bobo-participatif en termes de contribution à la sécurité du monde et à sa gouvernance en ce début du XXIe siècle ?

Réunir la crème médiatique : un exercice diplomatiquement vain

Dans ce genre d’exercice à haute valeur médiatique, il faut savoir raison garder et se méfier de tout enthousiasme contagieux, le soufflet retombant plus vite qu’on ne le pense.

Surtout lorsque Justin Vaïsse cite en exemple l’accord de Paris sur le climat de 2015. Mois après mois, surtout après le retrait américain, les engagements généreux conclus à Paris semblent désormais être lettres mortes à en croire les conclusions alarmantes du dernier rapport du GIEC. Dans la diplomatie, comme dans bon nombre de disciplines relevant des sciences humaines, il ne faut pas confondre les paroles et les actes. Si l’incantation est une dimension importante de la diplomatie, elle n’en demeure pas moins insuffisante pour relever un défi aussi fondamental que celui de l’effondrement actuel du système multilatéral et du système de sécurité collective.

Le discours d’Emmanuel Macron à la cérémonie du 11 novembre 2018 à l’Arc de Triomphe est beau, lyrique, juste mais il résonne dans le vide. Les formules sont ciselées (« L’Europe manqua de se suicider », « La France porteuse de valeurs universelles », « Le dialogue est le ciment de l’entente », « Le pire n’est jamais sûr », « Soyons ces femmes et ces hommes de bonne volonté », « Ensemble conjurons les menaces » …), émeuvent dans les chaumières de la France d’en bas mais ne font pas avancer le schmilblick24 d’un millimètre, comme on le disait au siècle dernier. À lire en creux ce discours, nous avons un état des lieux inquiétant de notre maison commune. Manquent encore les solutions originales et efficaces ! Si l’on veut bien prendre la peine de prendre de la hauteur par rapport à l’actualité immédiate, le moins que l’on puisse dire est que le diagnostic du monde est peu encourageant pour ne pas dire d’une banale tristesse.

Triste bilan pour la relation franco-américaine qui vaut un Tweet vengeur de Donald Trump avant son arrivée à Paris jugeant « très insultant » la proposition jupitérienne de création d’une « armée européenne ». Ce dernier est conduit à faire amende honorable en soulignant que le renforcement de la défense européenne contribuerait à renforcer la défense collective au sein de l’OTAN. On l’aura compris, la PESD est un rêve qui n’est pas prêt de voir le jour tant la soumission à l’Amérique est inscrite dans l’ADN du Machin européen. Donald Trump en profite pour tacler ses alliés qui font payer leur défense par l’Amérique.

Mais, nous sommes pleinement rassurés en apprenant après l’entretien Macron/Trump que les deux chefs d’État ont réclamé à l’Arabie Saoudite de fournir des « éclaircissements complets » sur l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le mois dernier. Pour les deux dirigeants, ce dossier pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité pour poser la voie d’une résolution politique de la guerre au Yémen, où une coalition militaire commandée par l’Arabie saoudite combat depuis 2015 la rébellion houthie au prix de milliers de victimes et d’une grave crise humanitaire. Le découpage à la scie de l’opposant saoudien aura eu le mérite de mettre un terme à cette sale guerre, du moins peut-on l’espérer. À toute chose, malheur est bon même si Riyad résiste aux demandes insistantes de Washington25.

Triste bilan pour la construction européenne. Natacha Polony nous fournit un éclairage utile : « ‘Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, expliquait-il dans Ouest-France, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après Première Guerre mondiale à la crise de 1929’. On se gardera de lui faire remarquer que c’est un triste bilan pour l’Union européenne : se retrouver après des décennies d’intégration à marche forcée dans un état tel qu’il évoque celui d’une Europe ravagée par une boucherie sans nom et en proie à une crise économique majeure, quel bilan ! ». Au mieux l’Europe ne parvient pas à s’entendre avec les Américains sur la question des taxations sur les importations d’automobiles26, au pire elle se couche devant l’Oncle Sam sur la question des sanctions contre l’Iran27. Donald Trump est de moins en moins notre allié28. Que reste-t-il de l’indépendance de la France et de l’Union européenne ?

Le couple franco-allemand n’existe plus29 tant la rencontre entre Emmanuel Macron et Angela Merkel fut une occasion manquée30. On comprend mieux pourquoi la République en marche arrière craint les résultats des prochaines élections européennes qui risquent de tourner au double referendum : pour ou contre Emmanuel Macron et pour ou contre l’Europe. Une Europe qui aurait des relents des années 193031, une rengaine que l’on nous ressert depuis quelques semaines avec une régularité de métronome sans que ceux qui utilisent cette comparaison n’en connaissent toutes les subtilités32.

Triste bilan pour le multilatéralisme dont on comprend qu’il est moribond et qu’il importe de le refonder de manière urgente puisque tel est le principal objet du Forum de la paix de Paris33. Il faut sauver la gouvernance mondiale, nous dit-on34. Le système multilatéral, dont on nous vante quotidiennement les immenses mérites, serait à l’article de la mort. Il aurait été jeté aux orties par son concepteur américain. Il ne jure plus que par America First, que par le bilatéralisme (il entend traiter directement avec Vladimir Poutine comme il l’a fait à Paris), par le protectionnisme, par l’extraterritorialité du droit américain afin de pénaliser les entreprises étrangères concurrentes – et cela fonctionne à la perfection avec le dernier train de sanctions contre l’Iran -, par le partage du fardeau au sein de l’OTAN, par les turpitudes multiples de la Chine à qui Washington des trains de sanctions successifs.

Triste bilan pour la sécurité internationale. Le système de sécurité collective est moribond, les Américains l’on tuer. Ils se retirent des traités de désarmement les uns après les autres, traité sur les Forces nucléaires intermédiaires ou FNI (le dernier en date). Ils ne croient plus en l’Alliance atlantique. Ils ne veulent plus du traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Ils ne croient plus qu’aux rapports de force, augmentant leurs dépenses d’armement et investissant l’espace pour en assurer le contrôle. Jamais à court de bonnes idées, Emmanuel Macron lance son appel de Paris pour instaurer la paix dans le cyberespace35. Cela relève de la plaisanterie. Quant à l’Europe sa défense n’a rien d’européenne puisqu’elle n’existe pas. Quant au problème des migrants (problème de société mais également de sécurité), il n’a toujours pas trouvé de solution selon les dires du commissaire européen. « Elle menace le projet européen »36.

En dernière analyse, Emmanuel Macron et ses conseillers commettent une erreur conceptuelle monumentale en intitulant cette rencontre Forum de la paix. La paix est plus un concept moral et statique (empêcher la guerre) alors que la sécurité est un concept juridique et dynamique. Au minimum, ces deux termes auraient dû être associés comme cela est le cas dans la charte de l’ONU qui évoque dans son préambule : « à unir nos forces pour maintenir la paix et la sécurité internationales » ou dans l’intitulé de l’organisation africaine : « Forum internationale de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique ». Dans la diplomatie, les mots ont une signification précise qu’il convient de respecter scrupuleusement.

Tout le monde conserve à l’esprit l’adage latin Si vis pacem, para bellum (si tu veux la paix prépare la guerre) qui oppose ces deux concepts. Celui de sécurité (situation tranquille qui résulte de l’absence de danger) les réconcilie et c’est pour cela que la doctrine diplomatique classique française l’a toujours privilégié à celui plus flou de paix ! On sait où a conduit la Conférence de la paix de 1918-1919… à une nouvelle guerre. Nous aurions été particulièrement bien inspirés à bannir de notre vocabulaire ce mot valise qu’est celui de paix. Comme par un heureux hasard, Emmanuel Macron dévoile le 12 novembre : « L’appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace » dans lequel on retrouve les mots idoines : confiance et sécurité !37 Heureusement, nous apprenons qu’Emmanuel Macron plaide pour une corégulation du web38. Tout ceci ne débouche sur rien de concret !

Au passage, nous (Emmanuel Macron, Edouard Philippe, Gérald Darmanin…) qui nous voulons économes des deniers publics, devons souligner que toute cette mascarade aura coûté « un pognon de dingue » aux pauvres contribuables pressurés et cela pour un résultat minable. Encore un exemple de « trahison des clercs » que stigmatise Jupiter le 11 novembre 2018 ! Il est coutumier du fait, il est le meilleur procureur de ses turpitudes. Pendant que les immeubles vétustes s’effondrent tels de vulgaires châteaux de cartes à Marseille, on fait ripaille et bombance à Paris.

« À quelques-uns l’arrogance tient lieu de grandeur, l’inhumanité de fermeté ; et la fourberie, d’esprit ». Quelle meilleure description d’Emmanuel Macron que celle que nous livre Jean de la Bruyère, dans ses Caractères. Pendant que Jupiter joue l’arrogance de monsieur je sais tout sur tout, les citoyens ordinaires crient leurs multiples colères à l’encontre du tyranneau du monde nouveau (Cf. le mouvement dit des « gilets jaunes » contre la hausse du prix des carburants). Actuellement, une majorité dit non à sa politique. Il dit suivre leur volonté. Qu’attend-il pour les écouter ?39 En réalité Dieu n’en a cure, assumant son parler-vrai.

Il chevauche ses chimères nationales et internationales, droit dans ses bottes que lui cirent régulièrement ses conseillers serviles (ils sont légions au château) et ses journalistes aplaventristes (ils sont légions sur les plateaux de télévision). Tout va très bien madame la marquise… sauf que le patient Europe est en état de mort clinique et qu’Emmanuel Macron n’a toujours pas trouvé le remède idoine pour enrayer la « lèpre nationaliste » lors de la prochaine élection au parlement européen (scrutin du 26 mai 2018)40.

 
Si cet article vous a plu, aidez-nous et faites un don de 5 euros !





Cette semaine « d’itinérance mémorielle » aura eu l’immense mérite de nous révéler un Jupiter modèle Janus bifrons : ludion politique sur la scène intérieure et histrion diplomatique sur la scène extérieure. En dernière analyse, ce ridicule barnum médiatique aura été celui de la double confusion pour l’Histoire de France, de la double peine pour les citoyens français !

Guillaume Berlat
19 novembre 2018

1 Virginie Malingre, Le bonheur mémoriel de Macron, Le Monde, 10 novembre 2018, p. 10.
2 Michel Gurfinkiel, La conférence de la paix se réunit à Paris, Valeurs actuelles, 8 novembre 2018, pp. 72-73-74-75.
3 Gérard Courtois, Les travers d’une « itinérance », Le Monde, 14 novembre 2018, p 27.
4 Article 5 de la Constitution du 4 octobre 1958 compris dans le Titre II intitulé « Le président de la République », www.conseilconstitutionnel.fr
5 Natacha Polony, 11 novembre 2018. Ne pas les tuer une seconde fois, Marianne, 9-15 novembre 2018, pp. 48-49-50
6 Thomas Wieder, Ambiance pesante à Berlin pour commémorer la Nuit de cristal, Le Monde, 11-12 novembre 2018, p. 3.
7 Marc Semo, Le front Macron-Merkel face à Trump, Le Monde, 13 novembre 2018, p. 2.
8 Caroline Fourest, Erdogan en goguette à Paris, Marianne, 9-15 novembre 2018, p. 46.
9 « Additionner nos espoirs, au lieu d’opposer nos peurs », Le Monde, 13 novembre 2018, p. 15.
10 François-Xavier Bourmaud, Macron se pose en chef de file du camp de la paix, Le Figaro, 12 novembre 2018, pp. 1-2-3.
11 Guillaume Berlat, Jupiter diplomate, le mécano de la General, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 juillet 2018.
12 Guillaume Tabard, L’impact national de l’image internationale, LE Figaro, 10-11 novembre 2018, p. 4.
13 Le mot de la semaine. Itinérance. Le Monde, l’Époque, 11-12 novembre 2018, p. 4.
14 Cédric Pietralunga/Virginie Malingre, Le parcours du combattant d’Emmanuel Macron. La semaine « d’itinérance mémorielle » a été ponctuée de rencontres houleuses avec les Français, Le Monde, 11-12 novembre 2018, p. 6.
15 Natacha Polony, Quand le missionnaire de l’Élysée visite des territoires, Marianne, 9-15 novembre 2018, p. 3.
16 Agence Reuters, Leïla Slimani condamne des propos de Macron sur les migrants, www.mediapart.fr , 10 novembre 2018.
17 Ellen Salvi, Après ses propos sur Pétain, les historiens jugent sévèrement Macron, www.mediapart.fr , 10 novembre 2018.
18 Laurent Mauduit, La Caste, La Découverte, 2018.
19 Marcelo Wesfreid, Emmanuel Macron tente de faire des polémiques, Le Figaro, 9 novembre 2018, p. 6.
20 Serge Sur, La victoire en pleurant, Les invités de LLC, www.libertescheries.blogspot.fr , 12 novembre 2018.
21 Frédéric Bobin/Jérôme Gautheret, La rivalité italo-française s’ajoute à la crise en Libye, Le Monde, 13 novembre 2018, p. 3.
22 Justin Vaïsse (propos recueillis par Marc Semo), « Des résonances troublantes avec les années 1930 », Le Monde, 6 novembre 2018, p. 11.
23 Marc Semo, Des célébrations pour relancer le multilatéralisme, Le Monde, 10 novembre 2018, p. 3.
24 Le schmilblick est un terme inventé par Pierre Dac dans les années 1950 pour décrire un objet totalement inutile. Le mot est aujourd’hui également utilisé pour qualifier quelque chose d’indescriptible ou de très compliqué, www.linternaute.fr/dictionnaire/fr
25 Georges Malbrunot, Yémen : l’Arabie saoudite résiste aux objurgations de Washington, Le Figaro, 8 novembre 2018, p. 17.
26 Cécile Ducourtieux, Les discussions commerciales entre l’UE et les États-Unis patinent, Le Monde, Économie & Entreprise, 11-12 novembre 2018, p. 3.
27 Jack Dion, Le jour où l’Europe s’est couchée devant Trump, Marianne, 9-15 novembre 2018, p. 44.
28 Jean-Pierre de La Rocque, Trump le pire ami des Européens, Challenges, 31 octobre 2018, pp. 40-41-42-43-44.
29 Guillaume Berlat, Que reste-t-il du couple franco-allemand ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 novembre 2018.
30 Thomas Wieder/Marc Semo, Entre Merkel et Macron, l’occasion manquée, Le Monde, 10 novembre 2018, p. 2.
31 Dominique Plihon, Les vraies leçons des années 1930, Le Monde, Idées, 7 novembre 2018, p. 7.
32 Mathieu Bock-Côté, L’éternelle référence aux années 1930, Le Figaro, 10-11 novembre 2018, p. 17.
33 Antoine Perraud, Le 11-Novembre 2018, ou les funérailles du multilatéralisme, www.mediapart.fr , 11 novembre 2018.
34 Éditorial, Il faut sauver la gouvernance mondiale, Le monde, 10 novembre 2018, p. 25.
35 Elisa Braun, Macron lance l’appel de Paris pour instaurer la paix dans le cyberespace, Le Figaro, Économie, 9 novembre 2018, p. 26.
36 Tanguy Berthemet, Dimitris Avamopoulos : « La crise migratoire menace le projet européen », Le Figaro, 8 novembre 2018, p. 18.
37 Martin Untersinger, La France, apôtre de la paix dans le cyberespace, le Monde, Médias & Pixels, 13 novembre 2018, p. 8.
38 Damien Leloup, Macron plaide pour une corégulation du web, Le Monde, Économie & Entreprise, 14 novembre 2018, p. 3.
39 Colette Rabey, Comment jouer avec les chiffres ?, Marianne, 9-15 novembre 2018, p. 42.
40 Alexandre Lemarié, Européennes : Macron ajuste ses plans, Le Monde, 10 novembre 2018, p. 8.

Print Friendly, PDF & Email