Observatoire Géostratégique

numéro 161 / 15 janvier 2018

L’envers des cartes

JUPITER À L’ÉPREUVE DES AUTOCRATES TURC ET CHINOIS…

« Je suis attaché aux droits de l’homme, mais je craignais depuis longtemps que le droit-de-l’hommisme, comme seul critère de choix en politique étrangère, nous mène dans une impasse. Nous y sommes. Nous n’avons plus les moyens de nos émotions » écrit l’ex-ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine en 2017. C’est bien de cela dont il s’agit lorsque l’on traite avec des États qui bafouent allégrement les libertés publiques et les droits fondamentaux de leurs citoyens. Et, ils sont légions si l’on en croit les oracles d’Amnesty International. Ils sont de plus et plus incontournables – surtout pour les plus riches d’entre eux – sauf à les ignorer en tombant dans le travers d’une inutile et contreproductive Idealpolitik qui a valu à François Hollande de ne plus peser dans le concert des nations. Son successeur, Emmanuel Macron décide de tourner le dos à cette pratique mortifère de la diplomatie pour une puissance moyenne comme la France.

Après la théorie, vient le temps de la pratique, exercice ô combien compliqué ! En mois d’une semaine, en ce début d’année 2018, le chef de l’État, Emmanuel Macron rencontre le 5 janvier à l’Élysée le très controversé président de la République turque, Recep Tayyip Erdogan1 et les 8 et 9 janvier à Xi’an2 et à Pékin le très autoritaire responsable chinois, Xi Jinping3. En dépit des différences inévitables entre des deux régimes autoritaires, nous pouvons essayer de mettre en exergue les ressemblances entre ces pays en termes de pratique… Continuer la lecture

DU PARADIGME DE LA DIPLOMATIE JUPITÉRIENNE

Six mois après son accession à la présidence de la République française (ainsi que de la « première pandame de France »1), nous disposons déjà d’un socle doctrinal diplomatique important grâce aux discours (devant les ambassadeurs, à New York, à la Sorbonne, à Strasbourg à la Cour européenne des droits de l’Homme, à Bonn pour la COP23, à Paris pour les forces de sécurité intérieure, à Abou Dhabi, à Ouagadougou, Boulogne-Billancourt, vœux au corps diplomatique du 4 janvier 2018…), aux déclarations conjointes adoptées avec ses homologues, aux tweets, aux communiqués diffusés après ses entretiens téléphoniques avec ses alter ego (Donald Trump, Vladimir Poutine…), aux entretiens (der Spiegel, Times, Le Monde2, Antenne 2…), aux exégèses de ses « spin doctors », voire aux pointes d’humour d’Emmanuel Macron (Cf. sa plaisanterie sur la réparation de la climatisation de l’université par le président du Burkina Faso). Dans son entretien fondateur avec Elle, Brigitte Macron évoque un « fou qui sait tout sur tout ».

Quelles conclusions, fussent-elles provisoires, peut-on tirer en de début d’année 2018 marquée par une montée de tensions (États-Unis/Russie sur l’Ukraine, États-Unis/Corée du nord après les dernières sanctions adoptées par le conseil de sécurité) en termes de pratique de sa diplomatie ? Les prêches du chef de l’État furent réguliers et interminables, il ne sait pas faire moins d’un quart d’heure. On commence à y déceler les linéaments de sa pensée planétaire et jupitérienne, pensée dont il confesse qu’elle est « complexe ».

Quelles sont… Continuer la lecture

BILAN 2017 : MÉCANIQUES DU CHAOS1

« Pour faire le bilan de ta propre sagesse, ajoute avec précaution la bêtise des autres » (Stanislaw Jerzy Lec). Et, c’est bien de ce dont il s’agit lorsque l’on caresse le projet utopique de dresser le bilan d’une année écoulée dans le domaine des relations internationales. Quel bilan tirer à chaud de l’année 2017 qui fut riche en surprises : bonnes (quelques-unes) et mauvaises (trop nombreuses) ? L’idéal eut été d’élargir notre champ d’action temporel. Vingt ans, c’est une bonne mesure pour analyser les effets d’une crise économique asiatique : dévaluation brutale de la devise thaïe, le bath ; propagation d’une vague de défiance à la zone ; retrait des financiers : effondrement des monnaies, faillites des entreprises surendettés, emplois détruits par millions, gouvernements battus, humiliation des plans de sauvetage du FMI…

Deux décennies après, les leçons semblent avoir été tirées par les dragons et les tigres de l’Asie du Sud-Est2. Aujourd’hui, les inquiétudes viendraient plutôt du surendettement chinois. Dix ans, c’est une bonne mesure pour analyser les effets d’une crise économique mondiale : crise des produits financiers toxiques et de l’irresponsabilité de certaines banques. Sur le plan moral et politique, le bilan est très lourd. À l’exception de Bernard Madoff, emprisonné pour fraude, les responsables de la crise coulent des jours heureux. Enfin, la crise ouverte en 2007 explique en partie l’arrivée de Donald Trump aux États-Unis et la montée des populismes en Europe3. Mais une crise financière est toujours possible4. Un an, c’est peu et beaucoup à… Continuer la lecture

CONSEIL D’ÉTAT : L’INSOUPÇONNABLE FATUITÉ DE L’ÊTRE

« La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps ». Tel est le titre d’un ouvrage écrit 1989 par Pierre Bourdieu qui en décrivait parfaitement les dérives de notre monarchie républicaines avec ses clans, ses castes, ses prébendes1. Or, depuis rien n’a changé si ce n’est que l’ENA a, petit à petit, pris le dessus sur les autres grandes machines à former des grands serviteurs de l’État (Polytechnique, École normale supérieure, HEC…). Aujourd’hui, la République française est dirigée par une élite auto-désignée (l’équivalent des deux cents familles qui étaient aux commandes de la monarchie avant la révolution de 1789) qui dirige de facto le pays (en dépit des alternances politiques et des annonces de réforme de cette grande école) et qui se substitue au peuple souverain pour décider ce qui est bon et ce qui ne l’est pas (en lieu et place de ce dernier). Tentons de partir du général (la prééminence de l’énarchie dans notre société) pour aller au particulier (la prééminence du Conseil d’État) en se basant sur le récent entretien de Jean-Marc Sauvé à Acteurs publics.

LA NOBLESSE DE COUR DE L’ENA

La France est aux mains d’une oligarchie sortie d’une même école créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le point de vue d’un journaliste

Qu’écrit Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart sur le sujet qui résume à peu près la problématique de la dictature de l’énarchie dans notre pays :

« Voilà encore quelques années, et en tout cas jusque dans le… Continuer la lecture

RELATIONS INTERNATIONALES : LA FIN DES DOGMES !

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être » (Henri Poincaré). Mais qu’est-ce au juste que le dogme ? « Point de doctrine établi ou regardé comme une vérité fondamentale, incontestable (dans une religion, une école philosophique) ». Telle est la définition qu’en donne le petit Robert 1 ! Aujourd’hui, le champ des relations internationales est soumis par certains esprits critiques à un questionnement sans précédent – depuis 1989, la chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’URSS et l’avènement de l’hyperpuissance américaine (Hubert Védrine), le retour en force de la Russie au Moyen-Orient – après avoir vécu sous le règne incontesté de multiples dogmes venus, le plus souvent, d’outre-Atlantique. Qui n’a pas entendu parler de celui de « la fin de l’histoire » pensée et vulgarisée par le grand expert en prévision, Francis Fukuyama ?

Horresco referens, les dogmes font désormais l’objet d’attaques anti-dogmes – telles celles des hackers informatiques -, par des hérétiques, des déviants qui contaminent par leurs mauvaises pensées les peuples et dont le nombre ne cesse de croitre de façon exponentielle. Que constate-t-on en effet aujourd’hui ? Après le temps des certitudes assénées et des vérités révélées vient celui des interrogations légitimes et des doutes sérieux sur l’intangibilité des dogmes. Vérité d’un jour n’est pas celle… Continuer la lecture