Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

L’envers des cartes

UN NOUVEAU MACHIN : L’« ALLIANCE POUR LE MULTILATÉRALISME »

« Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots » (Jean Jaurès). Exercice ô combien maitrisé par nos politiciens à la petite semaine à qui fait défaut, bon sens, clairvoyance, courage ! Faute de réfléchir aux symptômes du changement de grammaire des relations internationales, ils se focalisent sur le maniement du vocabulaire de la diplomatie. Le multilatéralisme est moribond. Que font-ils après avoir sauté sur leur chaise comme un cabri en répétant multilatéralisme, multilatéralisme, multilatéralisme… ? Ils inventent un nouveau concept, un nouveau paradigme, celui d’« Alliance pour le multilatéralisme ». Au départ, il revient au ministre fédéral des Affaires étrangères, Heiko Mas de porter sur les fonts baptismaux l’enfant terrible du nouveau monde diplomatique. Il enrôle son collègue français Daladier-Le Chouchen, celui qui a créé son centre des recherches, le Breizh Lab pour apporter sa pierre à l’édifice de la construction européenne.

Et, voilà notre duo de choc qui publie hier (février 2019) une tribune conjointe sur le sujet avant de le présenter en marge de la 74ème session de l’Assemblée générale de l’ONU (septembre 2019) comme remède au mal qui frappe le multilatéralisme universel. Le moins que l’on puisse dire est que ce ne fut pas un immense succès médiatique. Après la présentation officielle de la proposition franco-allemande, nous aborderons une approche critique pour mieux en appréhender sa réalité. Nous le conclurons par quelques considérations générales pour élargir la focale de notre appareil photographique afin de disposer d’une vision globale de l’initiative portée par les deux… Continuer la lecture

CINQ LECONS DE L’ATTAQUE CONTRE L’ARABIE SAOUDITE…

Tripoli (Liban), 7 octobre.

Après l’attaque du 14 septembre dernier, les dégâts matériels sur les installations pétrolières saoudiennes sont considérables. L’installation de Khurais, dans l’est du royaume, a ainsi été frappée quatre fois et des incendies y ont fait rage cinq heures durant, ce qui a contribué à la réduction de moitié de la production du premier exportateur mondial d’or noir et entraîné une flambée des prix. Dix-huit frappes ont été recensées à Abqaiq à 200 kilomètres au nord-est de Khurais, qui abrite la plus grande usine du monde de traitement de brut. D’énormes réservoirs ont été endommagés à Abqaiq ainsi que des tours de « stabilisation », servant notamment à séparer le gaz du brut. Selon un responsable d’Aramco1, Khaled al-Ghamdi, « 6000 ouvriers sont impliqués dans les travaux de réparation » contre 112 habituellement sur le site. 

Ces faits ont aussitôt soulevé une réprobation générale bien compréhensible… Cela dit, on aimerait voir la même unanimité condamner aussi la dictature saoudienne qui détruit méthodiquement le Yémen – l’un des pays les plus pauvres du monde – depuis 2015, en bombardant les aéroports et la quasi-totalité des infrastructures. Cette « guerre oubliée », qui n’a guère suscité l’inquiétude des habituelles belles âmes droit-de-l’hommistes a déjà causé des milliers de victimes et de réfugiés, entrainant un ravage humanitaire dont le retour du… choléra !

Dans ces circonstances, on s’attendait depuis longtemps à des réactions, et prochetmoyen-orient.ch l’a écrit à plusieurs reprises : « l’impunité saoudienne n’aura qu’un temps et amènera, le moment venu, des représailles à la… Continuer la lecture

RETOUR A DAMAS…

Contrairement à notre annonce de la semaine dernière, nous reviendrons sur l’attaque des sites pétroliers saoudiens seulement dans notre prochaine livraison (numéro 251) du 7 octobre prochain. Deux raisons nécessitent ce nouveau report : une vérification d’informations militaires qui prend plus de temps que prévu ; un reportage (tout aussi imprévu) à la frontière libano-syrienne. Merci de votre compréhension et bonne lecture.

La rédaction

 

Masna (Liban), 29 septembre.

Au poste frontière de Masna, la vie va comme elle va, renouant avec les joyeuses cohues d’avant-guerre. Depuis mars 2011 jusqu’à aujourd’hui, la route reliant Beyrouth à Damas est toujours restée ouverte et sécurisée, comme une espèce de cordon ombilical rattachant de manière indéfectible la Syrie et le Liban. Les dernières opérations menées par l’armée gouvernementale syrienne et son allié russe contre l’ultime bastion jihadiste de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep) occupent les conversations.

Comme lors de la libération d’Alep en décembre 2016, presses occidentales et israéliennes se multiplient pour dénoncer des bombardements ciblés d’hôpitaux par les aviations syrienne et russe. A en croire cette propagande, la poche d’Idlib abriterait plus d’hôpitaux que n’importe quel autre pays de la planète, Syriens et Russes bombardant prioritairement ces infrastructures sanitaires et les écoles (bien-sûr) avec une rage méthodique, sadique, sinon satanique ! A plusieurs occasions, les autorités syriennes et russes ont expliqué – preuves à l’appui – comment les groupes jihadistes avaient investi nombre d’écoles et d’antennes sanitaires en prenant des civils en otages, utilisés comme « boucliers humains ». Mais ces explications n’ont pas vraiment… Continuer la lecture

LA « GRANDE SYRIE » D’ANTOUN SAADE : LE LIVRE-EVENEMENT

DE REGINA SNEIFER

Nous reviendrons la semaine prochaine sur la dernière attaque des sites pétroliers saoudiens – qui n’ont pas été ciblés par des « drones » comme l’a répété en boucle la presse. Le moins que l’on puisse dire – et prochetmoyen-orient.ch l’a écrit à maintes reprises – est que cette opération de « légitime défense » était amplement prévisible, sinon souhaitable contre la dictature wahhabite qui s’obstine à détruire méthodiquement le Yémen depuis 2015. Comme annoncé, nous chroniquons aujourd’hui l’un des livres les plus importants des dix dernières années concernant la compréhension des Proche et Moyen-Orient.

La rédaction

 

Depuis mars 2011, la Syrie est victime d’une « guerre civilo-globale » très meurtrière. Les Etats-Unis, leurs supplétifs européens, les pays du Golfe et leur allié israélien veulent réaliser en Syrie ce qu’ils ont fait en Afghanistan, Irak, Libye et Palestine : destruction de l’Etat-nation, fragmentations territoriales et cristallisations confessionnalo-religieuses au profit d’un ordre mondialisé sous la conduite de Washington et des grandes sociétés transnationales.

Dans ce contexte d’hystérie géopolitique, où les accords internationaux n’ont plus aucune valeur, qui se souvient de l’idéal d’une « Grande Syrie » laïque, démocratique et sociale ? La tragédie d’Antoun Saadé – son inventeur et promoteur – ne se réduit pas à son exécution sommaire mais s’identifie à celle de l’histoire du Croissant fertile, à celle d’une œuvre magistrale de philosophie politique qui fondait – pour la première fois dans le monde arabe – une doctrine sociale et nationale émancipée de toutes considérations ethnico-confessionnelles.

Son épouse – Juliette el-Mir (1900 – 1976) – l’accompagnera… Continuer la lecture

LA NON-EPURATION EN FRANCE DE 1943 AUX ANNEES 1950 :
LA LECON MAGISTRALE D’ANNIE LACROIX-RIZ…

A Max Molliet, Bizule Novarina, Néné Jacquier, Du Fer et tous les autres.

En marge de ses tentatives pour comprendre, ou plus modestement pour proposer quelques contrechamps aux discours dominants sur les crises internationales, prochetmoyen-orient.ch a choisi, cette semaine, de parler d’un livre-événement1 dont la grande presse n’a pas parlé et, sans doute, ne parlera plus davantage. Certes, le maniement de cette somme de plus de 600 pages requiert une bonne musculation, mais aussi une lecture attentive, sinon symptômale, tant le sujet sonde en profondeur l’un des virages les plus obscurs de notre histoire contemporaine. Davantage encore, l’entreprise de l’historienne Annie Lacroix-Riz constitue une leçon magistrale de politique générale.

Si on ne la voit guère sur les plateaux de télévision, parce qu’elle passe plus de temps à déchiffrer les archives que dans les dîners en ville, Annie Lacroix-Riz n’est pas n’importe quelle historienne. Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris-7, on lui doit nombre d’ouvrages importants, notamment : Le Vatican, l’Europe et le Reich ; Le Choix de la défaite ; De Munich à Vichy ; Industriels et banquiers sous l’occupation ; Les Elites françaises – 1940/1944 ; De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ; Aux origines du carcan européen – 1900/1960.

Annie Lacroix-Riz est aujourd’hui l’un de nos grands historiens de la Seconde guerre mondiale et de ses filiations à la fois plus anciennes et tellement actuelles. Impossible de résumer l’ouvrage, mais voyons plutôt quelques-unes de ses importantes découvertes.

« MIEUX VAUT HITLER QUE STALINE ! »

« Mieux… Continuer la lecture