Observatoire Géostratégique

numéro 277 / 6 avril 2020

L’envers des cartes

AMIN MAALOUF OU COMMENT PEUT-ON ÊTRE LIBANAIS ?

Les deux plus belles réussites d’Amin Maalouf sont, à nos yeux en tout cas, Le Rocher de Tanios qui restitue toute la complexité ethnographique de la montagne libanaise (dont les invariants ne sont pas si différents de ceux de nos Alpes) et Les Croisades vues par les Arabes, qui a le grand mérite de casser la fausse équivalence monde-arabe/Islam en rappelant certaines des complexités de l’Orient où des Arabes sont Chrétiens catholiques, Syriaques, Grecs-orthodoxes, etc.

Il y a quelques années, on s’était étonné que le nouvel académicien accepte d’accorder un entretien à une chaîne de télévision israélienne (ou plus précisément une chaîne du Likoud), violant ainsi la loi libanaise qu’il ne pouvait ignorer1. Comprenant bien les forces qu’Amin Maalouf cherchait ainsi à ménager, son geste posait néanmoins la question – et dans toute sa maladresse, volontaire ou non – de la « libanité », de « l’être libanais », sinon de l’appartenance à l’Etat-nation libanais.

Juste avant le confinement, un grand ami nous a offert le dernier Maalouf – Le Naufrage des civilisations2 – dont la quatrième de couverture s’ouvre ainsi : « il faut prêter attention aux analyses d’Amin Maalouf. Ses intuitions se révèlent des prédictions, tant il semble avoir la prescience des grands bouleversements de l’Histoire ». Un tel avertissement valait bien qu’on se lance dans la lecture la plus studieuse d’un tel ouvrage, espérant y trouver quelques nouvelles précisions sur les Proche et Moyen-Orient, sinon sur cette « libanité » qui ne cesse de ressurgir et de nous interroger depuis l’éclatement… Continuer la lecture

L’EUROPE DECADENTE…

Les Animaux malades de la peste (Jean de la Fontaine)

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)

Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

On n’en voyait point d’occupés

A chercher le soutien d’une mourante vie ;

Nul mets n’excitait leur envie ;

Ni Loups ni Renards n’épiaient

La douce et l’innocente proie.

Les Tourterelles se fuyaient :

Plus d’amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune ;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux,

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents

On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence

L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

J’ai dévoré force moutons.

Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :

Même il m’est arrivé quelquefois de manger

Le Berger.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense

Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Eh bien, manger… Continuer la lecture

GEOPOLITIQUE D’APRES…

Inédite, cette pandémie n’est vraisemblablement pas la fin du monde, mais signe assurément la fin d’« un » monde : celui de la mondialisation libérale, néo-libérale et ultra-libérale ; en dernière instance, celui du village planétaire de Marshall McLuhan. En 1967, dans son ouvrage Le Médium est le message1, le sociologue canadien (1911 – 1980) affirmait que les médias de masse fonderaient l’ensemble des micro-sociétés en une seule et même « famille humaine », un « seul village » où « l’on vivrait dans un même temps, au même rythme et donc dans un même espace ».

On sait – au moins depuis le sommet de la terre de Rio de 1992 – qu’on va droit dans le mur si l’on continue à détruire la planète (exploitation exponentielle des ressources naturelles, rejets massifs des gaz à effet de serre et autres vecteurs de réchauffement climatique, extinction de la biodiversité), et on y va sûrement… mais à un rythme lent, étalé dans le temps. De la même inexorable manière, l’actuelle pandémie nous fait basculer dans l’inconnu, mais c’est tout de suite, brusquement, globalement – ici et maintenant -, sans que l’on sache très bien comment tout cela va se terminer et si cela va se terminer vraiment… dans la mesure où plus rien ne pourra être comme avant !

DARWINISME SOCIAL « COMPRESSE »

A Beyrouth, Walid Charara écrit dans le quotidien Al-Akhbar qu’on savait depuis longtemps que « les mécanismes du capitalisme libéral induisent un darwinisme social généralisé rendant les plus pauvres toujours plus pauvres, les plus faibles toujours plus faibles… Continuer la lecture

LE SYNDROME LAWRENCE D’ARABIE OU L’ETRANGE DISPARITION DU CREATEUR DES « CASQUES BLANCS »…

Le 16 février dernier, Arte a rediffusé Lawrence d’Arabie, le film réalisé par David Lean en 1962 avec Peter O’Toole et Omar Sharif, film qui a grandement participé à la construction de la légende et du mythe. La saga hollywoodienne commence par l’accident fatal de moto. Mais, la séquence ne correspond pas aux faits, tels que rapportés par l’enquête de police.

Le lundi 13 mai 1935, Thomas Edward Lawrence (1888 – 1935) se rend à moto, comme toujours sans casque, à la poste du camp de Bovington1 pour y retirer un courrier urgent. Sur le chemin du retour, alors qu’il roule à quelques 70/90 kilomètres/heure, il passe le sommet d’une côte et se retrouve derrière deux cyclistes qui roulent dans le même sens que lui. En les dépassant, il perd le contrôle de sa machine et fait une chute spectaculaire. Transporté dans un état comateux à l’hôpital militaire de Bovington, il meurt le 19 mai 1935 de « traumatismes cérébraux ». L’enquête conclut à l’accident. Un témoin – le soldat de 1ère classe Ernest Catchpole – déclare avoir vu une camionnette noire roulant en sens inverse, qui aurait pu gêner le dépassement et causer l’accident (Dorset Daily News des 16 et 21 mai 1935 et The Times du 22 mai 1935). Cette déposition conduit deux amis de la victime – John Bruce et Henry Williamson – à soupçonner un acte criminel, un complot d’assassinat, piste que les autorités britanniques auraient tenté d’étouffer2.

Plusieurs autres biographes perpétuent le… Continuer la lecture

AFGHANISTAN : L’AMÉRIQUE A GAGNÉ UNE BATAILLE MAIS A PERDU LA GUERRE

En ce 29 février 2020, à Doha, deux signatures au bas d’un parchemin – l’une d’un négociateur américain et l’autre d’un représentant des Talibans – scellent la fin d’une guerre de dix-huit ans, lancée par Georges W. Bush en Afghanistan pour venger les victimes des attentats du 11 septembre 2001 perpétrées par une escouade de terroristes de tout poil sur le sol américain1. Une première depuis l’attaque japonaise contre la base de Pearl Harbor le 7 décembre 1941. La conclusion de cet accord de Doha scelle également la fin d’une négociation discrète conduite depuis dix-huit mois en terre qatarie. S’il y a bien une qualité qu’il faut bien reconnaître au 45ème président des États-Unis, c’est bien celle du respect de la parole donnée. Il avait promis au peuple américain le retour des boys à la maison. Ce sera chose faite dans un peu plus d’an pour ce qui est de l’Afghanistan… si tout va bien C’est en partie chose faite pour ceux qui guerroyaient en Irak et en Syrie sans parler de ceux qui sont dans le Sahel. À ce titre, il serait plus qualifié pour recevoir le prix Nobel de la paix que son prédécesseur, Barack Obama qui fut un président guerrier. Un constat s’impose, d’entrée de jeu, celui de l’incapacité des Américains à remporter des guerres longues, des guerres asymétriques, de vaincre quelques pouilleux et gueux ne disposant ni de l’armement, ni de la technologie de l’oncle Sam. David l’emporte parfois contre Goliath. Guerre… Continuer la lecture