Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

L’envers des cartes

QUELLE ARCHITECTURE EUROPÉENNE DE SÉCURITÉ POUR LE XXIe SIÈCLE ?

S’il est impossible de prédire l’avenir, il est possible de l’anticiper. Telle devrait être la philosophie générale sous-tendant l’action de nos dirigeants tant dans la sphère nationale que sur la scène internationale. Or, nous n’en sommes pas là. Le fameux gouverner, c’est prévoir est perdu de vue depuis belle lurette. Cela fait trop ringard et trop vieux monde. Il est de bon ton de naviguer à vue au gré des sondages et des vents – bons ou mauvais – sans se soucier de ce que la route peut vous réserver. Résultat : les surprises stratégiques ainsi que les embardées sont de plus en plus fréquentes en dépit des hordes de conseillers censés conseiller les princes qui nous gouvernent. On sait ce qu’il est advenu de la construction européenne faute d’avoir su ou voulu anticiper les spasmes du monde qui la secouaient. On sait moins – dans le grand public en particulier – ce qu’il est en train de se produire en termes d’architecture européenne de sécurité. C’est-à-dire l’écheveau d’accords internationaux et d’institutions destinées à prévenir les conflits et à créer un environnement de paix, de stabilité et de sécurité sur l’ensemble du continent européen mis en place au cours de décennies suivant la Seconde Guerre mondiale. Rien ne va plus dans ce domaine pourtant essentiel pour la stabilité et la prospérité de l’Europe, concept pris dans son acception la plus large. Tournons notre regard vers le passé pour nous remémorer les conditions dans lesquelles s’est construite la maison européenne durant… Continuer la lecture

G7 DE BIARRITZ : PLUS DE JEUX QUE D’ENJEUX !

« Le rôle d’un diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace » (Metternich). Après l’échec retentissant de la précédente édition de la réunion de ce club sous présidence canadienne en raison des foucades de Donald Trump1, il tenait à cœur à Emmanuel Macron de relever le défi en faisant du G7 de Biarritz (24-26 août 2019) un immense succès à porter au crédit de sa diplomatie « balnéaire » (la côte d’Azur à Brégançon et la côte Basque à Biarritz2) et sa diplomatie du « profilage » (il se livrerait à des analyses poussées de la psychologie de ses interlocuteurs afin de les caresser dans le sens du poil pour parvenir à ses fins diplomatiques, ignorant que les États sont des monstres froids). Il avait choisi de mettre cette rencontre sous le signe de « la lutte contre les inégalités ». Un thème parfait pour le « président des riches » !

On l’aura compris le défi à relever était de taille et cela d’autant plus que l’environnement international n’a fait que se dégrader au cours des derniers mois. Dans un climat commercial particulièrement tendu entre la Chine et les États-Unis3, les mauvaises nouvelles sur l’activité économique mondiale s’accumulent et les bourses sont dans l’expectative4. L’Amazonie brûle5, créant une crise diplomatique franco-brésilienne6 (avec échange permanent d’amabilités peu diplomatiques entre les deux rives de l’Atlantique à jet continu). Les crises se succèdent (Inde-Pakistan à propos du… Continuer la lecture

DE L’AFGHANISTAN AU GROENLAND : UNE DIPLOMATIE DE GOUJAT !

Lanvéoc, 26 août 2019.

Cherchant à répondre aux moindres pulsions de son électorat, Donald Trump veut pouvoir annoncer un retrait américain d’Afghanistan avant novembre 2020, date de la prochaine élection présidentielle, et ce quels qu’en soient le prix, les conditions et les conséquences ! Dans le même temps, il déclare vouloir aussi acheter le Groenland, comme on le fait d’une résidence secondaire. Jusqu’où ira sa diplomatie de goujat ?

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le bilan afghan est désastreux : le Pentagone déplore 2313 morts et plus de 20 000 blessés américains ; les zones contrôlées par les Talibans ont transformé la carte du pays en peau de léopard ; loin d’être rétabli, l’appareil politico-militaire est miné par une corruption généralisée. L’ANA (Armée nationale afghane) reste incapable d’endiguer les avancées des Talibans, d’Al-Qaïda et de Dae’ch. Armées et formées par la CIA, les milices pro-gouvernementales rançonnent et terrorisent la population civile. Le trafic de drogues est redevenu l’une des activités économiques majeures du pays.

Dans ce contexte et depuis plus d’un an, Washington a ouvert de curieuses « négociations » qualifiées de « secrètes » à Doha au Qatar avec les Talibans, sans y associer le gouvernement de Kaboul, pourtant créé de toutes pièces par les diplomates américains !

A cette anomalie vient s’ajouter une autre absurdité, et non des moindres, relevée par un ancien haut fonctionnaire du Pentagone : « depuis le début des discussions, nos pourparlers avec les Talibans – soit disant secrets – n’arrêtent pas de fuiter dans la presse nationale et internationale, ce qui donne,… Continuer la lecture

GUERRE : LES AMÉRICAINS SONT À L’OUEST !

« Les États-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans avoir jamais connu la civilisation » (Oscar Wilde). Quel décalage abyssal entre l’image de puissance et de clairvoyance intellectuelle que projettent les États-Unis à l’extérieur de leur pays (« row » pour « the rest of the world » ainsi désigné de manière méprisante) et la réalité moins reluisante d’une certaine forme d’impuissance et d’aveuglement (avec une constance qui mérite louange) sur la compréhension des questions internationales ! Et, pourtant, l’Amérique exerce une fascination sans limite sur nos centres des recherche (« think tanks », cela fait plus chic et plus sérieux ») – sans parler de l’école néoconservatrice (« la secte » ou « la meute ») qui fait la pluie et le beau temps dans la diplomatie française – qui ont les yeux de Chimène pour tous les concepts provenant d’Outre-Atlantique. À tel point que l’on peut se demander si le pays des Lumières ne manquerait pas de bons esprits capables de réfléchir de manière indépendante sur les évolutions du monde d’aujourd’hui, voire de les anticiper. Et cela est d’autant plus préoccupant que les dernières décennies sont truffées d’exemples de la faillite intellectuelle américaine sur le plan géostratégique : Vietnam, Afghanistan, Irak, Libye, Yémen, Irak-Syrie … Un véritable inventaire à la Prévert. Notre Oncle Sam (démocrate ou républicain), qui ose encore se présenter comme l’inspirateur d’essence divine du ou des progrès de la planète, apparait de plus en plus comme un marchand d’illusions… Continuer la lecture

CACHEMIRE : LA GUERRE, C’EST LA CONTINUATION DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS…

C’est sans doute la bombe géopolitique de l’été… Et la question qui vient aussitôt à l’esprit, c’est pourquoi maintenant ? alors qu’aucune menace terroriste imminente ou autre (quoi qu’en dise New Delhi) ne vise particulièrement l’Inde et ses intérêts. Un ambassadeur européen en poste en Asie le dit plus clairement : « En dépit de tout complotisme, c’est bien les Etats-Unis qui ont décidé d’allumer tous les feux possibles contre la Chine qui ose leur résister commercialement. Le Cachemire est l’un d’eux ! ».

Dans sa logique d’agent immobilier, Donald Trump a pris la responsabilité de réveiller la question du Cachemire pour deux raisons principales : faire rendre gorge à Pékin dans la phase actuelle du bras de fer économico-monétaire et « surtout, endiguer, sinon casser l’irrésistible avancée des Routes de la soie et du Collier de perles… », ajoute notre ambassadeur.

Que s’est-il passé ? Annoncée le 5 août dernier par décret présidentiel, la révocation de l’article 370 de la constitution indienne met fin au « statut d’autonomie relative » qui prévalait au Jammu-et-Cachemire depuis sept décennies. Les habitants perdent leur droit exclusif à posséder des terres dans la vallée himalayenne. De plus, selon une loi ratifiée cette semaine par le parlement indien, l’Etat fédéré est scindé en deux « territoires de l’Union », placés sous administration directe de New Delhi.

Selon le Premier ministre Narendra Damodardas Modi, ces mesures vont « donner une chance historique au changement… ». L’abrogation de l’article 370 devrait permettre à New Delhi, estime-t-il, d’assainir les comptes du Cachemire, de débloquer des projets d’infrastructures et d’encourager la croissance régionale. Le premier ministre affirme miser… Continuer la lecture