Observatoire Géostratégique

numéro 200 / 15 octobre 2018

L’envers des cartes

IDLIB : UNE SCHIZOPHRENIE OCCIDENTALE…

Idlib, cinq lettres qui résonnent à la fois comme l’espoir, le scandale et une nouvelle manifestation du mal récurrent de l’Occident. L’espoir d’une fin prochaine de la guerre civilo-globale de Syrie ; le scandale de jihadistes armés occupant la dernière région d’un pays souverain avec le soutien actif des Occidentaux, des pays du Golfe et d’Israël ; le mal de l’Occident : une schizophrénie récurrente consistant à aider des terroristes, de même filiation que ceux venus tuer nos enfants dans les rues de Paris, Berlin, Londres et de bien d’autres localités d’Amérique, d’Afrique et d’Asie.

A l’ouest d’Alep – au nord-ouest de la Syrie – Idlib est la capitale du gouvernorat du même nom, à moins d’une centaine de kilomètres de la frontière turque. La majorité des habitants d’Idlib travaillaient dans les industries voisines d’Alep et dans l’agriculture. Très fertiles, les terres de la province – 6000 km2 – produisaient en abondance des céréales, du coton, des olives, des figues, du raisin, des tomates et du sésame. La région abrite les vestiges de plusieurs cités antiques dont celle d’Ebla – Tall Mardikh -, site exceptionnel de recherches archéologiques où furent découvertes des tables d’argile couvertes de caractères araméens, la langue du Christ.

Depuis l’automne 2012, la ville est envahie par plusieurs groupes terroristes de la coalition Jaïch al-Fatah (l’Armée de la conquête) regroupant principalement Jabhat al-Nosra (la Qaïda en Syrie), Ahrar al-Cham, Faylaq al-Cham et d’autres factions de jihadistes armés, dont celles de l’organisation « Etat islamique »/Dae’ch. La ville d’Idlib… Continuer la lecture

JUPITER A NOS EXCELLENCES : DIPLOMATIE DU VERBE…

« Ce qu’il dit n’est que du fade verbiage de chancellerie » déclarait Maurice Paléologue (ambassadeur à Sofia de 1907 à 1912 et à Saint-Pétersbourg de 1914 à 1917, puis secrétaire général du ministère des Affaires étrangères dans le cabinet Millerand en 1914). Tel est le principal reproche que l’on peut formuler à l’encontre du discours fleuve (une heure trente minutes environ), fourre-tout prononcé le 27 août 2018 par le président de la République à l’ouverture de la Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices1. Son projet de réforme de l’Union européenne y occupe une place de choix en dépit de ses avatars2. Si l’on doit reconnaître à Emmanuel Macron de réelles qualités de tribun, lui fait à l’évidence défaut celle de diplomate au sens le plus classique du terme.

L’art de la diplomatie consiste à trouver les mots justes pour expliquer des choses complexes. Or, dans un monde aussi complexe, Jupiter a la fâcheuse tendance à l’envolée lyrique (il s’éloigne souvent de son texte écrit) qui dilue la force de son propos. De façon liminaire, que pensez de ce cru 2018 du rassemblement annuel des ambassadeurs et des ambassadrices devant le Tout-Paris ? Que dire de l’intervention informe du président de la République ?

CONFÉRENCE DE PLUS EN PLUS INUTILE

Un incontournable détour s’impose sur la présentation officielle de cette aimable rencontre mondaine qui présente les caractéristiques d’un évènement mondain, numérique mais aussi d’un barnum révolutionnaire.

Rendez-vous de boboland

Reportons-nous au site officiel du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) pour découvrir… Continuer la lecture

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE REPREND DES COULEURS…

Quelle est la principale différence entre la diplomatie allemande et la diplomatie française ? La première promet peu mais tient parole alors que la seconde promet beaucoup et renie souvent sa parole, surtout en matière d’engagements financiers. Après une année difficile, la chancelière allemande revient lentement mais sûrement sur la scène diplomatique avec la discrétion qu’on lui connaît. Elle se rend en Espagne pour s’entretenir avec son homologue pour parler crise migratoire. Elle reçoit près de Berlin, au château de Meseberg (elle y avait déjà accueilli Emmanuel Macron pour un énième et inutile conseil franco-allemand), Vladimir Poutine pour aborder avec lui une kyrielle de sujets internationaux1.

Il est vrai qu’au cours de son séjour au fort de Brégançon qualifié de « vacances studieuses », Jupiter a tenu à distance les médias pour prévenir les questions embarrassantes qui ne manquent pas sur la scène hexagonale2 même s’il passe de nombreux coups de téléphone à ses homologues étrangers pour s’informer de ce qui se passe dans le monde. Revenons à Angela Merkel et à ses prestations passées et présentes sur la scène mondiale. Après une longue année de vaches maigres sur la scène internationale, la chance semble à nouveau lui sourire.

ANNÉE NOIRE : L’EFFACEMENT DE LA « GROSSDEUTSCHLAND »

Une fois de plus, on découvre l’extrême imbrication entre les affaires du dedans et celles du dehors que certains, y compris, au sein de l’élite hexagonale pourtant formée à l’école de René Descartes ignorent. Angela Merkel en fait l’amère expérience à cheval… Continuer la lecture

« CRIMES GÉOPOLITIQUES : UNE PROPOSITION JURIDIQUE PRÉLIMINAIRE », SELON RICHARD FALK1

Pour l’intérêt des lecteurs de notre magazine hebdomadaire, nous avons cru bon de leur livrer cette réflexion particulièrement stimulante d’un juriste américain sur un concept nouveau, celui de « crime géopolitique » et cela en dépit de sa longueur et de sa dimension juridique. Ce texte est une version révisée de l’exposé donné par Richard Falk à la conférence annuelle « Initiative internationale sur le crime d’État (IICE) » le 22 mars 2018 à l’Université Queen Mary, Londres. Il ne nous appartient pas de reprendre à notre compte le raisonnement de l’auteur mais de le faire partager au titre de la disputatio.

La rédaction

 

POINTS DE DEPART

Lorsque nous pensons aux relations internationales de façon générale, nous présupposons un ordre mondial centré sur l’État. Je trouve cette vision des choses trompeuse. En fait, il existe deux systèmes de règles et de protocoles diplomatiques qui, opérant dans les relations internationales, se croisent et se chevauchent : un système juridique liant des États souverains sur la base de l’égalité devant la loi ; et un système géopolitique liant des États dominants aux niveaux régional et mondial à d’autres États sur la base d’une inégalité de pouvoir, de dimension, de richesse et de statut. Il est commode de considérer le système juridique comme horizontal et le système géopolitique comme vertical, tant que cette distinction est comprise comme une métaphore distinguant des relations hiérarchiques de relations non hiérarchiques.

Les Nations unies incarnent ce dualisme structurel omniprésent dans l’ordre du monde et hiérarchique ; il existe un… Continuer la lecture

EUROPE : QUE RESTE-T-IL DU DISCOURS DE LA SORBONNE ?

« Il y a loin de la coupe aux lèvres » nous rappelle ce proverbe qui signifie qu’il peut y avoir un long chemin entre un projet et son aboutissement, entre un désir et sa satisfaction, entre une promesse et sa réalisation1 . Tel est le constat simple, voire simpliste – si tant est qu’il veuille bien ouvrir grands les yeux sur la réalité actuelle – auquel le président de la République, Emmanuel Macron pourrait (devrait) parvenir en matière de (dé) construction européenne. Dix mois environ après, l’Union européenne, qu’il entendait refonder pour la relancer lors de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne, n’a jamais été aussi malade, tremblant encore plus sur ses fragiles bases après chaque scrutin législatif dans l’un de ses États membres (Espagne, Autriche, Allemagne, Italie, Hongrie, Slovénie).

Crise des migrants, fiscalité numérique, avenir de la zone euro, relations avec la Russie2 (Jupiter appelle Vladimir Poutine pour s’inquiéter de la situation des droits de l’homme en Russie, ne confiant pas ce soin au trio Juncker-Mogherini/Tusk), avec les États-Unis (dossier de l’acier et de l’aluminium), avec l’Iran3, conception même du projet (Europe puissance à la Française4 ou simple marché comme le veut une immense majorité) et de la place de ses sacro-saintes valeurs, rôle moteur du couple franco-allemand5, contenu concret du projet européen … autant de sujets sur lesquels les 27/28 (mobilisés par les négociations sur le « Brexit ») apparaissent plus divisés que jamais, incapables de… Continuer la lecture