Observatoire Géostratégique

numéro 165 / 12 février 2018

L’envers des cartes

DU PARADIGME DE LA DIPLOMATIE JUPITÉRIENNE

Six mois après son accession à la présidence de la République française (ainsi que de la « première pandame de France »1), nous disposons déjà d’un socle doctrinal diplomatique important grâce aux discours (devant les ambassadeurs, à New York, à la Sorbonne, à Strasbourg à la Cour européenne des droits de l’Homme, à Bonn pour la COP23, à Paris pour les forces de sécurité intérieure, à Abou Dhabi, à Ouagadougou, Boulogne-Billancourt, vœux au corps diplomatique du 4 janvier 2018…), aux déclarations conjointes adoptées avec ses homologues, aux tweets, aux communiqués diffusés après ses entretiens téléphoniques avec ses alter ego (Donald Trump, Vladimir Poutine…), aux entretiens (der Spiegel, Times, Le Monde2, Antenne 2…), aux exégèses de ses « spin doctors », voire aux pointes d’humour d’Emmanuel Macron (Cf. sa plaisanterie sur la réparation de la climatisation de l’université par le président du Burkina Faso). Dans son entretien fondateur avec Elle, Brigitte Macron évoque un « fou qui sait tout sur tout ».

Quelles conclusions, fussent-elles provisoires, peut-on tirer en de début d’année 2018 marquée par une montée de tensions (États-Unis/Russie sur l’Ukraine, États-Unis/Corée du nord après les dernières sanctions adoptées par le conseil de sécurité) en termes de pratique de sa diplomatie ? Les prêches du chef de l’État furent réguliers et interminables, il ne sait pas faire moins d’un quart d’heure. On commence à y déceler les linéaments de sa pensée planétaire et jupitérienne, pensée dont il confesse qu’elle est « complexe ».

Quelles sont… Continuer la lecture

BILAN 2017 : MÉCANIQUES DU CHAOS1

« Pour faire le bilan de ta propre sagesse, ajoute avec précaution la bêtise des autres » (Stanislaw Jerzy Lec). Et, c’est bien de ce dont il s’agit lorsque l’on caresse le projet utopique de dresser le bilan d’une année écoulée dans le domaine des relations internationales. Quel bilan tirer à chaud de l’année 2017 qui fut riche en surprises : bonnes (quelques-unes) et mauvaises (trop nombreuses) ? L’idéal eut été d’élargir notre champ d’action temporel. Vingt ans, c’est une bonne mesure pour analyser les effets d’une crise économique asiatique : dévaluation brutale de la devise thaïe, le bath ; propagation d’une vague de défiance à la zone ; retrait des financiers : effondrement des monnaies, faillites des entreprises surendettés, emplois détruits par millions, gouvernements battus, humiliation des plans de sauvetage du FMI…

Deux décennies après, les leçons semblent avoir été tirées par les dragons et les tigres de l’Asie du Sud-Est2. Aujourd’hui, les inquiétudes viendraient plutôt du surendettement chinois. Dix ans, c’est une bonne mesure pour analyser les effets d’une crise économique mondiale : crise des produits financiers toxiques et de l’irresponsabilité de certaines banques. Sur le plan moral et politique, le bilan est très lourd. À l’exception de Bernard Madoff, emprisonné pour fraude, les responsables de la crise coulent des jours heureux. Enfin, la crise ouverte en 2007 explique en partie l’arrivée de Donald Trump aux États-Unis et la montée des populismes en Europe3. Mais une crise financière est toujours possible4. Un an, c’est peu et beaucoup à… Continuer la lecture

CONSEIL D’ÉTAT : L’INSOUPÇONNABLE FATUITÉ DE L’ÊTRE

« La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps ». Tel est le titre d’un ouvrage écrit 1989 par Pierre Bourdieu qui en décrivait parfaitement les dérives de notre monarchie républicaines avec ses clans, ses castes, ses prébendes1. Or, depuis rien n’a changé si ce n’est que l’ENA a, petit à petit, pris le dessus sur les autres grandes machines à former des grands serviteurs de l’État (Polytechnique, École normale supérieure, HEC…). Aujourd’hui, la République française est dirigée par une élite auto-désignée (l’équivalent des deux cents familles qui étaient aux commandes de la monarchie avant la révolution de 1789) qui dirige de facto le pays (en dépit des alternances politiques et des annonces de réforme de cette grande école) et qui se substitue au peuple souverain pour décider ce qui est bon et ce qui ne l’est pas (en lieu et place de ce dernier). Tentons de partir du général (la prééminence de l’énarchie dans notre société) pour aller au particulier (la prééminence du Conseil d’État) en se basant sur le récent entretien de Jean-Marc Sauvé à Acteurs publics.

LA NOBLESSE DE COUR DE L’ENA

La France est aux mains d’une oligarchie sortie d’une même école créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le point de vue d’un journaliste

Qu’écrit Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart sur le sujet qui résume à peu près la problématique de la dictature de l’énarchie dans notre pays :

« Voilà encore quelques années, et en tout cas jusque dans le… Continuer la lecture

RELATIONS INTERNATIONALES : LA FIN DES DOGMES !

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être » (Henri Poincaré). Mais qu’est-ce au juste que le dogme ? « Point de doctrine établi ou regardé comme une vérité fondamentale, incontestable (dans une religion, une école philosophique) ». Telle est la définition qu’en donne le petit Robert 1 ! Aujourd’hui, le champ des relations internationales est soumis par certains esprits critiques à un questionnement sans précédent – depuis 1989, la chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’URSS et l’avènement de l’hyperpuissance américaine (Hubert Védrine), le retour en force de la Russie au Moyen-Orient – après avoir vécu sous le règne incontesté de multiples dogmes venus, le plus souvent, d’outre-Atlantique. Qui n’a pas entendu parler de celui de « la fin de l’histoire » pensée et vulgarisée par le grand expert en prévision, Francis Fukuyama ?

Horresco referens, les dogmes font désormais l’objet d’attaques anti-dogmes – telles celles des hackers informatiques -, par des hérétiques, des déviants qui contaminent par leurs mauvaises pensées les peuples et dont le nombre ne cesse de croitre de façon exponentielle. Que constate-t-on en effet aujourd’hui ? Après le temps des certitudes assénées et des vérités révélées vient celui des interrogations légitimes et des doutes sérieux sur l’intangibilité des dogmes. Vérité d’un jour n’est pas celle… Continuer la lecture

L’ATLANTISME : UNE PASSION FRANÇAISE

« L’OTAN est un faux-semblant. C’est une machine pour déguiser la mainmise de l’Amérique sur l’Europe. Grâce à l’OTAN, l’Europe est placée sous la dépendance des États-Unis sans en avoir l’air » déclarait le 13 février 1963 le général de Gaulle qui en connaissait un rayon sur nos meilleurs amis américains. Manifestement, les choses ont peu évolué dans notre Douce France. Au lieu de se tenir à distance respectable de cette institution avatar de la Guerre Froide comme l’avait fait le premier président de la Cinquième rompant avec la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique, ses successeurs n’ont eu de cesse que de reprendre une place pleine et entière à Evere et à Mons. Malheureusement, le rôle d’idiot utile n’est jamais payant auprès du grand frère américain, pas plus hier qu’aujourd’hui. La théorie de la servitude volontaire chère à Etienne de la Boétie n’a pas pris la moindre ride. Il est pathétique d’entendre déclamer par les servants de la liturgie des éléments de langage de l’OTAN les fadaises sur « l’alliance la plus durable de l’histoire ». Quelques précisions sémantiques s’imposent d’entrée de jeu pour mieux appréhender le concept d’atlantisme qui n’est pas neutre.

PRÉCISIONS SÉMANTIQUES

Avant toute chose de quoi parle-t-on concrètement dans un domaine où la confusion est souvent la règle ? D’un fort ancrage anglo-saxon de l’OTAN que l’on doit compléter par un questionnement sur la finalité de l’Alliance atlantique après la fin de la Guerre froide.

Un fort socle anglo-saxon de l’OTAN

Sur le plan de l’étymologie… Continuer la lecture