Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

L’envers des cartes

DU PANDA AU DRAGON : QUAND LA CHINE S’ÉVEILLERA…

« Les communistes chinois démolissent la Chine ancienne de manière plus implacable que n’aurait pu le faire l’Occident ». Cette citation extraite du recueil de textes publiés sous le titre de L’affaire homme, par Romain Gary (1980) éclaire parfaitement les évolutions qu’a connues la Chine depuis 1945. Aujourd’hui, les médias évoquent l’existence d’une « diplomatie du panda » (plantigrades prêtés contre espèces sonnantes et trébuchantes au Zoo de Beauval et dont le survivant d’une portée de deux aurait pour marraine l’épouse du chef de l’État, Brigitte Macron) au titre de sa puissance douce (« soft power »). Au-delà de son aspect anecdotique, cette pratique chinoise ancestrale remise au goût du jour par Pékin, est significative du « grand bond en avant » de la diplomatie chinoise au cours des dernières années. La Chine excelle aujourd’hui dans la pratique de cet exercice des relations internationales. Comme souvent, un retour sur le passé est incontournable pour mieux apprécier l’ampleur du changement intervenu en plus d’un demi-siècle.

Ce survol nous aide à mieux retracer les phases successives par lesquelles est passée sa diplomatie de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Si la seconde moitié du XXe siècle est marquée au sceau d’une diplomatie de l’effacement, la chute du mur de Berlin conduit la Chine, plus assurée à l’intérieur, à mener une diplomatie de présence sur l’échiquier mondial. Elle conjugue à son plus grand profit les opportunités créées par la mondialisation, une situation économique florissante et l’affaiblissement américain pour devenir… Continuer la lecture

WASHINGTON ET TEL-AVIV PREPARENT LA GUERRE CONTRE L’IRAN…

Il y a plusieurs mois, et dans le contexte inquiétant d’un nouveau regain de tension avec la Russie, la Corée du Nord et la Chine, le président américain Donald Trump a désigné un « cabinet noir » dont la mission est de fabriquer des preuves attestant que l’Iran viole l’accord signé sur son programme nucléaire, le 14 juillet 2015. « Cette structure est chargée de fabriquer un prétexte pour faire la guerre à l’Iran », estime l’ancien chef d’un service européen de renseignement. Certes unilatérale, cette décision n’en constitue pas moins le révélateur de tensions réelles entre le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, le secrétaire à la Défense James Mattis, le général H. R. McMaster, conseiller à la sécurité nationale et le général John Kelley, chef de cabinet de la Maison Blanche.

Commentant dans le New York Times du 2 août cette « cocotte-minute », Steve Andreasen et Steven Simon1 délimitent les contours de cette crise inter-ministérielle : « laisser faire ? Certains peuvent démissionner, mais ces gens sont connus pour survivre aux combines les plus retorses. Mais qu’ils démissionnent ou tiennent le coup jusqu’au bout, la décision politique de remettre en cause l’accord iranien donnerait le signal d’une claire défaite des professionnels de la politique étrangère et d’une victoire pour les idéologues ». Les deux experts concluent qu’en cherchant à amoindrir l’Iran, chacun à leur manière respective, les présidents Richard Nixon et Ronald Reagan n’ont fait que le renforcer… estimant que Donald Trump est bien parti pour commettre la même erreur.

La fabrique de cette erreur n’est… Continuer la lecture

PIRATERIE MARITIME : UN PETIT AIR DE FACHODA…

Ce n’est pas Fachoda1, mais cela a comme un petit goût de réminiscence… Face à la menace de la piraterie maritime – au large de la Somalie, en Asie du sud-est, dans le golfe de Guinée et ailleurs -, les puissances occidentales ont – jusqu’à maintenant – réagi de manière à peu près coordonnée. Au large d’Etats faillis, elles ont pu assurer la protection des armateurs et des intérêts européens en constituant des opérations multilatérales, dont Atalante2 – pour la Corne de l’Afrique – demeure le paradigme emblématique.

Face à une persistance de l’insécurité maritime dans le golfe de Guinée, cette méthode internationale pourrait elle-même être menacée, et pourrait faire craindre de nouveaux désordres opérationnels. Cette évolution résulte de trois processus interactifs : la piraterie du golfe de Guinée s’adosse à une profondeur économico-stratégique terrestre autrement plus complexe que celle de la Somalie et des détroits ; cette géopolitique criminelle implique différents Etats de la région, certains étant à la fois « flic et voyou » ; enfin, cet enchevêtrement du vice et de la vertu engendre des ripostes de plus en plus concurrentes, sinon contradictoires liées à un phénomène d’« ubérisation » de la sécurité maritime, celle-ci cherchant à contrôler un marché en pleine expansion.

LE NIGERIA N’EST PAS LA SOMALIE !

Désigné au XIXème siècle, de manière prémonitoire, comme Oil Rivers – pour son huile de palme -, le delta du Niger abrite aujourd’hui sur 70 000 km2 une population qui excède les 30 millions d’habitants, répartis en plus de 40 groupes ethniques,… Continuer la lecture

PETIT TRAITÉ DE DIPLOMATIE MACRONIENNE

« Le style, c’est l’homme » (Georges-Louis Leclerc de Buffon). Le message transmis est qu’un bon écrivain n’est pas celui qui enchaîne des mots, mais celui qui enchaîne des idées. On pourrait en dire autant de notre président jupitérien qui s’essaie à la diplomatie, à la diplomatie du mot et du bon mot. Au début du mois de juin 2017, nous avons tenté de décrypter les premiers pas du jeune président de la République, Emmanuel Macron. En guise de conclusion, nous nous étions interrogés ainsi : à ce jour, il est encore très prématuré pour affirmer que le nouveau président de la République apporte simplement un changement d’air ou bien qu’il inaugure véritablement un changement d’ère1.

Qu’en est-il deux mois après alors que nous disposons désormais d’un tableau clinique plus complet de la pratique élyséenne. Hier, nous avions droit à un long entretien au Figaro définissant les grandes lignes de son action extérieure. Aujourd’hui, nous avons droit à une exégèse de quelques confidences savamment distillées au Journal du Dimanche2. On l’aura compris, la communication présidentielle est parfaitement pensée, maîtrisée, calculée.

D’entrée de jeu, nous sommes pleinement rassurés. Emmanuel Macron dit ce qu’il pense et s’efforce d’agir en cohérence avec ses convictions, ce qui n’est pas si fréquent pour un dirigeant politique au XXIe siècle. Quels sont les grands axes de la diplomatie macronienne ? Ils peuvent s’organiser autour de quelques idées simples, pour ne pas dire simplistes.

Une diplomatie de l’ambition mais avec des moyens contraints. « Parler au… Continuer la lecture

IL FAUT ROUVRIR NOTRE AMBASSADE A DAMAS !

Début juillet, la dernière réunion d’Astana aura au moins permis de nouveaux échanges de prisonniers et, surtout, de consolider l’établissement des « zones de désescalade » afin d’élargir la géographie du cessez-le-feu établi après la libération d’Alep en décembre 2016. L’autre cessez-le-feu – conclu en marge du G-20 entre Vladimir Poutine et Donald Trump pour le sud-ouest de la Syrie – constitue une seconde bonne nouvelle. En Jordanie, experts russes et américains se sont mis d’accord sur un mémorandum portant sur la création d’une « zone de désescalade » dans les régions de Deraa, Qouneitra et Soueïda. Enfin, depuis le 10 juillet, un nouveau cycle de discussions a repris aux Nations unies à Genève sous l’égide du diplomate Staffan de Mistura, continuant à porter sur les « quatre paniers » et leur ordonnancement : réforme de la constitution, gouvernement de transition, élections et lutte contre le terrorisme.

Absente de ces différents processus, la diplomatie française se trouve aujourd’hui réduite à une posture d’observation, sinon d’impuissance, dans une région où elle était pourtant un acteur de poids depuis le démantèlement de l’empire ottoman. L’expertise cartographique, une école d’islamologues les plus réputés au monde, une empathie et une connaissance personnelle des principaux responsables et décideurs politiques de la région, avaient pourtant fait de la France l’un des pays les plus écoutés et les plus attendus dans l’Orient compliqué. Désormais, pour reprendre les mots de l’un des principaux ministres des Affaires étrangères de la région : « la France est sortie de nos écrans… » Que s’est-il passé ?

Trois évolutions franco-françaises ont… Continuer la lecture