Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

L’envers des cartes

POUTINE D’ARABIE : DIPLOMATOR, TERMINATOR, IMPERATOR !

« Les gens importants ont souvent la mémoire courte » (proverbe chinois). Qui se souvient encore des quolibets adressés par un Occident sûr et dominateur, il y a peu encore, au nouveau Tsar, Vladimir Poutine lorsqu’il décidât, en 2015, d’engager ses troupes en Syrie pour sauver le soldat Bachar mais, au passage, pour réimplanter la Russie dans la zone ? Qui se souvient encore des propos du comique ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Gaffius d’août 2012 annonçant la fin prochaine du régime du bourreau de Damas ? Qui se souvient encore des ratés (dans un premier temps, une sorte d’incrédulité) et des bourdes occidentales (dans un second temps, une guerre héroïque pour éliminer le tyran Kadhafi…) lors des premiers balbutiements des mal nommés « printemps arabes » fin 2010-début 2011 ? Qui se souvient des armes distribués manu larga par ces mêmes Occidentaux aux groupes terroristes (les petits gars qui faisaient du bon boulot sur place, pour reprendre la formule célèbre de Laurent Fabius) pour qu’ils chassent Bachar Al-Assad du pouvoir et y installe un régime démocratique, laïc, attaché au libéralisme et aux fameuses valeurs occidentales ?

Un constat d’évidence s’impose : le monde a profondément changé depuis, et plus particulièrement en cette année 2019. Certains experts évoquent la fin d’un monde, en particulier pour l’Occident. Une page qui vient d’être définitivement tournée. L’Occident qui a désormais tout loisir de méditer sur les raisons de sa défaite cuisante dans la région : « l’étrange défaite », pour reprendre le titre… Continuer la lecture

OUTRE LES KURDES : DECHIFFRER LES MINORITES D’ORIENT…

Le dernier livre de Tigrane Yégavian1 arrive à point nommé pour nous aider à comprendre les tenants et les aboutissants de la dernière intervention turque dans le nord de la Syrie. Non seulement, l’ouvrage déconstruit méthodiquement la « kurdolâtrie » parisienne ambiante, mais il remet en perspective historique les dernières carabistouilles de notre politique étrangère. La rédaction de prochetmoyen-orient.ch l’écrit sur tous les tons depuis plusieurs années : depuis le début, le Quai d’Orsay a tout faux sur le dossier syrien. Nos décideurs politiques et diplomatiques ont pris les mauvaises décisions et n’ont pas défendu correctement les intérêts de la France éternelle. Tigrane Yégavian nous démontre – preuves à l’appui – que ces erreurs prolongent une tradition désastreuse, ancienne et profonde. Notre actuel ministre des Affaires étrangères aurait été bien inspiré de lire ce livre lumineux avant d’entreprendre son dernier voyage à Canossa…

Après la « claque Sylvie Goulard », le dernier revers essuyé par Jean-Yves Le Drian à Bagdad discrédite encore un peu plus notre diplomatie. Que s’est-il passé ? Avec tambours, trompettes et équipes de télévision, notre ministre des Affaires étrangères s’est rendu à Bagdad pour demander le transfert et le jugement en territoire irakien des jihadistes français détenus par des factions kurdes de Syrie sur le territoire syrien. Orient compliqué : malgré une excellente relation bilatérale, les autorités irakiennes ont vertement éconduit notre ministre en lui expliquant qu’elles avaient bien d’autres priorités en ce moment.

Un peu peu capon, Jean-Yves Le Drian s’est donc abstenu de tout commentaire et les envoyés spéciaux… Continuer la lecture

UN NOUVEAU MACHIN : L’« ALLIANCE POUR LE MULTILATÉRALISME »

« Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots » (Jean Jaurès). Exercice ô combien maitrisé par nos politiciens à la petite semaine à qui fait défaut, bon sens, clairvoyance, courage ! Faute de réfléchir aux symptômes du changement de grammaire des relations internationales, ils se focalisent sur le maniement du vocabulaire de la diplomatie. Le multilatéralisme est moribond. Que font-ils après avoir sauté sur leur chaise comme un cabri en répétant multilatéralisme, multilatéralisme, multilatéralisme… ? Ils inventent un nouveau concept, un nouveau paradigme, celui d’« Alliance pour le multilatéralisme ». Au départ, il revient au ministre fédéral des Affaires étrangères, Heiko Mas de porter sur les fonts baptismaux l’enfant terrible du nouveau monde diplomatique. Il enrôle son collègue français Daladier-Le Chouchen, celui qui a créé son centre des recherches, le Breizh Lab pour apporter sa pierre à l’édifice de la construction européenne.

Et, voilà notre duo de choc qui publie hier (février 2019) une tribune conjointe sur le sujet avant de le présenter en marge de la 74ème session de l’Assemblée générale de l’ONU (septembre 2019) comme remède au mal qui frappe le multilatéralisme universel. Le moins que l’on puisse dire est que ce ne fut pas un immense succès médiatique. Après la présentation officielle de la proposition franco-allemande, nous aborderons une approche critique pour mieux en appréhender sa réalité. Nous le conclurons par quelques considérations générales pour élargir la focale de notre appareil photographique afin de disposer d’une vision globale de l’initiative portée par les deux… Continuer la lecture

CINQ LECONS DE L’ATTAQUE CONTRE L’ARABIE SAOUDITE…

Tripoli (Liban), 7 octobre.

Après l’attaque du 14 septembre dernier, les dégâts matériels sur les installations pétrolières saoudiennes sont considérables. L’installation de Khurais, dans l’est du royaume, a ainsi été frappée quatre fois et des incendies y ont fait rage cinq heures durant, ce qui a contribué à la réduction de moitié de la production du premier exportateur mondial d’or noir et entraîné une flambée des prix. Dix-huit frappes ont été recensées à Abqaiq à 200 kilomètres au nord-est de Khurais, qui abrite la plus grande usine du monde de traitement de brut. D’énormes réservoirs ont été endommagés à Abqaiq ainsi que des tours de « stabilisation », servant notamment à séparer le gaz du brut. Selon un responsable d’Aramco1, Khaled al-Ghamdi, « 6000 ouvriers sont impliqués dans les travaux de réparation » contre 112 habituellement sur le site. 

Ces faits ont aussitôt soulevé une réprobation générale bien compréhensible… Cela dit, on aimerait voir la même unanimité condamner aussi la dictature saoudienne qui détruit méthodiquement le Yémen – l’un des pays les plus pauvres du monde – depuis 2015, en bombardant les aéroports et la quasi-totalité des infrastructures. Cette « guerre oubliée », qui n’a guère suscité l’inquiétude des habituelles belles âmes droit-de-l’hommistes a déjà causé des milliers de victimes et de réfugiés, entrainant un ravage humanitaire dont le retour du… choléra !

Dans ces circonstances, on s’attendait depuis longtemps à des réactions, et prochetmoyen-orient.ch l’a écrit à plusieurs reprises : « l’impunité saoudienne n’aura qu’un temps et amènera, le moment venu, des représailles à la… Continuer la lecture

RETOUR A DAMAS…

Contrairement à notre annonce de la semaine dernière, nous reviendrons sur l’attaque des sites pétroliers saoudiens seulement dans notre prochaine livraison (numéro 251) du 7 octobre prochain. Deux raisons nécessitent ce nouveau report : une vérification d’informations militaires qui prend plus de temps que prévu ; un reportage (tout aussi imprévu) à la frontière libano-syrienne. Merci de votre compréhension et bonne lecture.

La rédaction

 

Masna (Liban), 29 septembre.

Au poste frontière de Masna, la vie va comme elle va, renouant avec les joyeuses cohues d’avant-guerre. Depuis mars 2011 jusqu’à aujourd’hui, la route reliant Beyrouth à Damas est toujours restée ouverte et sécurisée, comme une espèce de cordon ombilical rattachant de manière indéfectible la Syrie et le Liban. Les dernières opérations menées par l’armée gouvernementale syrienne et son allié russe contre l’ultime bastion jihadiste de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep) occupent les conversations.

Comme lors de la libération d’Alep en décembre 2016, presses occidentales et israéliennes se multiplient pour dénoncer des bombardements ciblés d’hôpitaux par les aviations syrienne et russe. A en croire cette propagande, la poche d’Idlib abriterait plus d’hôpitaux que n’importe quel autre pays de la planète, Syriens et Russes bombardant prioritairement ces infrastructures sanitaires et les écoles (bien-sûr) avec une rage méthodique, sadique, sinon satanique ! A plusieurs occasions, les autorités syriennes et russes ont expliqué – preuves à l’appui – comment les groupes jihadistes avaient investi nombre d’écoles et d’antennes sanitaires en prenant des civils en otages, utilisés comme « boucliers humains ». Mais ces explications n’ont pas vraiment… Continuer la lecture