Observatoire Géostratégique

numéro 226 / 17 avril 2019

L’envers des cartes

LIBAN ENTRE CORRUPTION, TEMPÊTE ET RESISTANCE…

Beyrouth, 2 janvier 2018.

Jeudi soir, après plus de huit mois de tergiversations, de négociations de couloir et de marchandages au trébuchet, le secrétaire général du conseil des ministres Fouad Fleifel a lu publiquement au palais de Baabda la liste des membres et des portefeuilles du nouveau gouvernement. Reconduit, le premier ministre sortant Saad Hariri a commencé par s’excuser auprès des Libanais pour une vacance gouvernementale qui aura duré 252 jours. Le regard flottant, presqu’absent, il s’est ensuite adressé à ses trente nouveaux ministres pour les mettre en garde : « nous sommes face à des défis économiques, financiers, sociaux et administratifs, sans compter une situation régionale difficile et les menaces qui demeurent à notre frontière avec Israël, autant d’éléments qui font de la coopération entre les membres du gouvernement un préalable obligatoire… ».

PRESSIONS AMERICAINES

En effet, le Pays du Cèdre est au bord de la déroute financière : la dette publique (plus de 82 milliards de dollars, la troisième la plus élevée du monde) ne cesse d’augmenter. Le 23 janvier dernier, les Etats-Unis – par l’intermédiaire de l’une de leurs officines de propagande financière – ont dégradé la « note » des trois plus grandes banques libanaises. En visite à Beyrouth le sous-secrétaire d’Etat américain pour les Affaires politiques David Hale a ouvertement menacé le Liban de sanctions économiques si le Hezbollah devait participer au futur gouvernement. Non content d’avoir détruit l’Irak et la Libye et d’essayer de faire la même chose avec la Syrie et l’Iran, Washington – qui veut maintenant… Continuer la lecture

UN NOUVEAU TRAITÉ FRANCO-ALLEMAND, POUR QUOI FAIRE ?

« En diplomatie, les seuls traités durables seraient les traités conclus entre les arrière-pensées » écrivait en 1953 un diplomate dont la jeune génération ignore le nom, le Comte de Saint-Aulaire. Telle est la question que nous sommes légitimement en droit de nous poser alors que nous venons d’apprendre la conclusion, le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (« Vertrag von Aachen ») d’un très officiel traité par deux étoiles déclinantes, la chancelière allemande, Angela Merkel (poussée vers la sortie par AKK)1 et le président de la République, Emmanuel Macron (poussé à la faute par les « gilets jaunes »)2.

Ces deux éminentes personnalités usées ont mis leur nom au bas d’un parchemin qualifié pompeusement de traité de coopération et d’intégration franco-allemandes3. La ficelle est un peu grosse.

Cet acte intervient plus d’un demi-siècle après que le chancelier Konrad Adenauer et le président Charles de Gaulle aient scellé le plus solennellement du monde la réconciliation franco-allemande et l’engagement solennel d’un travail étroit entre les deux pays sur les questions d’affaires étrangères, de défense et de jeunesse par le traité de coopération de l’Élysée du 22 janvier 1963. Depuis de l’eau a coulé sous les ponts et la relation bilatérale n’est plus ce qu’elle était, il y a une décennie encore.

Pour une meilleure compréhension de la problématique, il importe de revenir au texte du traité du 22 janvier 1963 avant de constater, qu’aujourd’hui, la relation franco-allemande est usée et peu productive. Dans ce contexte, le… Continuer la lecture

GILETS JAUNES : LECON D’ANATOMIE !

Celui qui, face à deux chats noirs, pense qu’il y a un noir universel que l’on retrouve en chacun mais qui existe indépendamment d’eux est dit « réaliste ». Celui qui pense qu’il n’existe aucune chose réelle qui soit le noir, et que c’est juste un nom pour désigner une ressemblance, est dit « nominaliste ».
 Le premier croit en l’existence d’universaux, le second uniquement en l’existence de choses particulières. Vaste tournoi sur l’idée qu’on se fait du réel et de la connaissance, la « Querelle des universaux » prend sa source dans la résistance matérialiste d’Aristote à l’idéalisme platonicien de la toute-puissance des idées. Traversant de part en part l’histoire de la raison occidentale, cette opposition culminera au Moyen-Âge parmi les théologiens qui en tireront de nouvelles conclusions sur l’existence, l’essence et l’intentionnalité. De nos jours, elle reste latente comme interrogation fondamentale sur la consistance du réel et de ses représentations.

La révolution numérique a remis la Querelle des universaux au cœur de nos jours avec son lot de questions – sur le réel et ses images, la vérité et l’erreur, l’essence et l’existence – et ses corollaires modernisés : Fake News, complots, désinformations, trafic d’influences, propagandes et haines de l’autre, sinon de soi… Dans le sillage ininterrompu des ruses de l’Histoire, ces différentes injures du temps ont trouvé un espace de condensation particulièrement dense dans l’émergence du mouvement des Gilets jaunes, déchaînant un déferlement d’affects plus ou moins maîtrisés. Ainsi, le plus souvent sans connaître quoi que ce soit du phénomène et… Continuer la lecture

QUAND LA CHINE S’ÉVEILLERA VRAIMENT…

« Le monde est aveugle. Rares sont ceux qui voient » (Bouddha). Le moins que l’on puisse dire est qu’à l’heure de la révolution numérique, de la e-diplomatie, de l’intelligence artificielle…, les aveugles sont légions. Nos dirigeants, à quelques rares exceptions près, évoluent tels des somnambules dans le maquis d’affaires qui leur sont de plus en plus étrangères. Faute de pouvoir anticiper le monde de demain, ils pérorent sur le monde d’hier – sans avoir les talents de Stefan Zweig – et peinent à comprendre le monde d’aujourd’hui. L’Orient leur paraît d’autant plus compliqué qu’il est extrême surtout lorsqu’il s’agit de la Chine. L’ex-ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Fabius s’était pris d’une passion démesurée pour ce pays où il se rendait très régulièrement. Il ignorait que la diplomatie était une passion froide. Il ignorait également que la diplomatie était une passion pour les réalités. Il ignorait enfin que la diplomatie était une passion pour les intérêts bien compris de la France. À trop ignorer ces évidences, on finit par chevaucher des chimères.

Résultat : le réveil est douloureux et coûteux à maints égards. La diplomatie française se résume à une diplomatie candide du tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil avec la Chine. Elle débouche naturellement sur la découverte d’une réalité désormais incontournable : le réveil discret mais néanmoins visible de la Belle au bois dormant qui s’affirme au fil des jours. Mais, en dépit de cela, la diplomatie française jupitérienne demeure… Continuer la lecture

L’AVENIR DE LA SYRIE SANS LES OCCIDENTAUX…

Il est des crises difficilement appréhendables, parce qu’aux racines profondes, aux ramifications complexes, aux évolutions imprévisibles et aux discours délirants. Ainsi du conflit israélo-arabe, des guerres balkaniques ou des génocides rwandais, autant d’événements devenus totémiques et objets de cultes irrationnels. Sur la diagonale de cet inventaire théologico-politique, la Syrie occupe une place particulière parce qu’elle réveille simultanément trois insubmersibles démons : celui des scories coloniales et ressentiments du mandat français de la Société des nations (SDN) ; celui de l’antisoviétisme de la Guerre froide ; et celui du bon sauvage kurde, maronite, kosovar, bosniaque, kabyle, touareg ou papou…

TROIS DEMONS

Le premier reste profondément ancré dans la mémoire de notre diplomatie qui répète les mêmes erreurs que lors de la révolte du djebel druze1. Proclamant à l’unisson dès l’été 2011 – avec David Cameron et Barack Obama – que Bachar al-Assad doit quitter le pouvoir, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé prennent la décision parfaitement incompréhensible de fermer l’ambassade de France à Damas en mars 2012. Imaginons un instant que nous fermions ainsi toutes les chancelleries implantées dans les pays avec lesquels la France se mettrait à nourrir quelque différend… Quoiqu’il en soit, c’est bien lorsqu’une relation bilatérale se tend que les diplomates peuvent, en principe, donner la pleine mesure de leur savoir-faire, sans parler des services spéciaux qui sont là justement pour intervenir en marge des blocages officiels. Bref, cette rupture brutale des relations diplomatiques avec Damas revenait à considérer que la Syrie restait un espace mandataire immature n’étant… Continuer la lecture