Observatoire Géostratégique

numéro 183 / 18 juin 2018

L’envers des cartes

CHENNAI/MADRAS : UNE VACHE SACREE SUR LA ROUTE DE LA SOIE…

Chennai-Sea-Port, 6 avril 2017.

On peut dater la fondation de Madras en 1639, lorsque la British East India Company transforme le petit village de pêche « Madaraspatnam » en poste avancé. La bourgade compte alors 7000 habitants. Edifié par les Anglais, le fort Saint-George est aujourd’hui le siège législatif et administratif de l’Etat du Tamil-Nadu. Le port est un enjeu important de la rivalité franco-anglaise pour la domination de l’Inde au XVIIIème siècle lors de la Guerre de Succession d’Autriche et celle de Sept Ans. En 1746, la place est prise, presque sans combat après une brève bataille navale et un débarquement du gouverneur de l’Île-de-France, La Bourdonnais. Dupleix – le gouverneur de Pondichéry – fait raser la ville qui est cependant rendue à l’Angleterre en 1748. En 1758, elle est de nouveau attaquée par les Français, mais résiste au siège des troupes du comte Thomas Arthur de Lally-Tollendal. Après la défaite de la France en 1761 et la destruction de la ville rivale de Pondichéry, George Town se développe et devient la ville moderne de Madras. En 1901, elle compte environ 540 000 habitants. Dès le début du XXème siècle, Madras est la principale agglomération du Sud de l’Inde.

Le nom « Madras » reste un problème étymologique non tranché, dont la filiation pourrait remonter au mot arabe « madrassa » (école coranique), à l’appellation espagnole « madre de dios » (mère de Dieu) ou à celles portugaises de « mae de deus » ou encore « madrasta », qui signifie « belle-mère ». Les Britanniques ont toujours privilégié le nom de Madras, tandis que les Indiens ont réhabilité l’appellation en langue tamoule « Chennai »… Continuer la lecture

PHILIPPE SIMONNOT : UN SIECLE DE MALEDICTION BALFOUR

Evénement – Le centenaire de la Déclaration Balfour – signée le 2 novembre 1917 – est passé complètement inaperçu. Pourtant, cette simple lettre de cent-vingt-deux mots adressée à un certain lord Rothschild, tapée à la machine sur un papier sans en-tête officiel et signée simplement Arthur James Balfour (son titre ministériel n’est même pas indiqué) va servir de fondement au mandat que la Grande Bretagne va exercer sur la Palestine de 1920 à 1948. « Il a été la cause de centaine de millions de morts et en causera probablement bien d’autres, car nul ne voit la fin du drame qui en est issu. Nous en subissons encore aujourd’hui les conséquences », écrit Philippe Simonnot dans son dernier livre1 dont chaque page est une leçon d’histoire, d’intelligence et de courage.

Pour s’attaquer à un tel sujet, il ne faut pas être un perdreau de l’année. Philippe Simonnot ne l’est pas ! Journaliste puis chroniqueur au Monde, docteur ès sciences économiques, il est l’auteur de nombreux ouvrages traitant des différents aspects de l’économie contemporaine – dont Chômeurs ou esclaves – Le dilemme français – aux éditions Pierre-Guillaume de Roux en 2013, et Nouvelles leçons d’économie contemporaine chez Gallimard en 2017, ainsi que d’essais touchant à différents sujets historiques, tel Le Secret de l’armistice – 1940 (Plon, 1990). Depuis quelques années, il publie des analyses de l’actualité dans l’hebdomadaire Le Nouvel Economiste. Il est, en outre le créateur du site « Observatoire des religions » (www.observatoiredesreligions.fr).

En trois chapitres denses et d’une… Continuer la lecture

DJIBOUTI : LE GRAND JEU !

Le 17 mars 2017, prochetmoyen-orient.ch se félicitait d’enregistrer un certain retour de la France à Djibouti en titrant : « Paris – Djibouti : remise à flot… » Un an plus tard, force est de constater la confirmation du mouvement et l’intensification d’un Grand jeu dont Djibouti est devenu l’épicentre. Cette évolution confirme l’une des principales conclusions de la Revue Stratégique de Défense et de Sécurité, remise par Arnaud Danjean au Président de la République en novembre dernier : l’un des axes stratégiques majeurs de notre pays relie la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge à l’océan Indien. Djibouti en constitue le pivot central !

Bien avant son indépendance, l’histoire de la jeune République de Djibouti n’a pas été un long fleuve tranquille. « La Grande Bretagne, qui avait établi son protectorat sur l’Egypte en 1882, se prétendit héritière de droit des possessions égyptiennes sur les rives de la mer Rouge et de l’océan Indien. Ses visées se portèrent plus particulièrement sur Zeila, Berbera et Bulhar mais Massaoua fut laissée à l’Italie. Trop prudente pour risquer une aventure jusqu’à Harar, l’Angleterre abandonna à Ménélik – roi du Choa – la conquête de cette ville. L’Ethiopie dut cependant renoncer, une fois de plus, à réaliser son rêve millénaire de possession d’un port sur la mer Rouge. Elle adressa plusieurs demandes en ce sens aux puissances européennes avec l’espoir de ménager un « couloir » éthiopien vers la mer, mais en vain. La côte fut partagée entre l’Angleterre, installée à Zeila et Berbera, l’Italie à… Continuer la lecture

GEORGES SIMENON : UN INTERNATIONALISTE MÉCONNU

« Quelle que soit la chose qu’on veut dire, il n’y a qu’un mot pour l’exprimer, qu’un verbe pour l’animer et qu’un adjectif pour la qualifier » nous rappelle Guy de Maupassant. Rares sont les écrivains qui possèdent ce don de donner vie à leurs personnages. Georges Simenon est d’abord et avant tout « peintre et témoin »1. Les romans de ce petit liégeois désargenté et inconnu (1903-1989), qui débarque à Paris le 11 décembre 1922, voient défiler des galeries de portraits que n’aurait pas désavouées La Bruyère dans ses célèbres Caractères. Policiers, magistrats, truands, concierges… en sont la trame. Mais au fil de ses romans « quintessentiels », d’autres personnages constituent l’environnement social de l’action. Georges Simenon écrit, ne cherche pas à expliquer tout en nous donnant des clés de lecture indispensables pour résoudre des énigmes policières ou diplomatiques. Le romancier s’efface parfois devant le journaliste et le reporter.

En effet, et ceci est moins connu du grand public, dès 1928, le journaliste Georges Simenon effectue de très nombreux reportages en France, en Europe mais aussi entreprend un tour du monde entre 1931 et 1935. Dans ses récits de voyages en Afrique, Europe, Amérique, Océanie, récits qualifiés de « Romans du monde », il ausculte le monde de l’entre-deux-guerres à la manière d’un médecin. Avec humilité et objectivité, il cherche à comprendre les spasmes qui l’agitent. Pour tenter d’y parvenir, il utilise une méthode originale. Il va à la rencontre des peuples, des hommes et,… Continuer la lecture

LA PRÉVISION N’EST PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE…

« Gouverner, c’est prévoir » a-t-on coutume de dire pour stigmatiser l’impréparation (potentielle) des dirigeants face à un monde imprévisible qu’ils peinent à appréhender en dépit des multiples instruments de connaissance et d’anticipation dont ils disposent1. Plus l’information abondante (Cf. le concept « d’infobésité » qui traduit bien la réalité de la situation actuelle de surinformation pour ne pas parler de désinformation) circule rapidement à travers la toile et les réseaux sociaux, moins elle semble être exploitable pour en séparer le bon grain de l’ivraie, pour parvenir aujourd’hui à comprendre le monde de demain et, encore plus, le monde d’après-demain. Tel est l’un des principaux défis de ce début du XXIe siècle. Or, à quelques conclusions transitoires peut-on parvenir ? L’homme, le chercheur, le diplomate, le politique apparaissent de plus en plus déboussolés, incapables d’interpréter les signaux faibles, les signes avant-coureurs des évolutions ou des révolutions qui se préparent dans les coulisses du grand théâtre médiatique. Il importe donc de partir d’un constat objectif pour tenter de comprendre les raisons de cette situation pour le moins anachronique à l’ère de l’intelligence artificielle reine.

LA MULTIPLICATION DES RATÉS DE LA PRÉVISION

A bien regarder la situation de plus près mais avec distance et hauteur, nous sommes confrontés à une situation à fronts renversés. La prolifération des structures en charge de la prévision et de la prospective se traduit par une multiplication quasi-exponentielle des erreurs de diagnostic et de prévision sur les grandes problématiques internationales.

La prolifération des instruments de prévision

Les… Continuer la lecture