Observatoire Géostratégique

numéro 291 / 13 juillet 2020

L’envers des cartes

QUAND LE COVID-19 CONTAMINE LE PACTE DU QUINCY

Le président des Etats-Unis ne conseille pas seulement aux victimes du Covid-19 de se désinfecter les poumons à l’eau de javel, il menace aussi ses grands amis saoudiens de retirer toutes ses troupes de la péninsule arabique, si Riyad ne cesse pas sa guerre des prix du pétrole, de connivence avec la Russie. Dans un appel téléphonique au prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane (MBS) – début avril -, Donald Trump a expliqué, en substance, que les pays producteurs devaient réduire l’offre mondiale de pétrole en raison de l’effondrement de la demande consécutive à la pandémie du Covid-19.

Au cours de la conversation téléphonique, Donald Trump aurait à peu près tenu ce langage à MBS : à moins que les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole ne réduisent leurs productions, je ne pourrai empêcher la Chambre des Représentants et le Sénat d’adopter une loi décidant le retrait des soldats américains qui assurent la protection de la monarchie wahhabite.

Apparemment, le prince héritier n’en a pas cru ses oreilles, à tel point – selon Reuters – qu’il aurait demandé à ses collaborateurs de quitter la salle afin de poursuivre la conversion en privé… Le téléphone raccroché, le locataire de la Maison blanche a aussitôt « tweeté » qu’il espérait que le « chef de facto » du royaume réduise la production saoudienne de plusieurs millions de barils !

Verbatim : « je viens de parler à mon ami MBS d’Arabie saoudite, qui a parlé avec le président Poutine et je m’attends à ce qu’il réduise… Continuer la lecture

VIE ET MORT DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE.

« En lisant cette lettre, j’ai reconnu le style de l’abandon, masqué sous les allures du compromis, si habituel au Quai d’Orsay d’avant-guerre. Ah ! Ils sont maîtres dans cet art… La manie de ce sacré Quai d’Orsay qui cherche toujours l’arrangement par définition » (général de Gaulle, 1946).

De ci de là, nous apprenons que les diplomates se plaignent du sort qui leur est réservé, n’hésitant pas à se mettre en grève à l’occasion1. On peut dès lors d’interroger : « La diplomatie est morte »2. Sans aller jusqu’à cette extrémité, ce n’est pas jouer les Cassandre que d’affirmer que la diplomatie française va mal, de plus en plus mal. La Crise du Covid-13 risque de lui porter le coup de grâce fatal. Les dénégations des ministres des Affaires étrangères successifs ou leurs plaidoyers qui prétendent le contraire ne sont guère convaincantes pour l’observateur attentif des relations internationales. Ni les discours langue de bois, ni les reportages de quelques journalistes complaisants n’y changeront rien. Comme ailleurs, la crise est là : profonde et durable. Elle puise ses racines dans un passé récent. De compromis en compromissions, nous risquons, si nous n’y prenons garde de voir la diplomatie française devenir une diplomatie croupion nostalgique d’un passé révolu. « La ‘Grande Nation’, comme on surnommait la France au XVIIIe siècle avec un mélange d’admiration et d’ironie ne cesse de s’enfoncer, de s’effacer »3. Au fil des temps, la France a perdu une partie de sa suprématie militaire, une… Continuer la lecture

LETTRE A THOMAS PIKETTY

Monsieur,

En lisant ou relisant Husserl – la période s’y prête -, on perçoit à quel point une saisie momentanée du temps ménage à la fois la mise entre parenthèses des choses et la suspension du jugement. C’est bien dans cette posture des Méditations cartésiennes qu’il faut aborder et poursuivre jusqu’au bout la lecture de vos 1 200 pages. Comme le dit L’homme de Kiev1 pour décrire sa lecture de l’Ethique, « c’était comme une rafale de vent qui me poussait dans le dos… ».

En effet, dès les premières pages de votre Capital et idéologie2, on est bien embarqué par une intentionnalité forte, qui consiste à se demander si l’on pourra – un jour – mettre fin aux inégalités. Belle et louable question ! Assurément, depuis le retentissement mondial de votre livre précédent – Le Capital au XXIème siècle3 -, on attendait la suite avec intérêt, tant les questions soulevées méritaient, non pas des réponses programmatiques fermées, mais nombre d’éclaircissements nécessaires quant aux alternatives possibles permettant d’échapper aux rouages d’une mondialisation devenue folle.

TROIS REMARQUES METHODOLOGIQUES

Avant de venir sur le fond, trois remarques concernent vos choix et techniques méthodologiques :

La première : vos outils statistiques – dont critères, variables, ordres de grandeur et de proportion -, souvent insuffisamment justifiés, vous amènent à faire parler les chiffres dans le sens de conclusions préalablement déjà posées. Tous les économistes sont rompus à cette scolastique qui rend leur science, elle-aussi, souvent idéologique. De fait, vous avez tendance à traiter les… Continuer la lecture

Y’A PAS QUE LE COVID-19 DANS LA VIE :
CINQ LEÇONS DU BREXIT…

« L’illusion est une foi démesurée » (Honoré de Balzac). La construction européenne n’est-elle pas l’histoire d’une illusion perdue au cours des six dernières décennies écoulées ? Illusion auquel vient de mettre un brutal coup d’arrêt le départ du radeau de la méduse de la Perfide Albion qui plonge les Vingt-Sept dans un abîme de perplexité1. Après les envolées lyrico-médiatiques ayant accompagné le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, le 31 janvier 2020 à minuit2, il convient de savoir raison garder (« Le Brexit est un échec terrifiant pour l’Union européenne qui doit se transformer en alliance européenne des nations », Marine Le Pen, 1er février 2020) alors que l’Union et Londres envisagent leur avenir3… lorsque la crise du coronavirus sera derrière nous. Regarder loin dans le passé et dans le futur pour tenter de comprendre d’où nous venons4 et, qui sait, où nous allons. Toutes questions jugées incongrues par les technocrates et autres experts qui n’ont que faire des doutes grandissant des citoyens et des peuples sur la pertinence du projet européen au XXIe siècle sans parler des gouvernements (espagnol et italien).

Non content de se méfier des peuples, les dirigeants accentuent leurs pressions pour les contourner en mettant sous surveillance les pensées non agréées par la bien-pensance européiste (« Le progressisme ne tolère que lui-même », Mathieu Bock-Côté). À trop les contourner et les humilier, ils peuvent, un jour ou l’autre, se venger sur tout ce qu’ils trouveront sur leur… Continuer la lecture

AMIN MAALOUF OU COMMENT PEUT-ON ÊTRE LIBANAIS ?

Les deux plus belles réussites d’Amin Maalouf sont, à nos yeux en tout cas, Le Rocher de Tanios qui restitue toute la complexité ethnographique de la montagne libanaise (dont les invariants ne sont pas si différents de ceux de nos Alpes) et Les Croisades vues par les Arabes, qui a le grand mérite de casser la fausse équivalence monde-arabe/Islam en rappelant certaines des complexités de l’Orient où des Arabes sont Chrétiens catholiques, Syriaques, Grecs-orthodoxes, etc.

Il y a quelques années, on s’était étonné que le nouvel académicien accepte d’accorder un entretien à une chaîne de télévision israélienne (ou plus précisément une chaîne du Likoud), violant ainsi la loi libanaise qu’il ne pouvait ignorer1. Comprenant bien les forces qu’Amin Maalouf cherchait ainsi à ménager, son geste posait néanmoins la question – et dans toute sa maladresse, volontaire ou non – de la « libanité », de « l’être libanais », sinon de l’appartenance à l’Etat-nation libanais.

Juste avant le confinement, un grand ami nous a offert le dernier Maalouf – Le Naufrage des civilisations2 – dont la quatrième de couverture s’ouvre ainsi : « il faut prêter attention aux analyses d’Amin Maalouf. Ses intuitions se révèlent des prédictions, tant il semble avoir la prescience des grands bouleversements de l’Histoire ». Un tel avertissement valait bien qu’on se lance dans la lecture la plus studieuse d’un tel ouvrage, espérant y trouver quelques nouvelles précisions sur les Proche et Moyen-Orient, sinon sur cette « libanité » qui ne cesse de ressurgir et de nous interroger depuis l’éclatement… Continuer la lecture