Observatoire Géostratégique

numéro 235 / 17 juin 2019

L’envers des cartes

MADAGASCAR : NOUVELLES RAZZIAS CHINOISES…

Diego-Suarez (Antsiranana)/Tananarive (Antananarivo), 5 avril.

Lumière fracassante du petit matin. Mouettes et cormorans virevoltent dans le sillage d’écume annonçant la terre qui cambre sa croupe végétale à l’horizon. A bâbord, le bras de mer qui ouvre la passe d’accès au port de Diégo est flanqué d’une fortification arrondie en pierre de taille, d’où émergent cinq canons pétrifiés par le temps. Plus loin sur la première baie, toujours debout, la carcasse d’un imposant bâtiment, qui fut une caserne de la Légion, abrite désormais quelques lémuriens égarés. Ces vestiges d’une aventure coloniale, qui ne pouvait que mal se terminer1, annoncent l’unique quai du troisième port de la Grande île rouge. Diego-Suarez s’articule entre : l’ouest, le canal du Mozambique, et l’est, l’immensité de l’océan Indien.

Le port maritime fait corps avec la vieille ville2, assurant une grande partie du trafic des marchandises du pays : produits d’exportation comme le cacao, produits d’importation comme le sucre non raffiné du Brésil et le sel. A 400 kilomètres à l’est des côtes africaines au niveau du Mozambique, la Grande île est elle-même entourée par un chapelet d’archipels : au nord, celui des Comores dont l’île française de Mayotte ; plus au nord les Seychelles. A l’est, la Réunion et l’île Maurice. Madagascar s’étend sur une superficie de 587 000 km2, soit la France, la Belgique et le Luxembourg réunis. La langue malgache fait partie de la famille des langues malayo-polynésiennes comme l’Indonésien dont elle est issue. Elle a intégré de nombreuses influences bantoues, arabes et… Continuer la lecture

DJIBOUTI DANS LA NASSE CHINOISE…

En mer entre Djibouti et le Mozambique, 28 mars 2019.

Comme chaque année depuis 2016, une partie de la rédaction de prochetmoyen-orient.ch a appareillé de Djibouti pour l’océan Indien. Cette opportunité nous permet, notamment de mesurer l’évolution du « grand jeu djiboutien » qui se déploie au beau milieu d’un axe stratégique vital pour la défense et la sécurité de la France : Méditerranée/mer Rouge/océan Indien.

Dernièrement sur la route de l’Ethiopie et du Kenya, le président de la République a fait halte dans l’Etat portuaire afin d’y transmettre essentiellement trois messages : la France dispose toujours à Djibouti de sa plus grande base militaire à l’étranger et elle y remplit pleinement les obligations de ses accords de défense dans une région en bouillonnement constant ; elle veille aussi à questionner – autant que faire se peut – le clanisme et l’opacité d’un régime autoritaire ; enfin, il s’agissait aussi de prendre la mesure des évolutions économiques de ce « hub stratégique », maillon important du collier de perles chinois et des routes de la soie.

UNE TACTIQUE D’ENDETTEMENT SYSTEMIQUE

Afin de conforter ses intérêts économiques en Ethiopie, Pékin vient de restaurer la vieille ligne du chemin de fer français reliant Djibouti à Addis-Abeba. Cette rénovation a été exclusivement menée par une main-d’œuvre chinoise, sachant que Djibouti connaît un taux de chômage de 60%. Coût de l’opération : 500 millions de dollars pour un tronçon de moins d’une centaine de kilomètres, avec un emprunt à un taux de 6% ! Pékin a aussi construit un aqueduc pour… Continuer la lecture

QUAND L’ECOLE DE GUERRE ECONOMIQUE
RELAIE LA PROPAGANDE ISRAELIENNE…

Le 25 février dernier, l’excellent Cercle Aristote – espace d’intelligence, de liberté et de rigueur – nous a convié à une soirée qui s’annonçait des plus passionnantes : « Israël, le 6ème GAFAM ? ». Comme à son habitude, Pierre-Yves Rougeyron introduit la soirée avec toutes les hauteurs et l’humour qui le caractérisent précisant bien qu’il ne s’agira pas de dévier sur les sujets classiquement tendus du conflit israélo-palestinien. Rien de plus raisonnable, dont acte !

Les trois intervenants du soir co-signent un opuscule dont la quatrième de couverture précise : « les auteurs, Eloïse Brasi, Eric Laurençon, Patrick Nouma Anaba sont experts en intelligence économique et titulaire d’un MBA en management Stratégique et Intelligence Economique de l’Ecole de Guerre Economique. Ils occupent de hautes fonctions dans le secteur privé et l’administration qui les amènent à s’interroger, notamment sur les enjeux et les perspectives de demain (NDLR : sic). Cette richesse de parcours leur a permis d’explorer avec un prisme nouveau, le développement de la puissance d’Israël au travers des NBIC. Le préfacier : Dominique Bourra, expert en stratégie et cybersécurité, préside la commission Cybersécurité de commerce France-Israël ».

Un peu plus haut, on peut lire aussi : « Israël est un pays singulier par sa géographie, sa culture et son histoire. La culture israélienne s’est construite au rythme de conflits récurrents et autour de l’émergence d’un Etat démocratique et prospère dans le morceau de désert qu’est la Terre Promise » (NDLR : re-sic). Hosanna au plus haut des cieux…

D’emblée, les jeunes gens annoncent la couleur en plongeant dans l’essentialisme le… Continuer la lecture

ROLAND HUREAUX : SYRIE, LE GRAND AVEUGLEMENT…

On commence enfin à y voir plus clair sur la Syrie… La chape de plomb idéologique finit par se craqueler grâce à quelques orfèvres à qui on finira bien par rendre hommage un de ces jours prochains : l’ambassadeur Michel Raimbaud, le journaliste Majed Nehmé, l’ancien espion Alain Chouet, l’historien Frédéric Pichon, le politologue René Naba, l’oncle Bassam Tahhan, le géographe Fabrice Balanche, l’essayiste Michel Collon et quelques autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir cités nommément.

Une dernière contribution de choix (qui sort actuellement en librairie1) mérite la plus grande attention : celle de Roland Hureaux. Sans être à proprement parler un spécialiste des Proche et Moyen-Orient, il est ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA. Agrégé d’histoire, membre du comité de rédaction de la revue Commentaire et du comité scientifique de la Fondation Charles de Gaulle, Roland Hureaux est ancien auditeur de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale). Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont Pour en finir avec la droite (Gallimard 1998), Les nouveaux féodaux – l’erreur de la décentralisation (Gallimard 2004), Jésus et Marie Madeleine (Perrin 2005) et L’actualité du gaullisme (François-Xavier de Guibert 2007).

Commençant par rappeler la célèbre assertion de Rudyard Kipling – la première victime d’une guerre, c’est la vérité -, Roland Hureaux déconstruit méthodiquement avec une clarté limpide les enjeux régionaux et planétaires de la guerre de Syrie (2011 – 2019), avant d’en tirer quelques enseignements essentiels, rarement abordés avec autant de pertinence et… Continuer la lecture

CONTRE-ENQUÊTE : COMMENT LES AMERICAINS ONT MIS LA MAIN SUR AIRBUS

« La guerre est un caméléon ».

Carl Von Clausewitz

Aucune commande pour Airbus en janvier 2019, mais des annulations concernant les huit A-380 attendus par la compagnie aérienne Quantas et les cinq A-220 commandés par la défunte PrivatAir. A quelques mois du Salon du Bourget, AIRBUS voit son carnet de livraisons à la baisse avec 313 commandes pour l’A-380 dont 79 restent à livrer – les 53 destinés à Emirates Airlines risquant d’être remis en question. A Toulouse, au siège opérationnel de l’avionneur européen, les langues commencent à se délier…

« Cette contre-performance a valeur de symptôme », estime un haut cadre, « jusqu’à maintenant nous restions à parité à peu près égale avec BOEING alors qu’aujourd’hui nous sommes péniblement qu’aux deux tiers. Le carnet de commandes fait encore illusion, mais l’‘effet cargo’ – selon lequel les engagements pris il y a des années se concrétisent seulement maintenant – dissimule une crise beaucoup plus profonde qui correspond à une lente prise de contrôle d’AIRBUS par les Américains ».

UNE FAUSSE BONNE SANTE

Malgré les derniers revers rendus publics, la santé apparente d’AIRBUS1 semble toujours resplendissante. Cette « fausse bonne santé » s’explique par trois raisons principales : l’absence de nouveaux programmes qui nécessitent toujours des fonds importants soulage la trésorerie ; une réduction drastique des investissements de recherche ; et une politique de couverture euro/dollar qui, avec la baisse du dollar a mécaniquement amélioré les résultats du groupe. Initiée par Louis Gallois (à la tête d’EADS2 de 2006 à 2012), cette politique rend aujourd’hui… Continuer la lecture