Observatoire Géostratégique

numéro 231 / 20 mai 2019

CENSURES FRANCAISES !

L’émotion médiatico-politique – déclenchée par la publication dans la Revue de défense nationale (RDN) de l’article du colonel François-Régis Legrier sur les opérations occidentales en Syrie – est révélatrice de trois évolutions lourdes qui contraignent désormais l’état du débat public en France. Après une lecture aussi précise que symptômale, trois constats s’imposent :

Premier constat : cet article qui n’est – somme toute – qu’un « retour d’expérience » des plus classiques, affaiblit considérablement, sinon porte un coup peut être fatal à l’exercice indispensable lui-même du « retour d’expérience ».

Deuxième constat : ce genre de censure n’est pas nouveau et rappelle quelques fameux précédents, autant d’illustrations d’une vassalisation de la pensée, donc du pays.

Troisième constat : la jurisprudence Legrier correspond à la disparition languissante d’une recherche, sinon d’une pensée stratégique française ouverte, indépendante autant que nécessaire.

CHER ALAIN JUPPE

L’auteur de ces lignes se souvient avoir assisté au discours prononcé par Alain Juppé le 20 janvier 2011 à l’Ecole militaire à l’occasion du baptême de la promotion « Général de Gaulle » du Collège interarmées de Défense (CID). Son intervention officialisait aussi la transformation du CID, qui reprenait ainsi sa fonction d’« Ecole de guerre ». Se référant à la pensée et aux écrits stratégiques du général de Gaulle, Alain Juppé déclarait « droit dans ses bottes » : « cette capacité de réflexion intellectuelle doit commencer à s’exercer dès aujourd’hui. Je sais que votre encadrement vous encourage à écrire et à publier, dans l’esprit de responsabilité qui a toujours été celui de nos Armées. Je souhaite que vous poursuiviez ces efforts dans une démarche pragmatique et constructive et que vos articles soient le fruit de la pensée la plus innovante possible ». Sic et dont acte !

« Une pensée innovante » ne saurait s’en tenir à la répétition du manuel pour prendre le risque de contredire les doxas dominantes. Exercer le « doute hyperbolique » cartésien consiste d’abord à récuser les idées reçues qui s’imposent souvent comme « des évidences trompeuses », nous rappelle René Descartes dans son Discours de la méthode. Une quelconque « pensée critique » se met d’abord en situation de crise afin de rebattre les différences communément établies entre l’erreur et la vérité.

En l’occurrence que dit le colonel François Régis Legrier dans son article ? Quelques vérités revisitées : il a fallu plusieurs mois et des destructions considérables pour venir à bout des deux milles ultimes jihadistes de Dae’ch retranchés dans l’Est de la Syrie. Pourquoi ? Parce que la coalition américaine à laquelle participe la France – n’ayant pas voulu envoyer des soldats au sol – a confié le travail aux milices locales aléatoires du Front démocratique syrien (FDS), dominées par des factions kurdes éloignées de leurs bases. Pour vaincre, il a fallu bombarder massivement tout ce qui se trouvait au sol, au risque de s’aliéner les habitants. Conclusion : pour éviter une telle dépense d’énergie et tant de dégâts, mieux aurait valu envoyer des soldats aguerris sur le terrain. « La bataille d’Hajine a été gagnée (…), écrit le colonel, avec « un coût exorbitant et au prix de nombreuses destructions ».

Cette lecture ne dit pas autre chose que ce qu’écrivent – en interne – les experts des différentes instances opérationnelles de l’état-major des armées (EMA) et les analystes de la Direction du renseignement militaire (DRM). Tirer leçons et enseignements d’une bataille sur le point d’aboutir est un exercice des plus normaux dans le cadre habituel de ce que les militaires appellent « retour d’expérience » (RetEx). La question de savoir ce qui peut être rendu public ou pas ne relève pas d’une science exacte et doit être ramenée aux concepts fondateurs de La Formation de l’esprit scientifique de notre historien national des sciences Gaston Bachelard !

Après une lecture à la loupe du papier du colonel Legrier, force est d’admettre que ce dernier propose un RetEx des plus rigoureux, conforme à sa responsabilité d’officier supérieur. Il ne livre aucune information classifiée, ni de quelconques secrets d’Etat qui metteraient en péril la sécurité de la France comme a pu le faire François Hollande dans un livre étrange1 alors qu’il était encore président de la République !

A l’évidence, ce qui ne passe pas c’est le coup de griffe à l’encontre d’une stratégie américaine qui n’a pas variée depuis le Seconde guerre mondiale : bombarder massivement de très haut pour ne pas mettre en danger la vie des équipages et, surtout pour éviter un déploiement humain sur le terrain. Le papier ne met nullement en cause la chaîne de commandement de la Coalition occidentale, ni les décideurs militaires de notre pays. Il ne rappelle même pas que l’ingérence des forces occidentales en Syrie est parfaitement illégale au regard du droit international.

En effet, si les Russes, les Iraniens et le Hezbollah libanais interviennent en Syrie, ils le font à la demande du gouvernement légal de ce pays. Pour sa part, la coalition occidentale se fonde abusivement sur la résolution 2249 du Conseil de sécurité des Nations unies (20 novembre 2015), qualifiée par les diplomates de « monument d’ambiguïté ». Bien qu’adopter sans recourir au chapitre VII de la Charte de l’ONU (qui autorise le recours à la force), cette résolution en utilise la rhétorique, engageant tous les Etats membres qui en ont les moyens à « prendre toutes les mesures nécessaires » sur les territoires syriens et irakiens contrôlés par Dae’ch pour faire cesser les actes de terrorisme.

Avec l’aval de Barack Obama et de l’OTAN, Nicolas Sarkozy et David Cameron n’avaient pas procédé autrement en s’autorisant de la résolution 1973 pour déclencher leur guerre de Libye au printemps 2013, dont l’objectif affiché était pourtant un « changement de régime » dans ce pays. Avec l’appui des pays européens et en l’absence totale du moindre appui des Nations unies, Donald Trump veut maintenant faire la même chose au Venezuela… Comment, notre pays – détenteur d’un siège permanent au Conseil de sécurité – peut-il cautionner à ce point le démantèlement du droit international et jouer ainsi contre ses propres intérêts ?

Toujours est-il que le colonel Legrier aurait pu rappeler aussi que les forces spéciales américaines – qui ont combattu Dae’ch à Hajine et Raqqa – sont intervenues à Deir ez-Zor (à l’Est de la Syrie) pour porter secours aux mêmes factions jihadistes engagées contre l’armée gouvernementale syrienne… En fait, la thèse du colonel Legrier insistant sur la nécessité d’un engagement au sol se trouve être la même que celle de nombre d’officiers du Pentagone et d’une centaine de diplomates ayant adressé une lettre ouverte au président Obama ! La grande différence avec notre pays, c’est que des officiers américains peuvent le penser, l’écrire et le publier tandis qu’en France cette liberté (en responsabilité citoyenne) est, désormais assimilée à un délit punissable…

LE DEMANTELEMENT DE LA REVUE DEFENSE

Deuxième constat : l’affaire Legrier s’inscrit dans une filiation chargée d’autres censures du même type, plus anciennes mais tout aussi scandaleuses. L’une des plus éclatantes censure de ce type remonte au printemps 2011. Dans son numéro 149, la revue Défense des auditeurs de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense nationale)2 s’était permise de publier un entretien avec le général Vincent Desportes critiquant de manière modérée les règles d’engagement de troupes françaises en Afghanistan. Ce dernier osait souligner que « les orientations stratégiques américaines se sont imposées en France » et que « beaucoup de choix militaires ne nous appartiennent plus », en s’inquiétant d’une réduction des moyens humains et matériels de nos armées : « nous sommes aujourd’hui dans une situation de baisse préoccupante de nos capacités opérationnelles ».

Un triste sire nommé Jean-Raphaël Notton (à l’époque président de l’Union-IHEDN et à ce titre faisant office de directeur de la publication) réagit vertement, engueulant copieusement le comité de rédaction ordonnant de lui soumettre les sommaires et articles des prochaines livraisons de la revue. Réponse du berger à la bergère : le 14 mars 2011, le comité de rédaction (bénévole, pluridisciplinaire et politiquement pluriel) lui adressait une lettre de démission en bloc. Sans même s’être fait remonter les bretelles par qui que ce soit – ni à Matignon dont dépend l’IHEDN, ni dans la hiérarchie militaire – ce monsieur Notton en attente fébrile de La Rouge (Légion d’honneur) se mit alors à invoquer fallacieusement quelques irrégularités de gestion de la revue pour ne pas perdre la face. Bien que menacé de poursuites judiciaires, l’imprudent accusateur s’adressa à Jean Guisnel du Point, faisant lui-aussi feu de tout bois pour se faire bien voir de ses sources de la hiérarchie militaire3.

Mettant en égale balance les deux parties, le servile Guisnel, s’abstint de toute enquête sérieuse, préférant donner largement la parole au triste Notton qui n’a pas abandonné, aujourd’hui encore, ses rêves de Légion d’honneur.

Plus récemment en novembre dernier, la présidente du conseil d’administration de l’IHEDN – Nicole Gnesotto – a fait interdire un colloque qui devait se tenir à l’Ecole militaire. Thème : nouvelles menaces terroristes et contre-terrorisme. Intervenants : les anciens juges anti-terroristes Jean-Louis Bruguières et Michel Debacq, Bernard Squarcini ancien patron de la DCRI (Direction centrale du Renseignement Intérieur) et Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, ainsi qu’Alain Juillet, notamment ancien responsable de l’Intelligence économique auprès du Premier ministre ! Autant de dangereux délinquants, il faut bien en convenir ! Encouragée par l’ambassadeur de France à… Washington et quelques plumitifs néo-cons, l’interdiction non motivée tomba comme un couperet de.. Matignon !

Ces deux dernières années, plusieurs colloques concernant la guerre en Syrie et la diplomatie française ont été successivement censurés au Mémorial de Caen, à la Sorbonne, au Sénat et à l’Assemblée nationale. Autre insolence : ces réunions ouvertes et pluridisciplinaires ambitionnaient de donner la parole à d’autres grands connaisseurs de la Syrie et des coulisses du Quai d’Orsay que ceux qui ont leur rond de serviette sur les plateaux de C-dans l’Air, de BFM ou de C-niouze et propagandes… Une fois et à répétition, la peur de la contradiction, l’aplaventrisme et l’ignorance avaient gain de cause.

Aujourd’hui, de nombreuses enquêtes savantes concluent à la perte de confiance des Français envers leurs médias. On se demande bien pourquoi ! Paraissant toujours, la revue Défense de l’IHEDN est redevenue le bulletin paroissial des anciens auditeurs et des industries de défense. Ses rédacteurs soumettent leurs papiers aux successeurs du triste Notton qui s’est incrusté dans le monde merveilleux des associations d’anciens auditeurs. Après le malheureux épisode Legrier, la prestigieuse RDN va certainement connaître le même destin. Mais on attend une réaction forte de Conseil constitutionnel… Celle-ci ne devrait pas tarder pour endiguer les vents mauvais afin de redonner confiance aux officiers qui souhaitent toujours écrire et se faire publier !

Plus sérieusement, redisons (et la rédaction de prochetmoyen-orient.ch le fait régulièrement) – que cette évolution consacrant le retour de la censure dans notre pays – n’est pas une bonne chose, non seulement pour nos indépendance et souveraineté nationales, mais aussi pour nos intérêts économiques, scientifiques et de rayonnement culturel qui ne sauraient se passer de la contradiction et d’une pensée critique libre et responsable à la manière de René Descartes et de tant d’autres penseurs qui ont fait s’exporter nos Lumières.

VIVE 2084 !

Troisième constat : la haine de l’intelligence. En écrivant son célèbre 1984, le grand écrivain George Orwell nous prédisait l’avènement d’un monde décervelé ou règnerait la novlangue et toutes les ruses de la propagande. L’avertissement de ces sombres prédilections est – aujourd’hui – pulvérisé par de bien pires menaces : une banalisation générale de la médiocrité normative et courtisane.

A force de prendre ses lecteurs, téléspectateurs et auditeurs pour des veaux, la presse « mainstream » se met elle-même en position de disparaître. Le nombre de ses usagers réguliers diminue d’année en année, de mois en mois, de jours en jours. Rivalisant d’ignorance, ses segments courent derrières les mal nommés « réseaux sociaux » et autres monstres liquides de la révolution numérique : « j’aime/j’aime pas », je partage les « opinions » de millions d’amis. La belle affaire ! Entre la mode des « Fake News », contre-Fake-News, autres fariboles et fantasmes complotistes, l’information sourcée, recoupée et vérifiée est devenue chose rare et trop importante pour être confiée aux médias classiques, qu’ils soient gratuits ou plus onéreux.

Aujourd’hui, qui produit encore de l’information ? Quelques agences dinausoriques ainsi que les services de renseignements régaliens et privés. Il existe – bien-sûr – quelques niches d’excellence dont ne fait surtout pas partie « Médiapart-ial » et les amuseurs publics Plenel, Bourdin, Apathie, Calvi et consort. Ces quelques perles relèvent, le plus souvent, d’une clandestinité qu’on pourrait associer à celle du Conseil national de la résistance (CNR), dernièrement encore vertement décrié par Emmanuel Macron.

L’édition est, à-peu-près dans le même état, délaissant les enquêtes de fond au profit des frasques de nos dirigeants anciens et plus actuels qui « ne devraient pas dire ça… Une censure attentive y règne aussi, la liste des ouvrages critiques passés à la trappe après avoir été lancés en fabrication est aussi longue qu’éloquente.

Restait la recherche, ses laboratoires inventifs et rutilants aux Lumières des vieux lustres de notre CNRS national. Là aussi on a fermé à-peu-près tout ce qui pourrait fâcher au profit d’Instituts et de Think-tanks aux ordres ! Ces derniers inféodent leurs priorités de recherche et leur ligne éditoriale aux desiderata de leurs bailleurs de fonds du Maroc, du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unies… Dans ces officines aussi, les esprits critiques sont devenus denrée extrêmement rare. « Obnubilés » par les fins de mois et fidèles au sacré principe selon lequel « le client est roi », « chercheuses » et « chercheurs » produisent « utiles », c’est-à-dire dans les seules perspectives pouvant garantir l’avenir de la carrière ! Ecce homo certes, mais notre pays mérite mieux en guise d’intelligence, de recherche et de prospective.

2024 ? Nous y sommes et l’affaire Legrier n’en est qu’une nouvelle confirmation. Ce courageux colonel a eu le tort de prendre à la lettre le conseil d’Alain Juppé lancée à l’Ecole de guerre en 2011. Nous suivrons la suite de sa carrière avec la plus grande attention, parce qu’en définitive son papier ne faisait que décrire une réalité de terrain que nous (et plus autres collaborateurs de prochetmoyen-orient.ch) pratiquons depuis plus de vingt ans. Osons l’affirmer très modestement, même au risque d’être aussitôt accusé de barboter dans les Fake News et le complotisme…

Quelques-uns de nos maîtres du Vieux monde – Claude julien, Eric Rouleau et Paul Balta – nous ont enseigné « le devoir d’irrespect », le croisement et la vérification des sources. Les gourous du nouveau « nouveau monde » préfèrent les places, les passeports diplomatiques, le fric et les voitures de fonction… en s’essuyant les pieds sur la France et ses citoyens. Triste époque vraiment…

 
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Néanmoins bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
25 février 2019
Sur le même dossier, lire aussi les papiers de Roseline Letteron (Humeurs) et de Jean Daspry (Orient-ations).


1 François hollande : « Un Président ne devrait pas dire ça… » Les secrets d’un quinquennat. Editions Stock, octobre 2016.
2 L’auteur de ces lignes a été rédacteur en chef de Défense de 2003 à 2011.
3 Jean Guisnel : « Crise ouverte à la revue Défense : la rédaction a démissionné » – Le Point, 28 mars 2011.

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