Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

CHRETIENS MARONITES : LA FIN D’UNE GUERRE DE 40 ANS…

Bkerké (Liban), siège du Patriarcat maronite, 14 novembre.

A 25 kilomètres au nord de Beyrouth, le siège du patriarcat maronite a pris des allures de forteresse. Pas un mètre carré qui ne soit contrôlé par les Forces spéciales des services de renseignement de l’armée. L’habituel ballet des limousines noires qui ponctue régulièrement les soubresauts de la vie politique du Pays du Cèdre… Les équipes de télévision et leurs harnachements moyenâgeux collent au décor. Des armoires à glace en costume avec un scoubidou dans l’oreille courent dans tous les sens. Certains jouent les importants, d’autres surveillent le crépuscule qui vient… songeant peut-être à cette nuit du 12 au 13 juin 1978 qui enveloppa la tuerie d’Ehden et sa trentaine de victimes civiles.

Samir Geagea, le chef des Forces libanaises/FL (extrême-droite), est arrivé le premier, accompagné de son épouse – la députée de Bcharré – Sethrida Geagea, suivi une dizaine de minutes plus tard de Sleiman Frangié – le chef des Marada (Chrétiens du nord) – accompagné de son fils le député Tony Frangié. Très ému, Sleiman Frangié a d’abord salué le patriarche Mgr Béchara Raï avant de serrer la main de Samir Geagea, paraissant très tendu. Puis les deux délégations se sont congratulées. Celle des FL qui accompagnait Samir Geagea était composée des députés Antoine Habchi, Chawki Daccache et Joseph Ishak, des ex-députés Fady Karam et Antoine Zahra, ainsi que du directeur du bure au des FL du Liban-Nord Tony Chidiac. Pour sa part Sleiman Frangié était entouré des députés Farid Haykal el-Khazem et Fayez Ghosn, du ministre sortant Youssef Fenianos et des anciens ministres Youssef Saadé et Rony Araïji.

PERSPECTIVE « SACREE »

Dès ses premiers mots, le patriarche Mgr Raï a tenu à placer cette réconciliation dans une perspective spirituelle, « sacrée » a-t-il dit en citant le psaume 133 : « qu’il est bon et qu’il est agréable pour des frères de se trouver ensemble », en poursuivant : « nous sommes fils d’un même père et donc nous sommes frères (…) Dieu veut que nous nous rencontrions et que nous tournions la page pour vivre heureux et dans la paix, pour que l’amitié nous unisse ».

Le patriarche s’est fait encore plus solennel pour conclure : « à Bkerké, nous sommes avec les institutions étatiques, contre les binômes et les trinômes. Si nous devons parler du bipartisme au Liban, il n’y en a qu’un seul : deux ailes égales et complémentaires, les Musulmans et les Chrétiens. C’est cela le secret du Liban dans sa diversité, son rôle et son message pour l’ensemble des Proche et Moyen-Orient ».

Une réunion à huis clos d’une heure environ a ensuite été tenue entre Mgr Raï et Messieurs Frangié et Geagea, à l’issue de laquelle les deux parties ont publié un communiqué détaillant les contours de la réconciliation. Le point essentiel de ce texte insiste sur la nécessité pour chacune des parties de respecter l’autre, sans chercher à l’éliminer, malgré les différences d’orientations politiques.

Le document d’entente de Bkerké entre les Marada et les FL a été lu intégralement par Mgr Joseph Naffah. L’article trois est essentiel : « la rencontre se base sur le principe de l’attachement de chacune des parties à ses convictions et ses constantes politiques. Elle ne lie pas la liberté de ses choix et de ses orientations politiques et ne comporte pas d’obligations déterminées. Il s’agit d’une décision de transcender une étape douloureuse et de poser les fondations d’un dialogue constant en vue d’horizons ouverts. La divergence d’opinion politique au sein d’un pays souverain n’empêche pas la rencontre autour de questions nationales, humanitaires et sociales avec le souci permanent de réduire autant que possible les divergences politiques ».

RECONCILIATION ET VERITE

Comme au Chili, en Argentine, en Afrique du Sud, au Maroc et en Algérie, les processus de paix et de réconciliation ont été précédés ou ont été accompagnés par des commissions d’enquête et des investigations historiques. Celles-ci ont été chargées d’établir la vérité des faits, ou tout au moins de s’en rapprocher le plus possible, l’histoire et ses ruses n’étant jamais épuisables, ni véritablement épuisées. Dans cette perspective, les Libanais seraient en droit, aujourd’hui, de demander des explications, sinon des comptes sur les quelques 17 000 disparus durant la guerre civile entre 1975 et 1990.

Pour une approche historique concernant les affrontements interchrétiens durant la guerre du Liban (1975 – 1990), on peut toujours lire ou relire le grand classique « Guerres maronites » de la politologue Régina Sneifer, paru aux éditions de l’Harmattan en mars 1994. Concernant les événements de la fameuse nuit du 12 au 13 juin 1978, durant laquelle un commando des Kataëb (du parti Phalangiste) assassina Tony Frangié, sa femme Véra et leur petite fille Jihane âgée de trois ans, ainsi que vingt-huit villageois, l’auteur de ces lignes a enquêté durant trois ans pour la rédaction d’un livre paru en mai 20091.

Il est donc particulièrement pénible de lire dans le quotidien L’Orient-le-Jour du jeudi 15 novembre 2018, sous la plume de Yara Abi Akl, un récit tronqué, sinon parfaitement idéologique cherchant à minimiser la participation de Samir Geagea aux événements de cette terrible nuit. Exemple caractéristique de désinformation, d’instrumentalisation journalistique, sinon de pure bêtise, un passage particulièrement faux mérite d’être cité : « dans la foulée de la guerre fratricide de 1975, les Kataëb, sous la présidence de Pierre Gemayel, s’étaient employés à élargir leur hégémonie dans les régions à dominante chrétienne, dont notamment le Liban-Nord. On raconte même que le fondateur des Kataëb avait bénéficié d’un accueil sans précédent à Zghorta Les Frangié ont donc très mal vu leur leadership incontestable menacé par les Kataëb, d’où la détérioration des rapports entre les deux factions chrétiennes. Les tensions ont atteint leur apogée avec l’assassinat de Joud el-Bayeh, chef de la section Kataëb de Zghorta. En représailles, un commando Kataëb, dont faisait partie Samir Geagea, avait donné l’assaut à la résidence des Frangié. Geagea avait été blessé aux abords de la résidence, mais l’opération aboutit au meurtre de Tony Frangié et de sa famille ».

Cette mauvaise prose de L’Orient-le-Jour fait, non seulement injure aux victimes d’Ehden, mais elle insulte aussi la réconciliation qui vient d’avoir lieu. La tension grandissante entre les « deux factions chrétiennes » provenait non seulement d’une question de pouvoir et d’influence sur le « camp chrétien », d’intérêts financiers touchant aux cimenteries de Chekka, mais surtout d’un profond différend stratégique. Le phalangiste Joseph Abou Khalil raconte dans l’un de ses livres comment, après la Guerre des deux ans (1975 – 1976), le Front national libanais (FNL) – alliance des groupes chrétiens – vola en éclats. Les Kataëb et la famille Gemayel estimaient alors qu’il fallait demander de l’aide et des armes à Israël afin de poursuivre la guerre, s’opposant à un refus catégorique du président du Liban Sleiman Frangié (le grand-père du chef actuel des Marada).

Dans ce contexte, les services de renseignement de l’armée israélienne vont conseiller aux Kataëb, à Pierre et Béchir Gemayel de faire place nette sur la route de la présidentielle libanaise en supprimant deux des prétendants les plus gênants : Tony Frangié et Dany Chamoun.

Une fois Béchir Gemayel à Baabda (palais présidentiel), Tel-Aviv pourrait ainsi réitérer le coup de la paix séparée – signée entre le président égyptien Anouar al-Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin – avec un Liban sous la seule autorité des Kataëb… Samir Geagea n’a pas participé (presque par hasard, comme le laisse entendre L’Orient-le-Jour) au commando d’Ehden, mais en a été le chef sur recommandation explicite des services israéliens de l’époque.

Par conséquent, si l’on veut respecter et consolider la réconciliation qui vient de s’effectuer à Bkerké, il faudrait mieux s’abstenir de colporter les carabistouilles du genre de celles qui sont imprimées dans le seul quotidien libanais d’expression française. La baisse de qualité de ses informations, de ses analyses et commentaires lui vaut, désormais le sobriquet très révélateur de « L’Orient-la-Nuit ». Il n’est jamais impossible de retrouver les chemins de la lumière…

POUR UNE RECONCILIATION LIBANAISE DURABLE

Le travail historique concernant la tuerie d’Ehden, comme d’autres tragédies de la guerre du Liban, est loin, très loin d’être abouti. Chercheurs, historiens et journalistes poursuivront cet effort de compréhension et d’intelligence qui ne peut pas, ne doit pas s’interrompre. Les responsables politiques doivent laisser travailler les historiens en toute liberté et ne pas chercher à en instrumentaliser les conclusions provisoires.

Cela dit, la réconciliation de Bkerké a été saluée par l’ensemble de la classe politique libanaise et nombre de chancelleries étrangères. Du reste, qui ne peut se réjouir de voir ainsi deux formations politiques adverses, accepter de renoncer à vouloir se détruire mutuellement pour s’accorder sur une confrontation de leurs différends politiques dans le cadre légal des institutions du Liban ?

Au-delà d’une réconciliation simplement maronite, on peut espérer que cette avancée puisse encourager aussi un processus plus large et favoriser les conditions nécessaires à la formation toujours attendue d’un prochain gouvernement.

Les sceptiques disent (et c’est leur droit) que Sleiman Frangié a tout donné sans de véritable contre-partie, tandis que Samir Geagea ne s’est pas excusé officiellement pour sa participation majeure à la tuerie d’Ehden… On se souvient effectivement d’une réconciliation passée avec Elie Hobeika qui avait rapidement tourné court… Pour autant, l’histoire est-elle condamnée à se répéter ? Toujours est-il qu’après avoir consulté les familles des martyrs, ses alliés politiques au Liban comme à l’étranger, Sleiman Frangié a pris sur lui la responsabilité de cette décision majeure, garantie par le patriarcat maronite.

Bien-sûr, les temps qui viennent diront comment pourront s’exprimer les effets positifs ou négatifs de cette réconciliation historique. Dans le contexte de la fin de la guerre en Syrie et d’une tension croissance entretenue par les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite à l’encontre de l’Iran, le Liban risque, une fois de plus, de faire les frais du chaos proche et moyen-oriental. Par conséquent, tout élément susceptible de conforter une meilleure unité du Pays du Cèdre, comme la formation de son prochain gouvernement, constitue – en soi – une avancée à ne pas négliger.

Dans cette perspective, la prochaine présidence du Liban est aussi en jeu et un enjeu, et la réconciliation de Bkerké participe directement à l’éclaircissement de la donne. En attendant une réforme constitutionnelle qui donnerait la possibilité aux Libanais – à toutes les Libanaises et tous les Libanais – de choisir leur président de la République au suffrage universel, le système toujours en vigueur – hérité du mandat français – veut que le pouvoir exécutif soit assumé par un représentant de la communauté chrétienne.

Depuis qu’il est entré en politique, Sleiman Frangié a toujours récusé les conceptions d’un « christianistan » replié sur lui-même selon les lois d’une purification ethnico-confessionnelle prônée par plusieurs factions durant la guerre civile.

Aux antipodes de cette idéologie dont on connaît les désastres passés, le chef des Marada a toujours affirmé que les Chrétiens du Liban devaient incarner l’ouverture et assumer le devoir et les charges d’« une fonction passerelle » entre les différentes communautés, non seulement du Liban, mais aussi de l’ensemble des Proche et Moyen-Orient.

Survivant de la tuerie d’Ehden du 13 juin 1978, Sleimlan Frangié sait mieux que quiconque le sens profond de la réconciliation de Bkerké qu’il prépare depuis longtemps : rassembler non seulement les Chrétiens, mais aussi l’ensemble des Libanais, qu’elles que soient leurs appartenances confessionnelles et territoriales. C’est un héros de L’Adieu aux armes qui parle : « la prudence n’empêche pas l’espoir, l’espoir n’empêche pas la témérité… »

 
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Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
19 novembre 2018

1 Richard Labévière : La Tuerie d’Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens. Editions Fayard, mai 2009.

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