Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

COMMENT JE ME SUIS DECOUVERT JEUNOPHOBE !

Je comprends de nombreuses réactions aux commentaires hostiles à la prestation de Greta Thunberg à la tribune des Nations Unies que ceux qui critiquent son initiative se résumeraient à un noyau de has been « jeunophobes ».

Le glissement dialectique et sémantique est intéressant. Ainsi, quand on critique les propos ou les actions d’une personne, cela ne relèverait pas du débat d’idée et on ne serait animé que par le rejet collectif du groupe social ou humain auquel elle appartient.

Critiquer Vladimir Poutine ne pourrait être que les fait de russophobes primaires, les adversaires des idées de Benjamin Netanyahou seraient des antisémites, les esprits chagrins qui ont condamné le terrorisme de Ben Laden auraient ainsi exprimé leur islamophobie et les critiques de la dictature trentenaire de Robert Mugabe seraient évidemment des racistes voire des nostalgiques de l’esclavage. Toute contradiction, tout débat est ainsi évacué d’office et le contradicteur renvoyé à son insignifiance quasi criminelle

S’agissant de Mademoiselle Thunberg, ses contempteurs seraient donc des vieillards séniles méprisant la jeunesse et ne témoignant aucune compassion aux handicapés.

L’argument est inepte ne vise que maladroitement à dissimuler l’instrumentalisation de cette jeune fille que je veux croire sincère à des fins diamétralement opposées à ce qu’elle souhaite avec ardeur et à juste raison. Elle a droit à toute ma compassion car elle sortira sans doute brisée du rôle qu’on lui fait jouer.

Au XIXe siècle le capitalisme industriel expédiait les enfants pousser des wagonnets dans les mines. Aujourd’hui le capitalisme financier les envoie miner le terrain sur les réseaux sociaux. Immense progrès du monde nouveau.

C’est – comme on dit – de bonne guerre. Mais nos  élites, nos responsables politiques et nos medias ne sont pas obligés d’être dupes et encore moins complices.

J’en veux pour preuve ces quelques éléments vérifiés et recoupés par le collectif « Reporterre », actif pionnier d’une écologie active et responsable. Ils sont assez éclairants pour commencer à comprendre :

" La belle histoire de Greta Thunberg commence le 20 août 2018. Ingmar Rentzhog cofondateur de la start-up We Don’t Have Time (Nous n’avons pas le temps) croise Greta Thunberg devant le Parlement suédois et publie un post émouvant avec sa photo attendrissante sur sa page Facebook. Nous sommes le 1er jour de la grève commencée par Greta. Le 24 août (soit 4 jours plus tard… quelle coïncidence !), sort en librairie une autobiographie mêlant crise familiale et crise climatique, Scener ur hjärtat, corédigée par Malena Ernman la mère de Greta, Svante Thunberg son père, Beata, sa sœur, et Greta. Les parents artistes – chanteuse lyrique et acteur – sont très connus en Suède ; Greta, pas encore.

En fait Ingmar Rentzhog et la famille de Greta se connaissent déjà bien et ont participé ensemble à une conférence sur le climat le 4 mai 2018. Peu de place au hasard donc, dans la rencontre « fortuite » à Stockholm, sur le trottoir devant le Parlement entre Ingmar et Greta.

Tout a été finement programmé pour transformer la jeune Suédoise en héroïne internationale, et ce, dès le 1er article paru dans le quotidien le plus lu dans le pays, Aftonbladet, quelques heures seulement après le post Facebook de Rentzhog.

We Don’t Have Time, la start-up que Rhentzog a cofondée en 2016, a l’ambition de créer un réseau social de plus de 100 millions de membres, qui influencera les hommes et femmes politiques et les chefs d’entreprise pour qu’ils agissent davantage contre le réchauffement climatique. C’est ce qui apparaît en tout cas dans leur plaquette web.

C’est là que ça se complique. Parmi les actionnaires de la start-up, on trouve les membres de deux familles interconnectées : les Persson, enfants du milliardaire Sven Olof Persson, qui a fait fortune, entre autres, dans la vente de voitures (Bilbolaget Nord AB) et les Rentzhog. Les deux familles d’investisseurs, qui se sont rencontrées dans la région du Jämtland, n’ont aucun lien avec l’écologie, ce sont des spécialistes de la finance.

En mai 2018, Ingmar Rentzhog est recruté comme président-directeur du think tank Global Utmaning, faisant la promotion du développement durable et se déclarant politiquement indépendant. Sa fondatrice n’est autre que Kristina Persson, fille du milliardaire et ex-ministre social-démocrate chargée du développement stratégique et de la coopération nordique entre 2014 et 2016. Via l’analyse des tweets du think tank, on observe un engagement politique fort, à l’aube des élections européennes, envers une alliance qui irait des sociaux-démocrates à la droite suédoise. L’ennemi étant « les nationalismes » émergeant partout en Europe et dans le monde.

Le 16 janvier 2019, Global Utmaning était fière d’annoncer sur les réseaux sociaux sa nouvelle collaboration avec Global Shapers, une communauté de jeunes dirigeants de 20 à 30 ans « dotés d’un grand potentiel pour jouer un rôle dans l’avenir de la société et qui travaillent à améliorer la situation des populations autour d’eux ». Ce réseau a été créé de toutes pièces par le Forum économique mondial de Davos  en 2011. Ses leaders entendent bien sauver la planète tout en maintenant la croissance économique et en réclamant encore plus de mondialisation. Tout un programme.

Je résume. Nous avons d’un côté une plateforme numérique en construction, We Don’t Have Time, qui a pris un réel essor il y a quelques mois grâce à Greta Thunberg, « jeune conseillère » de la fondation dirigeant cette plateforme. Précisons au passage que les centaines de milliers d’adresses mail collectées par Rentzhog valent de l’or. Et de l’autre, nous avons une famille de milliardaires comptant une ex-ministre qui investit dans cette start-up, puis qui embauche Ingmar Rentzhog dans un think tank développant les thèmes de la croissance verte, de l’économie circulaire, bref, de greenwashing.

 
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C’est ce greenwashing qui permet au capitalisme financier de perdurer. Greta Thunberg se retrouve à servir ceux qu’elle fustige. Comme disait l’auteur du Guépard, « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change » (Guiseppe Tomasi Di Lampedusa)."

Alain Chouet
28 septembre 2019

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