Observatoire Géostratégique

numéro 196 / 17 septembre 2018

UNE GUERRE D’INTERMEDIAIRES DANS L’OMBRE DE PIERRE MAUDET – Alain Jourdan/Tribune de Genève, 17 septembre.

Les révélations d’Éric Stauffer jettent une lumière crue sur les jeux d’influence autour du conseiller d’État. Qui a-t-il de si inavouable dans le déplacement que Pierre Maudet a effectué en 2015 à Abu Dhabi ? « Rien! Niente! » vient expliquer aujourd’hui Éric Stauffer. Depuis le Valais où il a pris sa retraite politique, l’ancien patron du Mouvement citoyen Genevois (MCG) s’érige en défenseur de la moralité du conseiller d’État face « à la meute qui veut sa peau ». Le tribun n’a rien perdu de sa verve. Trop content de s’inviter dans le feuilleton de l’affaire Maudet et de se retrouver sous le feu des projecteurs, il balance une autre partie de l’histoire, encore ignorée celle-là. Mais riche d’enseignements sur le mode de fonctionnement de Pierre Maudet et la chronologie de l’affaire.

Au cours des deux dernières années, des élus se sont interrogés sur les dessous de ce qui ressemblait à une lune de miel entre l’ancien patron du MCG et le chef de l’exécutif genevois. L’interview publiée aujourd’hui livre un début de réponse. Elle contribue à éclairer d’un jour nouveau les coulisses de ce déplacement litigieux aux Emirats arabes unis.

En expliquant avoir été le premier à œuvrer à la rencontre entre Pierre Maudet et Mohammed ben Zayed ben Sultan, avant d’être coiffé sur le poteau par « les Libanais », Eric Stauffer nous apprend que deux réseaux d’intermédiaires ont été en concurrence dans l’entourage du magistrat pour lui ouvrir les portes d’Abu Dhabi.

Pour prouver ses dires, l’ancien patron du MCG dispose de plusieurs documents dont un courriel dans lequel Pierre Maudet s’adresse, sur ses recommandations, au premier ministre d’un pays européen très lié à Mohammed ben Zayed ben Sultan, pour solliciter son appui. Faire passer des messages par des tiers et activer des réseaux pour obtenir des rendez-vous avec des chefs d’États, il n’y a rien de plus courant en diplomatie, surtout à Genève. Éric Stauffer affirme donc avoir mobilisé ses amis pour que Pierre Maudet puisse rencontrer Mohammed ben Zayed ben Sultan en tête à tête. Un scénario qui, même s’il n’a pas abouti, balaie définitivement la thèse initiale d’un voyage privé.

L’ancien patron du MCG ne bluffe pas lorsqu’il prétend avoir de l’entregent. La liste de ses mécènes publiée lors des dernières élections genevoises en avait surpris plus d’un. Éric Stauffer soutient que la démarche de Pierre Maudet s’inscrivait dans le cadre des efforts déployés par le magistrat pour faire revenir Bank of China à Genève. Pourquoi, diantre, demander à un pays tiers d’intervenir auprès des Émirats pour aider à arracher une décision qui paraît du seul ressort de la Chine ? De quel levier disposait le premier réseau actionné par Pierre Maudet ?

Le conseiller d’État nous dément avoir évoqué la question du retour de Bank of China à Genève lors de son entretien avec Mohammed ben Zayed ben Sultan à Abu Dhabi. En revanche, il confirme que «dans les efforts déployés en matière de promotion économique, il s’est vu proposer par Monsieur Stauffer une série de contacts auxquels il n’a pas donné suite». Le conseiller d’État ne dément pas, en outre, avoir eu un échange avec le pays tiers mentionné par Éric Stauffer et dont plusieurs sources nous affirment qu’il s’agit du Monténégro qui joue actuellement un rôle central dans le rapprochement stratégique opéré par la Chine et les Emirats arabes unis. Un rapprochement qui est de nature à peser sur ce qui se passe au Yémen, en Syrie mais aussi en Palestine.

Ces éléments de contexte ne dédouanent en rien Pierre Maudet. Au contraire. Ils interrogent encore plus sur les raisons qui ont poussé le magistrat à préférer le circuit de ses amis libanais à celui d’Éric Stauffer. Mais dans cette histoire de réseaux qu’on actionne pour s’ouvrir des portes au Proche et Moyen-Orient, qu’il s’agisse de ceux d’Éric Stauffer ou de ceux des amis libanais de Pierre Maudet, les experts sont unanimes pour dire qu’il faut bien regarder où on met les pieds. «On ne peut pas s’aventurer sur ce terrain sans une solide expérience diplomatique internationale», explique notamment le politologue Daniel Warner pour qui ces affaires de réseaux sont «beaucoup trop complexes pour un simple conseiller d’État». «Dans son entourage des personnes en avait pris conscience mais il ne les a pas écoutées», confie un proche de Pierre Maudet.

 

ERIC STAUFFER LIVRE UNE PARTIE DES DESSOUS DE L’AFFAIRE MAUDET – Alain Jourdan/Tribune de Genève, 17 septembre.

Depuis le Valais où il s’est installé après son retrait de la vie politique genevoise, l’ancien patron du MCG prend fait et cause pour le magistrat et dévoile les coulisses du Voyage à Abu Dhabi

Pourquoi montez-vous au créneau pour défendre Pierre Maudet ?

Parce que j’en ai assez de voir les hyènes genevoises et les vautours s’acharner sur lui. Il ne mérite pas cela. Pierre Maudet est quelqu’un de foncièrement honnête. Je peux en témoigner. Toutes ces genevoiseries, ça suffit ! Cette affaire n’aurait jamais pris de telles proportions s’il n’y avait pas en toile de fond des querelles personnelles entre le procureur Jornot et son affaire de la « garçonnière » et Pierre Maudet à laquelle s’ajoute la mobilisation des policiers qui veulent lui faire payer sa réforme de l’institution. Olivier Jornot n’est pas sevré de la politique et il est revanchard.

Vous y allez fort…

Oui. On ne me changera pas. Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis et on ne me fait pas taire. J’ai la conviction qu’on est en train de sacrifier une bonne personne pour de mauvaises raisons. J’ai eu l’occasion de voir Pierre Maudet au travail dans le cadre de ses fonctions lors de voyages à Singapour et Kuala Lumpur. Il y a défendu Genève auprès de grandes entreprises.

Oui, mais alors quid de toute cette affaire ? Pourquoi Pierre Maudet a-t-il menti ?

Faut arrêter ! Il n’aurait même pas dû s’excuser. C’est son directeur de cabinet qui a mal géré l’affaire dès le départ. Lui, il a fait son boulot en allant défendre les intérêts de Genève à Abu Dhabi. Lorsqu’on est Conseiller d’État, il n’y a pas de voyages privés et/ou professionnels, c’est une fonction 24 h/24 h, 365 jours par an! Il faut arrêter de s’émouvoir parce que son voyage avec sa famille a été pris en charge par les Émirats. Cela fait partie des usages dans les pays du Golfe. S’il avait refusé, cela aurait été perçu comme un affront. Vous croyez que ça se passe comment pour les responsables politiques des autres pays?

On comprend que vous le défendez mais vous n’apportez aucun élément nouveau sur les dessous de ce voyage…

Si. Quand je dis que son directeur de cabinet a une part de responsabilités c’est qu’il a fait capoter la rencontre que j’étais moi-même en train d’organiser, à la même époque, entre Pierre Maudet et Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan. Je sais que cela va en surprendre plus d’un. Mais j’ai un très gros carnet d’adresses à l’étranger et je l’ai mis à disposition de Genève et de son ministre de l’Économie pour l’aider à défendre les intérêts genevois. Les meilleurs accords ne se font pas lors des visites protocolaires. Si Genève ne veut pas être à la ramasse, il nous faut des gens dynamiques tels que lui pour défendre ses intérêts. Il ne dispose pas d’une administration pléthorique comme aux États-Unis pour mener cette diplomatie, il doit s’appuyer sur le peu de gens qui l’entourent en multipliant les opportunités.

Vous savez, que vos détracteurs vont dire que c’est du bluff, que vous voulez seulement qu’on parle de vous dans les médias…

Ils pensent ce qu’ils veulent. J’ai été l’homme de l’ombre pour une partie de cette histoire. Je suis passé par un Chef d’État d’un pays de la zone Europe qui entretient à la fois des liens très proches avec Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan et les autorités chinoises qui investissent énormément en Europe. Il a été établi l’opportunité d’un coup de main avec l’objectif de faire revenir une institution bancaire chinoise à Genève alors que c’était la place financière de Zurich qui était pressentie pour ce retour. Je peux donc vous certifier avoir œuvré dans l’intérêt de l’économie genevoise. Mes démarches ont été interrompues par un coup de fil du chef de cabinet qui m’a informé qu’il avait, par ses relations, finalement obtenu que Pierre Maudet soit invité à l’occasion du grand prix de formule 1 et qu’il pourrait certainement le rencontrer à cette occasion dixit son chef de cabinet et qu’une rencontre allait être organisée à cette occasion. J’ai trouvé cela stupide car ce n’était pas un voyage personnalisé comme je l’organisais, avec l’assurance d’un contact solide. Les Libanais n’ont rien fait. Ils ont juste œuvré pour que Pierre Maudet fasse partie des 200 à 300 personnes qui sont invitées à chaque fois par le prince et tous frais payés.

Mais que vient faire la Chine dans cette histoire ?

C’était l’un des sujets que Pierre Maudet devait aborder avec Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan, qui est proche du premier ministre Chinois, sur introduction du chef d’État cité préalablement. Ce n’était certainement pas le seul sujet. Je peux juste vous dire ce que j’ai fait et je peux le prouver. Comment croyez-vous que la diplomatie internationale fonctionne ? Un accord commercial, une bonne parole, une recommandation, cela se prépare, cela se construit avec des relations !

Vous savez que votre proximité avec Pierre Maudet ces derniers mois et votre présence au sein du conseil d’administration de l’aéroport risque de rendre votre témoignage suspect…

Je ne suis pas proche de Pierre Maudet, il ne fait pas partie de mes amis. Il a toujours été un concurrent politique. Mais je déteste encore plus, pour en avoir souffert pendant 13 ans, l’acharnement de ceux qui ne font rien et qui ne sont là que pour jeter leur fiel visqueux sur les autres ! Concernant l’aéroport, je peux certifier comme cela a déjà été dit que les appels d’offres et le critère de pondération ont été scrupuleusement respectés lors de l’attribution du marché à Dnata. C’est le stade des rumeurs qui alimentent les rumeurs et deviennent parole d’évangile, bientôt Maudet aura corrompu Trump pour la Corée du Sud !

Donc vous n’avez pas été missionné pour défendre Pierre Maudet en allumant des contre-feux ?

Non. Je fais cela de ma propre initiative. Et cela ne lui plaît pas d’ailleurs.

 

DANS LA PRESSE IRAKIENNE :

En bref

Le Parlement a élu, hier, al-Halboussi (sunnite), président du Parlement, et Hassan Karim (chiite), de Sa’iroun, vice-président. (Sabah, Sabah al-Jadid, p. 1). 

Le deuxième vice-Président, Bashir Haddad [NDT : un Kurde], a été élu aujourd’hui(Al-Hadath TV). Le candidat sunnite pour le poste de Président du parlement est sorti du camp chiite, son élection a provoqué une « colère populaire » contre le communautarisme (Zaman, p. 1). 

Le conseil des ministres a déclaré, dans un communiqué, qu’al-Abadi avait ordonné une harmonisation des salaires des combattants de la Mobilisation populaire avec ceux des services de sécurité. (Adala, p. 1).

Politique intérieure

Al-Halboussi, élu président du Parlement après une course marathonienne. (Machrek, p. 1, Mada, p. 1). 

Le Parlement a élu, hier, son président en la personne de Mohammed al-Halboussi (sunnite, gouverneur d’al-Anbar) et un de ses deux vice-présidents, Hassan Karim, de Sa’iroun. Al-Halboussi a obtenu 169 voix sur 298. 210 députés ont voté pour Hassan Karim. (Sabah, Sabah al-Jadid, p. 1, Adala, p. 1). Des députés de Sa’iroun (de Moqtada al-Sadr) et de Wataniya (d’Allaoui), ont cependant boycotté le vote. (Alem, p. 1).

Le deuxième vice-président du Parlement, Bashir Haddad [NDT : un Kurde], a été élu aujourd’hui (Al-Hadath TV).

Le candidat sunnite pour le poste de président du Parlement est sorti du camp chiite. Son élection a provoqué une « colère populaire » contre le communautarisme. (Zaman, p. 1).

« Mohammed Saber, ancien ambassadeur d’Irak en Chine, est notre candidat pour le poste de Président de la République » a affirmé Assous Ali, dirigeant de l’UPK. (Machrek, p. 1).

Le chef de la MANUI a été reçu par Moqtada al-Sadr. (Bayyna al-Jadida, p. 1).

Dans son éditorial (Adala, p. 1), Adel Abdel-Mahdi annonce qu’il arrêtera d’écrire dans la presse vu qu’il est au centre de tractations relatives à la désignation de hauts responsables, notamment le futur PM. Il a présenté ses félicitations à Mohamed al-Halboussi, nouveau président du Parlement.

Un éditorial dans Zaman (p. 12) revient sur des informations faisant état de « vente de postes à responsabilités politiques », notamment celui de président du Parlement. D’habitude, les voleurs parlent discrètement de leurs malfaisances, alors que les dirigeants politiques en parlent publiquement et avec le sourire, estime le Chroniqueur qui craint cela ne constitue désormais une « une pratique politique ». Par ailleurs, un éditorial dans Machrek (p. 3) intitulé « Attention ! Ils vendent les postes » affirme que celui qui paie des dizaines de millions de dollars – pour l’attribution de postes – fera son possible pour les récupérer par des pots de vin et des commissions.

Un chroniqueur dans Alem (p. 8) qualifie le communautarisme de « gilet de sauvetage ». La classe politique n’est toujours pas en mesure de se passer des critères communautaristes mis en place par les Américains en 2003. Lors de la séance, d’hier, du Parlement, les leaders politiques ont présenté des candidats choisis selon des critères communautaristes, par pragmatisme, et n’ont donc pas donné le bon exemple à suivre. Et ce, étant donné que les « réformateurs » sont conscients que la transition d’un processus politique entièrement basé sur le communautarisme à un autre basé sur la citoyenneté pourrait être coûteuse et sanglante. Le choix, par des chiites, d’un Président sunnite pour le Parlement, au-delà de la coutume, est en réalité un communautarisme camouflé.

Le Conseil des ministres a clarifié, dans un communiqué, qu’al-Abadi avait ordonné une harmonisation des salaires des combattants de la Mobilisation populaire avec ceux des services de sécurité. (Adala, p. 1).

Manifestations du sud irakien

Rami al-Sukaini, député de Sa’iroun, représentant de Bassora, a condamné les arrestations arbitraires contre les manifestants dans ce gouvernorat. (Machrek, p. 1).

Suite à la délivrance d’un mandat d’arrêt à son encontre, Assad al-Idani, gouverneur de Bassora, s’est dit prêt à comparaitre devant la Justice et présenter des documents prouvant l’implication du chef de la police du gouvernorat dans des actes de corruption. (Bayyna al-Jadida, p. 1).

Affaires sécuritaires

Arrestation de trois terroristes à Mossoul et à al-Anbar. (Machrek, p. 1).

Politique étrangère

Lors de son entretien avec son homologue égyptien au Caire, Ibrahim al-Jaafari, ministre des Affaires étrangères, a appelé à faciliter la délivrance de visas aux Irakiens. (Adala, p. 1).

 

PEUT-ON ENCORE CRITIQUER L’ARABIE SAOUDITE ? Armin Arefi, 14 septembre.

Le royaume ne laisse plus aucun pays occidental dénoncer ses violations des droits de l’homme sous peine de les frapper au portefeuille. Le président français Emmanuel Macron recevait au palais de l’Élysée le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane le 10 avril dernier. La France se montre relativement prudente dans ses critiques de la politique saoudienne. Les Nations unies ont tiré la sonnette d’alarme. « Des centaines de milliers de vies sont en jeu à Hodeida », a averti jeudi Lise Grande, la coordinatrice humanitaire de l’ONU, au sujet de la population de la ville portuaire yéménite, soumise depuis une semaine à une intense campagne de bombardements saoudiens et émiriens. Après l’échec des pourparlers de paix à Genève, la cité, porte d’entrée de l’aide humanitaire indispensable au pays, est de nouveau la cible de la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite, qui souhaite en délogée les rebelles yéménites houthis, qui y sont installés depuis 2014. Soutenant les forces loyales au gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale, la pétromonarchie s’est lancée il y a trois ans et demi, en compagnie notamment des Émirats arabes unis, dans une guerre sans merci contre les houthis, soutenus par l’Iran, ennemi juré des Saoudiens, qui se sont emparés de la capitale Sanaa en 2014. Ce conflit dévastateur, relativement oublié par la communauté internationale, en raison de l’extrême difficulté à se rendre sur place, a fait au moins 10 000 morts, dont 9 500 civils. D’après l’ONU, elle a provoqué la pire crise humanitaire du monde dans le pays le plus pauvre de la péninsule Arabique. Si les deux camps sont accusés de crime de guerre, les pays occidentaux se montrent relativement peu diserts au sujet des nombreuses « bavures » dont se rend coupable leur allié privilégié saoudien, qui possède la maîtrise totale des airs.

Réaction timorée à Paris

En 2015, le bombardement d’une salle où était organisée une cérémonie de mariage à Mokha (ouest) a fait 131 morts. L’année suivante, les frappes contre une cérémonie funéraire à Sanaa ont tué 140 personnes. Le 9 août dernier, 51 personnes, dont 40 enfants, ont trouvé la mort dans une attaque contre leur bus dans la ville de Saada, fief des houthis. Le 23, au moins 22 enfants et 4 femmes sont décédés dans une frappe alors qu’ils fuyaient les combats dans la région d’Al-Douraïhimi, au sud de la ville de Hodeida.

Bien plus que cette dernière bavure, le drame du 9 août, celui du bus de Saada, a suscité l’indignation dans le monde entier. Pourtant, il n’a provoqué qu’une réaction pour le moins timorée de Paris. S’il a « condamné » la frappe aérienne contre le véhicule, le Quai d’Orsay s’est tout d’abord bien gardé d’incriminer son allié saoudien, se contentant le 10 août de « soutenir l’appel du secrétaire général de Nations unies à l’ouverture d’une enquête afin de faire la lumière sur les circonstances de ce drame ».

À la suite de la publication de celle-ci, mettant clairement en cause la coalition, le ministère français des Affaires étrangères, qui a pour habitude de privilégier les critiques à huis clos, « plus efficaces » selon lui que les dénonciations publiques, a affirmé le 4 septembre, en réponse à une question de journaliste, « prendre note de la présentation des résultats » et « prendre acte des regrets exprimés par les membres de la coalition pour les erreurs commises ». La porte-parole du Quai d’Orsay en a profité pour « encourager » ces derniers à indemniser les familles des victimes et à sanctionner les responsables.

« Mort silencieuse du peuple yéménite »

« Nous assistons à des bombardements aveugles et personne n’est épargné », s’indigne un diplomate moyen-oriental. « Le problème est que ceux qui ont entamé cette guerre pensaient l’achever en deux ou trois semaines. Or, cela fait trois ans et demi que cette situation perdure, et on assiste à la mort silencieuse du peuple yéménite. » Interrogée le 31 août lors d’une conférence à Sciences Po Paris, la ministre française des Armées, Florence Parly, s’est dite « révoltée » par la situation au Yémen, tout en assurant que les armes françaises vendues à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis n’étaient pas utilisées dans ce pays.

Le 5 septembre dernier, 16 ONG internationales ont adressé une lettre ouverte au président Emmanuel Macron, l’exhortant notamment à « condamner publiquement et systématiquement toutes les attaques contre des civils » au Yémen, et à « suspendre les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, dès lors qu’elles sont susceptibles d’être utilisées » dans ce pays.

Au contraire de la France, l’Espagne a pris ses responsabilités après le drame du bus de Saada, et décidé d’annuler début septembre une vente de 400 bombes à guidage laser, pour un montant de 9,2 millions d’euros. En représailles, Riyad, sous l’impulsion de son impétueux prince héritier, Mohammed Ben Salmane, le jeune architecte de la guerre au Yémen, a menacé Madrid d’annuler à son tour un contrat autrement plus important : la commande par la pétromonarchie de cinq corvettes, pour 1,8 milliard d’euros, en faveur de l’entreprise publique espagnole de chantiers navals Navantia. Le message semble être passé. Pour sauver sa relation avec l’Arabie saoudite, l’Espagne a tout bonnement fait volte-face en annonçant le déblocage de la vente des 400 bombes.

Ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite

C’est que l’Europe semble encore sous le choc du sort réservé par le royaume al-Saoud à un autre de ses alliés occidentaux, le Canada. Début août, le pays des deux saintes mosquées a décidé d’expulser l’ambassadrice canadienne à Riyad, de rappeler son ambassadeur à Ottawa, et de geler tout nouvel échange commercial ou investissement avec le Canada.

 

GUERRE AU YEMEN : « SEULE LA DIASPORA PERMET AUX HABITANTS DE SURVIVRE ». Entretien par Marc Nexon/Le Point, 14 septembre.

Après l’échec des négociations à Genève, Bachir Al-Mohallal, à la tête de l’ONG Pulse for social justice, s’alarme de la situation au Yémen. La paix attendra. Après l’échec des négociations à Genève, les bombardements ont repris au Yémen. Un pays déchiré depuis quatre ans par un conflit entre les forces Houthis, d’obédience chiite, soutenues par l’Iran, et désormais installées dans la capitale Sanaa, et la coalition menée par l’Arabie saoudite, avec l’appui de Washington. Bachir Al-Mohallal, à la tête de l’ONG Pulse for social justice et basé à Sanaa, évoque l’état de délabrement des infrastructures et l’administration des Houthis.

Quelle est la situation des infrastructures à Sanaa ?

Bachir Al-Mohallal : Cela dépend des quartiers. Dans certains endroits, il n’y a plus d’accès à l’eau, et l’approvisionnement est assuré par camion. L’électricité est défaillante ou absente partout. Le seul moyen est de se procurer un panneau solaire chinois pour 100 ou 200 dollars. Cela permet d’avoir un peu de lumière, mais pas de faire fonctionner un frigo. Si on relativise, on peut se dire qu’il n’y a jamais eu dans le pays un service public capable de fournir de l’électricité, même avant la guerre. Le conflit a simplement aggravé les choses.

Qu’en est-il du système de soins ?

C’est le plus grave : l’hôpital public est encore debout, mais les médecins ne sont plus payés et les médicaments ont disparu. On peut toujours se rendre dans une clinique privée, mais les prix sont élevés. Le même constat vaut pour l’école. Pas de salaires, pas d’enseignants, les enfants restent donc chez eux, sauf ceux dont les parents ont les moyens de payer une école privée.

Trouve-t-on suffisamment de nourriture ?

Il n’y a pas vraiment de pénurie alimentaire, même si la situation est plus compliquée à la ville qu’à la campagne, où il est toujours possible de cultiver un bout de terre. En revanche, le prix des denrées a doublé en raison de la chute de la monnaie. Même chose pour le carburant, dont les tarifs ont triplé.

Comment survivent les habitants ?

C’est la diaspora yéménite qui permet de maintenir le pays en vie. Une diaspora principalement établie aux États-Unis et en Arabie saoudite. Dans ce dernier pays, ils sont 2,5 millions. L’argent venu de l’extérieur offre de l’oxygène à la population. Sauf que l’Arabie saoudite vient d’adopter une loi restrictive sur les migrants, qui a pour effet de renvoyer chez eux beaucoup de Yéménites. Or ces gens reviennent à Sanaa pleins de rancœur contre le royaume saoud, et certains rejoignent les combattants Houthis qui les rémunèrent 100 dollars par mois.

Comment se comportent les Houthis à Sanaa ?

Il y a deux choses que la population porte à leur crédit : d’abord, la sécurité. La ville est à nouveau sûre. Même les cellules d’Al-Qaïda en ont été chassées. Ensuite, la restauration d’un semblant d’État. Certes, les fonctionnaires ne reçoivent plus de salaires, mais ils s’arrangent quand même pour rémunérer ceux dont ils ont besoin. Ainsi, la police fonctionne, par exemple. Ils ont également mis au pas les chefs de tribus qui semaient le désordre. Enfin, ils font pression sur les propriétaires, afin que ceux-ci cessent de réclamer leurs loyers. C’est une mesure que les gens apprécient. Paradoxalement, les zones libérées par la coalition ne connaissent pas ce degré de sécurité, car elles passent rapidement sous la coupe de milices incontrôlables.

Est-ce que les bombardements s’intensifient ?

Pour l’instant, la capitale reste assez épargnée. La coalition se concentre sur les abords de l’aéroport et les unités militaires. Les bombardements ciblent davantage des villes comme Hodeida, Saada, Al-Bayda. Le problème, ce sont les déplacés. Or dans ce domaine, rien n’avance. Les organisations internationales ont des fonds pour nous aider, mais on attend toujours les camps destinés à les accueillir. Les tentes, ce sont les gens eux-mêmes qui les montent avec leurs moyens.

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