Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

DECES ACCIDENTEL D’UN SOLDAT FRANÇAIS AU TCHAD – AFP, 31 juillet.

Un soldat français est mort dans un accident de maintenance au Tchad, où est déployée la force antijihadiste Barkhane, a indiqué l’état-major des armées vendredi. « Alors qu’il effectuait une intervention de maintenance sur un groupe frigorifique de la base de Kossei à N’Djamena au Tchad, le brigadier-chef Andy Fila, électromécanicien frigoriste de la force Barkhane, a été mortellement touché par l’explosion » d’une bouteille de gaz, a précisé le communiqué. Il est décédé des suites de ses blessures. Une enquête militaire a été ouverte. Âgé de 25 ans, et père d’un enfant, le brigadier-chef Andy Fila appartenait au 14e régiment d’infanterie et de soutien logistique parachutiste de Toulouse. Il avait été déployé à plusieurs reprises dans des opérations extérieures. Déjà envoyé au Sahel en 2016, il y était retourné en juin. Le chef d’état-major des armées, le général d’armée François Lecointre, « s’incline avec une profonde tristesse devant la mémoire de ce militaire mort en opérations », précise l’état-major, faisant état de blessés mais sans donner de détails. A l’Assemblée nationale, à la demande du LR Thibault Bazin, les députés ont rendu spontanément hommage à ce soldat, en observant une minute de silence, en marge de l’examen du projet de loi bioéthique. L’opération Barkhane compte autour de 5.100 soldats. Au total, 43 soldats français sont morts au combat dans les opérations Serval (2013) et Barkhane (depuis 2014), selon l’état-major. Un décompte qui n’intègre pas les accidents.

 

LE LIBAN PEUT-IL SORTIR DE LA CRISE ? Lina Kennouche, 1er août.

En défaut de paiement depuis février 2020, le Liban dont la dette publique dépassait les 150 % du PIB avant la crise financière et atteindrait aujourd’hui 250 % du PIB, a adopté fin avril un plan de réformes économiques afin de négocier une aide du Fonds monétaire internationale (FMI). Le pays espère ainsi restaurer un climat de confiance auprès des bailleurs. Le gouvernement libanais table aujourd’hui sur un soutien de 10 milliards de dollars de la part de l’organisation de Bretton Woods, en plus du déblocage des 11 milliards de dollars promis dans le cadre de la [conférence Cèdre de 2018 ». Ces sommes sont conditionnées à la mise en œuvre de réformes toujours attendues.

Après dix-sept rounds de pourparlers, les discussions n’ont enregistré aucune avancée et la perspective d’une sortie de l’impasse s’éloigne chaque jour davantage.

Un secteur financier qui plonge

Le 13 juillet dernier, le FMI a exhorté les deux délégations libanaises à « s’unir autour du plan du gouvernement » et à « engager des réformes » annoncées en avril à l’instar de la lutte contre la corruption ou la transparence des adjudications publiques. Mais jusque-là, la principale pierre d’achoppement à ces discussions réside dans le différentiel entre l’évaluation des pertes du secteur financier faite par la délégation du gouvernement libanais, et celle réalisée par la commission parlementaire des Finances et du Budget (alignée sur la position de l’Association des banques du Liban).

Chaque année, l’État libanais émet des obligations pour se financer. Cette dette publique est libellée à hauteur de 60 % en livres libanaises et de 40 % en dollars, et souscrite majoritairement par les banques libanaises et la Banque du Liban (BDL). Or avec la baisse constante des recettes publiques ces dernières années, l’État s’est retrouvé dans l’incapacité de financer ses dépenses budgétaires et de servir sa dette.

Dans cette configuration de défaut de paiement, la délégation du gouvernement estime les pertes du secteur financier à plus de 241 trillions de livres libanaises (soit près de 69 milliards d’euros) tandis que la seconde ne fait état que de 81 trillions LL (environ 20 milliards d’euros). Les divergences concernent également les recettes à adopter pour renflouer les banques.

Un remboursement par l’État ?

Pour faire face à ces pertes, l’option soutenue par les banques, est celle d’un renflouement par l’État (bail-out), autrement dit le remboursement des dépôts par l’émission de titres, selon une logique de privatisation des gains et de socialisations des pertes financières.

Tandis que la solution suggérée dans le programme économique du gouvernement adopté en avril dernier est celle d’un renflouement interne (bail-in), c’est-à-dire une ponction qui ciblerait les gros déposants et engagerait la responsabilité des actionnaires – une proposition pertinente dans un pays où la répartition des richesses est parmi les plus inégalitaires au monde.

Pour Kamal Hamdan, directeur du Consultation and Research Institute à Beyrouth, avec lequel je me suis entretenue par téléphone,

« En retraçant l’historique des transactions bancaires des 24 000 comptes, qui selon les statistiques du comité de contrôle de la banque centrale, ont réalisé depuis 1993 – date du début de la politique d’emprunt aux banques – des surprofits énormes grâce à des taux d’intérêt anormalement élevés, nous pourrions mettre en place une sorte d’impôt sur les dépôts ».

Selon lui, au moins un quart des 82 milliards de dollars versés sous forme de service de la dette publique provient des « taux d’intérêt extra » appliqués sur cette dette et qui ont profité à 1 % des titulaires des comptes bancaires.

Depuis 1993, pour attirer les investisseurs, la souscription aux emprunts publics a été rémunérée à des taux d’intérêts élevés. Par ailleurs, avec la politique de stabilisation monétaire de la livre libanaise qui garantissait un taux de change fixe, tout en adoptant un différentiel élevé entre les taux d’intérêt de la livre libanaise et du dollar, ceux qui s’endettaient en dollars à un taux d’intérêt de 5 % pouvait placer ensuite ces sommes à un taux d’intérêt nettement supérieur (atteignant parfois 18 %) pour réaliser des profits. Une logique qui s’est révélée être celle d’un pillage organisé, raison pour laquelle ces pertes devraient être assumées par ceux qui ont le plus profité.

La fin d’un modèle

Aujourd’hui le Liban assiste en réalité à l’implosion du système né de l’accord de Taëf (1989) qui avait mis un terme à la guerre civile (1975-1990), reconduit le principe du communautarisme politique et consacré l’arrivée au pouvoir des anciens chefs de milices préoccupés de faire « triompher les intérêts de leur assabiyya » (à savoir « l’esprit de corps » au niveau de la communauté) sur l’intérêt public.

Ainsi pour Charbel Nahas, ancien ministre des télécommunications et du travail, et fondateur du mouvement politique Citoyens et Citoyennes dans un État qui réclame depuis 2016 l’abolition du communautarisme politique et l’édification d’un État démocratique et laïc, le déficit colossal du Liban n’est pas accidentel, mais fonctionnel.

« le fonctionnement du système reposait sur l’accumulation permanente de capitaux qui s’enregistraient comme des créances financières, que ce soit sous forme de dépôts bancaires ou de titres de propriété foncière et immobilière, afin de faire croire que l’on disposait d’argent alors même qu’on le dépensait puisqu’il était intégralement prêté domestiquement au privé comme à l’État, par l’entremise de la Banque centrale, pour financer la consommation et le déficit extérieur » explique M.Nahas au cours de notre entrevue à Beyrouth en date du 15 juin 2020.

L’estimation du cabinet de conseil McKinsey fait état d’environ 94 milliards de dollars de capitaux drainés par le Liban entre 2005 et 2015 dont 70 % aurait servi à l’acquisition de biens immobiliers et de produits de consommation, majoritairement importés dans un pays peu productif.

Mais la résilience si coûteuse du système libanais a été mise à mal sous l’effet de facteurs exogènes.

« Avec la guerre en Syrie, l’effondrement brutal du cours des hydrocarbures en 2015 a mis fin aux deux conditions qui avaient prévalu à l’arrêt de la guerre civile libanaise et à la mise en place du système politico-économique, à savoir les arrangements politiques extérieurs au niveau régional et l’afflux de capitaux » explique M. Nahas.

Aujourd’hui, alors même que la machine économique s’est brisée, les leçons ne semblent toujours pas tirées. Le programme de réforme actuel du gouvernement libanais commandé au groupe mondial de conseil financier et de gestion d’actifs Lazard, ignore la logique profonde du système.

Un programme de réformes inadapté aux réalités

L’approche comptable adoptée par le groupe Lazard et le FMI, qui assimile le fonctionnement de l’État à celui d’une entreprise et inventorie les pertes, se heurterait de plein fouet, selon M.Nahas, aux intérêts des banques structurées autour de la banque centrale et de la classe politique communautaire.

« Cette approche classique consiste à réduire massivement et pour une longue période la consommation et le niveau de vie matériel des Libanais, non sans risques politiques et sécuritaires, pour faire accepter à la population un niveau de revenus qui serait compatible avec la mise en place de structures de production moins vulnérables au déficit extérieur. Mais cette volonté brise la pompe aspirante de capitaux que les banques et les leaders communautaires ont entretenue pendant trente ans et dont ils espéraient encore pouvoir se servir » explique M.Nahas.

Aujourd’hui, seule une réforme structurelle du système permettrait au pays de se relever. Mais le rapport de force politique dominant, favorable à l’alliance des forces communautaires et de l’oligarchie financière, sape à court terme cette perspective.

Or chaque jour la détérioration de la qualité de vie des Libanais relance avec acuité la question des décisions urgentes à adopter pour endiguer le risque de troubles sociaux de grande envergure.

En effet, dans cette économie d’importation massive enchaînée au dollar, la chute vertigineuse de la livre entraîne une hyperinflation des prix – les prix des produits alimentaires et des boissons enregistraient déjà une hausse de 49.6 % en mai dernier – ; un risque élevé de faillite pour les commerces – 50 % selon les estimations faites en juin par l’Association des Commerçants de Beyrouth ; la baisse dramatique du pouvoir d’achat des Libanais et le basculement dans la pauvreté d’une majorité d’entre eux sous l’effet des licenciements.

Selon la dernière étude statistique réalisée par Infoproresearch auprès d’un échantillon représentatif de 500 entreprises au Liban et publiée à la mi-juin 2020, le nombre total de chômeurs aurait atteint 550 000, soit 30 % de la population active, estimée à 1,8 million de personnes.

La classe politique se laisse happer par ses divisions

Malgré l’étendue du désastre économique et social, la classe politique se laisse happer par ses divisions. Le fossé ne cesse de grandir entre d’un coté, les forces politiques qui préconisent d’ouvrir la porte à des coopérations avec des économies disposées à faire du troc ou des échanges non libellés en dollars à l’exemple de ce que propose la principale force dominante sur l’échiquier politique à savoir le Hezbollah, et de l’autre, ceux qui jugent l’amarrage géopolitique à l’occident incontournable et en appellent à la neutralité du Liban.

Le mouvement Citoyens et Citoyennes dans un État, quant à lui, parie sur le fait que les leaders communautaires, dans l’incapacité de sauvegarder ce système et face au risque d’un embrasement sécuritaire majeur, se mettront à envisager sérieusement une négociation pour une transition démocratique.

 

RIYAD RATTRAPEE PAR SON SOUTIEN AU JIHAD – Marc de Miramon/L’Humanité, 1er août.

Plusieurs diplomates saoudiens sont accusés aux Etats-Unis d’avoir directement participé à la préparation des attentats du 11 septembre 2001. Une procédure judiciaire qui embarrasse au plus haut point Washington et sa rhétorique frauduleuse de la « guerre mondiale contre le terrorisme ». Des officiels saoudiens ont-ils apporté une aide directe aux pirates de l’air du 11 septembre 2001 ? L’Arabie Saoudite, fidèle alliée des Etats-Unis, peut-elle être considérée comme complice des attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire, et si oui, pourquoi aurait-elle agi de la sorte ? Depuis bientôt 20 ans, rescapés de la tragédie, familles de victimes, enquêteurs du FBI et spécialistes du dossier tentent de comprendre les mécanismes de cette complicité présumée comme les raisons de l’obstruction judiciaire manifeste du gouvernement fédéral américain, prêt à tout pour préserver l’alliance pétrolière stratégique entre Washington et Riyad, scellée à la fin de la seconde guerre mondiale.

Et c’est dans une indifférence quasi générale, en partie liée à la saturation médiatique de la pandémie de Covid-19, qu’un élément majeur de l’enquête toujours en cours a été publiquement révélé le mois dernier. Le FBI a ainsi « oublié » de censurer l’identité d’un diplomate saoudien nommé Mussaed Ahmed al-Jarrah travaillant à la représentation diplomatique de la monarchie wahhabite à Washington, dans une déclaration déposée par Jill Sanborn, directrice adjointe de la division antiterroriste de ce même FBI, devant un tribunal fédéral.

« Ironiquement, la déclaration identifiant le fonctionnaire saoudien en question était destinée à appuyer les récents dépôts du procureur général William Barr et du directeur des renseignements nationaux par intérim, Richard Grenell, interdisant la divulgation publique du nom du fonctionnaire saoudien et de tous les documents connexes, concluant qu’il s’agit de « secrets d’État » qui, s’ils étaient divulgués, pourraient causer « un préjudice important à la sécurité nationale » », explique le journaliste Michael Isikoff qui a révélé l’énorme « bourde » pour Yahoo news.

En réalité, l’hypothèse d’une erreur accidentelle s’avère peu crédible (lire ci-contre), et s’inscrit dans la lutte permanente, depuis le 11 septembre, entre les enquêteurs fédéraux travaillant sur la piste saoudienne et des responsables politiques tétanisés par les implications d’une complicité de la monarchie wahhabite à Al-Qaïda. Laquelle ruinerait tout le « storytelling », la narration officielle des attentats revendiqués par l’organisation terroriste fondée par Oussama Ben Laden.

Car les fins limiers du FBI disposent d’éléments matériels solides, dont des écoutes téléphoniques, qui impliquent directement des officiels saoudiens (dont Mussaed Ahmed al-Jarrah) dans l’aide aux pirates de l’air, dont 15 sur 19 étaient originaires d’Arabie Saoudite. Sur pression des familles des victimes, des documents cruciaux ont été partiellement déclassifiés au fil des années, notamment un fameux rapport de 28 pages datant de 2002 et dévoilé par le Congrès étatsunien en… 2016.

Ce rapport, rendu public avec l’autorisation de l’administration Obama, demeurait prudent dans ses conclusions, précisant notamment que les officiels saoudiens ayant aidé les terroristes n’avaient pu être « identifiés de manière définitive ». L’Arabie Saoudite en avait profité pour travestir cette publication en opération de relations publiques, le ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir déclarant dans une conférence de presse à Washington : « Le dossier est clos. (…) Avec la publication de ces pages, j’espère que le dénigrement dont le royaume d’Arabie saoudite a été victime ces quatorze dernières années va cesser ».

En juillet 2004, la Commission d’enquête sur le 11 septembre mise en place par l’administration Bush, qui s’était heurtée à l’omerta de la Maison Blanche comme de la CIA, écrivait déjà dans son rapport final : « Nous n’avons trouvé aucune preuve que le gouvernement en tant qu’institution ou que de hauts responsables saoudiens aient financé individuellement l’organisation ».

En blanchissant ainsi le Royaume, l’équipe des néoconservateurs au pouvoir entendait maintenir un épais brouillard sur sa politique de la canonnière marquée par deux guerres, en Afghanistan et surtout en Irak, un pays envahi et détruit à partir de 2003, au nom d’une complicité parfaitement imaginaire entre Saddam Hussein et l’organisation d’Oussama Ben Laden.

De nombreux fonctionnaires ou hauts gradés de l’armée étatsunienne, à l’instar du général Wesley Clarke (commandant des forces de l’Otan en Europe de 1997 à 2000), ont publiquement témoigné de cet agenda belliciste planifié bien avant les attentats de 2001, et cyniquement exécuté au nom de la « guerre contre le terrorisme ». « Une dizaine de jours après le 11 septembre, je suis allé au Pentagone saluer (le secrétaire d’Etat) Paul Wolfowitz et (le secrétaire à la Défense) Donald Rumsfeld. Un des chefs d’Etat-major en poste ce jour là m’a dit que la décision était déjà prise d’envahir l’Irak. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu qu’il n’en avait aucune idée, que la Maison Blanche ne savait pas quoi faire contre le terrorisme mais qu’elle disposait d’une armée capable de faire tomber des gouvernements (hostiles, ndlr). J’ai revu ce général quelques semaines plus tard, alors que nous étions déjà en train de bombarder l’Afghanistan. Il a brandi un mémo émanant du bureau de Donald Rumsfeld expliquant comment nous allions « dégager » sept pays en cinq ans : l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et pour finir, l’Iran ».

Evidemment, l’administration Bush n’ignorait rien des liens entre l’Arabie Saoudite et Al-Qaïda, une alliance bâtie sous le patronage de la CIA pour lutter contre l’expansion communiste, en particulier en Afghanistan dans les années 80, et celle de l’islam chiite impulsée par l’Iran.

La divulgation d’éléments concrets incriminant de hauts dignitaires saoudiens obligerait cette même administration à justifier ses alliances contre-nature et surtout sa complicité avec le principal sponsor financier et idéologique de l’hydre qu’elle prétendait combattre. Une « sainte alliance » poursuivie par Barack Obama, et consolidée par Donald Trump…

C’est d’ailleurs en 2015, sous le deuxième mandat de Barack Obama, qu’avait été rendue publique une audition judiciaire du Français Zacarias Moussaoui, considéré comme le « 20ème pirate de l’air  » du 11 septembre et condamné à la prison à perpétuité. Au fil de 127 pages de retranscriptions d’un entretien mené par des avocats dans sa prison de haute sécurité dans le Colorado, Zacarias Moussaoui implique le prince Bandar Ben Sultan, ambassadeur de l’Arabie Saoudite aux Etats-Unis au moment du 11 septembre (et surnommé « Bandar Bush » à cause de ses liens étroits avec la famille Bush), le prince Turki Al-Faisal chef des services secrets de la monarchie (relevé de ses fonctions dix jours avant les attentats), et même le Prince Salmane, alors gouverneur de Riyad et actuel souverain d’Arabie Saoudite. « Sans l’argent des Saoudiens, on n’aurait rien », affirme encore Moussaoui, soulignant que les pétrodollars de Riyad servaient à acheter des armes et payer les salaires des membres d’Al-Qaida. Sans surprise, l’Arabie Saoudite avait apporté un démenti formel à ces allégations mises sur le compte d’un « criminel dérangé » dont « les paroles n’ont aucune crédibilité ».

 

ALAIN CHOUET : « NOUS SAVIONS QUE DES MEMBRES DE LA FAMILLE ROYALE FINANCAIENT AL-QAÏDA » – Propos recueillis par Marc de Miramon.

Ancien chef de sécurité du service de renseignement de sécurité à la DGSE (2000-2001), en charge du contre-terrorisme au moment des attentats du 11 septembre, spécialiste du Moyen-Orient, Alain Chouet décrypte les liens entre certaines factions de la famille royale saoudienne et la mouvance djihadiste.

Le FBI a révélé par inadvertance l’identité d’un diplomate saoudien soupçonné d’avoir apporté une aide à deux des pirates de l’air d’Al-Qaïda. Une pareille erreur est-elle concevable ?

Je connais bien le FBI pour avoir longtemps travaillé avec eux, en 40 ans de carrière je n’ai jamais vu une fuite se produire par inadvertance. Je pense qu’il y a au sein du FBI des gens qui font très bien leur travail et qui ont été ulcérés de voir que la politique américaine ne changeait pas vis à vis de l’Arabie Saoudite, alors qu’il était évident pour eux qu’il y avait une implication de certaines autorités saoudiennes dans le montage des attentats du 11 septembre.

Ces révélations confirment-elles les informations dont disposait les services spéciaux français au moment des attaques du 11 septembre ?

Oui, absolument. Nous savions que des membres de la famille royale avaient des liens avec les Talibans, avec Ben Laden et Al Qaïda, qu’ils soient financiers, moraux ou logistiques. Le Prince Turki al-Fayçal, qui avait à l’époque la haute main sur les services de renseignements, avait participé à la supervision de la résistance afghane d’inspiration salafiste contre l’armée soviétique dans les années 80, et pour contrer la montée en puissance du rival iranien. Il a d’ailleurs été démis de ses fonctions une dizaine de jours seulement avant les attaques du 11 septembre, à l’heure où tous les tous les services de renseignement bien informés, américains en tête, s’attendaient à des attentats de grande envergure.

L’ancien ambassadeur saoudien à Washington, Bandar Ben Sultan, est lui aussi soupçonné d’être impliqué dans ce dossier, et il était pourtant très proche de la famille Bush…

Bandar est le fils du prince Sultan, l’ancien ministre de la Défense, membre du clan des Sudeiri. La famille royale e st divisée en plusieurs branches, et celle des Sudeiri est en rivalité avec celle des Tuwaijri, à laquelle appartenait l’ancien roi Abdallah, réputé plus ouvert, notamment vis à vis de l’Iran ou de la Syrie. A la fin des années 90, il y a eu de nombreux attentats en Arabie Saoudite, soit contre des implantations américaines ou de la Garde Nationale saoudienne, qui était dirigée par le prince et futur roi Abdallah. L’objectif des « djihadistes » était visiblement de démontrer qu’Abdallah n’était pas en capacité de protéger les intérêts américains dans la péninsule arabique… Bandar Ben Sultan était lui aussi très impliqué dans le soutien à la mouvance djihadiste internationale.

Le Français Zacarias Moussaoui devait participer aux attentats du 11 septembre. Il a lui aussi impliqué Riyad lors d’une audition devant des magistrats en 2015. Peut-on prendre ses déclarations au sérieux, par exemple lorsqu’il implique l’actuel roi Salman ?

Au mois d’août 2001, le FBI nous a contacté pour avoir des informations sur Moussaoui, dont nous avions perdu la trace à Londres, où les services britanniques nous avaient demandé d’arrêter de suivre ses déplacements. Evidemment, nous les avons alertés sur la dangerosité du personnage et ses liens avec la mouvance salafiste violente. Concernant le roi Salman, ce n’est pas incohérent avec les informations dont nous disposions. A l’époque, Salman était gouverneur de Riyad, et il était l’un des principaux acteurs du financement des œuvres caritatives, en Afghanistan et autres, qui servent de couverture à l’aide qu’offre le royaume à un certain nombre d’organisations terroristes.

L’administration Trump continue de protéger la dynastie des Saoud… Comment l’expliquer ?

Ce que les Américains cherchent absolument à préserver, c’est que les transactions pétrolières continuent de s’opérer en dollars, ce qui leur permet de faire tourner la planche à billet et d’exporter leur dette abyssale dans le monde entier. Dans cette perspective, des attentats ou les meurtres de journalistes, comme celui de Jamal Kashoggi, n’ont aucune chance de changer cet aspect fondamental de la politique américaine.

 

TEL-AVIV : LE MOUVEMENT CONTRE NETANYAHOU S’AMPLIFIE – RFI, 2 août.

Ils étaient encore plus de 10 000 rassemblés devant la résidence officielle du Premier ministre israélien, ce samedi 1er août, à Jérusalem pour réclamer la démission de Benyamin Netanyahu. C’était la plus grande manifestation du genre depuis le début de ce mouvement de protestation il y a plusieurs semaines. Un mouvement qui mobilise sur une diversité de motivations, à la fois force et faiblesse de cette protestation. « Moi je vois ce mouvement comme un printemps israélien. » Marco Serrabia est de la plupart des manifestations. Pour cet ancien militant du parti travailliste, ce sont les accusations de corruption visant le Premier ministre qui le font descendre dans la rue. D’autres manifestants dénoncent, eux, la politique du chef du gouvernement face à la crise sanitaire et économique actuelle. Les motivations sont très variées reconnaît Eliad Shraga, président du mouvement pour un gouvernement de qualité, l’une des organisations anti-corruption à l’origine de cette contestation : « C’est une sorte de marché de la protestation. Chacun à son magasin et il peut demander ce qu’il veut ! (rires) » Dans les premières semaines, les organisations ou groupes protestataires ont appelé à manifester en ordre dispersé. Mais petit à petit, un certain ordre est en train d’émerger, note Marco Serrabia et Sylvie Shapira, tous deux manifestants. « Jusqu’à présent, ça partait dans tous les sens. Mais ça commence à se réunir de plus en plus. Il y a une unité de tous les mouvements. » Mais la force du mouvement est aussi sa diversité, estime Roy Neumann, porte-parole des drapeaux noirs, un autre groupe organisateur. Sur scène, plusieurs orateurs se succèdent. Principalement des manifestants lambda plutôt que des figures connues. « Ces manifestations n’ont pas de visage et c’est une bonne chose », juge Roy Neumann. Le mouvement veut conserver sa dimension populaire, la plus large possible.

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