Observatoire Géostratégique

numéro 267 / 27 janvier 2020

LA TELEVISION EN CARTON « BFM » RESSUSCITE YASSER ARAFAT !!! – Richard Labévière.

A la veille de la visite d’Emmanuel Macron à Jérusalem, mercredi dernier et sur place, la « journaliste » de BFM-TV – Agathe Lambret – annonce que le président de la République va s’entretenir avec… Yasser Arafat, le président de l’Autorité palestinienne !!! Bigre, ce dernier est décédé en novembre 2004 ! Au studio de Paris, la présentatrice, apparemment aussi ignorante que l’envoyée spéciale, ne la reprend pas et passe tranquillement à la suite comme si de rien n’était, en continuant à martelar qu’Agathe Lambret est bien à Jérusalem pour… BFM-TV, au cas où l’on n’aurait pas compris. C’est la règle sur cette chaîne : plutôt que de vérifier leurs informations, présentateurs, présentatrices et envoyés spéciaux répètent inlassablement, à peu près toutes les trentes secondes, « pour BFM-TV », « sur BFM-TV », avec « BFM-TV », pour bien nous persuader qu’on regarde, bel et bien BFM-TV, la chaine Bête et Franchement Médiocre

Ce cas d’ignorance journalistique abyssale n’est pas isolé. On se souvient que le soir de l’incendie de Notre Dame, une autre bécassine – Bénédicte Le Chatelier – avait déjà enchaîné nombre de perles. Juste après minuit et demi, pour lancer l’historien Franck Ferrand au téléphone, elle explique doctement que « Notre Dame n’est pas un lieu religieux, mais (que) les catholiques continuent de se l’approprier » ! Salauds de Cathos ! S’approprier une cathédrale, c’est-y-pas honteux ? C’était un instant avant qu’elle ne rebaptise Mgr Aupetit « Mgr Auprêtre » et s’interroge à haute voix « mais le Bourdon, en fait, il est accroché à une poutre en bois ? » Non, il lévite parce que c’est magique !

A l’époque, responsable des matinales à Radio France Internationale (RFI), l’auteur de ces lignes se permet de reprendre une présentatrice – une certaine Valérie Rohart – qui vient de parler des « Mongoliens » pour désigner les habitants de Mongolie ! Mais celle-ci monte aussitôt sur ses plus grands chevaux en affirmant qu’on peut dire les deux : « Mongoliens » et « Mongols »… avant de saisir son syndicat – le SNJ-CGT – pour la défendre. Au final, le syndicat aura gain de cause contre le rédacteur en chef ! Servitude et grandeur de l’Audiovisuel public… Une même ignorance crasse, doublée de préjugés idéologiques délirants, a fait dire à plusieurs speakers et speakerines de Franceinfo – dont une certaine Clotilde Bigot – que le dernier gouvernement libanais était « un gouvernement du… Hezbollah ». Diantre ! Toute personne, un tant soit peu au fait des réalités libanaises, sait parfaitement qu’il n’en n’est rien et que de tels mots d’ordre proviennent des partisans (sunnites) de Saad Hariri et des Forces libanaises (extrême-droite) de Samir Geagea. Mais sur la corruption et ses principaux bénéficiaires, sur les blocages confessionnels et les pressions internationales, pas un traître mot… Mais comment choisit-on les correspondants de France-Info en particulier et du service public en général, aux Proche et Moyen-Orient ? La question mérite d’être posée. Les Français mériteraient aussi des réponses appropriées !

 

QUATRE COLLABORATEURS D’UNE ONG FRANCAISE DISPARUS A BAGDAD – AFP, 23 janvier.

Quatre collaborateurs d’une ONG française, trois Français et un Irakien, sont portés disparus depuis lundi à Bagdad, a annoncé vendredi l’organisation française concernée, SOS Chrétiens d’Orient. Les quatre hommes ont « disparu aux alentours de l’ambassade de France », a déclaré à Paris Benjamin Blanchard, le directeur général de l’ONG, qui vient en aide aux chrétiens orientaux. « Aucune demande de rançon » n’a été faite, a-t-il ajouté au cours d’une conférence de presse. « Ils ont une parfaite connaissance de crise », a-t-il ajouté. « Ce sont des personnels expérimentés qui travaillent depuis des années avec nous », a-t-il dit. Les autorités ont été « prévenues mercredi », selon le responsable, qui n’a pas communiqué les identités des quatre hommes. « Ces quatre personnels ont disparu à Bagdad en centre ville dans les environs de l’ambassade de France. Ils devaient effectuer des travaux administratifs à Bagdad. Ils étaient là pour renouveler leur visa et enregistrer l’association auprès des autorités irakiennes », a poursuivi le directeur. L’ONG se présente comme une association humanitaire aidant « les chrétiens orientaux à demeurer chez eux ». Elle a effectué sa première mission en Syrie en 2013, puis en Irak en avril 2014, avant d’ouvrir la même année à Bagdad une mission permanente. Ses responsables, ancrés à droite, ont parfois été jugés complaisants envers le régime de Bachar al-Assad. Durant les trois années du califat auto-proclamé par l’organisation Etat islamique (EI), les minorités religieuses, en particulier les Yazidis et les chrétiens chaldéens et syriaques de la plaine de Ninive – province dont Mossoul est le chef-lieu – ont été persécutées par les jihadistes, entraînant un exode massif. En Irak, les chrétiens, au nombre de 1,5 million avant 2003, étaient à l’été 2019 « bien en dessous des 150.000 », selon l’organisation catholique Aide à l’Église en détresse (AED). En Syrie, ils sont actuellement moins de 500.000 contre 1,5 million en 2011, toujours selon l’AED. Bagdad est en proie de manifestations depuis plusieurs mois, certaines contre le gouvernement et l’influence de l’Iran, et d’autres, plus récentes, contre la présence de troupes américaines en Irak après la mort du général iranien Qassem Soleimani, tué dans une frappe de drone à Bagdad début janvier.

 

RETOURS ALGERIENS – Agences, 23 janvier.

 Après avoir été invité par raccroc à la conférence de Berlin, Alger fait à présent feu de tout bois pour être la médiatrice reconnue dans la crise libyenne, au grand dam de deux de ses voisins les plus proches. Dans le domaine intérieur, la dernière réunion du conseil des ministres, largement consacrée à l’économie s’est conclue par des mesurettes, loin de la vision stratégique que l’on était en droit d’attendre d’un pays ou, à cet égard, tout est à reconsidérer. Enfin, le président Tebboune, maintenant libéré de la tutelle de Gaïd Salah, cherche à reconstruire un système cohérent de renseignement, quitte à faire appel aux fidèles de Toufik.

LIBYE : RENOUVEAU DE LA DIPLOMATIE ALGERIENNE

La conférence de Berlin sur la Libye n’a pas encore livré tous ses secrets. En particulier, la manière dont Angela Merkel, a géré ses « invitations » n’a pas été appréciée, c’est le moins que l’on puisse en dire, par les trois voisins de la Libye au sein du Maghreb. La participation de l’Algérie à la rencontre de Berlin a failli ne pas avoir lieu. Sévère mise en garde du président Tebboune qui, le jour même de son investiture, avertissait l’Allemagne, sans la citer, qu’Alger n’accepterait pas d’être éloignée de toute initiative concernant la Libye. Une mise en garde diplomatique suivie, quelques semaines plus tard, d’un exercice militaire d’envergure au plus près de la frontière avec le voisin de l’Est. Le président tunisien, Kaïs Saïed, invité in extremis à la rencontre berlinoise, a rabroué la chancelière allemande, en lui faisant part de son désappointement quant à ce « tri sélectif » sur une question qui, pourtant, préoccupe son pays au plus haut point. Quant au Maroc, il a exprimé son « étonnement » par la voix de son ministre des Affaires étrangères de n’avoir pas été invité, estimant que l’accord de Skhirat devrait servir de base de travail lors de ces pourparlers. Angela Merkel a, semble-t-il, demandé au président français, Emmanuel Macron, de prendre langue avec le roi Mohammed VI pour tenter de calmer le monarque alaouite, en lui expliquant les raisons de cette exclusion. Des arguments qui ne semblent pas avoir convaincu Rabat. Fort d’avoir été le seul pays maghrébin qui ait pu se faire entendre dans la capitale allemande et bien que n’ayant reçu aucun mandat officiel, l’Algérie se veut être, à présent, la médiatrice du conflit à sa frontière et il faut bien le dire avec un certain succès et bien sûr des rancunes, notamment de son voisin de l’Ouest. Après avoir reçu les ministres turc, italien et français des Affaires étrangères, elle accueille les chefs de la diplomatie de l’ensemble des pays limitrophes de la Libye et celui du Mali. Ensuite, ce sera le tour d’Erdogan d’être reçu, en visite officielle, à Alger.

CONSEIL DES MINISTRES ET PRIORITES ECONOMIQUES

Le deuxième conseil des ministres de l’ère Tebboune s’est tenu le 18 janvier. Les décisions prises semblent décevantes par rapport aux défis auquel l’Algérie doit faire face. Six priorités ont, pourtant été retenues dont certaines exigeront des études avant de se matérialiser, d’autres répondant à des préoccupations qui, bien que légitimes, sont loin de la grande politique que l’on serait en droit d’attendre d’un pays qui tient à jouer un rôle régional majeur. Pour l’immédiat, le Président a demandé au gouvernement de trouver des solutions pour régler la pénurie de lait, de prévoir la construction d’un million de logements d’ici cinq ans et d’améliorer l’accueil dans les services d’urgence et les services de maternité du pays, autant d’objectifs visant à montrer aux hirakistes qu’il agit en bon père de famille. Pour le court et le moyen termes, le Président a instruit des mesures destinées à apporter, selon lui, des réponses concrètes aux dossiers sensibles que sont par exemple l’importation de véhicules en kits SKD-CKD ou le complexe sidérurgique d’El Hadjar. Plus intéressant est la création d’un ensemble industriel, constituée d’industries légères, petites et moyennes, génératrices de richesses et faisant la rupture avec les industries consacrant la dépendance. Pour l’essentiel le Président Tebboune semble attendre les conclusions des futures assises sur la nouvelle politique industrielle auxquelles seront conviées les compétences de la diaspora et les différents acteurs économiques, avec le concours d’institutions internationales, afin d’élaborer une politique industrielle novatrice.

SERVICES DE RENSEIGNEMENT

La désignation, comme conseiller à la présidence de la république, du général Mansour Benamara, dit Hadj Redouane, l’ancien chef de cabinet pendant 19 ans du général Toufik n’est pas qu’anecdotique. Selon des sources en général bien informées, le rappel de Benamara n’obéit qu’à un seul objectif, celui de réparer les dégâts commis par le général Gaïd-Salah qui a mis sous sa coupe un service dont il ne maîtrisait pas le fonctionnement délicat, au point d’en confier les commandes à des généraux inexpérimentés dans ce domaine sensible. Ainsi, peu à peu, le Président Tebboune se constitue un cercle restreint de conseillers sécuritaires qui comptera également dans ses rangs, le colonel Smail – l’ex-patron du centre opérationnel d’Antar, la plus célèbre et stratégique base de l’ex-DRS à Alger qui fut le bras droit de Bachir Tartag à la présidence. Par ailleurs et sous toutes réserves, des négociations auraient été entamées au sommet du pouvoir algérien pour trancher sur le sort des généraux M’henna Djebbar (ancien patron de 1995 à 2011 de la Direction centrale de la sécurité de l’Armée) et Hassan (figure de proue du contre-espionnage) eux aussi, personnalités emblématiques du DRS. Arrêté et placé en détention à la prison militaire de Blida le 21 octobre 2019, M’henna Djebbar est poursuivi pour enrichissement illicite, blanchiment d’argent et trafic d’influence. Hassan, quant à lui, a été condamné en août 2015 à cinq ans de prison, pour un délit pour le moins confus, d’infraction aux consignes générales de l’armée. L’objectif, autant qu’avéré, de la libération ou mise hors de cause de ces généraux, seraient de tirer le meilleur parti de leurs compétences et de leur savoir-faire en matière d’anti-terrorisme pour animer une cellule spéciale dédiée à la gestion de la crise libyenne. A quand le procès en réhabilitation de Toufik ?

 

FIASCO DE LA CIA EN SYRIE : TIMBER SYCAMORE – Le Libre Penseur, 23 janvier.

Voici encore une fois la preuve factuelle que la CIA a financé et créé Daech à coups de milliards de dollars. Si à un moment donné les 45 000 hommes formés par la CIA se sont séparés de l’État islamique, c’était pour rejoindre les rangs d’Al Qaïda (Front al-Nosra) ! Ces informations ne viennent pas d’obscurs sites conspirationnistes du Dark Web, elles ont été publiées dans des journaux prestigieux comme le New York Times par exemple.  Le journaliste Gareth Porter a publié un article intitulé « Comment les États-Unis ont armé des terroristes en Syrie » ! On ne peut être plus clair. Pour tous les identitaires naïfs et ignorants qui passent leur temps à tirer à boulets rouges sur les réfugiés syriens par exemple, ils n’ont qu’à s’en prendre aux Yankees, seuls responsables de ce désastre syrien qui a déstabilisé toute la région. Malheureusement, une telle réflexion ne saurait être demandée à des cerveaux dégénérés…D’autant que c’est plus simple de taper un réfugié syrien qu’un GI’s américain surarmé. Attention : il n’est pas pour autant permis aux lecteurs avisés de crier au « complot » car ceci n’est en aucun cas un complot. C’est un complot certes mais qui n’en est pas un car les complots n’existent pas selon la doxa, du coup, ce n’est donc pas un complot. Qu’est-ce donc ? De la diplomatie classique de guerre, bien fourbe, bien criminelle, à l’opposé de la diplomatie classique et de la propagande politique mais diplomatie quand même. De grâce, ne tombez pas dans le piège du « complot », ce serait ridicule…

Récemment, le Washington Post a annoncé la fin du soutien de la CIA en faveur des rebelles « modérés », confirmant qu’en 2015, ceux-ci menaçaient de renverser Bachar el-Assad mais que cette issue chaotique fut empêchée par l’intervention militaire directe de la Russie cette même année.

Chaotique, car le chroniqueur du Post, David Ignatus, vient de souligner dans ce même journal que Washington et ses alliés ne pouvaient proposer d’alternative politique viable, démocrate et modérée face au gouvernement syrien.

D’après le spécialiste de la Syrie Charles Lister, qui regrette ouvertement la fin de cette guerre secrète coordonnée par la CIA, l’Agence aurait constitué une force de 45 000 combattants à travers cette opération, dont nous savons depuis janvier 2016 qu’elle a pour nom de code « Timber Sycamore ».

Or, comme le rappelle l’universitaire américain Joshua Landis, ces rebelles « modérés » appuyés par la CIA et ses partenaires ont combattu jusqu’en janvier 2014 aux côtés de la milice terroriste qui allait devenir l’« État islamique » (EI) six mois plus tard, lors de la proclamation du « califat » par Abou Bakr al-Baghdadi. Cet argument est confirmé par l’expert de la Syrie Fabrice Balanche, qui a souligné à l’auteur de ces lignes que « les rebelles n’ont combattu Daech qu’à partir de l’hiver 2013-2014. Avant cette période, ils étaient main dans la main avec cette organisation. »

Depuis qu’ils ont rompu avec l’EI, ces groupes soutenus par la CIA et ses alliés se sont majoritairement coordonnés avec la branche d’al-Qaïda en Syrie, qui s’est appelée le Front al-Nosra jusqu’en juillet 2016, avant de changer de nom et de rompre superficiellement son allégeance au réseau de feu Oussama ben Laden.

Comme le New York Times le soulignait en octobre dernier, lors de la bataille finale pour la reprise d’Alep-Est, « onze parmi la vingtaine de groupes rebelles menant l’offensive ont été approuvés par la CIA et ont reçu des armes de l’Agence, d’après Charles Lister, un chercheur et spécialiste de la Syrie au Middle East Institute, à Washington. […] Monsieur Lister et d’autres experts ont déclaré que la vaste majorité des factions rebelles approuvées par les États-Unis à Alep combattaient en pleine ville, et qu’ils pilonnaient massivement les troupes du gouvernement syrien en appui des combattants affiliés à al-Qaïda, qui se chargeaient de l’essentiel des combats sur la ligne de front. “La triste vérité, cependant, est que ces groupes soutenus par les États-Unis [et leurs alliés] restent d’une manière ou d’une autre dépendants des factions affiliées à al-Qaïda dans ces opérations, en termes d’organisation et de puissance de feu”, selon l’experte Genevieve Casagrande, une spécialiste de la Syrie au sein de l’Institute for the Study of War à Washington. »

Comment la CIA et ses alliés ont soutenu le jihad en Syrie

Plusieurs éléments troublants sont à relever dans cette opération. Tout d’abord, sachant que les États-Unis se revendiquent en guerre contre le terrorisme depuis septembre 2001, appuyer pendant près de cinq ans des groupes qui combattent aux côtés d’al-Qaïda n’a pas semblé poser problème aux décideurs américains et à leurs alliés occidentaux – ce qui est pour le moins déroutant.

Et comme l’a pertinemment souligné Joshua Landis, le gouvernement des États-Unis savait depuis le milieu de l’année 2012 que les armes livrées massivement par la CIA et une quinzaine de services spéciaux depuis la Turquie et la Jordanie équipaient principalement des groupes djihadistes, un processus dévoilé par le New York Times en octobre 2012.

Comme l’auteur de ces lignes avait eu l’occasion de le défendre, le réseau qui a majoritairement bénéficié de ces milliers de tonnes d’armements a été le Front al-Nosra ; ce fut d’ailleurs le cas jusqu’à récemment dans le gouvernorat d’Idleb, dont la capitale vient d’être prise par cette organisation, aujourd’hui rebaptisée Hayat Tahrir al-Cham.

Ces graves dérives ont été notamment confirmées par le journaliste spécialisé Gareth Porter, dans un article explicitement intitulé « Comment les États-Unis ont armé des terroristes en Syrie ». « Cet afflux massif d’armes [coordonné par la CIA] vers le territoire syrien, ainsi que l’entrée de 20 000 combattants étrangers dans ce pays – et ce principalement depuis la Turquie –, ont largement défini la nature de cette guerre », a souligné Gareth Porter en se référant au vaste réseau de trafic d’armes mis en place par la CIA et ses alliés depuis les Balkans et la Libye, de même qu’à l’acquisition de 15 000 missiles TOW made in USA par l’Arabie saoudite. Fabriqués par Raytheon, ces missiles antichars ont été introduits en masse dans ce conflit à partir de 2014, et les pertes infligées aux forces syriennes avec ces armements auraient été le principal facteur de l’intervention militaire russe au début de l’automne 2015.

Dans cet article solidement documenté, Gareth Porter ajoute que « les armes [injectées par la CIA et ses partenaires dans le conflit syrien] ont contribué à faire de la branche d’al-Qaïda en Syrie […] et de ses proches alliés la plus puissante des forces anti-Assad dans ce pays – et elles ont aussi permis l’émergence de Daech ».

Rappelons qu’à l’origine, le Front al-Nosra et le futur « État islamique » ne faisaient qu’un avant leur scission au printemps 2013, qui déboucha sur une guerre fratricide entre ces deux factions. Plus exactement, les combattants majoritairement irakiens de ce qui était alors appelé l’« État islamique d’Irak » (EII) ont fondé, à partir de l’été 2011, la milice qui allait devenir le Front al-Nosra en janvier 2012.

Encore aujourd’hui à la tête de ce réseau, leur leader, Mohammed al-Joulani, un djihadiste syrien ayant affronté la coalition de George W. Bush en Irak, avait été chargé par Abou Bakr al-Baghdadi de combattre les forces de Bachar el-Assad en 2011. D’après Foreign Policy, lors de cette scission d’avril 2013 entre ces deux entités terroristes, « une large majorité de commandants et de combattants d’al-Nosra en Syrie ne suivirent pas [leur chef al-Joulani] » et prêtèrent allégeance au futur « calife » d’al-Baghdadi, ce qui aurait représenté « jusqu’à 15 000 combattants sur environ 20 000 », d’après une estimation du chercheur Fabrice Balanche.

Toujours selon Foreign Policy, « partout dans le nord de la Syrie, Daech s’empara des quartiers généraux d’al-Nosra, des caches de munitions et des dépôts d’armes » durant cette séparation, qui conduisit à la création de l’« État islamique en Irak et au Levant » (EIIL), rebaptisé « État islamique » au milieu de l’année suivante.

En d’autres termes, le gigantesque trafic d’armes et de munitions organisé par la CIA pour équiper les rebelles en Syrie a, directement ou non, profité à Daech et favorisé sa montée en puissance dès janvier 2012. Le fait que si peu d’experts et de journalistes occidentaux l’aient souligné (ou remarqué) est incompréhensible.

Derrière l’alibi des « rebelles modérés »

Même conséquence pour le versant « formation militaire » de ce programme de l’Agence et de ses alliés, qui a conduit les Forces spéciales détachées auprès de la CIA à entraîner malgré elles une forte proportion de djihadistes officieusement affiliés à al-Nosra ou à Daech – selon des sources anonymes du SOCOM et de l’Agence qui étaient directement impliquées dans cette opération.

En clair, de nombreux mercenaires anti-Assad recrutés par la CIA ont dissimulé leur appartenance à (ou leur attrait pour) ces groupes terroristes, le processus de sélection des combattants étant particulièrement laxiste. Or, la simple existence de cette procédure a permis à la CIA de maintenir une façade de respectabilité en affirmant qu’elle ne formait que des « rebelles modérés ».

En réalité, pour quiconque s’affranchit de cette notion orwellienne, les dynamiques de cette opération peuvent être résumées ainsi : supervisés par la CIA et quatorze autres services spéciaux, dont ceux de la France, du Royaume-Uni, d’Israël, de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Qatar, le financement, la formation et l’approvisionnement en armes des rebelles depuis les territoires turc et jordanien ont profité à l’ensemble des groupes armés, y compris à Daech et au Front al-Nosra.

En des termes plus parlants, qui sont ceux du spécialiste Sam Heller, « la majeure partie du soutien américain fut dirigée vers des factions de l’“Armée syrienne libre” (ASL), qui ont en fait servi d’auxiliaires et de sources d’armements à de plus puissantes factions islamistes et djihadistes, dont la branche d’al-Qaïda en Syrie ».

Ces dérives ne furent toutefois pas systématiquement intentionnelles. L’exemple de « Cheg Cheg », devenu le plus grand trafiquant d’armes syrien durant cette guerre, pourrait l’illustrer. Mort dans l’explosion de son véhicule en avril 2016, ce baron de la contrebande d’armements avait vendu à des intermédiaires bédouins un certain nombre d’armes issues des bases supervisées par la CIA, dont la mise en place en Turquie et en Jordanie avait dynamisé ses affaires. Or, ces intermédiaires les avaient achetées pour le compte du malnommé « État islamique », ce que « Cheg Cheg » n’ignorait pas.

À l’origine de ces révélations, le quotidien émirati TheNational.ae évoqua des transferts « involontaires » d’armements de la CIA et de ses alliés vers l’EI, à travers les réseaux de « Cheg Cheg ». Pourtant, selon différentes enquêtes approfondies, dont une récemment publiée par le JDD, il ne fait plus aucun doute que les services spéciaux des pétromonarchies du Golfe – essentiellement ceux de l’Arabie saoudite – ont sciemment armé Daech en Syrie comme en Irak, en particulier via une ligne d’approvisionnement Balkans-Moyen-Orient mise en place avec l’aide discrète de la CIA à partir de janvier 2012.

Ambassadeur américain en Syrie de 2011 à 2014, Robert S. Ford est persuadé de l’implication de l’Agence dans ces manœuvres, qui furent d’après lui « strictement confinées aux réseaux des services secrets ». Étonnamment, cette enquête du JDD ne fait pas mention de ce rôle central de la CIA dans la création de ce trafic d’armes produites dans les Balkans. Toutefois, son auteur a répondu à une demande de clarification en soulignant que « les propos de Robert S. Ford, qui s’est exprimé plus en détail sur ce sujet dans le New York Times, portent davantage sur l’approvisionnement en armes du Front al-Nosra… dont a ensuite profité Daech. »

Une telle franchise est malheureusement trop rare dans les médias occidentaux, et en particulier francophones. En réalité, alors qu’il n’est plus tabou de critiquer le rôle trouble des puissances moyen-orientales dans le renforcement des réseaux djihadistes en Irak et au Levant, la coresponsabilité de leurs partenaires de l’OTAN dans ces politiques catastrophiques ne peut et ne doit plus être éludée par les médias.

Fiasco historique

Pour dresser le bilan de cette désastreuse politique, que la majorité de la presse occidentale a dissimulée au profit d’une narration séduisante impliquant des rebelles « modérés » n’ayant qu’un poids limité sur le terrain, on peut dire que la CIA et ses partenaires ont imposé à la Syrie une guerre secrète meurtrière, et que celle-ci a eu comme conséquence des dizaines de milliers de morts dans les rangs de l’armée syrienne et de leurs alliés, ainsi qu’un nombre indéterminé de victimes civiles, de blessés, de réfugiés et de déplacés internes.

Cette coresponsabilité majeure des puissances occidentales dans ce conflit a été durablement occultée du débat public, à travers ce qui pourrait être considéré un jour comme l’un des plus grands échecs collectifs de l’histoire du journalisme contemporain.

Bien qu’indiscutablement condamnable, le gouvernement Assad a bénéficié d’un soutien populaire suffisant pour tenir face à la rébellion, et il s’est maintenu au pouvoir grâce à l’intervention décisive de la Russie, ce qui n’avait pas été anticipé par les stratèges d’Obama.

Censées être en guerre contre le jihadisme depuis l’automne 2001, les puissances occidentales ont fait le pari cynique de couvrir diplomatiquement et d’aider militairement leurs alliés régionaux dans leur soutien en faveur de groupes extrémistes éprouvant la même détestation à l’égard de notre modèle démocratique qu’envers l’État syrien laïc et ses alliés russes et chiites.

Provoquant un véritable désastre humanitaire, la fulgurante montée en puissance de Daech en 2014 est en bonne partie la conséquence de cette politique inconsciente et court-termiste, dont l’Arabie saoudite a été le principal financeur – le rôle de nos « alliés » turc et pétromonarchiques dans l’essor du djihad armé dans cette région (et au-delà) n’ayant d’ailleurs jamais fait l’objet d’une quelconque protestation officielle de la part d’États occidentaux pourtant frappés par le terrorisme.

Après d’innombrables hésitations, ces derniers ont fini par accepter le réel. De ce fait, ils ont progressivement abandonné l’objectif de renverser Bachar al-Assad ; et ils ont mis en priorité la lutte contre un monstre Frankenstein en grande partie engendré par leurs propres errements stratégiques et diplomatiques, encouragés dans ces dérives par leurs « alliés » néo-ottomans et wahhabites.

À l’aune du sévère bilan que l’on peut dresser de l’interventionnisme occidental au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique du Nord, il serait plus que jamais salutaire que les journalistes, les experts et d’éventuels lanceurs d’alertes dénoncent plus explicitement le rôle majeur de nos États dans l’élaboration, la conduite et la dissimulation de ces politiques clandestines inconsidérées.

En attendant, espérons que le potentiel aggiornamento du président français Emmanuel Macron sur le dossier syrien, et la conclusion du programme anti-Assad de la CIA décrétée par son homologue américain, marquent la fin durable de ces stratégies aventuristes à l’origine de tant de souffrances et de destructions – officiellement imposées au nom de la démocratie, de la paix et des droits de l’homme.

Dans tous les cas, au regard des conséquences dramatiques de cette ultime guerre secrète de la CIA – que le Washington Post avait décrite en juin 2015 comme étant « l’une [de ses] plus vastes opérations clandestines » –, il n’est pas impossible que les historiens la considèrent un jour comme le plus grand fiasco de l’Agence ; un désastre aux conséquences potentiellement plus graves que celles de la baie des Cochons, ou de la tentative de recrutement de deux futurs pirates de l’air du 11 septembre par la CIA et les services secrets saoudiens. Comme l’avait relaté un ex-agent spécial du FBI à l’auteur de ces lignes, cette opération illégale conduisit l’Agence à dissimuler à la police fédérale la présence de ces hommes de Ben Laden aux États-Unis, ce qui aurait empêché le Bureau de déjouer ces attentats.

Visiblement, cette tragédie était bien loin dans les mémoires des responsables du programme Timber Sycamore, qui ont massivement armé la nébuleuse terroriste contre laquelle les autorités américaines et leurs alliés se revendiquent en guerre depuis 2001.

 

MACRON INSISTE SUR LE BESOIN DE REFORMES AU LIBAN – AFP, 25 janvier.

Le président français Emmanuel Macron a exprimé samedi son « souhait de mesures de réforme qui répondent aux aspirations exprimées par les Libanais » en colère contre leurs élites politiques, au cours d’un entretien téléphonique avec son homologue libanais Michel Aoun. Le chef de l’État « a transmis un message de soutien au Liban et souligné son attachement à la sécurité, l’unité, la stabilité du Liban. Le Président de la République a également dit son souhait de mesures de réforme qui répondent aux aspirations exprimées par les Libanais », a annoncé le palais présidentiel de l’Élysée. Jeudi, le ministère des Affaires étrangères avait déjà exhorté le nouveau Premier ministre libanais Hassan Diab à prendre « les mesures d’urgence à même de rétablir la confiance » au Liban. Après plusieurs semaines de crise politique, ce pays s’est finalement doté mardi d’un nouveau gouvernement qui a la lourde tâche de relancer une économie en chute libre et de convaincre des manifestants hostiles à la classe politique. Mais pour les manifestants mobilisés depuis le 17 octobre, les nouveaux ministres sont des personnalités affiliées à cette classe politique qu’ils accusent de corruption et d’incompétence. Des heurts avec la police anti-émeute ont fait 22 blessés mercredi à Beyrouth. Le gouvernement a été formé par un seul camp politique, celui du puissant mouvement armé du Hezbollah pro-iranien et de ses alliés, majoritaires au Parlement, dont la formation Amal et le Courant patriotique libre fondé par le président Michel Aoun. Au cours d’une réunion en décembre à Paris, les principaux soutiens internationaux du Liban ont lié toute aide financière à ce pays à la mise en place d’un gouvernement « efficace et crédible », qui engage rapidement des réformes « d’urgence ».

 

BAGDAD : LES FORCES DE SECURITE DELOGENT DE FORCE LES MANIFESTANTS – RFI, 25 janvier.

En Irak, les forces de sécurité se sont attaquées aux manifestants qui occupent le centre-ville de Bagdad depuis près de quatre mois et contestent le pouvoir en place. Ce samedi 25 janvier, une grande partie des lieux de rassemblements ont été repris par la police anti-émeute. La contestation anti-pouvoir se réduit comme peau de chagrin à Bagdad. Les forces de sécurité ont délogé ce samedi 25 janvier une grande partie des manifestants installés aux abords de la place Tahrir. Selon une source médicale citée par l’Agence France-Presse, un manifestant a été tué par un tir et plus de 40 autres blessés. Deux autres protestataires sont morts et une vingtaine ont été blessés à Nassiriya, dans le sud du pays. A Bagdad, des témoins disent avoir vu les forces anti-émeute tirer à balles réelles pour faire fuir les manifestants, avant de mettre à feu à des plusieurs tentes installées sur place depuis des semaines. Le commandement militaire de la capitale irakienne a annoncé avoir repris le contrôle du pont al-Ahrar, qui enjambe le Tigre et relie l’est de la ville aux quartiers de l’ouest, où se trouve la Zone verte ultrasécurisée, abritant les sièges des institutions et l’ambassade américaine. Il a également dispersé les protestataires sur la place Tayaran, dans le centre de la ville. Seuls la place Tahrir, l’épicentre de la contestation, et une partie du pont de la République, qui mène directement à la Zone verte, sont aujourd’hui toujours occupés par les manifestants. Cette intervention des forces de sécurité intervient alors que l’influent leader chiite Moqtada Sadr a annoncé vendredi retirer son soutien à la contestation. Quelques heures après avoir organisé un large rassemblement, réunissant des centaines de milliers d’Irakiens contre la présence américaine, le clerc chiite a jugé qu’il était trop critiqué dans les rangs des manifestants anti-pouvoir et qu’il ne protégerait plus par conséquent le mouvement. La plupart de ses partisans, nombreux sur la place Tahrir, ont alors immédiatement quitté l’endroit et les autres lieux de la contestation. Une contestation aujourd’hui en sursis.

 

LE CAIRE : LE CHANTIER DE LA PLACE TAHRIR NE FAIT PAS L’UNANIMITE – RFI, 25 janvier.

Les autorités égyptiennes s’activent pour transformer la place Tahrir, symbole du printemps égyptien. Espaces verts, palmiers et œuvres de l’Égypte ancienne devraient bientôt donner un nouveau visage à la place. Pas question en revanche pour le régime actuel de commémorer la révolution. Marteaux piqueurs, grues et tôles ondulées, la place Tahrir est un vrai chantier.

Neuf ans après la révolution du 25 janvier, le gouvernement ne lésine pas sur les moyens pour métamorphoser ce lieu. Symbole depuis 2011 de la résistance des Égyptiens à la dictature. Le musée d’égyptologie, couleur saumon, trône lui inchangé sur la place. Sa directrice, Sabah Abdel Razek, n’est pas très à l’aise quand elle évoque les transformations à l’œuvre. « Tout est en train d’être rénové sur la place Tahrir, car elle est très connue depuis 2011. Un obélisque va être installé au milieu de la place. Mais on ne va pas construire un monument pour commémorer cette révolution, non », dit-elle. 

Des choix de rénovation qui ne font pas l’unanimité

Et pour cause, le Caire n’est en ce moment pas enclin à célébrer le renversement des raïs… La décision des autorités d’installer sur la place un obélisque et des Sphinx à têtes de bélier – qui risquent de s’abîmer – ne fait pas l’unanimité. Mais ce n’est pas le seul problème.

Pour cette guide touristique, qui arpente les rues de la capitale depuis trente ans, il y a une volonté politique très nette de modifier Tahrir, dont le nom en arabe signifie « libération ». « Je crois qu’ils essayent de changer son aspect. Au lieu de rester la place où il y a eu la révolution qui a quand même été un symbole, ils veulent un peu cacher ça pour lui donner un autre aspect. Car je ne vois pas le rapport entre les Sphinx, les béliers et la révolution », déclare-t-elle.

La volonté du régime d’imprimer sa marque

Nezar AlSayyad, professeur d’architecture et d’urbanisme à l’université de Berkeley en Californie en est lui aussi convaincu. Il commente les styles différents de la place Tahrir : le grand bâtiment administratif de Mogamma à l’allure soviétique, la Ligue arabe et ses motifs islamiques, où encore l’hôtel Hilton et son style moderne. Selon Nezar AlSayyad chaque régime a imprimé sa marque à la place. Le lieu, aujourd’hui sous haute surveillance policière, est aussi représentatif du pourvoir actuel. « Pour repenser la place, ils ont fait appel à un designer qui n’a aucune expérience dans la conception des espaces publics », déplore-t-il. Puis d’ajouter « Au contraire, il est le concepteur d’un magnifique, vraiment magnifique complexe résidentiel, mais aussi des très grandes maisons de luxe habitées par des buisnessmen parmi les plus connus d’Égypte.

Mis à part les transformations les plus importantes de la place Tahrir, l’une des décisions qu’ils ont prises par exemple, c’est d’uniformiser la couleur de tous les immeubles qui se trouvent sur la place. Du coup ça ressemble à un compound, une résidence du gouvernement et non pas à un espace public qui appartient à la population. » Mais il est bien plus facile de ravaler les façades que d’effacer les mémoires. La place Tahrir avec ou sans Sphinx reste pour les Égyptiens, unanimement associée à la révolution du 25 janvier.
 

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