Observatoire Géostratégique

numéro 231 / 20 mai 2019

DES DÉRIVES DE LA COM’ : MERCI COLUCHE !

DES DÉRIVES DE LA COM’ : MERCI COLUCHE !

« Je trouve que la télévision à la maison est très favorable à la culture. Chaque fois que quelqu’un l’allume chez moi, je vais dans la pièce d’à côté et je lis » (Groucho Marx). Il existe deux manières de traiter un sujet important et grave, soit l’aborder avec sérieux, soit l’aborder avec humour. La seconde branche de l’alternative présente, à l’expérience, y compris la plus récente, de nombreux avantages non négligeables. La problématique de la qualité et de la pertinence de l’information en cette période de surinformation (Cf. les chaînes d’information en continue) n’échappe pas à la règle1. Michel Rocard méditait avec une lucidité aiguisée sur l’incompatibilité entre le devoir de vérité et les outrances de la démocratie d’opinion.

L’humoriste Coluche, si décrié en son temps pour sa prétendue vulgarité et son humour dérangeant, nous en administre chaque jour la preuve dans un sketch qu’on ne se lasse pas de réécouter tant il est frappé au coin du bon sens populaire et tant il n’a pas pris la moindre ride2. Faut-il que la politique soit le domaine du mensonge pour que le parler-vrai soit stigmatisé telle une bizarrerie. Au lieu de se livrer à une exégèse de son texte, nous avons privilégié une approche sélective, ne retenant que quelques-uns de ses passages les plus savoureux pour les passer au crible de l’actualité, y compris la plus tragique. Face à cette démocratie post-factuelle, la presse semble désarmée.

« A LA TÉLÉVISION, ON NE PEUT PAS DIRE LA VÉRITÉ, IL Y A TROP DE MONDE QUI LA REGARDE »

Avoir le courage de supporter les cinquante minutes d’informations présentées par les journaux télévisés de 20 heures sur TF1 et Antenne 2 relève de l’apostolat, de la gageure, voire du masochisme tant la médiocrité le dispute à la vacuité. Hormis quelques exceptions, les informations de politique étrangère sont habituellement survolées en quelques minutes, si ce n’est quelques secondes par un « en bref » du présentateur liseur de prompteur. Nous atteignons souvent le degré zéro de l’information au sens noble du terme : fait objectif recoupé, accompagné de commentaires subjectifs des tenants des thèses antagonistes… pour permettre au téléspectateur de se faire par lui-même sa religion. Rien de tout cela. L’époque est au panurgisme médiatique, aux « perroquets à cartes de presse », aux experts auto-désignés, aux toutologues des temps modernes, aux jugements péremptoires à l’emporte-pièce, à une candeur déconcertante.

Dans ce contexte, la vérité y est floue, impressionniste, à géométrie variable. Ce n’est un secret pour personne que « Les hommes d’État passent leur temps à changer d’avis et à mentir – c’est la règle du jeu en politique »3. Comme dit l’autre, même si c’est grotesque, plus le mensonge est gros plus ça passe. La crise syrienne constitue l’exemple type de cette information biaisée. Les faits y sont relatés au prisme d’une vérité officielle, si fréquemment contredite par la réalité. Quid de la prétendue opposition modérée dont on nous rabâche les oreilles et dont on ne trouve aucune trace si ce n’est dans quelques salons parisiens ? Où sont ceux (Laurent Fabius repris en boucle par des journalistes béats d’admiration pour notre Talleyrand au petit pied) qui annonçaient, de manière péremptoire, le départ imminent de Bachar Al-Assad à l’été 2012 ? Ou sont ceux qui exigeaient d’exclure l’Iran et la Russie du processus de négociation ? On pourrait multiplier les exemples !

Le reste est à l’avenant. On l’aura compris l’objectif n’est pas de parvenir à la manifestation de la vérité mais tenter de faire le buzz en vendant son âme au diable et en oubliant les règles élémentaires de la déontologie du journaliste.

« DANS LES JOURNAUX, ON PEUT ENCORE EN TROUVER (DES VÉRITÉS), IL Y A PEU DE GENS QUI LES LISENT »

Il est vrai que, durant la dernière décennie, la presse écrite a vu ses tirages fondre comme neige au soleil sous les coups de boutoir des médias en ligne. Les journaux dits de référence se transforment lentement mais sûrement en journaux à sensation, jouant désormais dans la cour des tabloïds de caniveau. A l’occasion, et en se livrant à un véritable travail de bénédictin, on peut trouver quelques informations pertinentes, passées sous silence par les médias « mainstream » et, surtout, par les chaînes d’information en continu. C’est un véritable jeu de piste, une sorte de chasse au trésor, un travail de chercheur d’or auquel il convient de se livrer pour trouver la pépite qui éclaire le sujet d’un jour nouveau. Mais, il n’est pas toujours aisé de séparer le bon grain de l’ivraie4. Inflation et répétition ne riment pas nécessairement avec qualité et pertinence en matière d’information. Sans trop se tromper, ce serait plutôt le contraire.

Pour ne pas le nommer, le quotidien Le Monde poursuit sa descente aux enfers tant il manque de sérieux et d’exigence éditoriale, évoluant au gré du vent et de la mode5. Ces dernières années, ces derniers mois sont marqués au sceau de l’indigence et de l’inconséquence. Ses plus fidèles lecteurs ne se sont-ils pas rebellés6 en découvrant le contenu de l’un des derniers numéros de son magazine M Le Monde consacré aux exploits sexuels de la vedette du film porno, Rocco Siffredi, photos et textes sans la moindre retenue à l’appui ?7 Sans être trop bégueule, où va-t-on pour un quotidien qui se veut être une référence pour l’élite de la nation ? Malheureusement, il n’est pas le seul à pratiquer cette course aux sensations fortes. Le Figaro lui emboîte le pas sur un mode mineur8. L’Obs fait de la surenchère racoleuse et tapageuse, le tableau « L’origine du monde » de Gustave Courbet (exposé au musée d’Orsay) à la une9. Où sont les vérités objectives ?

C’est à se demander si le monde du XXIe siècle est le monde des bisounours à tel point que les multiples crises internationales qui le secouent n’ont aucune importance. Mensonges et exagérations ont toujours fait partie du répertoire politique. L’important est que suffisamment de gens y croient. Comment opposer de la complexité à des visions manichéennes et simplistes du monde ?

« MAIS ON S’AUTORISE À PENSER DANS LES MILIEUX AUTORISÉS »

Qui sont donc ces personnalités aussi importantes qu’elles peuvent se permettre de penser en lieu et place du citoyen normal ? Nous parvenons ainsi au sommet de l’hypocrisie de la politique de com’ des temps modernes portée par les hordes de communicants qui encombrent les cabinets ministériels. L’exemple le plus parlant est celui de Gaspard Gantzer à l’Élysée, « l’homme qui murmure à l’oreille du président », celui qui abreuve de ses éléments de langage les journalistes accrédités au château et qui a un rôle aussi important que le coiffeur du chef de l’État. Que découvrons-nous ? Que les journalistes ne sont pas capables de réfléchir par eux-mêmes et qu’ils ont besoin qu’on le fasse à leur place ! C’est tellement plus simple même si l’on se transforme en porte-voix du pouvoir politique en place. Cela peut vous valoir l’honneur de voyager dans l’avion présidentiel, d’être convié à déjeuner ou à dîner aux frais du contribuable à l’Élysée !

Que dit le président de la République sur le sujet ? « Qu’est-ce que j’ai retenu… Et qu’un journaliste, même un bon journaliste, un même journaliste sérieux, on peut toujours le guider, l’orienter. C’est le jeu. D’autant qu’un journaliste est contraint : il doit faire un papier dans un délai très court avec souvent des informations parcellaires. Il suffit donc de lui donner le bon angle, la bonne approche et la bonne information, parfois même une information bidon, ça fonctionne. C’est encore plus vrai aujourd’hui »10. Nous touchons ainsi aux maux de notre société médiatique. Tout d’abord, les journalistes jouent le rôle des « idiots utiles » de la démocratie moderne en se faisant manipuler. Ensuite, nous sommes au cœur de la société de connivence dans laquelle il n’y a pas de séparation nette entre le pouvoir politique et le pouvoir médiatique. Montesquieu doit se retourner dans sa tombe ! Enfin, nous sommes loin de la déontologie et de l’éthique dont on nous rebat les oreilles.

Tout ceci est révélateur d’une dérive de type nord-coréen des démocraties occidentales sans que cela ne gêne outre mesure nos droits-de-l’hommistes et autres moralisateurs en continu. Quand les journalistes accepteront-ils de se plier à une déontologie stricte qui lève tout soupçon sur leur partialité ?

« MAIS NE RIGOLEZ PAS, C’EST AVEC VOTRE POGNON, PAS AVEC LE LEUR »

La formule est jolie, ciselée. Il n’y a rien à rajouter à cet extrait du sketch de Coluche tant il est vrai et plein d’humour ! Humour qui fait tant défaut à nos dirigeants. Le sérieux n’est pas toujours gage d’efficacité chez les politiques – qui pratiquent le mentir-vrai avec dextérité – comme dans d’autres domaines. Mensonges quotidiens, toujours et extravagants, parfois de nos politiques dont on ne sait véritablement s’il est « plus imbécile que honteux ou plus honteux qu’imbécile »11. Nous dépassons le mur de l’absurde et de l’incongruité avec les dernières révélations que nous livrent deux journalistes d’investigation du Monde12.

« UN ACCORD SECRET POURRAIT ÊTRE SIGNÉ À CETTE OCCASION » COMPLÉTÉ PAR « QUAND UN JOURNALISTE N’EN SAIT PAS PLUS QUE CELA, IL DEVRAIT S’AUTORISER À FERMER SA GUEULE »

Nous parvenons au sommet de l’hypocrisie de ce qu’on pourrait qualifier d’un oxymore : l’obscure clarté. « La vérité est censée être le résultat d’une longue enquête, mais est-ce que nous ne percevons pas une sorte de vérité crépusculaire avant toute enquête ? »13. Cette interrogation d’Alexandre Soljenitsyne n’a malheureusement pas pris une seule ride. Ce qui dans le langage courant s’appelle parler pour ne rien dire. Coluche a entièrement raison d’encourager les journalistes qui n’ont rien à dire à se taire. Ils gagneraient en crédibilité. Autre variante de cette forme d’hypocrisie, la « signature ». A l’occasion d’un journal télévisé, un journaliste est interviewé devant le Quai d’Orsay par le présentateur. Ce dernier nous explique ce qui aurait été décidé lors d’une réunion dont il ne sait manifestement rien. L’image est trompeuse. La présence devant un édifice public (ceci vaut pour l’Élysée) vaut gage de crédibilité alors même que le journaliste n’a vraisemblablement pas franchi le seuil de ce même édifice et qu’il se contente de bredouiller dans le vide.

Les exceptions à la règle ont tendance à se raréfier aujourd’hui. Elles ont pour nom : WikiLeaks, LuxLeaks, Panama Papers, Dieselgate, Fifagate, FootballLeaks… Encore convient-il de préciser que ces enquêtes d’investigation sont conduites en coopération avec d’autres grands noms de la presse internationale et la presse française est rarement en première ligne ! L’authentique journaliste d’investigation constitue une espèce en voie d’extinction dans notre pays. Ne parlons pas du média de la délation institutionnalisée du style Médiapart qui transpire la haine de son fondateur, qui n’hésite pas à aligner les contre-vérités et qui ignore l’analyse objective des faits ! C’est peu dire que la vérité est difficile à dénicher et qu’elle vient rarement de notre bonne France tant le journalisme est frappé au seau du conformisme et de la connivence14. Une véritable révolution serait indispensable, une sorte de printemps des médias. Mais, on ne la voit pas poindre.

On devra, à l’avenir, éduquer aux médias, à l’information, pour mieux armer les citoyens contre les manipulations d’où qu’elles viennent. Le droit à l’information n’est pas le droit à la perte de liberté. « La liberté d’expression, sans cesse brandie, n’est plus qu’un mensonge »15.

« Quand on ne sait pas où on va, il faut y aller… et le plus vite possible » (maxime Shadok). S’il n’était pas déplacé d’être trop sérieux sur le sujet de l’information et de son corollaire la désinformation, on pourrait dire que Coluche étudie avec la justesse et la pertinence qui le caractérise un phénomène particulièrement révélateur de la période actuelle et de ses multiples errements. Mais, il le fait en décalage sur son temps. Il est toujours malaisé d’avoir raison avant tout le monde. Aujourd’hui, dans le domaine si convoité de la communication, cela vous vaudrait excommunication et bûcher médiatique ! On aimerait savoir ce que Coluche penserait de l’affaiblissement croissant des médias, de leur décrédibilisation face à la révolution de l’internet.

Qu’on le veuille ou non, « l’humour ne se résigne pas, il défie » déclarait Sigmund Freud. Le sketch de Coluche sur le journaliste défie les bienpensants, les conformistes, les courtisans, les moutons de panurge et autres représentants de la grossière culture de l’instantanée qui hantent les couloirs des palais de la République. Peu importent les faits, peu importe la réalité, c’est la perception qui compte. « Esse est percipi », demeure d’une brutale pertinence. C’est en cela que Coluche dérange mais c’est aussi en cela qu’il est rafraichissant pour le citoyen « normal » à la recherche permanente de la vérité et non des bobards que les médias nous servent à longueur de journée sur les chaînes d’information en continu. Face à la dictature de la transparence16, aux dérives et aux outrances de la politique de communication et de la novlangue des communicants, merci Coluche !

Guillaume Berlat
26 décembre 2016

1 Guillaume Berlat, Le monde malade de la communication, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 avril 2016.
2 Sketch de Coluche intitulé : « Le journaliste » de 1977.
3 Julien Suaudeau, M. Sarkozy, la France n’a pas besoin de vos mesquines angoisses, Le Monde, 17 août 2016, p. 25.
4 Enquête collective, Et pendant ces temps… Ces informations qui passent à la trappe, Marianne, 12-18 août 2016, pp. 28-31.
5 Richard Labévière, L’idéologie du Monde, www.prochetmoyen-orient , 15 août 2016.
6 Franck Nouchi, Sexe et contrat de lecture, Le Monde, 29 juin 2016, p. 25.
7 Rocco Siffredi, Une si longue histoire, M. Le Magazine du Monde, 18 juin 2016, pp. 34-38.
8 Le rasage intime, nouvelle norme pour les Américaines, Lefigaro.fr, 3 juillet 2016.
9 Cécile Deffontaines, Le sexe féminin. Histoire d’un tabou. Pourquoi il s’affiche enfin. Comment les femmes en parlent ?, L’Obs, 11-17 août 2016, pp. 1 et 18 à 27.
10 Antonin André/Karim Rissouli, Conversations privées avec le président, Albin Michel, 2016, p. 55.
11 Joseph Kessel, En Syrie, Gallimard, Folio, 2014, p. 43.
12 Gérard Davet/Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça…, Stock, 2016.
13 Alexandre Soljentsyne, Le premier cercle, France Loisirs, 1972, p. 329.
14 Samuel Laurent, Quand le débat démocratique laisse les faits de côté, Le Monde, 3-4 juillet 2016, p. 26.
15 Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel, 2016, p. 117.
16 Mazarine Pingeot, La dictature de la transparence, Robert Laffont, 2016.

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