Observatoire Géostratégique

numéro 191 / 13 août 2018

DES FAKE NEWS  AUX FAKE  ANALYSES…

Ce soudain engouement pour la traque aux Fake News a quelque chose de profondément suspect. Pas seulement parce que cette nouvelle mode nous vient des Etats-Unis, mais surtout parce qu’elle sous-entend, plus largement, que la confrontation de l’erreur et de la vérité serait un phénomène nouveau, sinon inédit. Que cette dialectique – qui accompagne l’histoire universelle de la raison depuis les pré-socratiques – connaissent quelques difficultés nouvelles avec les disruptions et autres monstruosités de la révolution numérique est une chose, que l’illusion actuelle de pouvoir légiférer sur la vérité, son statut et ses procédures en est une autre.

On ne sait plus très bien qui a dit qu’on a la presse qu’on mérite ! Toujours est-il, que l’état des médias, de leurs modèles économiques, de leurs évolutions et influences, ont toujours valeurs de symptômes quant à la situation d’une société donné, de ses dimensions économiques, sociales, politiques et culturelles s’entend… Dans nos pays occidentaux, et tout particulièrement en France, les journaux sont passés des mains des Résistants et de propriétaires identifiés à celles de grands groupes industriels et financiers dont la préoccupation principale n’est ni de produire, ni de diffuser des Good News, mais de faire de l’argent et du trafic d’influences favorables à leurs propres intérêts. Cette terribles machinerie s’est emballée depuis une quinzaine d’années, dans le contexte d’une mondialisation sauvage où règne une guerre contre tous – par tous les moyens -, générant une régression morbide à l’état de nature.

Plutôt que d’analyser et déconstruire cette préoccupante évolution, on nous sert la fable des Fake News et celles de nouveaux films à grand spectacles sur les Pentagone Papers ou d’autres événements de l’histoire contemporaine. Non content de confondre – historiquement – le New York Times et le Washington Post, Steven Spielberg nous refait le coup des Hommes du Président et des preux chevaliers de l’information au service de la défense des libertés fondamentales. Faut mieux revoir Blanche neige et les sept nains, c’est plus édifiant !

De toutes les façons, avec Hollywood, c’est toujours à peu près la même chose et sur les sujets les plus divers – les guerres du Vietnam, d’Afghanistan ou d’Irak, la démocratie, les services de renseignement, l’amour, le divorce, le cancer, l’environnement ou la sécurité sociale -, l’Amérique éternelle (malgré toutes ses erreurs passées et ses coups tordus) sauve le monde, parce que c’est sa mission ! Quelques thèses universitaires, ont démonté, depuis longtemps, la fonction idéologique d’Hollywood, mais – bien-sûr – sans être beaucoup diffusées dans le grand public et surtout pas par les médias mainstream !

Mais lorsqu’on ne dispose pas de la puissance de feu de Hollywood, on a recours à d’autres armes de communication massive : l’investigation, ou plutôt au « journalisme d’investigation ». Et trop souvent, il suffit de le qualifier ainsi pour le parer de toutes les plumes du paon, évitant ainsi de mettre à jour ses méthodes, ses objectifs, sinon ses agendas cachés. Et qu’on ne vienne pas nous dire que cette remarque « épistémologique » s’apparente aux théories du complot et à d’autres phobies de la conspiration, comme si – aujourd’hui – l’exercice de la moindre pensée critique se voyait automatiquement relégué à ces postures, voire à des délits de mal-pensance passibles des tribunaux…

Plus bas, Jean Daspry déchiffre et déconstruit justement l’un des derniers exemples bien français – et ô combien emblématique – de ces pseudos investigations qui encombrent aujourd’hui les tables des librairies, les colonnes de la presse mainstream et les plateaux des radios et télés. Il explique comment on passe tranquillement des Fake News aux Fake Analyses ou Fake investigations où l’affirmation supplante les savoirs et les connaissances, où la délation se substitue à la vraie investigation, et où l’arrogance recouvre l’effort d’analyse, de compréhension et de pédagogie.

A cet égard et toute proportion gardée, le dernier livre de Vincent Jauvert, c’est un peu notre Spielberg du pauvre. Un succédané d’enquête qui rappelle, à s’y méprendre, les joueurs de bilboquet du Bel ami de Maupassant ou les feuilletonnistes de Balzac au temps d’une presse d’opinion plutôt médiocre.

En définitive, cet échantillon de pseudo-investigation ne rend service ni à l’intelligence, ni au journalisme, ni à la démocratie. A sa façon, ce bouquin pathétique sert surtout à faire de l’argent et du buzz, autant d’agitations qui ne déboucheront pas sur grand-chose. Bonne lecture !

Richard Labévière

 

 

L’INSPECTEUR JAVERT MÈNE L’ENQUÊTE…

« Le secret d’ennuyer est de tout dire » (Voltaire). Le « spécialiste de l’investigation à L’Obs… auteur du best-seller La Face cachée du Quai d’Orsay »1 est de retour aujourd’hui avec un nouveau titre qui aura le même succès que le précédent, n’en doutons pas ! Il fait la tournée des médias bienpensants qui l’accueillent tel le Messie. Le titre de son nouvel opus magnum est déjà tout un programme : Les intouchables d’État – Bienvenue en Macronie sorti le 18 janvier 2018 chez Robert Laffont2. Avec une telle enquête aussi fouillée dans les entrailles de la haute fonction publique, qui a duré deux ans, c’est une fois encore de la graine de best-seller que nous avons entre les mains.

Il est vrai qu’avec Vincent Jauvert, nous avons à faire à un redresseur de torts professionnel. Il y a quelques années encore, il se présentait dans la sphère médiatique comme un authentique expert des relations internationales3. Aujourd’hui, nous apprenons qu’il a définitivement changé de spécialité. En effet, avec sa nouvelle prose – qui va s’arracher comme des petits pains tant elle sent le soufre -, nous découvrons un journaleux à la petite semaine, légèrement rustre, doublé d’un ignorant, d’un naïf et d’un délateur multi-récidiviste.

UN IGNORANT

« L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit » nous rappelle fort à propos Aristote. Vincent Jauvert affirme, il n’est jamais tenaillé par le doute et ne réfléchit pas. Telles sont ses principales qualités professionnelles. Lorsque l’on entreprend de faire un travail d’investigation sérieux sur la haute fonction publique française – le sujet est digne d’intérêt en soi et mérite une analyse complète et approfondie -, on commence par le commencement. Ce que notre pseudo-journaliste d’investigation ne fait pas, bien évidemment ! C’est une question de bon sens et de méthode. Aller de la théorie à la pratique. Avant de critiquer un sujet, il faut d’abord l’appréhender dans toutes ses dimensions structurelles et fonctionnelles (approche objective) pour être en mesure d’en critiquer les dysfonctionnements (approche subjective). C’est ce que l’on a coutume de nommer la contextualisation d’une problématique.

Le « livre » (terme peu approprié dans le cas de figure) de Vincent Jauvert ne comporte aucune analyse de droit positif du statut général de la fonction publique (il en existe un qui remonte à 1946, qui a été complété depuis, tant par des normes que des jurisprudences du Conseil d’État4) ; de son architecture générale (dispositions générales, fonction d’État, fonction territoriale et fonction hospitalière) ; de ses règles de recrutement (ENA5, IRA, concours spécifiques à chacun des ministères, contrats, etc.) ; de son fonctionnement (avancement, mutation, détachement, mise à disposition, fonctionnaires et contractuels en CDD, CDI, stagiaires, collaborateurs occasionnels, prestataires de service, etc.) ; de ses différentes grilles (indiciaires, traitements, primes, etc.) ; de ses sanctions (règles, niveaux) ; des voies de recours existantes (différences entre les tribunaux administratifs et le Conseil d’État, conditions d’accès à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, etc.).

Ce « livre » ne comporte aucune bibliographie sur les principaux sujets que l’auteur aborde alors même qu’il existe quelques ouvrages bien documentés et bien connus qui auraient pu utilement éclairer sa lanterne : les castes6, le Conseil d’État7, l’ENA8, Bercy9 et son verrou10, le Quai d’Orsay vu par un journaliste11 ou par un universitaire12, le scandale des ménages dans les grands corps13, etc. Les nombreux rapports du Parlement (assemblée nationale et sénat) sont éclairants de divers points de vue. La liste n’est pas exhaustive. En un mot, ce monsieur écrit sur un sujet complexe qu’il ne maîtrise pas et qu’il ne connaît pas.

Sans parler d’un sujet en soi qu’il aborde superficiellement, qui fait la joie des administrativistes (professeurs agrégés de droit public, avocats experts en la matière, etc.) et qui ne date pas d’aujourd’hui, à savoir celui du démembrement du service public (qu’il semble découvrir telle une poule qui a trouvé un couteau). En bref, cela consiste pour la puissance publique à confier des tâches qui lui reviennent naturellement à des entités publiques, semi-publiques, voire privées essentiellement pour des raisons budgétaires et, parfois, pour contourner la rigidité des règles administratives. Il existe sur la place de Paris de brillants universitaires que l’auteur aurait pu utilement consultés pour tenter de comprendre la problématique de la fonction publique à la française (en particulier le système dit de la méritocratie). Ceci aurait évité à Vincent Jauvert de dire des âneries (qui truffent son roman de gare), des énormités (plus grosses que lui) et, parfois de se laisser intoxiquer par certains qui pourraient être motivés par de sentiments moins nobles que la dénonciation de dérives insupportables. Un esprit de vengeance, sait-on jamais ?

L’auteur ne s’est-il pas laissé intoxiquer par quelques Fake News ? Manifestement, ce Pic de la Mirandole des Relay H ignore la différence essentielle existant entre ce qui est illégal (condamné et puni par la loi) et immoral (condamné et puni par la morale). Cela n’a rien à voir ! Pour un journaliste supposé de sa trempe, c’est plutôt grave que de ne pas faire la distinction entre l’un et l’autre. Tout ceci n’est pas très sérieux. Toute personne avisée l’aura bien compris.

UN NAÏF

Nous voilà pleinement rassurés en apprenant que Vincent Jauvert découvre aujourd’hui que la France est une société de castes, de réseaux, de clans, de connivence, de l’entre-soi, du renvoi permanent d’ascenseur… Il découvre les « dîners du siècle ». Et de nous livrer en pâture, à longueur de pages, des listes impressionnantes de noms de coupables de tous les maux de la terre, à ses yeux de moralisateur. Qui est-il pour juger ainsi et livrer aux chiens l’honneur de toutes les personnes qu’il cite ? Son livre aurait pu/dû avoir pour titre : « #balancetonfonctio ». L’auteur découvre en 2018 que la France est, à bien des égards, une « République des copains et des coquins » que dénonçait déjà en 1972 Michel Poniatowski. Il découvre aujourd’hui que les anciens élèves de l’ENA, en particulier ceux qui sont sortis dans les grands corps et à Bercy, tiennent le haut du pavé dans notre pays, évoluent entre le public et le privé en toute impunité… en un mot font la pluie et le beau temps en France. Et, surtout, qu’ils s’opposent en meute à toute réforme du système qui remettrait en cause leurs privilèges exorbitants du droit commun. Cet immense journaliste découvre également qu’il existe dans notre pays des « intouchables ». Quelle sagacité ! La plupart des cas cités n’est que reprise de ce qui est connu de nous par ses confrères. Ce n’est qu’un vulgaire copier-coller. L’argumentaire est souvent simple, pour ne pas dire simpliste. Nous tenons avec Vincent Jauvert la crème de la crème du nouveau journalisme d’investigation.

Il aurait été particulièrement utile qu’il fasse également une authentique enquête d’investigation sur les médias, en particulier sur son propre hebdomadaire, L’Obs. Ce qu’écrit Aude Lancelin sur la servitude des médias14, sur la domination de certains organes15 donne matière à réflexion. Mais, on l’aura compris, Vincent Jauvert ne pense pas, il se borne à retranscrire tel un vulgaire tabellion. Où est la longue et exigeante vérification des faits (« fast checking ») pour éviter de tomber dans le piège des « informations bidon » (Fake news) ? L’auteur se contente d’enfoncer allègrement des portes ouvertes, spécialité dans laquelle il excelle, reconnaissons-le ! L’auteur est également un expert du journalisme pifométrique (Quels sont les effectifs globaux des fonctions publiques ? Quelle est la part des hauts et des très hauts fonctionnaires dans ces effectifs ? Comment définit-il les « intouchables » ?). Nous lui épargnerons les exemples cités dans lesquels il y a une erreur, une imprécision, une approximation… Horresco referens ! « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » écrivait le prix Nobel de littérature, Albert Camus. Nous y sommes !

UN DÉLATEUR

Nous pourrions dire de ce folliculaire (au sens où l’entend Voltaire dans son Candide), « vous ressemblez furieusement à votre écriture » en s’inspirant de la fameuse réplique de Louis Jouvet dans Entrée des artistes. C’est que la suffisance de Vincent Jauvert n’a d’égal que son insuffisance. Nous sommes en présence d’un perroquet à carte de presse qui répète fidèlement ce qu’on lui dit dans le secret de la confession (journalistique) et de la délation (médiatique). Car, l’immense majorité de ses informateurs (« une centaine de très hauts fonctionnaires » qui, au passage, ignorent l’obligation de réserve et le devoir de loyauté qui sont les leurs) travaillent dans l’ombre, rarement au grand jour. Courageux mais pas téméraires ! Heureusement, certains esprits éclairés ont décliné son invitation. Pourquoi les fonctionnaires auditionnées par Vincent Jauvert n’effectuent-ils pas de signalement auprès du procureur de la République (parquet national financier dirigée par Éliane Houlette) ou ne saisissent-ils pas la Cour de discipline budgétaire ? C’est que l’intéressé ignore tout de la démocratie et des règles de l’état de droit. Si des fonctionnaires ont des choses à dire, il existe des voies de droit pour ce faire. Le tribunal médiatique au sein duquel le procureur Jauvert officie nous fait penser aux pays totalitaires, aux erreurs judiciaires et à quelques grandes œuvres littéraires sur le sujet (Hannah Arendt, Alexandre Dumas, Anatole France, Franz Kafka, Milan Kundera, George Orwell, Alexandre Soljenitsyne, etc.) dont il ignore vraisemblablement l’existence. La majorité peut se tromper par rapport à la minorité. C’est déjà arrivé dans le passé.

Il gagnerait à méditer ce qu’écrit l’un de ses collègues, Jacques Julliard sur le sujet de la délation : « Et puis, pour le bon motif, la délation reste la délation, c’est-à-dire une des choses les plus viles qui puisse sortir du cœur humain. Il s’est trouvé, au lendemain de la guerre, des résistants pour refuser de donner des officiers allemands en fuite. La dénonciation, c’est la police partout. Une société qui fait elle-même sa police, au lieu de la confier à une institution spécialisée, y compris dans le domaine des mœurs, est une société en voie de totalitarisation. On ne dénonce pas »16.

S’il est naturel pour un journaliste de dénoncer un système vicié, comme l’est en partie le système français, on le fait autrement, avec intelligence et rigueur, toutes qualités qui font défaut à ce héros de Bouvard et Pécuchet. Chez Vincent Jauvert, la bêtise est attendrissante. Il se trompe d’époque. Il se croit encore sous cette France qui avait élu, un temps, domicile à Vichy, où la délation institutionnalisée fonctionnait à plein contre les résistants, les communistes, les francs-maçons, les journalistes indépendants, les étrangers, les français de fraîche date, les Juifs, etc.

Dans un état de droit digne de ce nom, il existe un grand principe, celui de la séparation des pouvoirs. Laissons aux pouvoirs exécutif, législatif et à l’autorité judiciaire le soin de faire leur travail. Quant aux médias, on ne peut que leur conseiller de respecter une certaine éthique, celle des faits, plusieurs fois vérifiés. Autrement, on entre dans le totalitarisme médiatique qui condamne sans autre forme de procès avant la Justice. Vincent Jauvert figure au rang des meilleurs officiants au sein de cet univers de la délation. Dans son livre, hormis les indignations et les anathèmes, il n’y a de place ni pour la réflexion, ni pour le doute, sans parler de la nuance. Il vit encore sur le dogme de l’infaillibilité journalistique.

UN RÉCIDIVISTE

On ne se refait pas surtout lorsque l’on est un « journaliste » aussi expérimenté ! Reprenons les critiques formulées par deux universitaires sur son ouvrage à succès sur le Quai d’Orsay. Elles sont éloquentes.

Première critique : « La présentation du livre lui-même est surprenante de la part d’un journaliste aussi expérimenté que Vincent Jauvert : il s’agit d’une succession d’anecdotes, de récits ou de portraits qui couvrent à vrai dire une grande partie de la vie et de l’activité du MAE, mais vu le plus souvent par le petit bout de la lorgnette, et qui mêlent des aspects matériels, des questions de personnes (avec noms à l’appui) et les choix de politique étrangère… Bien sûr, on ne pouvait attendre de Vincent Jauvert une étude de type universitaire ; on ressort néanmoins frustré d’une lecture foisonnante, mais à laquelle il manque une colonne vertébrale ».

Seconde critique : « De même ce livre entend se démarquer des travaux journalistiques qui abordent le plus souvent le Quai d’Orsay en racontant une série d’anecdotes croustillantes sur ses dysfonctionnements. Le livre de Vincent Jauvert, paru en 2016, est de point de vue une caricature. Le titre et le sous-titre n’échappent pas au sensationnalisme : La face cachée du Quai d’Orsay. Enquête sur un ministère à la dérive. Le contenu s’inscrit dans la même veine, puisqu’il vise essentiellement à décrire l’ambassadeur qui confond sa caisse personnelle avec celle de l’ambassade, les scandales liés à la délivrance de visas dans un consulat, et bien entendu, les indemnités secrètes que perçoivent les diplomates. En faisant le pari de raconter uniquement les scandales, il va de soi que l’auteur poursuit un autre objectif que d’expliquer le Quai d’Orsay dans son quotidien… ».

Leur philosophie générale s’applique à sa dernière œuvre maîtresse. La corporation médiatique devrait s’insurger contre ce genre de procédés détestables au lieu de les célébrer. On comprend qu’elle a de moins en moins la côte auprès de Français. Ces derniers attendent avant tout une information fiable, très loin devant un journalisme engagé ou porteur de solutions (Cf. 31ème baromètre Kantar/Sofres pour le quotidien La Croix). « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait ». Cette réplique tirée des Tontons flingueurs de Georges Lautner va comme un gant à l’illustrissime Vincent Jauvert. Comment ce dernier conclut-il son œuvre maîtresse qui lui a demandé deux longues années de travail ?

« Que sortira-t-il de cette mission d’information ? Un changement radical ? Une moralisation en profondeur ? C’est peu probable. ‘Je ne me fais pas d’illusion sur ce qui est susceptible d’être accepté’ par le pouvoir, confie Olivier Marleix. Comme si les intouchables avaient déjà gagné… »

Une note de bas de page renvoie à un article paru dans Acteurs publics le 27 octobre 2017. En un mot, il faut attendre de parvenir à la dernière page (244) pour que notre stratège d’occasion redécouvre la célèbre réplique de Tancrède dans le film de Luchino Visconti Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change » inspiré du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Tout ce tapage médiatique pour en arriver là. Nous aurions apprécié de découvrir les idées de notre journaliste d’investigation sur les réformes envisageables du statut général de la fonction publique. Mais, nous n’en saurons pas plus ! Il y a fort à parier qu’il n’en a pas la moindre idée. La critique est aisée mais l’art est difficile. La propension de la meute à agir comme il le fait n’a rien de nouveau.

À plusieurs reprises, Vinvent Jauvert emploie le terme de « moralisation », terme dont il ne connaît manifestement ni la signification, ni le contexte. « Moralisation », « confiance », « régulation » : la loi censée rompre avec les pratiques d’une « vieille politique » qu’Emmanuel Macron exècre a changé plusieurs fois de nom avant son adoption définitive par le Parlement. D’abord baptisée « loi pour la moralisation de la vie publique », le texte avait une première fois changé de dénomination, pour éviter une confusion entre les domaines du droit et de l’éthique. Il avait alors été renommé, « loi pour la confiance dans l’action publique ». Après avoir été brièvement désignée sous l’appellation plus pragmatique « loi pour la régulation de la vie publique », c’est finalement « pour la confiance dans la vie politique » qui a été retenu. L’amendement privilégie un intitulé traduisant la volonté du gouvernement de restaurer la confiance que doivent avoir les citoyens dans l’action tant des élus que du gouvernement.

En définitive, le vendredi 15 septembre 2017, le Président de la République a promulgué la loi organique n° 2017-1338 pour la confiance dans la vie politique et la loi n° 2017-1339 pour la confiance dans la vie politique. Le mot de « morale » a été définitivement supprimé tant il prête à confusion. Ce que semble ignorer notre plumitif ! Pour ce qui est da la fonction publique, il existe dans chaque ministère, dans les grands corps, dans toutes les structures étatiques ou para-étatiques des comités d’éthique et des déontologues. Qu’ont-ils décidé dans tous les cas cités ? Le journaliste a-t-il eu communication de leurs délibérations ? La confiance, pas plus que la morale, ne se décrètent, elles se bâtissent sur le temps. Mais, Vincent Jauvert se montre incapable de nous donner sa recette pour y parvenir. Il préfère le registre de la dénonciation ad hominem, son cheval de bataille préféré… de sinistre mémoire.

« Le sot a un grand avantage sur l’homme d’esprit : il est content de lui-même ». Napoléon Bonaparte ne s’était pas trompé avant l’heure. Dès la publication de son recueil de ragots, le monde médiatique s’emballe pour l’immense travail fourni par ce « journaliste d’investigation ». On encense un livre que l’on n’a pas lu ou dont on a seulement parcouru les bonnes pages sélectionnées par l’éditeur pour faciliter la tâche des journalistes débordés. L’Obs vénère son grand reporter le 18 janvier 2018. Le Point du 18 janvier 2018 salue : « Vincent Jauvert (qui) dénonce) dans Les intouchables d’État un système dévoyé par la cooptation »17. La machine à cirer les pompes tourne à plein durant toute la semaine pour le nouveau chouchou des médias. David Pujadas, le couvre de fleurs sur LCI le 19 janvier 2018 à une heure de grande écoute. Il figure parmi « Les conseils de lecture » dans les bonnes revues de presse (« Après deux ans d’enquête, Vincent Jauvert dévoile la face cachée de cette haute fonction publique qu’il est urgent de moraliser »)… Mediapart reprend des extraits de son livre18. Notre plumitif aurait gagné à fredonner le refrain d’une chanson bien connue de Georges Brassens : Trompettes de la renomée, vous êtes bien mal embouchées !

Bravo pour votre enquête indigne, inspecteur Javert ! Chacun se souvient que Javert est l’un des personnages des Misérables de Victor Hugo. Inspecteur de police, il est l’ennemi juré de l’ex-forçat Jean Valjean en rupture de ban. C’est pour cela qu’il le pourchasse sans trêve. Il se suicide quand il comprend que Jean Valjean est un homme bon, qui a tout fait pour se racheter. Comme avec son ouvrage sur le Quai d’Orsay repris dans la collection J’ai Lu en 2017, vous l’aurez compris, nous sommes manifestement en présence d’un frustré qui salive d’envie devant les privilèges (surtout les traitements de certains hauts fonctionnaires, en particulier l’ambassadeur de France à Kaboul – qui n’est pas tous les jours à la fête19, comme le démontrent les attentats de ces dernières semaines) de tous ces « Intouchables ».

 
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A l’évidence, notre « enquêteur » ignore ce qui se passe en Afghanistan20. Toutes nos sincères félicitations à Vincent Jauvert qui vient d’inventer un nouveau concept journalistique, celui des Fake investigations. Notre « grand reporter » a tort de diaboliser de manière aussi caricaturale et aussi sélective la haute fonction publique française qui ne mérite pas ce procès en sorcellerie. Qui fait l’ange, fait la bête ! On parvient souvent à porter préjudice à la cause dont on pensait se faire l’écho. Tout homme, et raison de plus, tout journaliste qui s’érige en redresseur de tort, en sheriff, en monsieur propre… meurt un jour de fatuité et d’orgueil. Si tant est que d’ici là, notre écrivassier ne fasse partie de la prochaine charrette des licenciés de L’Obs. Celle qu’annonce Le Canard enchaîné, se base sur l’audit de l’hebdomadaire réalisé par le cabinet Secafi21.

Jean Daspry
5 février 2018

1 Vincent Jauvert, La face cachée du Quai d’Orsay. Enquête sur un ministère à la dérive, Robert Laffont, 2016.
2 Vincent Jauvert, Les intouchables d’État. Bienvenue en Macronie, Robert Laffont, 2018.
3 Vincent Jauvert, L’Amérique contre de Gaulle. Histoire secrète (1961-1969), Seuil, 2000.
4 Statut général des fonctionnaires, www.fonctionpublique.gouv.fr/statut-general-des-fonctionnaires
5 Soazig Le Névé, Emmanuel Macron s’attaque au classement de sortie de l’ENA, Le Monde, 24 janvier 2018, p. 10.
6 Simplicius Aiguillon, Les Cinq mille fortunes et la faillite de l’élite française, Cherche Midi, 2014.
7 Raphaëlle Bacqué, Richie, Grasset, 2015.
8 Adeline Baldacchino, La ferme des énarques, Michalon, 2015.
9 Laurent Fargues/Thomas Bronnec, Bercy au cœur du pouvoir : Enquête sur le ministère des Finances, JC Lattès, 2011.
10 Michel Deléan, Nouvel assaut contre le verrou de Bercy, www.mediapart.fr , 23 janvier 2018.
11 Franck Renaud, Les diplomates derrière la façade des ambassades, Nouveau Monde éditions, 2010.
12 Christian Lequesne, Ethnographie du Quai d’Orsay. Les pratiques des diplomates français, CNRS éditions, 2017.
13 Jean Daspry, Le scandale des ménages, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 octobre 2017.
14 Aude Lancelin, Le monde libre. Une plongée sans précédent dans la servitude des médias, J’ai lu, 2017.
15 Aude Lancelin, La pensée en otage. S’armer intellectuellement contre les médias dominants, LLL, 2018.
16 Jacques Julliard, Non à l’ordre moral, Marianne, 19-25 janvier 2018, pp. 6-7.
17 Tugdual Denis, Dans les arrière-cuisines de la haute fonction publique, Le Point, 18 janvier 2018, pp. 34-35-36.
18 Laurent Mauduit, Les échanges de bons procédés entre Macron et son ami Gosset-Grainville, www.mediapart.fr , 25 janvier 2018.
19 Dans la même semaine, l’Afghanistan a connu quatre attentats particulièrement sanglants dont l’avant- dernier le 27 janvier 2018 dans une zone très protégée de Kaboul commis avec une ambulance piégée, revendiqué par Al-Qaïda a fait plus de 100 morts et de 200 blessés.
20 Jacques Follorou, À Kaboul, l’insupportable quotidien des attentats. Guerre sans fin en Afghanistan, Le Monde, 29 janvier 2018, pp. 1-4 et 23.
21 Un audit de l’Obs, réalisé par le cabinet Secafi…, Le Canard enchaîné, 24 janvier 2018, p. 7.

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