Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

DIPLOMATIE : BILAN D’UN ANTI-HÉROS/AYRAULT !

« Charité bien ordonnée commence par soi-même ». Le ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Jean-Marc Ayrault semble avoir fait sienne cette maxime en tirant – sans que personne ne le lui ait demandé – le bilan de son bref passage au Quai d’Orsay. En effet, le titulaire du bureau de Vergennes a cru opportun de procéder à un échange de vues informel avec quelques personnalités triées sur le volet, le 23 mars 2017 dans la Maison des bords de Seine, en présentant « Quelles perspectives pour la diplomatie française »1.

L’ancien maire de Nantes estime « nécessaire de tirer, un peu plus d’un an à la tête de son ministère, quelques enseignements de son expérience passionnante ». Il met l’eau à la bouche des amateurs des relations internationales, toujours curieux de disposer d’un éclairage indispensable de l’artisan de notre diplomatie. Après le temps du diagnostic (confus) vient celui des remèdes (inadaptés) « made in France ».

UN DIAGNOSTIC CONFUS : LA RÈGLE DES TROIS « I »

Qu’apprenons-nous que nous ne sachions de la bouche d’un ministre régalien qui dispose du troisième réseau diplomatique dans le monde ? En ce début du XXIème siècle, les certitudes sur lesquelles nous pensions voir reposer l’ordre international sont ébranlées, nous indique le chef de la diplomatie française. Diantre.

Et Jean-Marc Ayrault d’énumérer les raisons de cette importante mutation, voire de cette révolution copernicienne : concurrence des États par des groupes terroristes ; remise en cause du principe de l’intangibilité des frontières ; contestation des valeurs universelles au sein des organisations internationales, du principe même du projet européen ; retour du protectionnisme ; remise en cause de l’ordre mondial occidental (Cf. concept « d’ordre mondial post-occidental » mis en avant par le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov) : tentation d’un retour à la loi du plus fort ; à une conception rétrograde de la puissance (Cf. concept de « rétrogression ») ; à la rhétorique des « zones d’influence »… Ni plus, ni moins.

Que retenir de cet inventaire à la Prévert ? Tout d’abord, on peine à déceler les linéaments d’une hiérarchisation entre ces différentes causes des désordres actuels du monde d’aujourd’hui. Ensuite, et plus grave encore, la pensée du ministre des Affaires étrangères et du développement international recèle, en elle-même, les raisons de l’insuccès de la diplomatie française. La première a trait à l’imprécision qui préside à la présentation générale du ministre, au tableau clinique qu’il dresse du monde de ce début du XXIe siècle.

Nous sommes plus dans le tableau impressionniste de type journalistique que dans l’analyse stratégique diplomatique distanciée. La deuxième tient à l’insuffisance du diagnostic. À titre d’exemple, le fait religieux est absent de la présentation du ministre. La troisième raison concerne l’irréalisme de la démarche adoptée dans la mesure où une bonne diplomatie n’est pas une affaire de morale ou de conformisme mais de réalités, d’intérêts et de rapports de force.

Il est plus qu’évident qu’un diagnostic aussi flou débouche immanquablement sur des remèdes au mieux inefficaces, au pire inadaptés.

DES REMÈDES INADAPTÉS : LA RÈGLE DES TROIS « C »

Qu’apprenons-nous de la pharmacopée que propose le brillant responsable de la diplomatie française pour soigner le malade dénommé monde ? Elle repose sur une énumération de grands principes généreux : principe de la défense de la paix et de la sécurité ; principe de responsabilité (tout le contraire du « moi d’abord ») tout en reconnaissant l’impuissance de la France dans la crise syrienne ; principe de paix tout en reconnaissant que le levier militaire peut être utile (Mali, RCA) ; principe de l’aide au développement ; de la diplomatie économique et d’influence (promotion de la langue et de la culture française) ; principe de la prééminence de l’action collective et du multilatéralisme (autosatisfaction avec les résultats de la COP21) ; principe de la construction d’une gouvernance mondiale ; attachement aux principes et aux valeurs de l’Union européenne au moment du 60ème anniversaire du traité de Rome tout en « entendant les critiques, comprenant les griefs, écoutant les insatisfactions » et en ne consacrant pas trop de temps au mécano institutionnel.

Que retenir de cette logorrhée pseudo-diplomatique du type : « les principes et les valeurs sont notre boussole. Ils font notre force » ? Le ministre rappelle que dans « un monde incertain, un monde de confusion », « la France n’est ni impuissante, ni absente ». Dont acte ! Comme pour ce qui est de la partie diagnostic, le discours de Jean-Marc Ayrault explique le recul de la France sur la scène internationale. La première raison tient à une confusion chronique et assumée entre l’idéalisme et le réalisme. Comment peut-on raisonnablement se draper continuellement dans des grands principes en agissant constamment en vertu des grands sentiments comme le chantait Guy Béart, en son temps (Cf. les « révolutions arabes »).

La deuxième raison tient à la compréhension erronée du monde. Pourquoi ne pas mettre en pratique ce que le ministre déclare (« Naturellement, défendre des valeurs ne signifie pas que notre diplomatie se résume à d’aimables conversations avec ceux qui les partagent ») en renouant le dialogue avec tous, y compris avec les dirigeants pour lesquels nous n’avons que peu d’atomes crochus ? La troisième raison tient à la compassion qui nous sert trop souvent de cap et de boussole en lieu et place de notre intérêt national bien compris.

« Vanitas vanitatum, omnia vanitas » (vanité des vanités, tout est vanité). De ce qui se présente comme un vulgaire plaidoyer pro domo, un exercice de pure communication, il y a fort à parier que ce discours finira, comme tant d’autres, dans les poubelles déjà bien remplies de l’Histoire. Nous sommes bien loin de la logique à la Française qui a fait, durant des décennies, la force de la diplomatie française.

Nous sommes aux antipodes de la présentation cartésienne récente qu’en fait le journaliste Renaud Girard2. Nous sommes au cœur du mal-être de la politique étrangère de la France, du grand dérèglement stratégique dont elle souffre et qui la rend inaudible qu’il décrit justement. Celui qui se présente le 23 mars 2017 comme une sorte de héros de la diplomatie française n’est en fait qu’un vulgaire anti-héros (Ayrault).

Jean Daspry
3 mars 2017

1 Jean-Marc Ayrault, Quelles perspectives pour la diplomatie française ?, www.diplomatie.gouv.fr , Évènements, 23 mars 2017.
2 Renaud Girard, Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu’elles sont, Les éditions du Cerf, 2017.

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