Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

DIPLOMATIE : DU BON USAGE DE L’AMBIGUÏTE…

« L’ambiguïté est une richesse » (Fictions, Jorge Luis Borges). Mais, qu’est-ce que l’ambiguïté ? Ce dont le sens est équivoque, interprétable de différentes façons, selon la définition du petit Larousse. Ambiguïté, équivoque, deux termes qui s’apparentent souvent à l’une des facettes de la pratique de la diplomatie, et cela depuis la nuit des temps. Elle trouve son point d’application tant dans la diplomatie bilatérale que dans la diplomatie multilatérale. N’entend-on pas quelques commentateurs de la vie internationale s’étonner, à la lecture d’un communiqué de presse officiel, d’une déclaration politique, d’un accord…, de la présence de formules insolites et cocasses, d’une ambiguïté toute diplomatique pour le commun des mortels ! Et cela alors même que la richesse, la subtilité du langage, feutré tout en nuances, est consubstantielle à la pratique diplomatique. Écrivain et dramaturge français, Abel Hermant s’extasiait ainsi au début du XXe siècle : « Ah ! Que le français est bien la langue diplomatique ! Quelles nuances ! Quelles subtilités ! ». Aujourd’hui, la langue de Molière est supplantée par le « pidgin english » dans la vie internationale en général et dans la pratique diplomatique en particulier (Cf. plus de 80% des documents produits par l’Union européenne le sont dans la langue de Shakespeare). Un sabir universel qui masque bien des mystères.

Mais, en dépit de toutes ces péripéties, l’ambiguïté a encore de beaux jours devant elle dans le monde diplomatique du XXIe siècle en perpétuel bouleversement (Cf. crise sanitaire mondiale consécutive à la pandémie de coronavirus1). Pourtant, rares sont les nombreux experts des relations internationales qui traitent, qui tentent de comprendre la signification d’une théorie – qui est en fait une pratique vieille comme le monde – désignée sous le vocable de « théorie de l’ambiguïté constructive ». Après avoir appréhendé son essence, il importe d’en mesurer les avantages mais aussi les inconvénients intrinsèques à cette manière de concevoir la diplomatie. Les exemples de ses limites, de ses dérives ne manquent pourtant pas au cours des années, des mois écoulés si l’on veut prendre la peine d’aller au-delà de l’écume des jours.

SIGNIFICATION DE LA THÉORIE : TENTER DE RÉSOUDRE LA QUADRATURE DU CERCLE

Avant d’aborder la pratique à travers quelques exemples concrets de mise en œuvre de l’ambiguïté dite constructive, il importe d’en passer par une approche plus conceptuelle pour tenter d’appréhender les mots, les termes consacrés.

Approche conceptuelle : une théorie peu théorisée

La fonction principale du diplomate est d’être celui qui contribue à régler par des moyens pacifiques, en particulier par la négociation, la médiation, la conciliation, l’arbitrage… des problèmes ardus qui, autrement, pourraient donner lieu à des conflits de basse, voire de haute intensité, pour ne pas parler de guerre. En un mot, il s’agit de prévenir l’usage de la force. « Le problème est qu’utiliser la force n’est pas toujours payant, loin de là, et que la diplomatie est souvent le meilleur moyen de résoudre un conflit. La diplomatie est justement faite pour permettre aux rivaux ou ennemis potentiels de se parler » comme le souligne si justement le directeur de l’IRIS, Pascal Boniface2. Dialoguer pour parvenir, le cas échéant à s’entendre en parvenant à coucher sur le papier les termes d’un accord qui n’humilie aucune des parties tout en mettant l’accent sur les points de consensus, voire de dissensus. La tâche n’est pas toujours très aisée. En effet, pour parvenir à réconcilier l’inconciliable (des points de vue de départ des parties diamétralement opposés sur une question bien précise), il est indispensable de faire preuve d’imagination. Se borner, tel un notaire, à enregistrer le dissensus ne conduit pas très loin.

C’est à ce moment crucial pour l’avenir d’une négociation – qu’elle soit bilatérale ou multilatérale – que les dirigeants se souviennent qu’ils disposent dans leur boîte à outils administrative d’un corps diplomatique dont l’essence même du travail consiste à faire preuve de la plus grande créativité. Faute de pouvoir changer les faits objectifs, ils en sont réduits à travailler sur les termes. Et de faire preuve de la plus grande imagination pour trouver le mot, l’expression – parfois déjà utilisée dans le passé – qui soit suffisamment vague, malléable à souhait pour être comprise mais, surtout, acceptable par tous. Parfois, ils n’hésitent pas à faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas ou le contraire de ce qu’ils disent, de ce qu’ils signifient dans le langage courant. Une sorte de tour de prestidigitation diplomatique. Nous sommes au cœur même des faux-semblants et de l’ambiguïté dite constructive. Après la théorie d’une pratique, passons à la pratique de cette théorie.

Approche concrète : une pratique relativement courante

D’une manière générale, certains experts n’évoquent-ils pas « des formules insolites et cocasses, d’une ambiguïté toute diplomatique » (Jean-Luc Barré, 1988) pour qualifier le contenu d’un document diplomatique négocié ou imposé ? À tel point que nous pouvons même nous interroger sur le point de savoir si les termes d’ambiguïté et de diplomatie ne sont pas consubstantiels en dernière analyse comme nous l’avons souligné en exergue de cette réflexion. Nous disposons d’une multitude d’exemples de cette pratique de l’ambiguïté dans la sphère diplomatique qu’il serait trop long de présenter de manière exhaustive. Pour la commodité de la présentation, nous nous limiterons à trois exemples (puisés dans l’actualité internationale la plus récente) suffisamment significatifs du phénomène dans ce qu’il a de positif mais, parfois, aussi, de négatif.

L’éditorial du Monde publié en 2015 souligne que : « Le ‘sommet oriental’ de l’Union européenne (UE) réuni jeudi 21 et vendredi 22 à Riga, en Lettonie, a mis fin à une pratique qui, en diplomatie, peut avoir ses mérites mais aussi ses limites : l’ambiguïté constructive ». Le journaliste relève les deux faces de la médaille de cette pratique bien connue de tous les experts, même si certains ne peuvent ou ne veulent la qualifier de « théorie ». Préférer un échec salutaire à un succès de façade ! Là est la question. Et, elle n’est pas sans importance sur le plan diplomatique. Vaut-il mieux, médiatiquement parlant, se targuer une réussite ou prendre la responsabilité d’une déconvenue ? On ne le répétera jamais assez, le diable se cache dans les détails.

En 2016, il revient à un géographe de formation, qui a occupé des fonctions diplomatiques tant à l’administration centrale du Quai d’Orsay que comme ambassadeur de France à l’étranger dans l’un des trois pays baltes, Michel Foucher de relever qu’« à rebours de la pratique diplomatique, cette ambiguïté européenne n’est pas constructive ». Cet expert reconnu des relations internationales fait lui aussi référence à la théorie de l’ambiguïté constructive bien connue dans la négociation internationale et qu’il applique au cas spécifique des négociations entre l’Union européenne et la Turquie. Est-il raisonnable de faire miroiter à Ankara une hypothétique adhésion à l’Union européenne en énumérant la liste des chapitres de négociation agréés alors que tout le monde sait bien que cette perspective relève de l’utopie surtout avec un président turc de la trempe de Recep Tayyip Erdogan3 ? Une fois, encore ambiguïté, duplicité font bon ménage pour tenter d’arrondir les angles, réconcilier l’inconciliable.

En 2017, Philippe Bernard, journaliste au Monde note, lors de la conclusion de l’accord sur la première phase de la négociation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne sur la mise en œuvre du « Brexit », que : « le compromis sur l’Irlande est un modèle d’ambiguïté constructive ». Le mot est lâché. L’a-t-il trouvé lui-même ou bien lui a-t-il été soufflé par un diplomate ayant participé à la négociation ? Nous ne le saurons jamais. Peu importe. Le fait est là, les deux mots sont associés pour bien montrer que l’obtention d’un compromis diplomatique peut/doit reposer sur une certaine dose d’ambiguïté. De facto, si ce n’est de jure, il serait impossible de procéder autrement pour sortir d’une impasse. Mais quelle proportion d’ambiguïté ? Nous ne le saurons pas.

Si la pratique de l’ambiguïté constructive est théorisée, c’est bien qu’elle présente un certain nombre d’avantages non négligeables qui la font plébisciter par les acteurs de la pratique diplomatique. Quels sont en réalité ces dividendes ?

AVANTAGES DE LA THÉORIE : METTRE UN TEMPS LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS

Qu’il est tellement agréable, d’autant plus que nous sommes en présence d’une personnalité narcissique, de se pavaner devant micros et caméras en se targuant, urbi et orbi, d’un succès diplomatique, si éphémère soit-il ! Cela n’a pas de prix tant cette démarche, plus médiatique que politique, procure une double satisfaction pour la diplomatie de la France d’en-haut et pour celle de la France d’en-bas.

La satisfaction pour le haut : l’ego des dirigeants politiques

Une négociation qui se conclut par un accord procure une immense satisfaction, un plaisir presque sensuel pour tout dirigeant politique qui peut apparaître ainsi comme le Deus ex machina, comme le sauveur de l’humanité (Cf. l’état de béatitude de Laurent Fabius à l’issue des travaux de la COP21 qui marchait sur les eaux avec son petit marteau vert en mains). Les meilleurs experts de la pratique politique et diplomatique savent d’expérience que « le mensonge et la ruse sont élevés au rang de stratégie »4. Au rythme médiatique que connaît le XXIe siècle, nos hommes politique – à ne pas confondre avec des hommes d’État – savent que personne ne se souviendra plus de leurs déclarations lénifiantes à un temps « t » lorsque viendra le temps des déconvenues, du sauve qui peut général. Et cela d’autant plus que « la réflexion politique s’est mise au diapason de la frénésie médiatique »5. Or, la sphère médiatique est en train d’enfler au détriment du reste. Finira-t-elle par éclater ? Sur le court terme, rares sont les dirigeants qui acceptent de préférer un échec sur la scène internationale à un succès, quel qu’en soit le prix. Toute la finesse consiste en fait à jouer sur les mots pour leur faire dire, avec le maximum de vraisemblance, ce qu’il sied le mieux à une réussite en demi-teinte, pour ne pas dire une déroute. Et, il faut bien reconnaitre que certains chefs d’État ou de gouvernement, certains ministres des Affaires étrangères possèdent une technique qui élève le cynisme au rang des beaux-arts.

Ils déploient des trésors d’hypocrisie pour parvenir à leurs fins. Rares sont les perroquets à carte de presse, pressés de boucler leur papier, qui acceptent de passer des heures à analyser les subtilités d’un document diplomatique – pensum qu’ils réservent en priorité à la sagacité des historiens et des chercheurs -, à décrypter le balancement entre objectifs, positions contradictoires, le choix des termes sur lesquels s’est bâti un consensus souvent fragile (termes précis ou termes vagues ?) ; la différence entre un futur (engagement ferme et définitif qui relève de l’obligation de résultat) et un conditionnel (vœu pieu qui relève d’une simple obligation de moyen), … Force est de constater que les meilleurs analystes des relations internationales et de la pratique diplomatique ont trop tendance à faire l’impasse – volontairement ou involontairement – sur cette dimension humaine, psychologique qui est si importante pour ceux que l’on qualifie de décideurs. Parfois, le politique-négociateur est tout à fait conscient des limites de son action.

Souvenons-nous que la France et la Grande-Bretagne ont abandonné l’Autriche à Hitler au printemps 1938. L’Europe craint la guerre. Le président du Conseil, Édouard Daladier accepte de rencontrer Hitler à Munich le 30 septembre 1938. Anglais, Français, Italiens et Allemands signent un « compromis ». Dès le lendemain, les troupes du Reich annexent les Sudètes. À Paris, le soulagement domine. Daladier est acclamé à sa descente d’avion. Il ne s’en réjouit pas, soufflant à son conseiller : « Ah les c…, s’ils savaient… ». Après les lumières de la scène du théâtre, tournons-nous vers l’obscurité des coulisses où se mijotent les petits plats diplomatiques !

La satisfaction pour le bas : l’amour-propre des diplomates

Un succès célébré à haute et intelligible voix par un homme politique constitue, de toute évidence, une immense satisfaction pour le négociateur qui peut attacher son nom au résultat de la négociation. Mission accomplie ! Quel bonheur pour l’exécutant de pouvoir se targuer d’avoir interprété à la perfection la partition qui lui a été confiée par le prince qui nous gouverne ! Ce sont de belles perspectives de carrière pour l’avenir en termes d’affectation, de promotion de grade ou dans un ordre national prestigieux qui s’offrent au soutier. Pour mieux appréhender la réalité, on peut distinguer deux cas de figure. Dans le premier cas, le décideur participe à la phase finale d’une négociation préparée par le diplomate. En cas de succès, le premier, surtout s’il fait preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle, est forcé de reconnaître les talents de son négociateur. On peut penser qu’il s’en souviendra le moment venu puisqu’il a barre sur la carrière de l’agent. Dans le second cas, le décideur n’est pas présent sur le lieu de la négociation. Souvent, l’art du diplomate consiste, surtout lorsque le résultat de la négociation qu’il a conduite n’est pas à la hauteur des espoirs de ses mandants (ce qui est plus souvent le cas qu’on le croit), de travestir un tant soit peu la réalité.

Dans les couloirs feutrés du Quai d’Orsay, les anciens se souviennent encore de deux maîtres reconnus en la matière, les deux Gérard, les Fregoli du circuit multilatéral : le maître Gérard Errera et l’élève qui a dépassé le maître, Gérard Araud. Lorsqu’une négociation multilatérale se terminait mal d’un point de vue français, les deux Machiavel avait une martingale : le « télégramme nord-coréen » qui rendait compte de la conclusion de la négociation. Cet écrit diplomatique débutait toujours par une formule sacramentelle ainsi libellée : « tous nos objectifs ont été atteints ». Le signataire du télégramme se gardait bien de rappeler les fameux objectifs, pour ne pas prêter le flanc à la critique. Et, chacun pouvait faire la lecture qu’il souhaitait de cette présentation. Un parfait point d’application de l’ambiguïté constructive ! Un parfait exemple d’enfumage de haut vol. C’est la suite des évènements qui vient rappeler les auteurs de telles mystifications à l’humilité minimale du négociateur qui n’est pas un magicien. Comment mieux résumer cette manière d’aborder l’ambiguïté dite constructive qu’en rappelant les propos du président Wilson sur le traité de Versailles :

« Construire un édifice solide, conjurer les forces tendant à dissoudre les coalitions quand l’épreuve commence a été surmontée, requéraient au moins la patience et le silence propres à la diplomatie traditionnelle cheminant dans les sentiers de l’expérience. Proclamer à la tribune qu’on entendait faire une politique de « grand jour et de plein air, c’était surtout faire du bruit. D’ailleurs, les grands de Versailles ne s’enfermèrent-ils pas sur le tard dans des colloques secrets afin de se tirer de l’ornière où, quatre mois après l’armistice, ils s’enlisaient ? Ne les vit-on pas alors régler dans l’arbitraire – ou ajourner – les grosses questions, et, quant aux secondaires, convoquez les représentants des petits pays et leur dire : « Signez ici » ? »6.

Or, il arrive très régulièrement un moment où il devient difficile, si ce n’est impossible, de dissimuler la réalité sous le tapis comme on a pu le faire pendant des mois, des années. « À un moment donné, le tapis se soulève et c’est trop tard »7.

INCONVÉNIENTS DE LA THÉORIE : SE RETROUVER FACE AU MUR DES LAMENTATIONS

Il y a toujours une heure de vérité dans la vie internationale. Ce n’est qu’une simple question de temps. La diplomatie du compromis tourne souvent à la diplomatie des abandons et des compromissions dont l’addition la rattrape souvent. En simplifiant à l’extrême, les problèmes peuvent surgir (en dehors de la situation de blocage ou d’échec sur la substance) à propos de l’interprétation du contenu du mandat conféré aux négociateurs ou, plus tard, au sujet du contenu de l’accord lui-même.

L’obstacle du début : querelle sur l’interprétation du contenu du mandat

Une fois de plus, pour la simplicité de l’exposé, nous nous limiterons à deux exemples tirés de la pratique.

Le premier concerne le libellé de la résolution 1973 adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 17 mars 2011 intitulée : « La situation en Jamahiriya arabe libyenne » qui a fait couler beaucoup d’encre par la suite. En effet, dans son dispositif alinéa 4 du paragraphe intitulé « Protection des civils », on peut lire :

« Protection des civils

4. Autorise les États Membres qui ont adressé au Secrétaire général une notification à cet effet et agissent à titre national ou dans le cadre d’organismes ou d’accords régionaux et en coopération avec le Secrétaire général, à prendre toutes mesures nécessaires, nonobstant le paragraphe 9 de la résolution 1970 (2011), pour protéger les populations et zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen, et prie les États Membres concernés d’informer immédiatement le Secrétaire général des mesures qu’ils auront prises en vertu des pouvoirs qu’ils tirent du présent paragraphe et qui seront immédiatement portées à l’attention du Conseil de sécurité ;… »8.

L’expression litigieuse est « Autorise les États Membres… à prendre toutes mesures nécessaires » qui se lit dans la version anglaise « Authorizes Member States… to take all necessary measures ».

Or, Chinois et Russes, qui se sont abstenus lors de l’adoption de la résolution, ont estimé – à tort ou à raison – que les Occidentaux avaient violé l’esprit et la lettre du texte en bombardant de manière disproportionnée certains objectifs sur la base d’informations erronées sur l’imminence d’un danger contre les populations civiles, en dénaturant le concept de zone d’exclusion aérienne et en procédant de facto à un changement de régime en Libye (Cf. élimination du colonel Kadhafi alors qu’il aurait pu faire l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale). Petites causes grands effets de la mise en œuvre par les Occidentaux de la théorie « de l’ambiguïté constructive » dans le cas d’espèce (l’ambassadeur de France auprès de l’ONU était un certain Gérard Araud9), la mise en œuvre de la résolution 1973 a signifié la fin de mise en œuvre de la responsabilité de protéger par l’ONU. Elle est morte dans les sables de Libye. En effet, Chinois et Russes juraient mais un peu tard qu’on ne les y prendrait plus. Et, depuis cette date, ils se sont régulièrement opposés à tous les projets de résolution proposés par les Occidentaux qui se réfèrent de près ou de loin à une quelconque responsabilité de protéger (Cf. leurs vetos renouvelés sur les textes concernant la situation en Syrie). Message clair à celui qui ne l’aurait pas compris : nous choisissons la clarté au détriment de l’ambiguïté prétendument constructive. Nous avons été bernés une fois mais nous ne le serons pas une seconde. Comprenne qui pourra…

Le second concerne l’adoption en septembre 1998 par les membres de la Conférence du désarmement (localisée à Genève)10 du mandat dit Shannon devant permettre le lancement (après l’adoption en 1993 de la convention d’interdiction des armes chimiques et en 1996 de la convention d’interdiction des essais nucléaires) de la négociation du traité de l’interdiction de la production des matières fissiles à des fins militaires (TIPMF). En ce jour mémorable, tous les ambassadeurs présents dans la salle du Conseil de feu la SDN se congratulaient ostensiblement. Dès la reprise des travaux de la Conférence en janvier 1999, ils allaient pouvoir apporter la preuve de leur maîtrise de la négociation diplomatique et laisser leur nom attaché au bas d’un parchemin. Les délégations les plus concernées (États dotés et États du seuil) fourbissaient leurs armes pour le plus grand bien de la paix et s’entouraient d’experts dépêchés dans les capitales. Et, patatras ! L’année 1999 fut une année blanche, les délégations ne parvenaient même pas à s’accorder sur le programme de travail, préalable indispensable au lancement de la négociation du TIPMF. C’est qu’un petit problème n’avait pas manqué de surgir portant sur l’interprétation du mandat dit Shannon (du nom de l’ambassadeur du Canada qui était à l’origine du compromis). En effet, la question posée était celle du périmètre précis de l’interdiction de la production des matières fissiles. Alors que pour les États du seuil et non dotés, il devait s’agir d’une interdiction portant sur la production future et passée (concernant les stocks), les États dotés ne l’entendaient pas de la même oreille, estimant que la négociation devait uniquement concerner la production future (leur permettant de conserver leurs stocks anciens de matières fissiles). Depuis 1999, la situation est bloquée à Genève à tel point que, lors de son allocution devant l’école de guerre, le président de la République, Emmanuel Macron en appelle au lancement à la conférence du désarmement de la négociation d’un traité d’interdiction de la production des matières fissiles à des fins militaires (cette négociation aurait dû être lancée en 1999 !)11. Petites causes grands effets de la mise en œuvre par toutes les délégations de la théorie « de l’ambiguïté constructive » pour obtenir à n’importe quel prix un accord de façade sur le libellé du mandat, un blocage pérenne de toute la négociation. Cette dernière n’a toujours pas débuté vingt ans après cet exploit diplomatique à inscrire en livre d’or dans le manuel du petit négociateur, mais aussi du grand négociateur.

Et, l’on pourrait multiplier à l’envie les exemples de ces explosions en vol de négociations fondées sur une certaine forme de duplicité textuelle, sémantique.

L’obstacle de la fin : querelle sur l’interprétation du contenu de l’accord

Une fois de plus, pour la simplicité de l’exposé, nous nous limiterons à un seul exemple significatif tiré de la pratique et qui concerne au premier chef un exploit du chef de la diplomatie française, le ténor de la lutte pour la protection de la planète, Laurent Fabius lors de la COP21 du mois de décembre 201512. C’était il y a déjà presque cinq ans.

Les résultats de la COP21 entérinés dans le document adopté par consensus le 12 décembre 2015 au Bourget sont à la hauteur des espoirs placés en elle par le pays organisateur, la France. François Hollande et Laurent Fabius évoquent un « tournant historique » dans la lutte contre le réchauffement climatique13. L’existence même d’un accord à Paris est un succès en tant que tel. Ce succès est d’autant plus méritoire que des problèmes aussi complexes que ceux de la protection de l’environnement à l’échelle de la planète ne se règlent traditionnellement pas d’un simple coup de baguette magique au cours d’une conférence internationale tant les enjeux sont multiples et interdépendants. « L’accord de Paris ne sauvera pas le climat, mais il nous donne un cap » (Stefan Aykut).

Ceci étant posé, dès la fin de la conférence, nous envisagions déjà les problèmes soulevés par la suite. Comme toujours, l’important est plus dans la façon dont les Etats s’engagent concrètement à lutter contre les causes des dérèglements climatiques que dans les formules ambigües d’une déclaration politique accouchée au forceps. A y voir de plus près, les choses sont moins claires. Le caractère juridiquement contraignant de l’accord est problématique, chaque Etat décidant de l’effort dont il est capable. Par ailleurs, l’accord est relativement flou sur la question de la vérification des engagements et sur le mécanisme de sanction. L’objectif des 1,5° C est inatteignable, de l’avis de nombreux experts, sans un arrêt immédiat de la production de charbon et de pétrole. La difficulté à lever 100 milliards de dollars laisse sceptique sur la possibilité d’aller au-delà dans un contexte de crise économique. Nous nous trouvons face à un traité sur lequel tout repose et qui n’existe pas. C’est un nid à procès.

Que s’est-il passé depuis cette date lors des conférence annuelles des parties à la convention cadre sur le climat (COP21, 22, 23, 24 et 25 à Madrid remplaçant à la dernière minute Santiago du Chili) ? Le processus est bloqué, aucun progrès n’a été enregistré depuis Le Bourget. La confiance nécessaire entre les États n’a pu être bâtie. Nous revenons à l’ambiguïté du consensus obtenu lors de la COP21 sous présidence française alors que le buzz médiatique couvrait la voix de la raison. Dimension importante d’un accord international qui fut largement passée sous silence pour ne pas gâcher la grande fête de Laurent Gafius !

Fausses ou vraies, les solutions prônées par les États à Madrid ne seront pas connues avant 2020 et la prochaine COP14. Ce que l’on appelle botter en touche. Comme le souligne Le Parisien (6 décembre 2019) : « Il s’agit d’une COP purement technique et de transition ». Mais, il y a mieux encore, la conclusion de l’article du Canard enchaîné intitulé « Procrastination 26 » qui se lit ainsi : « Et de nous renvoyer à la COP26, qui se déroulera l’an prochain à Glasgow et sera, elle, vraiment décisive, historique, concrète, révolutionnaire, mobilisatrice, inventive, engagée, déterminante, foudroyante. Promis-juré ! ». Une vielle ficelle des vieux routiers de la diplomatie multilatérale onusienne, masquer l’échec du présent en misant sur le succès de l’avenir. La méthode du bon docteur Coué revisitée à la sauce climatique. De qui se moque-t-on ? Les COP buttent toujours sur le même problème insoluble : s’accorder sur une définition des règles d’application de l’accord de Paris de 2015. L’on revient toujours au péché originel : quand c’est flou, il y a un loup. Nous retrouvons le contraste complet entre la réalité des problèmes tragiques du monde et les pseudo-solutions qu’on leur apporte. Un gribouille environnemental.

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » (Cardinal de Retz). L’expérience démontre que le temps est le pire ennemi de l’ambiguïté. Il possède l’avantage, pour certains, l’inconvénient, pour d’autres de dévoiler au grand jour la duplicité de son (ses) auteur (s), et donc sa (leur) crédibilité. Et, c’est alors que les problèmes se posent dans ce qu’ils ont de plus cru. Une déplaisante réalité qui se reproduit avec une fréquence de métronome. Les apparences sont trompeuses. À l’extrême, l’angélisme peut aggraver la situation, plutôt que l’améliorer. Tant de complications – à quelque chose malheur est bon – devraient nous promettre une ample moisson d’enseignements en tout temps et en tout lieu.

Or, il n’en est rien. Nous aimons reproduire les erreurs du passé avec une constance qui mérite louange. La théorie et, surtout la pratique de l’ambiguïté constructive est le contraire de la Realpolitik. La diplomatie ne commence à devenir véritablement féconde que quand son action, sincèrement et avec conviction, s’applique au vrai, c’est-à-dire au réel. La diplomatie en devient effectivement réaliste, s’écartant, décidément, du faux qui ne mène qu’à l’erreur, renonçant à l’équivoque qui, n’aboutit qu’à la confusion et, dans les relations internationales qu’à l’anarchie, qu’à l’instabilité des soi-disant « équilibristes des forces ». Comme disait Diderot : « On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère ».

 
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Il faut en finir avec le concours de rodomontades et procéder à moins d’effets d’annonce. Telles sont quelques-unes des leçons que l’on peut tirer de l’application de la théorie de l’ambiguïté constructive dans la sphère de la diplomatie.

Guillaume Berlat
13 juillet 2020
1 Maxime Tandonnet, Le coronavirus ou l’imprévu en histoire, Le Figaro, 14-15 mars 2020, p. 20.

2 Pascal Boniface, La diplomatie conduit à la faiblesse (« C’est un nouveau Munich »), 50 idées reçues sur l’état du monde, Armand Colin, 2020, p. 27.

3 Benjamin Masse-Stamberger, Erdogan, un sultan sous influence, Marianne, 13-19 mars 2020, p. 24.

4 Nicolas Baverez, Le siècle de Machiavel, Le Figaro, 9 mars 2020, p. 21.

5 Franck Ferrand, Gare à l’informatiovirus, Le Figaro, 9 mars 2020, p. 21.

6 Jules-François Blondel, Ce que mes yeux ont vu. De 1900 à 1950. Récit d’un diplomate *, 1960, p. 228.

7 Emmanuel Galiero/Marion Mourgue, Rachida Dati : « Je suis la seule candidate à pouvoir tourner la page Hidalgo », Le Figaro, 10 mars 2020, p. 8. 

8 https://undocs.org/fr/S/RES/1973(2011)

9 Gérard Araud, Passeport diplomatique. Quarante ans au Quai d’Orsay, Grasset, 2019.

10 Paul Dahan, La Conférence du désarmement : fin de l’histoire ou histoire d’une fin ?, Annuaire français de droit international (AFDI), 2002.

11 Guillaume Berlat, Dissuasion et défense : le galimatias de Jupiter, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 février 2020.

12 Guillaume Berlat, COP21 : les détails du diable, www.prochetmoyen-orient.ch , 21 décembre 2015.

13 Stéphane Foucart/Simon Roger, Climat : un accord historique mais fondé sur un « droit mou », Le Monde, 15 décembre 2015, p. 16.

14 Christophe Gueugneau, Climat : la COP25 s’ouvre à Madrid, en attendant Glasgow, www.mediapart.fr , 1er décembre 2019.

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