Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

Editorient du 11 avril 2016

LE MONDE MALADE DE LA COMMUNICATION !

« La parole est argent, le silence est d’or » a-t-on coutume de dire ! Cette maxime populaire a longtemps inspiré la pratique des relations internationales. La diplomatie devait se montrer sinon secrète, du moins discrète. Le père de l’entente cordiale, Paul Cambon prétendait qu’on pouvait mesurer la capacité d’un homme d’Etat à sa faculté de se taire et de ne point écrire. Il était habituel de dire que les silences du diplomate étaient remarqués, commentés, presque à l’égal de ses paroles. En forçant le trait, certains experts se plaisaient à noter que les diplomates étaient des professionnels de la langue de bois. Tout le monde garde à l’esprit le parler creux du Marquis de Norpois, satire du diplomate croqué par Marcel Proust dans La recherche du temps perdu.

Dans ce domaine, la « grande discrète » (la diplomatie) le disputait à sa consœur, la « grande muette » (la défense). Un fait est certain : les choses ont bien changé depuis la fin du XXe siècle et, plus encore, depuis le début du XXIe siècle. Le mot d’ordre est désormais : « transparence ». Au diable, la discrétion et le « secret » ! Nous vivons à l’heure du grand déballage public, de l’hystérie de la communication. Du temps révolu où pour vivre en paix, il fallait vivre caché, nous sommes passés à celui où pour vivre en guerre, il importait de communiquer.

DIPLOMATIE TRADITIONNELLE : POUR VIVRE EN PAIX, VIVONS CACHÉS

Discrétion et modération sont les deux ingrédients qui contribuent à l’efficacité et au succès de la diplomatie traditionnelle.

PRATIQUE : DISCRETION ET MODERATION

Revenons à l’essentiel ! La diplomatie est avant tout la déclinaison tactique (au quotidien) par le ministre des Affaires étrangères et ses équipes des axes stratégiques (pour le long terme) définis par le président de la République à travers la politique étrangère. Ainsi que le décrit Metternich, « le rôle du diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace ». Par nature, un diplomate baigne dans la conflictualité. Les conflits sont sa raison d’être. Qu’attend-on du diplomate ? Qu’il puise dans sa boîte à outils pour contribuer à sortir des situations difficiles : différends de toutes natures, conflits, guerres… La diplomatie n’est ni une fin en soi, ni une conception, mais un moyen, une méthode. Elle cherche, par le raisonnement, par la conciliation et le marchandage des intérêts, à empêcher les grands conflits d’éclater entre Etats souverains. C’est l’intermédiaire dont se sert la politique étrangère pour parvenir à ses buts par une entente et pour éviter la guerre. Lorsque l’accord est impossible, la diplomatie, instrument pacifique, devient inutile ; la politique étrangère, dont la sanction finale est la guerre, reste seule efficace. Telle est la présentation qu’en donne en 1947 Harold Nicolson ! Elle est toujours d’actualité. En un mot, le diplomate doit débrouiller les questions les plus compliquées qui n’existeraient pas s’il n’y avait pas de diplomates. Pour ce faire, la diplomatie se nourrit du secret.

OBJECTIF : EFFICACITE ET SUCCES

En 2008, Rama Yade résume parfaitement la problématique de la diplomatie : « si elle veut être efficace, la diplomatie doit quelquefois en passer par une certaine confidentialité, dans un premier temps au moins. Et confidentialité ne signifie pas silence ». Discrétion ne veut pas dire pour autant effacement, voire ostracisme vis-à-vis de ses partenaires (Iran, Russie…jusque récemment) ! Roland Dumas traduit ainsi cette démarche : « La règle d’or de la diplomatie est de toujours parler, surtout avec ses ennemis. Parler puis se taire… ». On l’aura compris, c’est le résultat de l’expérience de plusieurs siècles et de plusieurs continents qui conduit les diplomates de tous pays à s’astreindre à une certaine forme de réserve, d’abstinence dans leur expression orale.

La médiation du Pape François qui conduit au rétablissement des relations diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis n’a été fructueuse que parce que conduite dans le plus grand secret. Idem, pour le rapprochement entre Téhéran et Washington rendu possible par le truchement de pays neutres (Sultanat d’Oman, par exemple) accueillant dans la plus grande discrétion les plénipotentiaires des deux pays. On l’aura compris, la réussite dépend d’un travail diplomatique obscur et patient, dont les déceptions ne seront certainement pas absentes, aux antipodes de l’esbroufe et de ses éphémères succès. « Mais tous les diplomates savent que c’est sur la pointe des pieds que l’on va le plus loin » (Romain Gary). Au rythme où vont les choses, à l’heure de l’hyper-communication1, le pire est à venir.

NOUVELLE DIPLOMATIE : POUR VIVRE EN GUERRE, COMMUNIQUONS…

Inflations de paroles et manichéisme conduisent à l’indigence de la pensée et de l’action. La pratique : inflation de paroles et de manichéisme.

La communication urgente et sensationnelle a pris une telle ampleur et le tissu intellectuel français est si peu familier avec le travail universitaire qu’une fuite en avant déconnectée de la réalité se développe et nous entraîne sur une mauvaise pente2. Que dire de ces communiqués communs « débiles » qui ponctuent les sommets européens au cours desquels aucune décision n’est prise à l’instar de la problématique des migrants et qui ridiculisent les hommes politiques et affaiblissent le projet européen ? Les faits sont têtus. Ils n’ont que faire des couvertures partielles et partiales des crises proche et moyen-orientales… ses effets récurrents de désinformation, sinon de propagande lourde3. Et voici qu’arrive l’information, vraie ou fausse mais peu importe dans la mesure où la représentation qu’en donnent les hommes politiques et leurs « spin doctors » compte autant si ce n’est plus que la matérialité des faits. L’important n’est-il pas dans les effets de manche, dans les coups de menton télévisés. Et, si en dernière analyse, tout ceci n’était qu’un leurre, un piège pour tromper son monde ? Il y a là un réel défi en matière de communication : expliquer simplement ce qui est compliqué : en Europe, au Moyen-Orient, en Asie… Est-ce tout simplement possible par une démarche manichéenne, moralisatrice de somnambules4 que privilégient aujourd’hui les décideurs faute de disposer d’une stratégie de long terme ?

RESULTAT : INDIGENCE DE LA PENSEE ET DE L’ACTION

C’est qu’il y a péril en la demeure. « La société d’hyper-communication a déstabilisé les esprits »5. Nombreux sont les exemples qui démontrent à l’envi à quel niveau intellectuel le débat est tombé à l’instar des jugements lapidaires de Laurent Fabius sur la Syrie. L’important n’est plus dans l’action, mais dans l’annonce qui en est faite à grands coups de buzz et autres tweets pour aguicher les a crocs de la toile et des réseaux sociaux. L’important, n’est-il pas de nos jours, de choisir les mots « justes » qui donneront à la déraison les apparences de la raison ? Le plus souvent, aucun de ces pseudo-raisonnements ne résiste à une analyse de bon sens.

Alors qu’en diplomatie seule l’histoire longue est importante, le court-termisme s’impose à nos dirigeants. Alors qu’en période de défiance, l’avis des stratèges et des géopoliticiens est déterminant, ces mêmes dirigeants s’en remettent à leurs escouades de communicants pour amuser la galerie. Alors que les crises et les guerres se multiplient dans le monde, la passion l’emporte sur la raison6. La diplomatie ne consiste pas à parler à ses amis, mais plutôt à ses rivaux, à ses adversaires, à ses ennemis potentiels, précisément pour éviter la guerre. La fonction de la diplomatie est de chercher à réduire ce qui sépare et à faire cesser les conflits, pas de communiquer urbi et orbi.

TROUVEZ LE JUSTE MILIEU

Entre figer la pratique des relations internationales sur des procédures du passé et penser intelligemment le changement dans une vision d’avenir du monde, le chemin est étroit. « La diplomatie s’inscrit dans l’art du possible, du réaliste, et non du fantasmatique et de l’outrance… le foisonnement de contacts, de démarches, de tentatives de partenariat, de bouderies le cas échéant, n’est positif qu’à la condition de la cohérence »7. Or, la communication se situe le plus souvent à l’opposé de la cohérence indispensable à toute diplomatie qui se respecte tant elle tributaire de l’environnement du moment. L’action diplomatique est rarement cohérente. Mais la cohérence est souvent gage de son succès et d’une posture d’émotion qui fait les choux gras des chaînes d’information en continu. La diplomatie obéit à certaines règles. En public, on réaffirme ses positions.

En privé, on les module. A trop communiquer et à trop privilégier des postures, on se lie les mains et on perd toutes ses marges de manœuvre nécessaires à l’obtention d’un compromis équilibré. Nous sommes au cœur d’une démarche gesticulatoire qui caractérise notre diplomatie actuelle et qui nous conduit dans le mur. Or, en diplomatie comme en cuisine, trop d’intervenants gâtent le produit, comme le souligne Michel Raimbaud. Faute de tenir compte de ces leçons de l’Histoire et de donner du sens au non-sens, le monde sera de plus en plus malade de la communication.

Guillaume Berlat
11 avril 2016

1 Raphaëlle Besse Desmoulières/Olivier Faye/Mathieu Goar, Les politiques à l’heure de l’hypercommunication, Le Monde, 28-29 février 2015, p. 6.
2 Didier Raoult, La tyrannie du sensationnel, www.lepoint.fr, 26 février 2016.
3 Richard Labévière, Bravo à un œil sur la planète, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 février 2016.
4 Christopher Clarke, Les somnambules, Fayard, 2013.
5 Valéry Giscard d’Estaing, « Quand j’étais président… », Le Figaro Magazine, 5 février 2016, pp. 36-44.
6 Gérard Chaliand, Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental, Odile Jacob, 2016.
7 Frédéric Encel, Petites leçons de diplomatie. Ruses et grands stratagèmes des grands de ce monde à l’usage de tous, Autrement, 2015.

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