Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

Editorient du 12 Janvier 2015

LES PATRIES EN DANGER !

Que dire et surtout que faire, suite à l’attaque meurtrière de la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo ? L’unanimité, tant nationale qu’internationale, dans la réprobation et la condamnation n’est pas vraiment une surprise et c’est bien-sûr une bonne chose. En effet, qui pourrait se réjouir aujourd’hui qu’on exécute ainsi journalistes, dessinateurs et policiers sans être partie prenante de la menace terroriste elle-même ? Mais il y a manière et manière d’exprimer que la « Patrie est en danger ! » et, en la matière, n’est pas Danton qui veut…

Le 7 janvier dernier au soir sur le plateau du 20 heures de France 2, il était piquant de voir le patron d’un hebdomadaire connu s’agitant comme un cabri : « rassemblez-vous ! Combattez ! Résistez ! », alors que sa censure notoire s’exerce régulièrement à l’encontre d’informations construites et vérifiées sur le financement du terrorisme salafo-jihadiste par les pays du Golfe… Politiquement correct oblige ! Le poids des annonceurs et les copinages politiques ne font pas toujours bon ménage avec la sacro-sainte liberté de la presse, de la pensée, le pluralisme et la démocratie.

En titrant : « Le 11 septembre de la pensée libre en France », le quotidien libanais L’Orient-le-Jour fait lui aussi preuve d’une certaine naïveté, sinon d’un vrai contresens. L’horrible attentat commis contre la rédaction de Charlie Hebdo ne signifie pas d’emblée que cet hebdomadaire fut l’un des sanctuaires de la pensée française, ni que celle-ci soit libre, vraiment libre, tout à fait libre ! La liberté, c’est comme les trains, elle peut en cacher une autre… Faire le Buzz avec tout et n’importe quoi pour augmenter le tirage, faire sa couverture – comme a pu le faire Le Nouvel Observateur – avec les frasques sexuelles de DSK, constitue-t-il le symptôme d’une pensée libre et pluraliste ? On touche là aux modèles économiques de la presse, aux choix éditoriaux sur lesquels il n’est pas question de légiférer, mais sur lesquels il n’est pas interdit de s’interroger. Si, comme nous le rappelle régulièrement Le Canard enchaîné, on peut, bien sûr, rire de tout, mais pas avec n’importe qui… le débat n’a pas à être clos… et la liberté de penser, d’écrire et de publier et de communiquer est une vieille taupe indestructible ! Heureusement, mais la pensée, l’opinion et l’émotion, nous enseignait déjà le vieux Socrate, peuvent aussi se mélanger et accoucher de sophismes très meurtriers !

TOUS IRAKIENS OU ALGERIENS ?

En matière de réaction émotionnelle, unanime et immédiate, chacun se souvient du cri du cœur du directeur de la rédaction du Monde au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 : « nous sommes tous américains ! » Diantre ! Quelque temps après, aurait-il osé écrire « Nous sommes tous Irakiens ! » alors qu’une coalition anglo-américaine tuait des centaines de milliers de civils au cours d’une guerre qui violait copieusement le veto du Conseil de sécurité des Nations unies. Jusqu’à aujourd’hui à Londres et Washington, les bilans officiels de cette « deuxième guerre du Golfe » restent classés « confidentiel défense », c’est dire à quel point on peut être unanimement ceci ou cela, pour ou contre, sans peser de la moindre façon sur la violence du monde actuel. En tout cas, le fait d’être « tous » peu ou prou « Américains », n’aura pas empêché une destruction de l’Irak, puis de la Libye et, maintenant de la Syrie avec chaque fois le même constat : cette casse d’Etats-nations, quelque que fut la nature de leur régime, n’a fait que nourrir, augmenter et aggraver le terrorisme salafo-jihadiste dans le monde.

Quelques années plus tôt, on n’a pas beaucoup non plus, lu ou entendu des journalistes français, ne serait-ce que chuchoter : « Nous sommes tous Algériens ! » alors que les GIA (Groupes islamiques armés) égorgeaient et décapitaient des milliers de civils. Pire, Le Monde s’était même associé à son confrère Libération dans une véritable campagne de désinformation et de propagande intitulée « Qui tue qui ? », cherchant à attribuer les victimes des terroristes à … l’armée algérienne. Rien de moins ! Heureusement, depuis les historiens ont pu déconstruire cette machination. Certes, on a la presse qu’on mérite, mais jusqu’à quel niveau de médiocrité, sinon de responsabilité ? Et ces questions ne font pas injure aux victimes de la rédaction de Charlie hebdo, mais participent nécessairement à l’effort de compréhension de ce qui vient de se passer.

Alors, disons très modestement qu’on peut se mobiliser contre le terrorisme sans forcément proclamer « nous sommes tous ceci ou cela », d’autant qu’après la question « être ou ne pas être », Hamlet rajoutait à juste titre : « words, only words ! » Après l’émotion et la métaphysique, la vraie question d’aujourd’hui semble être la suivante : et maintenant, que faire ?

 

 

La rédaction
12 janvier 2015

 

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