Observatoire Géostratégique                      numéro 90       /      29 août 2016

Editorient du 15 février 2016

LA GUERRE D’ALEP N’AURA PAS LIEU…

On dirait bien qu’on n’a rien, mais rien appris de la série de mensonges d’Etat proférés par George W. Bush et Tony Blair en 2002 et 2003 pour convaincre les opinions publiques du bien-fondé de leur guerre anti-terroriste contre l’Irak de Saddam Hussein. Complaisamment relayés par la grande presse internationale, les liens supposés entre Saddam et Ben Laden et l’existence d’armes de destruction massive introuvables n’ont pas provoqué le moindre mea culpa des journalistes. Pourtant, ces derniers nous remettent aujourd’hui le même couvert infecté !

Le 2 septembre 2013, le premier ministre d’alors Jean-Marc Ayrault – aujourd’hui nouveau patron du Quai d’Orsay – brandissait une note des services à l’Assemblée nationale « prouvant », clamait-il que l’attaque chimique du 21 août avait bien été perpétrée par les troupes de l’armée gouvernementale syrienne. En fait de note des « services », il s’agissait plutôt d’une compilation d’extraits tronqués de plusieurs analyses de nos anges gardiens de la sécurité intérieure (DGSI) et extérieure (DGSE). Et celle-ci a été bricolée par les petites mains du SGDSN (Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale) qui dépend de… Matignon.

Hormis de vieilles archives sur l’arsenal chimique syrien, un décompte et descriptif de blessés par différents composants chimiques, une seule page concernait directement l’attaque « chimique » de la Ghouta, la banlieue orientale de Damas ; une page très curieuse dont la plupart des paragraphes commencent par : « nous estimons que… » ou « on peut considérer que… ». En langage barbouze, ces expressions signifient clairement que les rédacteurs ne disposent pas d’éléments factuels imparables et qu’ils en sont réduits à émettre des hypothèses !

Quelques jours plus tard, nous avions droit à une grande enquête de deux envoyés spéciaux du Monde qui ramenaient du terrain des échantillons imparables ! Depuis, l’affaire a fait pschitt et plusieurs contre-enquêtes – plus sérieuses, celle-ci -, ont apporté un cinglant démenti, tant à la note de Jean-Marc Ayrault qu’au scoop du Monde. A tel point que l’envoyé spécial du quotidien qui signe une page entière – « Les damnés de la Ghouta » -, le 4 février dernier, ne souffle pas un traître mot sur le ratage passé de sa propre rédaction. Brillant !

Mais le meilleur est à venir et concerne les dernières couvertures de la bataille d’Alep, dernièrement engagée entre l’armée gouvernementale syrienne et les forces rebelles qui contrôlent près d’un tiers de la capitale économique du pays. Le 6 février dernier, Le Monde nous livre une pleine double page intitulée « Alep sous le rouleau compresseur russe », signée depuis… Beyrouth ! Pas d’envoyés spéciaux, ni du côté des rebelles, ni du côté de l’armée syrienne, mais une série d’interviews de bloggeurs militants, d’ « experts » en stratégie et de porte-paroles d’ONGs dont on ne sait pas grand-chose. Le tout, agrémenté de « faits » établis par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), officine des plus opaques peu ou prou liée aux Frères musulmans. Du grand journalisme, dans la tradition de Fabrice del Dongo égaré au milieu de la bataille de Waterloo, ne voyant que de la fumée et des chevaux en fuite…

Expliquant la fuite de plusieurs milliers d’habitants par le seul « déluge de feu auquel l’aviation russe soumet la région d’Alep et par l’avancée éclair des troupes gouvernementales », le papier donne d’abord la parole à un employé d’un « Conseil révolutionnaire de la ville » qui alarme le lecteur : « Alep est menacé d’encerclement ! » Ensuite, on met dans la bouche de l’un des meilleurs experts de la région, pour le coup ! – le politologue Walid Charara – que cette triste réalité correspond bien à l’objectif recherché par les Russes, en précisant qu’il « est membre du centre de recherches du Hezbollah, le mouvement chi’ite libanais qui combat aux côtés du régime Assad ». Traduite : c’est un très méchant dont les propos doivent être reçus avec les réserves d’usage…

Mais on se reprend très vite : « Pour ce faire, l’armée russe a porté à un nouveau paroxysme la tactique de la terre brûlée qu’elle applique à la lettre depuis quatre mois ». Et pour faire bonne mesure, on cite encore l’OSDH, « qui tient depuis cinq ans la chronique de la guerre civile syrienne, comptabilisant 130 frappes russes, qui ont fait 21 morts à Alep, tous civils ». Evidemment, cette guerre civile se déploie à sens unique, puisque c’est seulement le dictateur Assad qui massacre son peuple avec l’aide d’un autre tyran, son ami Poutine : « comme c’est la cas depuis octobre, les raids russes ont visé aussi bien les positions militaires rebelles que des zones résidentielles ou des infrastructures civiles, comme des hôpitaux (huit touchés en janvier selon le Syrien Institute for Justice and Accountability ??? ou des écoles (six touchées) ».

Et puis, vous souvenez-vous des horreurs balkaniques ? « La puissance de feu de l’aviation russe a donné un coup d’accélérateur à la stratégie d’épuration du régime Assad », commente sur Twitter l’analyste Charles Lister – a visitor fellow at the Brookings Doha Center (c’est nous qui ajoutons) – dont on connaît bien l’impartialité. Enfin, en guise de chute, la cerise sur le gâteau : « … les jihadistes de L’EI (Etat islamique) pourraient eux aussi bénéficier de la confusion dans les rangs rebelles pour avancer en direction de Marea, au nord d’Alep ». Deux encadrés accompagnent ce papier d’anthologie : l’un qui concerne « Le rôle croissant des ‘instructeurs’ russes aux côtés de l’armée de terre syrienne » et un autre, une interview de Mohamed Allouche, négociateur en chef de l’opposition syrienne qui nous rassure : « C’est Bachar Al-Assad qui fera dérailler le processus de paix ! »

Et, comme si on n’avait pas suffisamment compris, Le Monde y revient quelques jours plus tard sur une demi-page1 : « Al-Qaïda profite de l’offensive syro-russe à Alep – Les jihadistes du front Al-Nosra sont de retour, à la faveur de l’effondrement des rebelles modérés ». Là-aussi, on est en plein imbroglio ferroviaire, parce que les « rebelles modérés », c’est comme les trains, ça peut en cacher un autre… D’autres titres du Monde : « La chute de la maison Russie » (25 janvier) ; « En Syrie, les sièges de civils de multiplient » (3 février) ou « Syrie : les rebelles se méfient de Genève III » (4 février).

Dans la plupart de ces morceaux de bravoure, pas une déclaration du moindre officiel syrien… Aucun rappel des méfaits – pourtant connus et enregistrés tous aussi consciemment que l’OSDH par le Patriarcat maronite de Bkerké – de la rébellion « modérée » qui, dans les village chrétiens notamment, viole des heures durant enfants et femmes, leur coupant les seins, les mains et les pieds… Aucune lecture un tant soit peu équilibrée, aucun déchiffrage pertinent de cette guerre civilo-régionale autant meurtrière que complexe, mais une foultitude d’idées simples, sinon simplistes et de bons sentiments accablant seulement : « le régime de Bachar Al-Assad ». La ritournelle est, non seulement lassante mais elle finit par insulter ce qui reste d’intelligence en France et ailleurs.

La pièce de Jean Giroudoux – La guerre de Troie n’aura pas lieu – fut jouée pour la première fois le 22 novembre 1935 au Théâtre de l’Athénée sous la direction de Louis Jouvet. Cette œuvre cherchait à déchiffrer les motivations fratricides de la future Seconde guerre mondiale, comme un avertissement solennel, mettant en exergue le cynisme des politiciens et leurs manipulations du droit et de l’information. Peu avant le tombée de rideau, l’un des récitants proclame que « ceux qui ne voient que l’amour dans le monde sont aussi bêtes que ceux qui ne le voient pas… »

A part les derniers événements de Syrie, nos chers confrères du Monde se souviennent-ils seulement des atrocités des quinze ans de la guerre civilo-régionale du Liban voisin (1975 – 1990). Ont-ils couvert d’autres guerres dans d’autres parties du monde ? Ont-ils compris qu’une guerre civile tue principalement des civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants ? Qui peut s’en réjouir ? Qui peut s’en accommoder ? Mais à force de vouloir faire l’ange en refusant de poser les bonnes questions, ces chers confrères continuent quotidiennement à faire la bête ! Pour quelle raison et quels intérêts ?

Fin de l’avant-dernière scène :

HECTOR : Ton fils peut être lâche. C’est une sauvegarde.

ANDROMAQUE : Il ne sera pas lâche. Mais je lui aurai coupé l’index de la main droite.

HECTOR : Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index… Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes… Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons…

ANDROMAQUE : Je le tuerai plutôt.

HECTOR : Voilà la vraie solution maternelle des guerres !

Richard Labévière
15 février 2016


1 Le Monde du 12 février 2016.

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