Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

Editorient du 16 novembre 2015

LE LIBAN CONTINUE A PAYER SON DEFICIT D’ETAT !

Deuil national au Liban : une cinquantaine de victimes et plus de deux cents blessés après l’attentat le plus meurtrier depuis la fin de la guerre civilo-régionale ! Evidemment, les assassins qui se sont fait exploser devant un centre commercial et une mosquée du quartier de Aïn el-Séké, près du camp palestinien de Bourg al-Barajneh – à Beyrouth, le 12 novembre dernier -, entendaient venger les dernières défaites de leurs complices engagées en Syrie contre l’armée gouvernementale. En effet, l’attaque intervient deux jours après la reprise de l’aéroport de Kweïres (à l’est d’Alep), par l’armée syrienne, appuyée par le Hezbollah, des unités iraniennes et la chasse russe.

Les idiots de France Culture, de L’Express et du Monde reprennent en cœur la terminologie de la droite et de l’extrême-droite libanaises : les explosions ont frappé « un fief » du Hezbollah ! Comme chacun sait, la banlieue sud de Beyrouth abrite majoritairement des populations chi’ites, mais le quartier de Aïn el-Séké est considéré comme une zone à dominante « Amal », le parti de Nabih Berri, président de la chambre des députés libanais. Et il ne suffit pas d’apercevoir un drapeau du Hezbollah pendre à un balcon ou quelques portraits des imams Moussa Sadr ou Khomeini pour décréter que ce secteur constitue un « fief » du Hezbollah. Si nos « spécialistes parisiens » avaient attendu un peu et pris connaissance du texte de revendication publié par l’organisation « Etat islamique », deux heures après les explosions, ils auraient pu constater que contrairement à son habitude, Dae’ch y révèle le nom des kamikazes qui sont d’origine palestinienne. Par conséquent et au-delà de l’aspect revanchard faisant suite aux derniers revers jihadistes subis en Syrie, l’objectif de cet attentat – commis à proximité du mythique camp palestinien de Bourg al-Barajneh -, vise certainement à susciter un affrontement entre les réfugiés palestiniens et la population chi’ite de la Banlieue sud. A la marge, les initiateurs de cette tuerie, cherchaient sans doute aussi à relancer la tension toujours latente entre militants d’Amal et partisans du Hezbollah…

Plus en amont, cet attentat meurtrier exprime une inquiétude autrement plus préoccupante : plus l’armée gouvernementale syrienne reprend le contrôle de son territoire national, plus le risque augmente de voir les factions terroristes engagées en Syrie se replier vers le Liban voisin pour y multiplier des fronts secondaires et autant de sanctuaires. Ces différents groupes jihadistes (déjà implantés à Tripoli et Ersal, point de passage entre la Bekaa et le Jurd du Qalamoun), bénéficient déjà de la complicité active de plusieurs responsables du camp du « 14 mars » (droite et extrême-droite libanaises). Financés par l’Arabie saoudite et le Koweït notamment, ces différentes factions terroristes « transfrontalières » jouissent de la bienveillante protection du clan Hariri depuis la fin des années 1990. Et l’assassinat de l’ex-premier ministre Rafic Hariri (14 février 2005), n’est certainement pas étranger à l’implantation militaire et politique de cette cinquième colonne « takfiristo-wahaabite » sur le territoire du Pays du cèdre… Celle-ci explique, en grande partie, la décision du secrétaire général de la Résistance Hassan Nasrallah d’avoir officialisé l’engagement militaire du Hezbollah, sur la frontière libano-syrienne au lendemain de la première victoire de Qoussair en mai 2013. Le 22 juin 2015, prochetmoyen-orient.ch titrait : « Le Hezbollah défend l’intégrité du Liban ! » Aujourd’hui, pas un mot n’est à changer de ce constat géopolitique qui crève les yeux, mais malheureusement pas les obsessions idéologiques soutenues par Washington, Londres, Paris et Tel-Aviv !

Le 3 août 2015, prochetmoyen-orient.ch titrait encore : « Liban : la solution consensuelle, c’est Sleiman Frangieh ! » Sur ce plan politique et institutionnel aussi, pas une virgule n’est à déplacer et rejoint nos constats précédents : sans président de la République depuis août 2014, le Liban paie aujourd’hui le prix fort, très fort, non seulement d’une carence de pouvoir exécutif, mais aussi et surtout d’un déficit cruel d’Etat et d’appareil d’Etat. La crise des ordures, qui n’est toujours pas réglée depuis le début du mois de juillet 2015, a confirmé à l’envie que la privatisation des services publics (concernant non seulement le traitement des déchets, mais aussi les secteurs de l’eau, de l’électricité et de la téléphonie notamment), a donnée lieu et continue à générer une corruption structurelle qui discrédite une grande partie de la classe politique. Et le pompon est de voir associer directement à ces privatisations – aujourd’hui encore – des opérateurs israéliens, étroitement liés aux services spéciaux de Tel-Aviv !

L’ancien premier ministre Fouad Siniora (19 juillet 2005 – 9 novembre 2009), qui porte l’immense responsabilité de cette évolution morbide, n’a toujours pas livré les comptes et les dessous financiers de ce démantèlement programmé des infrastructures étatiques libanaises. Son successeur actuel – Tammam Salam -, dernièrement sermonné par François Hollande parce qu’il menaçait de démissionner, continue à couvrir ce déficit criant d’Etat et ses multiples dysfonctionnements.

Et que les « idiots utiles », évoqués au début de ce diagnostic à pleurer, cessent d’invoquer – comme ils n’ont cessé de le faire depuis les accords de Taëf (22 octobre 1989) -, un « Liban, Suisse du Moyen-Orient », miraculeusement en capacité de se passer d’Etat et d’appareils d’Etat ! Cette rengaine de l’idéologie dominante justifie depuis plus d’un quart de siècle un Liban politiquement, militairement et diplomatiquement faible, pour le plus grand bonheur des intérêts américains et israéliens, ainsi que ceux de leurs supplétifs européens et des pays du Golfe. La résistance opiniâtre du gouvernement de Damas à défendre l’Etat syrien (même s’il n’a pas toujours la manière !), a fini par faire tomber le masque des soi-disant « révolutions arabes », qui devaient instaurer le monde merveilleux du « Grand-Moyen-Orient » de Madame Condoleezza Rice. Avec l’officialisation et la consolidation de l’engagement militaire russe, le retour de l’Iran dans le concert des nations (enfin !) et son accession à la table des négociations de Vienne, la donne a foncièrement changé. Et on se souvient encore des déclarations péremptoires des ténors du « 14 mars », qui promettaient à la veille de l’accord du 14 juillet dernier sur le nucléaire iranien, qu’une normalisation américaine avec Téhéran « débloquerait fatalement » la question de la présidentielle libanaise… Messieurs, nous y sommes !

Alors, pourquoi Sleiman Frangieh ? Répétons ce que nous écrivions depuis l’été 2014 et ce que le « changement de la donne » confirme : au-delà d’un changement de génération salutaire afin de doter le Liban d’un « président jeune, compétent et ayant exercé des responsabilités ministérielles difficiles », ce choix permettrait l’émergence d’une solution « consensuelle mais forte ! » Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Que le locataire du palais de Baabda puisse parler à la fois à Damas et Riyad, à Washington et à Moscou, même si cela ne fait pas plaisir à un Laurent Fabius finissant, qui dans le sillage d’Alain Juppé, n’a cessé de se tromper sur les conflits syro-irakiens notamment ! Le temps presse ! Et l’annonce – le 13 novembre dernier – d’un double attentat à Bagdad, qui reproduit à l’identique le ciblage et le mode opératoire de ceux de Aïn el-Séké, renforce cette impérieuse conviction…

La rédaction
16 novembre 2015

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