Observatoire Géostratégique                      numéro 80       /      20 juin 2016

Editorient du 1er février 2016

FACE A ROHANI, HOLLANDE JOUE L’ARABIE SAOUDITE…

Jeudi 28 janvier, après deux heures d’entretien (à diviser par deux en raison de la traduction), François Hollande – visage crispé – raccompagne son homologue iranien Hassan Rohani sur le perron de l’Elysée. La brève conférence de presse qui a clôturé la rencontre n’a pas été franchement calorique, même si elle s’est efforcée de mettre en avant des convergences de façade entre les deux pays. Mais, d’après les meilleures sources, la rencontre ne s’est pas bien passée…

Ayant brièvement rappelé la nécessité de faire respecter les droits de l’homme partout dans le monde, François Hollande a commencé par évoquer la Syrie : « il est urgent de mettre en place une aide humanitaire, mais aussi d’organiser une transition politique ». Sur ce dossier central et crucial pour l’ensemble des Proche et Moyen-Orient, le président français a fortement indisposé son interlocuteur en revenant à la position diplomatique française initiale et antérieure aux attentats du 13 novembre 2015, réclamant l’exclusion du président syrien Bachar al-Assad du processus de négociation. Cette vieille exigence saoudienne – fermement récusée par Téhéran et Moscou – a alimenté l’un des obstacles au lancement effectif, vendredi dernier à Genève, des pourparlers sur la Syrie.

La participation du Haut Comité des négociations (HCN), regroupant les factions de l’opposition syrienne, adoubée par Riyad, avait été ajournée, déclenchant la colère du secrétaire d’Etat John Kerry. Ce dernier a même menacé de lui couper les vivres si sa délégation ne se rendait pas immédiatement à Genève. Comme toujours, le nerf de la guerre finit par avoir raison de tout. De fait les pourparlers onusiens devraient s’engager plus sérieusement aujourd’hui – lundi 1er février -, mais sans contact direct, pour l’instant, avec la délégation gouvernementale de Damas. Pour l’heure, de son côté, le gouvernement turc rejette toujours catégoriquement la participation des Kurdes de Syrie, qui sont pourtant engagés en première ligne dans la lutte contre les terroristes de l’organisation « Etat islamique ».

Quelques heures après la rencontre Hollande/Rohani, le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif expliquait devant quelques invités que l’avenir de Bachar al-Assad n’était pas la question prioritaire et que celle-ci concerne d’abord les Syriens eux-mêmes… Toujours est-il que sur tous les autres dossiers abordés, selon plusieurs officiels iraniens et français : l’Irak, le Yémen et la situation politique bloquée du Liban, « François Hollande s’en est tenu à défendre des positions qui, en réalité sont les mêmes que celles de la diplomatie saoudienne », précise un diplomate français de haut rang, soulignant qu’ « il ne faut pas se laisser abuser par les 15 milliards d’euros annoncés après la signature de protocoles d’intention, n’ayant pas tous valeur – loin sans faut – de contrats fermes et définitifs ». Bien-sûr, les entreprises françaises sont encouragées, de part et d’autre, à revenir en Iran, François Hollande citant Total, PSA, Airbus, Aéroports de Paris, Bouygues et Vinci, « mais nos collaborations ne seront pas seulement économiques », a tenu à préciser le président iranien.

Au Quai d’Orsay, les experts qui mesurent la signature de ces contrats et leurs retombées en matière d’emploi, ont vite refait les comptes : entre les 50 milliards d’euros annoncés avec l’Arabie saoudite ainsi que les autres pays du Golfe et la quinzaine de milliards hypothétiques avec Téhéran, l’affaire est entendue ! Par conséquent, la visite du président Rohani n’aura pas réussi à ébranler la nouvelle « politique sunnite » de la France. Sur le front de la lutte antiterroriste n’ont plus ! Alors que la majorité des quotidiens, hebdomadaires, radios et télévisions de France et de Navarre admettent désormais une évidence qu’on connaît et dénonce depuis plus de vingt ans : l’Arabie saoudite finance et arme les différentes composantes de l’Islam radical dans le monde entier, l’Elysée et le Quai d’Orsay osent – aujourd’hui encore – affirmer qu’aucune preuve n’atteste une telle accusation ! Et l’on voit les « spécialistes » et « chercheurs » affiliés au Quai, déployer des mines d’énergie pour nous expliquer qu’il ne faut pas confondre « wahhabisme » et « salafisme », voire « terrorisme ». Extraordinaire !

En définitive, hormis une belle opération de communication, très réussie pour l’Iran, cette visite n’aura pas fait avancer grand chose sur les grands dossiers proches et moyen-orientaux. L’occasion constituait pourtant une belle opportunité à saisir pour ramener la diplomatie française à sa position traditionnelle équilibrée de médiation et de bons offices. Mais les idéologues du Quai d’Orsay préfèrent continuer à mettre notre pays en posture de partie liée aux conflits, tout en n’hésitant pas à donner des leçons de droit-de-l’hommisme au monde entier, sauf à l’Arabie saoudite ! C’est bon pour les grands du CAC-40.

A cette occasion, on aura pu constater, une fois de plus, la baisse consternante du niveau des rédactions parisiennes en matière d’expertise internationale. Le bonnet d’ânesse revient à cette bécasse d’Audrey Pulvar, dont on se demande si elle ne confond pas la Perse avec le Pôle nord, invitant cette autre bécasse d’Ingrid Betancourt, grande spécialiste de l’Iran, comme chacun sait. Pendant une demi-heure – montre en main – la madone de l’Amazonie nous a asséné, sur i-télévision, tous les slogans hallucinants de Maryam Radjavi et des Moudjahidines du peuple. Après ça, il était évident que les téléspectateurs de cette chaîne improbable comprendraient beaucoup mieux les enjeux de la visite parisienne du président iranien.

Dans la même catégorie, mercredi dernier vers minuit : pot de départ de Laurent Fabius au Quai d’Orsay avec « La nuit des idées » et un « Food truck », traduisez buffet dînatoire décontracté. C’est chic ! Entre quelques « happy few » étrangers branchés, jeans troués obligatoires, venus parler révolution numérique et hyper-réchauffement climatique et moral, les chiens de garde habituels de la pensée unique parisienne ont pu dresser des lauriers flamboyants à la gloire du ministre des Affaires étrangères sortant qui s’en va pantoufler à la tête du Conseil constitutionnel. Comme pour la fête de la musique, et à défaut d’une vraie diplomatie, il paraît qu’on veut exporter cette « nuit des idées » dans le monde entier. Bigre !

Richard Labévière
1er février 2016

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