Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

Editorient du 22 décembre 2014

DAKAR, ABUJA, FACHODA…

Les 15 et 16 décembre derniers s’est tenue la 46ème session ordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO à Abuja au Nigéria, en présence d’une douzaine de dirigeants. Hormis l’allocution du président du pays hôte, Goodluck Ebele Jonathan, du chef de l’Etat du Ghana et président en exercice, John Dramani Mahama, ainsi que du président de la Commission de la CEDEAO, le burkinabé, Kadré Désiré Ouédraogo, la présidente de la Commission de l’Union africaine Nkosazana Dlamini-Zuma (Afrique du Sud) a aussi fait le voyage. Au menu : Ebola et la sécurité dans la bande sahélo-saharienne.

Au même moment, se déroule à Dakar le premier Forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, co-organisé par la diplomatie française et la présidence du Sénégal. Hormis cette petite ambiance de Fachoda1 retrouvé séparant une fois de plus les Afriques francophones et anglophones, nombre d’observateurs s’accordent pourtant à reconnaître que la réunion de Dakar a été « utile ». Le commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’Union africaine, Smaïl Chergui a souligné que la réunion avait permis aux partenaires africaines de se retrouver dans « un dialogue au service de la paix universelle ».

Le président de l’Institut panafricain de stratégie Cheikh Tidiane Gadio a expliqué que l’Afrique est confrontée à des mouvements toujours plus radicalisés, mais que la riposte à ces menaces « toujours plus dangereuses », nécessite d’identifier les « failles sociales » dans lesquelles s’engouffrent les terroristes : « Le terrorisme, un fléau qui n’a pas de visage, n’a pas de nationalité et se nourrit d’interprétations erronées », a surenchérit le président tchadien Idriss Déby.

Lors de ce premier Forum, la parole a été étonnement libre, notamment dans son épilogue, lorsque le Mauritanien Mohamed Ould Abdelel Aziz a regretté que certains pays paient des rançons aux preneurs d’otages, faisant quelque peu grimacer le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian. Mais les chefs d’Etat africains ont aussi interpelé Paris sur un autre sujet capital : l’implosion libyenne et ses conséquences pour l’ensemble de la bande sahélo-saharienne.

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta s’est d’abord félicité de l’intervention de l’armée française en janvier 2013 au nord de Bamako: « Notre présence à nous, Maliens, est un témoignage de ce que nous sommes aujourd’hui et de ce que nous aurions pu devenir, sans l’intervention décidée il y a deux ans par François Hollande », avant d’ajouter aussitôt : « Tant que le problème sud-libyen ne sera pas résolu, nous n’aurons pas la paix. »

Puis le Sénégalais Macky Sall n’y est pas allé avec le dos de la cuillère pour demander aux Occidentaux et à la France, d’achever le chantier ouvert en Libye en 2011. « Malheureusement, la Libye est un travail inachevé… Il faut que ceux qui l’ont entamé puissent nous aider à le terminer. A cela, il faut ajouter les influences venues d’Egypte, avec les Frères musulmans qui, par vagues, rejoignent ce pays… et le commerce du pétrole qui se poursuit et qui alimente le financement de l’armement. Donc, c’est véritablement une poudrière pour la zone sahélienne, qu’il convient de traiter de manière appropriée. » Approbation majoritaire de la salle.

Premier allié militaire de la France au nord du Mali, le Tchadien Idriss Déby a rebondi sur les propos de son homologue sénégalais pour lui lancer : « Mais non Macky, le travail en Libye, les Occidentaux et l’Otan l’ont bien achevé puisqu’ils voulaient tué Kadhafi et qu’ils l’ont bien tué ! Le problème, c’est qu’ils n’ont pas mené le service après-vente. » Et Idriss Déby de poursuivre : « En Libye, la solution n’est pas entre nos mains, mais entre celles de l’OTAN, qui doit détruire les terroristes comme elle a détruit Kadhafi. » Avant de prendre Jean-Yves Le Drian par le bras pour lui dire : « Monsieur le ministre, vous m’excuserez pour ces vérités, mais c’est vraiment à nos amis occidentaux de trouver une solution dans ce pays. » Et ce dernier de lui répondre très diplomatiquement : « Oui, la question libyenne est devant nous, il est nécessaire que la communauté internationale s’en saisisse ».

Comment ? Une nouvelle opération militaire des Nations unies du type de celle qui tourna au fiasco en Somalie (automne 1993) n’est certainement pas envisageable. Dans le contexte actuel, le Conseil de sécurité s’y opposerait de toute façon. Une intervention de l’OTAN, comme le souhaite Idriss Déby, serait vraisemblablement encore plus catastrophique et ne ferait qu’« afghaniser » le problème. L’Union européenne tourne pudiquement le regard vers l’Ukraine. Les Allemands, notamment continuent à estimer que les histoires africaines ne concernent que l’ancienne puissance coloniale française… et qu’ils ont mieux à faire sur le plan commercial…

Quoiqu’il en soit la question libyenne demeure entière d’autant que l’Egypte lorgne sur une partie du pétrole de Cyrénaïque alors qu’une partie de la Tripolitaine est déjà traitée par de puissants opérateurs économiques tunisiens. Jean-Yves Le Drian a bien raison : la question libyenne est devant nous…
 

La rédaction
22 décembre 2014

 

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