Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

Editorient du 25 juillet 2016

QUAI D’ORSAY : DRÔLE DE MOUVEMENT…

Avant de prendre une retraite dorée à la présidence du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius a bétonné un dernier « mouvement » d’ambassadeurs. Celui-ci est en cours de réalisation et sera bouclé d’ici la fin de l’été pour la prochaine Semaine des ambassadeurs qui se tiendra du 29 août au 2 septembre prochains au Centre de conférences ministériel à Paris.

Dans un mouvement d’une cinquantaine de nouveaux ambassadeurs – dont 40% de femmes, c’est une première ! -, le cas qui passe le plus mal est la nomination de l’ancien directeur de France Culture – Olivier Poivre d’Arvor – en Tunisie. Au Département, – c’est l’appellation par laquelle les gens de la maison nomment leur ministère – d’aucuns s’interrogent sur la pertinence du choix d’un ambassadeur « sans expérience politique, économique et sécuritaire dans un pays frappé plusieurs fois par de spectaculaires attentats terroristes, limitrophe d’une Libye en état d’implosion et d’une Algérie en transition. Au prorata de sa population, la Tunisie est le principal fournisseur de jihadistes étrangers en partance pour l’Irak et la Syrie », explique un haut fonctionnaire, « la Tunisie est le pays du monde arabo-musulman où la France a pourtant le plus de moyens d’agir, notamment en raison de la présence sur son sol de 700 000 personnes originaires de Tunisie et du poids d’élites francophones dans l’intelligentsia comme dans le monde de l’économie… »

A Tunis, ce n’est pas la joie non plus : « on aurait préféré un diplomate de terrain connaissant bien le Maghreb et les subtilités de la rue arabe, cinq ans après le déclenchement de la ‘révolution’ alors que le pays reste très fragile, menacé par de profondes tensions politiques et sociales sur fond de misère et de chômage chronique », explique un haut fonctionnaire tunisien. Mais à Tunis comme à Paris, on sait qu’on ne discute pas le fait du prince. En effet, cette nomination fait partie du testament de Laurent Fabius qui a nommé Poivre d’Arvor ministre plénipotentiaire et ambassadeur chargé de « l’attractivité culturelle de la France » après son départ de la direction de France Culture – un « limogeage », avait affirmé l’intéressé -, qu’il a dirigé de 2010 à 2015. Au sein du Département, cela grince d’autant plus que le nombre de postes d’ambassadeurs est nettement inférieur à celui des diplomates qui pourraient y prétendre par leur âge et leur carrière.

« Cette étrange nomination », pour reprendre les mots d’un grand ambassadeur de France « est d’autant plus dommageable qu’elle a entraîné d’autres bourdes… » Ainsi, le prédécesseur de Poivre d’Arvor à Tunis, François Gouyette, parfait arabisant et fin connaisseur des dossiers des Proche et Moyen-Orient, est envoyé en Arabie saoudite. En poste à Riyad depuis juillet 2007, François Besancenot, à un an de la retraite, aurait souhaité resté sur place, mais sa proximité avec le défunt roi Abdallah a été vue comme un handicap vis-à-vis du nouveau roi Salman et de son fils, le vice-prince héritier, Mohammed ben Salman, véritable homme fort du pays.

Rien d’illogique donc… mais simultanément, c’est François Sénémaud, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, qui est envoyé à… Téhéran. Pas très enthousiastes, les Iraniens ont fait traîner son agrément pendant plus de quatre mois. « Assurément fâché de se voir envoyer un chef espion, les Iraniens vont multiplier les difficultés et il ne pourra pas faire grand-chose », précise l’un des directeurs du Quai d’Orsay, « il eût été plus judicieux de nommer Gouyette à Téhéran où il aurait été respecté et de mettre Sénémaud à Riyad où il aurait retrouvé ses grand amis Saoudiens ». Mais entre fait du prince et copinages, les intérêts de la France empruntent parfois de curieux détours !

Au sujet du « quota femmes », qui répond davantage à des contraintes d’affichage qu’aux nécessités d’une diplomatie pro-active, les choses sont tout aussi curieuses. Ainsi, on bombarde Hélène Le Gall, l’ancienne Madame Afrique de l’Elysée – qui n’a pas fait des prouesses dans l’ancien fauteuil de Jacques Foccart – à Tel-Aviv alors qu’elle ne connaît strictement rien au Proche-Orient… L’ancien ambassadeur de France en Israël se retrouve quant à lui à Dakar alors qu’il n’est pas vraiment spécialiste des dossiers africains !

L’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy François Richier, ex-ambassadeur de France en Inde où il n’a pas fait d’étincelles, poursuit sa carrière en Afghanistan. Ancien du cabinet Juppé au ministère des Affaires étrangères, Richier est l’un des membres de l’école néo-conservatrice française que le journaliste François Jauvert appelle dans son dernier livre, « la secte »1, son autre nom en usage au Quai d’Orsay étant La Meute… François Richier a été successivement sous-directeur de la non-prolifération, directeur adjoint puis conseiller technique à la cellule diplomatique de l’Elysée sous Nicolas Sarkozy (son successeur dans ce poste a été Alexis Morel, fils de l’ambassadeur Pierre Morel et époux de la journaliste Appoline de Malherbe sur BFM. Alexis Morel a été auparavant en poste à Washington).

Très proche de feu Thérèse Delpech, la passionaria de La Meute, la nomination de François Richier consolide assurément l’influence de l’école néo-conservatrice sur les grandes orientations de la politique étrangère de notre pays.

De Nicolas Sarkozy à François Hollande, La Meute poursuit sa belle carrière et confirme l’installation de la diplomatie française dans le sillage celles de Washington et de Tel-Aviv. Le changement, c’est maintenant…

Richard Labévière
25 juillet 2016

1 Vincent Jauvert : La face cachée du quai d’Orsay. Editions Robert Laffont, avril 2016.

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