Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

Editorient du 5 janvier 2015

ENJEUX POUR 2015

La rédaction de Prochetmoyen-Orient.ch vous souhaite les meilleures choses pour les temps qui viennent. Nous en aurons collectivement grand besoin dans un contexte où l’incompréhension entre les cultures s’accroît, à travers des phénomènes de radicalisation et de banalisation d’acte de violence et des discours qui cherchent à les justifier.

Deux foyers de crises majeures nous préoccupent. A nos portes méditerranéennes, l’implosion de la Libye et une sanctuarisation durable d’une dizaine de camps salafo-jihadistes menacent l’ensemble de la bande sahélo-saharienne, des côtes de Mauritanie à celles de Somalie et du Yémen avec des groupes susceptibles de faire converger leurs capacités de nuisance : AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), MUJA, Ansar Eddine, Boko-Haram, les Shebab, mais aussi les trafiquants de drogues, d’ivoire et d’être humains… Si des ripostes opérationnelles immédiates sont nécessaires, il s’agira aussi d’apporter des réponses diplomatiques et politiques s’inscrivant dans la durée afin de restaurer les « Etats faillis » de cet immense territoire.

Au Proche-Orient, bien-sûr l’organisation « Etat islamique » change la donne, articulant – dans des formes hybrides et inédites -, un logiciel terroriste classique à celui d’une armée conventionnelle qui revendique un grand territoire entre la Syrie et l’Irak. Cette armée, qui affiche quelques 35 000 fusils, bénéficie aussi de l’appui de plusieurs milliers de combattants venus de l’étranger (Tchétchénie, Afghanistan, Pakistan, Tunisie, Maroc, Allemagne, Grande-Bretagne, France, etc.).

Après la formation d’une Coalition internationale improbable, qui additionne plus d’une cinquantaine de pays, mais dont aucun ne partage les mêmes objectifs, l’année qui s’annonce devrait permettre d’éclaircir, sinon de résoudre quelques enjeux prioritaires. Le premier devrait obliger la Turquie à sortir du double jeu qu’elle mène avec Dae’ch en continuant à laisser son recrutement de jihadistes s’effectuer dans les camps de réfugiés installés à ses frontières ; en achetant le pétrole en provenance des filières de contrebande aux mains des jihadistes et des Kurdes d’Irak ; en instrumentalisant la question kurde. Il s’agira surtout de savoir si la Turquie veut rester membre de l’OTAN et si elle permet l’utilisation de ses bases aériennes pour mener des opérations aéroportés toujours nécessaires afin de neutraliser les bases et la logistique de l’armée de Dae’ch.

Deuxième enjeu de taille : que les pays du Golfe sortent aussi de l’ambiguïté en arrêtant clairement de financer la nébuleuse salafo-jihadiste (de Jabat al-Nosra à Dae’ch et d’autres factions engagées au Liban et en Jordanie).

Troisième nécessité : il faudra que ces mêmes pays du Golfe, ainsi que leurs protecteurs occidentaux, acceptent que l’Iran chi’ite fasse partie, à part entière, de la Coalition, sans arrière pensée et indépendamment de l’avenir de la négociation engagée sur le dossier nucléaire avec le groupe dit 5+1 (les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies + l’Allemagne).

Quatrième enjeu : sortir de cette position dualiste et grotesque qui consiste à encenser la rébellion syrienne jihadiste (parée d’introuvables vertus laïques et démocratique) contre un régime « sanguinaire » qui porterait à lui seul toutes les responsabilités d’une terrible guerre civile. Depuis juillet 2011, les pouvoirs exécutifs et la presse des pays occidentaux nous annoncent la chute imminente du « régime de Bachar al-Assad). Non seulement ce dernier est toujours là, mais s’il venait à disparaître ou songeait se retirer, le parti Baas syrien ne disparaîtrait pas pour autant. L’éventualité même de sa disparition laisserait craindre un scénario identique à ce qui s’est produit en Afghanistan, Irak et en Libye, à savoir l’implosion de l’Etat-nation et le démantèlement de ses appareils régaliens. Une catastrophe ! Si la Russie s’emploie activement à fabriquer une solution politique à la crise syrienne, il faut aussi que les Etats-Unis et les pays européens soutiennent cet effort en acceptant de réviser leur position vis-à-vis de la Syrie. Une victoire contre Dae’ch est absolument inenvisageable sans la Syrie ! Là-encore, il s’agit de bien définir les priorités et de faire un choix clair entre un affaiblissement du régime baasiste syrien et toutes les portes ouvertes à une « libyanisation ». La négociation politique amorcée par Moscou pourra intervenir dans un deuxième temps et seulement si l’hypothèque Da’ech est levée durablement.

Enfin, il s’agira de soutenir militairement la Jordanie à faire face aux menaces jihadistes qui y prolifèrent, d’intégrer aussi pleinement l’Egypte à la Coalition et d’aider le Liban, non seulement à moderniser son armée, mais aussi à se donner un président de la République chrétien, fort et à la hauteur des enjeux.

Ces deux fronts – celui du Proche-Orient et celui de la bande sahélo-saharienne – sont imbriqués militairement, diplomatiquement et politiquement. Les pays occidentaux et leurs alliés du Golfe peuvent les transformer radicalement, sinon les dissoudre, à la condition de travailler conjointement avec l’Iran et la Syrie. Peut-être qu’à ses différentes conditions, l’année 2015 pourra être meilleure que 2014. Nous vous le souhaitons et nous nous le souhaitons.

Encore bonnes fêtes à vous, votre famille et vos proches.
 

La rédaction
5 janvier 2015

 

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