Observatoire Géostratégique

numéro 132 / 26 juin 2017


ALICE RUFO EST DE RETOUR AU CHÂTEAU. ALLÉLUIA ! Jean Daspry. « Le changement est d’abord un état d’esprit » nous rappelle Jacques Chirac, ex-président de la République et ex-membre de la Cour des comptes. Une fois encore, la lecture du Journal Officiel de la République Française se révèle aussi intéressante qu’étonnante. Derrière la froideur des textes, émerge la chaleur des nominations à des postes de responsabilités, dans le cas de figure à l’Élysée par le président de la République, Emmanuel Macron. Qu’apprend-on à la lecture du JORF du dimanche 18 juin 2017, anniversaire de l’appel du général de Gaulle en 1940 et jour du deuxième tour des élections législatives ?1 Incroyable mais vrai, la réalité dépasse la fiction. Nous en en tiendrons à quatre remarques. La première remarque est de nature quantitative. Ce ne sont pas moins de 45 conseillers qui sont nommés, sans compter ceux qui avaient déjà fait l’objet de nominations juste après l’élection du chef de l’État : directeur de cabinet, secrétaire général, conseiller diplomatique… Nous avons à faire à une véritable armée mexicaine2. Candidement, nous avions cru comprendre que les temps étaient à la déflation des effectifs, austérité et contrainte budgétaire obligent. Force est de constater qu’il n’en est rien3. La République est bon prince. Mais on nous explique que certains conseillers seraient partagés entre l’Élysée et Matignon. Ouf ! La seconde remarque tient à la présence d’une conseillère justice, magistrat de l’ordre judiciaire. Candidement, nous avions cru comprendre que le président ne mettrait pas (plus) son nez dans les affaires de justice d’autant qu’il dispose d’une structure qui comme son nom l’indique est Conseil d’État. Quel sera le rôle de ce fonctionnaire ? Faire remonter quelques informations utiles de la place Vendôme ? Mais, il existe un Garde des Sceaux. Nous n’en saurons pas plus. La troisième remarque porte sur la cellule diplomatique. Le conseiller affaires stratégiques (depuis le 15 mai 2017, précise le JORF) est un diplomate, Etienne Le Harivel de Gonneville (excusé du peu, le sang bleu a toujours sa place au Quai d’Orsay). Ce brillant fonctionnaire a le cursus requis pour la fonction. Expert des questions stratégiques, il a d’abord été formé au Département par l’un des maîtres incontesté de la « Secte », François Richier (actuel ambassadeur à Kaboul), élève de Thérèse Delpech, avant de rejoindre Washington, successivement au Département d’État (rien de tel qu’un passage par l’église pour mieux assimiler le dogme et la liturgie atlantiste) et à l’ambassade de France. Jusqu’à ce joli de mois de mai, il exerçait ses talents à la Direction des Affaires stratégiques en qualité de sous-directeur. Candidement, nous avions cru comprendre que le nouveau président envisageait d’en finir avec la politique néo-con de son prédécesseur et en revenir à une politique plus équilibrée, gaullo-miterrandienne. Manifestement, nous avions tout compris de travers, pauvre esprit que nous sommes ! Plus ça change, plus c’est la même chose. La quatrième remarque porte également sur cette même cellule diplomatique dirigée par Philippe Etienne après l’avoir été par Jacques Audibert. La conseillère Asie, Russie, Caucase, Turquie, Balkans et réfugies (rien que cela) est une vieille connaissance de prochetmoyen-orient.ch puisqu’il s’agit de la sémillante Alice Rufo (depuis le 18 mai 2017, précise le JORF)4. Candidement, nous avions cru qu’elle exerçait désormais ses talents innombrables à la Cour des comptes depuis le 4 janvier 2017, date à laquelle elle a rejoint ce grand corps après avoir lâchement déserté le Quai d’Orsay. C’est à n’y rien comprendre au pays de René Descartes. Mais, il faut savoir que le plus important lorsqu’on intègre un grand corps comme le Conseil d’État ou la Cour des comptes est d’en sortir le plus rapidement possible. Mais quatre mois seulement après, c’est du rapide, c’est la vitesse de l’éclair. Notons qu’il n’y a que quelques arpents de neige entre les rue Cambon et du Faubourg Saint-Honoré, voire la rue de l’Élysée. Il est normal pour un esprit aussi vif qu’Alice Rufo d’avoir tout appris dans ce si court laps de temps rue Cambon. Mais, qu’en pense au juste le président de la Cour des comptes, Didier Migaud ? Alors que sous le précédent quinquennat, elle suivait les sommets internationaux et l’Asie à l’Élysée, désormais, ce Pic de la Mirandole de la diplomatie élargit son portefeuille à l’Asie, la Russie, le Caucase, la Turquie, les Balkans et les réfugiés. Un empire sous sa coupe, en quelque sorte. Il est vrai que pendant ses quatre mois (de janvier à mai 2017) passés à faire des « liasses » rue Cambon, elle a pu légitimement parfaire sa connaissance de toutes ces régions où elle n’a jamais servi lorsqu’elle était au Quai d’Orsay. Rappelons qu’elle n’a jamais été affectée dans une quelconque ambassade alors qu’elle était fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères. À quoi bon fréquenter ces peuplades primitives lorsqu’on a la science infuse prodiguée tant à Normale Sup qu’à l’ENA ou dans les grands corps et dans les dîners en ville ? Reconnaissons que notre remarque est stupide ! Si nous comprenons bien, Alice Rufo va, sans le moindre état d’âme, aujourd’hui mettre en œuvre une politique étrangère macronienne (« Realpolitik », nous assure-t-on) qui se trouverait aux antipodes de la politique étrangère hollandaise (« Irealpolitik », nous dit-on) dont elle était en charge encore hier. La fille du pédopsychiatre, Marcel Rufo a donc la conviction fragile, l’échine souple, condition sine qua non pour faire une brillante carrière administrative dans notre pays. Que ne ferait-on lorsque les sirènes du devoir et le vent du changement vous appellent à rejoindre le Dieu Macron en son château que l’on a déjà fréquenté pendant quatre ans surtout lorsqu’il s’agit de quitter l’inconfort de la rue Cambon ? De qui se moque-t-on lorsqu’on nous rebat les oreilles, du soir au matin, avec la tarte à la crème de la moralisation de la vie publique qui en a pris un sacré coup après les démissions des trois ministres issus du MoDem et de Richard Ferrand ? Ce n’est en définitive qu’un vulgaire slogan. Le mauvais exemple vient d’en haut, de tous ces hauts fonctionnaires itinérants qui évoluent entre leur corps d’origine (si peu) et les cabinets ministériels (si souvent). Ce qui est plus grave pour ceux qui sortent des grands corps appelés à juger de manière indépendante et impartiale ! Pourquoi ne pas créer un corps à vocation interministérielle de « cabinards » composés de cabinets ministériels addicts ? Au moins, ce serait plus clair. Mais, réjouissons-nous, bonnes gens. La République est bien en marche mais, vous l’aurez compris, ce serait plutôt en marche arrière. En plagiant une chanson de Rika Zaraï de l’année 1963 qui a pour titre : « Michaël est de retour. Alleluiah … », nous pouvons chanter tous en chœur et de bon cœur : Alice Rufo est de retour au château. Alléluia !

1 Arrêté du 15 mai 2017 relatif à la composition du cabinet du Président de la République, JORF n° 0142 du 18 juin 2017, texte n° 1.
2 Claude Lelièvre, Le « trou noir » du cabinet élyséen, Blog : Histoire et politique scolaires, www.mediapart.fr , 20 juin 2017.
3 La pseudo-PME de l’Élysée, Le Canard enchaîné, 21 juin 2017, p. 2.
4 Jean Daspry, Le fabuleux destin d’Alice Rufo, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 janvier 2017.
 
 
LES QUATRE VÉRITÉS DU PRÉSIDENT – Guillaume Berlat. « La réalité dépasse la fiction, car la fiction doit contenir la vraisemblance, mais pas  la réalité » (Mark Twain). Les experts ou pseudo-experts des relations internationales (les « toutologues » chers à Régis Debray) devraient méditer cette pensée, eux qui vivent souvent enfermés dans leurs certitudes. Qui avait prévu la rapidité de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’URSS au début des années 1990 ? Qui avait prévu l’étincelle produite par les « révolutions arabes » au début des années 2010 ? Qui avait prévu le désamour croissant entre les élites et les peuples sur l’avenir du projet européen et sur la « mondialisation heureuse » au cours de la dernière décennie ? C’est pourquoi, nous leur recommandons, avec beaucoup d’humilité, d’abandonner l’espace de quelques instants, la lecture des manuels universitaires, des ouvrages de chercheurs et la participation à de doctes colloques pour privilégier la lecture de romans, de bandes dessinées ou le visionnage de films anciens ! Ils y trouveraient parfois une source d’inspiration incomparable pour alimenter heureusement leurs sujets de réflexion favoris. Tel est le cas du film d’Henri Verneuil Le Président, sorti en 1961, inspiré du roman éponyme de Georges Simenon publié en 19585 et complété par des dialogues de Michel Audiard. Avec le recul du temps – plus de cinquante ans après -, nous découvrons avec bonheur la description de quatre principales dérives internes et internationales qui ne semblent pas avoir pris la moindre ride en France. Rapportons-nous pour cela aux propos du président Beaufort (inspiré par Georges Clémenceau et par Aristide Briand) dont le rôle est superbement tenu par Jean Gabin ainsi qu’aux écrits de Georges Simenon !

UNE DÉRIVE DU PARLEMENTARISME

1. Extraites du film d’Henri Verneuil, ces quelques citations d’un président du Conseil dépité éclairent d’un jour utile le désamour croissant entre le peuple et ses représentants à travers ce que l’on a coutume de désigner par le terme impropre de « populisme ».

Le président Beaufort : « C’est une habitude bien française que de confier un mandat aux gens et de leur contester le droit d’en user ».

Le président Beaufort : « Entre l’intérêt national et l’abus de confiance, il y a une marge ».

Le président Beaufort : « Il faut prendre la démocratie comme elle est, cette démocratie dont un grand homme politique a dit qu’elle était le pire des régimes, à l’exception bien entendu de tous les autres ».

Le président Beaufort : « Au moment de Verdun, M. Chalamont avait dix ans ce qui lui donne par conséquent le droit d’en parler. Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité. On a une mauvaise vue d’ensemble quand on voit les choses de trop près ».

Le président Beaufort : « Il y a une chose plus grave que la trahison, Millerand, c’est la bêtise ».

Le président Beaufort : « Parce que c’est une saloperie de venir au pouvoir sans avoir une conviction à y appliquer ».

Le président Beaufort : « Je vous reproche simplement de vous être fait élire sur une liste de gauche et de ne soutenir à l’Assemblée que des projets d’inspiration patronale. Le député Jussieu : Il y a des patrons de gauche ! Je tiens à vous l’apprendre.

Le président Beaufort : Oui, et y’a aussi des poissons volants mais qui ne constituent pas la majorité du genre ».

2. Extraites du livre de Georges Simenon, ces deux citations n’ont pas pris la moindre ride : « On ne passe pas une grande partie de son existence, surtout d’une existence aussi longue que la sienne, non seulement sur la scène politique, mais dans la coulisse, sans avoir été le témoin de maintes lâchetés et de maintes vilenies ». « Il n’en avait pas moins donné la Légion d’honneur à un des protégés de Marthe, un vague hobereau de province dont les seuls titres à une distinction honorifique étaient de posséder une chasse à courre ». L’actualité la plus récente (campagne électorale pour l’élection présidentielle suivie de la campagne pour les élections législatives) confère toute sa saveur à des propos censés avoir été tenus sous la IIIème et la IVème République alors que nous vivons sous la Vème République. Décidément, il faut que tout change pour que rien ne change !

UNE DÉRIVE DU LOBBYING

1. Extraites du film d’Henri Verneuil, ces quelques citations donnent l’impression d’avoir été écrites aujourd’hui : Le député Audran de Hauteville : « Les Hauteville n’ont pas de leçon à recevoir M. Beaufort, ils pourraient par contre vous en donner. Le président Beaufort : J’en suis certain. Venant de gens qui allient la vocation de pacifiste au métier d’armurier, j’aurais en effet beaucoup de choses à apprendre ». Le président Beaufort : « Pour des raisons particulières je vous ai longtemps pris pour un salaud et je constate avec plaisir que là aussi j’avais quinze ans d’avance. Et dire que vous avez failli m’avoir. Vous êtes intelligent Chalamont, comme la plupart des salauds d’ailleurs. Vous savez qu’il y a des hommes qu’on peut acheter avec une enveloppe ou un bout de Légion d’honneur. Moi, vous avez essayé de m’avoir par la vanité. Ce que vous venez de faire est ignoble ». Un ministre : « Je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas confiance à des financiers en matière de finances.

Antoine Monteil, ministre des finances : L’ennui, c’est que leur intérêt ne coïncide pratiquement jamais avec ceux du pays ». Un ministre : Qu’est-ce que cela prouve ? Le président Beaufort : « Cela prouve qu’un homme intelligent peut dire des bêtises »

2. Extraite du livre de Georges Simenon, cette citation est utile pour mieux comprendre le monde d’aujourd’hui à travers la référence au passé : « Toujours est-il qu’eux aussi, à l’occasion de chaque nouvelle crise, faisaient allusion à la ‘ grande équipe’, déplorant l’absence d’hommes du même gabarit que les anciens, non seulement en France mais à la tête des pays amis. Le monde avait-il connu une époque d’authentiques grands hommes… ». Les affaires de pot de vin, de costumes, de décorations… sont éternelles dans notre pays. Ce n’est pas une énième loi communiqué de presse qui changera la génétique de nos hommes politiques comme par un coup de baguette magique sauf à imaginer la mise en place d’une thérapie génique politique. Au moment où nos dirigeants n’ont que les mots de « moralisation de la vie publique », de « déontologie », « d’exemplarité » à la bouche, on comprend que la question de la compatibilité entre certains mandats électifs et le monde des affaires se pose toujours avec une très grande acuité.

UNE DÉRIVE DE LA FRANCAFRIQUE

1. Extraite du film d’Henri Verneuil, cette longue citation d’un président du Conseil dépité constitue un programme à elle seule : Le président Beaufort : « La Politique, messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous. Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fonds. Une campagne électorale coûte cher. Mais pour certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans. Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du conseil, alors là, le placement devient inespéré. Les financiers d’autrefois achetaient des mines à Djelizer ou à Bazoa. Eh bien ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il valait mieux régner à Matignon que dans l’Oubangui, et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre ».

2. Extraite du livre de Georges Simenon, cette citation ne manque pas de sel : « Quelques jours plus tard, n’avait-il pas rendu les honneurs officiels à un potentat africain qu’il fallait ménager pour des raisons sordides et dont la vraie place était au bagne ? » Que n’a-t-on entendu au cours des années passées l’annonce de la fin de la Françafrique à grands coup de trompette pour découvrir que les affairistes, porteurs de valise et autres visiteurs du soir avaient encore de beaux jours devant eux ? Entre nos discours sur les droits de l’Homme (Cf. le fameux discours de La Baule de François Mitterrand) et nos pratiques peu orthodoxes sur le continent africain, peu de choses ont changé depuis la IIIème et la IVème République. Comme nous le rappelle Julien Green : « ce que l’homme fait de l’argent dégoute. Ce que l’argent fait de l’homme fait peur ».

UNE DÉRIVE DE L’EUROPE

Seul le film d’Henri Verneuil évoque le sujet de la construction européenne au début des années 1960 : Le président Beaufort : « Un projet qui vous sera présenté par le prochain gouvernement ».

Philippe Chalamont : « Monsieur le Président je vous demande la permission de vous interrompre ».

Le président Beaufort : « Ah non ! Et ce projet, d’avance je peux vous en annoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pressions qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail, mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, messieurs, de soutenir un ministère, mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration ». Le président Beaufort : « Tout le monde parle de l’Europe. Mais sur la manière de faire cette Europe que l’on ne s’entend plus. C’est sur les principes essentiels que l’on s’oppose. Pourquoi croyez-vous, Messieurs, que l’on demande au Gouvernement de retirer son projet d’union douanière. Parce qu’il constitue une atteinte à la souveraineté nationale ? Non, pas du tout ! Simplement parce qu’un autre projet est prêt. » Philippe Chalamont : « C’est faux ! » Quelle clairvoyance et quelle prescience dans ces échanges sur la nature et la finalité du projet européen si l’on pense aux débats qui ont eu lieu en France à l’occasion des campagnes référendaires pour les traité de Maastricht et le traité constitutionnel ? On retrouve la même pratique de l’anathème destiné à toute personne critiquant légitimement les dérives d’une construction dont elle ne remet pas en question le bienfondé. Les fédéralistes disposent ainsi d’une arme de destruction massive contre les souverainistes accusés d’être des fauteurs de guerre. « Tout a déjà été dit, mais comme personne n’écoute, il faut toujours répéter » (André Gide). C’est un plaisir de retrouver ces tirades de Jean Gabin et des répliques d’une pléiade d’autres grands acteurs français dans le chaudron de l’Assemblée nationale. C’est le même plaisir de relire Georges Simenon, l’homme qui décortique l’âme humaine avec tant de vérité, de justesse. La politique intérieure et la politique internationale ne seraient qu’un éternel recommencement, une revanche de l’Histoire ? Comme le souligne Mark Zuckerberg : «  accomplissons de grandes choses, non pas seulement pour apporter du progrès, mais pour créer du sens »6. Mais pour créer du sens, ne faut-il pas un minimum d’éthique dans l’action politique au quotidien ? Le chef de l’État qui sermonne un jour Vladimir Poutine pour ne pas défendre les LGBT, un autre Donald Trump pour ne pas rester dans l’accord de Paris sur le climat pourra-t-il longtemps éviter de se mêler d’une affaire mettant en cause l’un de ses ministres, qui plus est proche compagnon de route ? Quand une République est corrompue, il faut s’en prendre aux mœurs, et ce sont eux qu’il faut changer. Non sans peine. Comme il est simple de faire voter une loi ! On a le bonheur de croire qu’on décrète la vertu ! « Corruptissima republica plurimae leges » : Plus l’État est corrompu, plus les lois se multiplient (Tacite). Nous sommes encore loin du stade qu’évoque Georges Simenon lorsqu’il écrit qu’« il existe un moment, un degré dans l’élévation, où les intérêts et les ambitions personnels d’une homme et ceux du pays se confondent ». Au moment où le président de la République, Emmanuel Macron fait ses premiers pas assurés sur la scène internationale, puisse-t-il méditer l’espace d’un court moment, à la recherche du seul intérêt général si souvent perdu de vue, ces quatre vérités du président Beaufort/Gabin !

5 Georges Simenon, Le Président, Les Presses de la Cité, 1958.
6 Marck Zuckerberg, « Ensemble, redéfinissons l’égalité des chances », Le Monde, 28-29 mai 2017, p. 27.
 
 
BIENS MAL ACQUIS, JUSTICE MAL INSPIRÉE ! Jean Daspry. « Les leçons ne servent généralement qu’à ceux qui les donnent » (Pierre Dac). Manifestement, la presse germanopratine moralisatrice, donneuse de leçons sort la grosse artillerie. Elle va pouvoir tirer à vue et sans sommation sur un autocrate africain, Teodoro Obiang, vice-président de Guinée équatoriale dont le PNB par habitant est inversement proportionnel à sa richesse pétrolière. C’est le site de délation en ligne, Mediapart qui lance les hostilités morales7, suivi de près par Le Monde8. Oyez bonnes gens, auto-décrétée Conscience universelle, la Justice française, désormais investie d’une mission de salubrité internationale, va sévir ! Elle se veut exemplaire, elle qui ne parvient toujours pas, plus de trois ans après les faits, à démêler le vrai du faux dans l’affaire de l’assassinat de Grégory Villemin… De quoi s’agit-il  en réalité ? La 32ème chambre du tribunal correctionnel de Paris (spécialisée dans les affaires financières et fiscales) juge à compter du 19 juin l’actuel vice-président de la Guinée équatoriale, Teodoro Obiang – en son absence en dépit de convocations et d’un mandat d’arrêt restés sans suite – pour des faits de blanchiment d’abus de biens sociaux, de blanchiment de détournement de fonds publics, de blanchiment de d’abus de confiance et de blanchiment de corruption. Fichtre ! Ce procès dit des « biens mal acquis » (BMA) nous est présenté comme un exemple du pillage des richesses nationales par l’un de ses dirigeants. La main de la justice française n’a pas tremblé pour vendre la plupart de ses biens parisiens et en saisir d’autres : immeuble avenue Foch, voitures de luxe, collections d’œuvre d’art. Les premières plaintes déposées dès 2007 par les associations Sherpa et Transparency International ont été instruites par trois magistrats français : Roger Le Loire, Charlotte Bilger et Stéphanie Tacheau. Rien que du beau linge ! L’avocat des associations, Maître William Bourdon espère que ce procès du pillage des ressources publiques donnera lieu à d’autres procès à l’étranger en application de la convention des Nations Unies contre la corruption, dite convention de Merida de 2003. La France, patrie des droits de l’homme autoproclamée, entend ainsi donner le bon exemple d’abord en faisant la chasse aux autocrates de tout poil qui affament leur peuple, puis en leur faisant rendre gorge. Posture ô combien morale venant d’un pays où le nouveau gouvernement est obligé de légiférer sur la moralisation de la vie publique, signe que notre pays n’est vraisemblablement pas le mieux placé pour administrer de telles leçons à la terre entière ! Nous ne parlerons pas de la pantalonnade liée aux démissions de l’un de ses proches et des trois ministres issus du MoDem. De quoi parle-t-on au juste ? On parle d’une affaire impliquant un homme politique étranger qui a fait l’acquisition de biens mobiliers et immobiliers en France avec des fonds provenant de Guinée équatoriale, État indépendant. De quel droit la justice française est-elle dotée d’une compétence universelle lui permettant, comme le font les États-Unis, de juger un dirigeant étranger pour des faits dont l’origine se trouve sur son sol ? Pourquoi ne pas faire juger cette affaire à Malabo par une juridiction nationale ou par une juridiction internationale (en existe-t-il sur ce genre de litiges financiers ?) et nous immiscer dans les affaires intérieures de la Guinée équatoriale ? Si l’on pousse le raisonnement plus loin, plusieurs questions méritent d’être soulevées à ce stade ? Pourquoi nous attaquer à un petit pays et ne pas me faire avec de plus grands dont les dirigeants aussi peu scrupuleux que Teodoro Obiang ont mal acquis des biens de toutes sortes en France ? Les exemples de tyrans ayant affamé leur peuple ne manquent pas dans le monde. Ne pourrait-on envisager que des États étrangers appliquent la même règle à l’égard de ressortissants français ayant détourné de l’argent public dans notre pays ? Que dirions-nous ? La Justice française ne prétend-elle pas, à longueur d’année, être débordée et ne pas disposer de moyens suffisants pour mener à bien sa mission ? Que diable ! N’a-t-elle pas mieux à faire que de se substituer à la justice défaillante des autres pays ? Quid de toutes les entités françaises (banques, agents immobiliers, boutiques de luxe…) et des toutes les personnes privées qui ont été impliquées, à un titre ou à un autre, dans toutes les opérations de l’autocrate guino-équatorien ? À titre d’exemple, la justice américaine – qui n’obéit pas aux mêmes règles que la nôtre – a conclu son enquête par un accord entre le procureur général du ministère de la justice et Teodorin Obiang, ce dernier reconnaissant les faits de corruption et de blanchiment, et s’engageant à reverser des sommes importantes à des œuvres de charité. La Justice française s’honorerait à faire preuve d’un minimum d’humilité dans ce genre d’affaires impliquant des dirigeants étrangers et qui ne mettent pas en péril la sécurité nationale. Elle ferait mieux de balayer devant sa porte avant de balayer devant celle des autres. Elle gagnerait à se rappeler que la Cour de justice de la République (seule habilitée à juger les ministres français en violation du droit commun) a jugé coupable Christine Lagarde dans l’affaire de l’arbitrage de Bernard Tapie alors qu’étaient en jeu 400 millions d’euros d’argent public dilapidés tout en la dispensant de peine, prétexte pris de ses éminentes fonctions au FMI. Le même Bernard Tapie négocie toujours pied à pied l’échéancier du paiement de ses pénalités. Avec cette affaire Obiang, nous sommes dans le deux poids, deux mesures. Bien mal acquis, justice mal inspirée !

7 Michel Deléan, Le procès de la corruption de la dictature Obiang s’ouvre à Paris, www.mediapart.fr , 18 juin 2017.
8 Simon Piel/Joan Tilouine, Biens mal acquis : Teodoro Obiang devant la justice, Le Monde, 20 juin 2017, p. 21.
 
 
GOUVERNEMENT BRITANNIQUE BATTU PAR LES DROITS FONDAMENTAUX DES PALESTINIENS – Agences. Le gouvernement britannique a agi illégalement en essayant d’empêcher les conseils municipaux de poursuivre le boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre l’État d’Israël via leurs régimes de retraites. Les militants pour la Palestine ont accueilli triomphalement le jugement présenté au mouvement BDS, qui déclare : « Ce jour est une victoire pour la Palestine, pour la démocratie locale et pour l’état de droit. » Le juge du tribunal administratif Sir Ross Cranston a accordé le 22 juin la révision judiciaire établissant que le gouvernement avait agi dans un but malhonnête. La Campagne de Solidarité avec la Palestine a remporté aujourd’hui une victoire essentielle pour le mouvement pacifique Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre le gouvernement britannique. Guerre à la Pauvreté, Campagne Contre le Commerce des Armes et les Quakers ont défendu la contestation juridique avec des déclarations de témoins. CSP était représentée dans les débats par Bindmans LLP, Nigel Giffin QC et Zac Sammour. Le gouvernement conservateur minoritaire en difficulté a subi un nouveau coup puisque certaines parties des investissements de sa Directive par l’Administration Locale des Régimes de Retraites (ALRR)ont été abolies comme illégales. La Directive a été annoncée en septembre 2016 par le Département des Communautés et Administrations Locales, spécifiquement pour restreindre les campagnes de désinvestissement contre les entreprises israéliennes et internationales impliquées dans les violations du droit international par Israël, ainsi que pour protéger l’industrie de la défense britannique. Ceci s’est passé malgré une consultation publique qui indiquait que 98 % des consultés pensaient que c’était ce qu’il ne fallait pas faire. Les bénéficiaires de retraites auraient été obligés d’investir dans des sociétés complices d’atteintes aux droits de l’Homme, en contradiction avec leur conscience et leurs croyances. Le tribunal administratif a déclaré aujourd’hui que le gouvernement avait agi dans un but malhonnête en cherchant à utiliser la législation sur les retraites pour poursuivre sa propre politique étrangère et de défense. En conséquence, les parties concernées de la Directive étaient tenues pour illégales et cessaient de restreindre ALRR dans ses décisions sur les pensions. En 2005, la société civile palestinienne a appelé à une campagne de boycott, de désinvestissement et de mesures de sanctions jusqu’à ce qu’Israël se conforme à ses obligations selon le droit international. Elle a pris modèle sur le boycott anti-apartheid sud-africain réussi dans les années 1980. Divers conseils locaux ont répondu à l’appel palestinien en votant des motions pour boycotter les produits issus des colonies illégales israéliennes. Les militants ont demandé aux conseils d’envisager de se désinvestir des sociétés complices des violations des droits de l’Homme en Cisjordanie occupée, telles que Hewlett Packard (HP). Hugh Lanning, président de la CSP, a dit :“Ce jour est une victoire pour la Palestine, pour la démocratie locale et pour l’état de droit. Absolument tout le monde a le droit de protester pacifiquement contre les violations des droits fondamentaux des Palestiniens par Israël. Ce jugement maintient le droit des conseils municipaux et de leurs fonds de pension d’investir éthiquement sans que le gouvernement du moment intervienne politiquement”. Ben Jamal, directeur de la CSP, a dit :“Notre récent sondage YouGov montre que 43 % du public pense que BDS est raisonnable. Nous ne pouvions pas être plus heureux que ce droit ait été maintenu par le tribunal le mois même où l’occupation illégale de la Palestine atteint ses cinquante ans. CSP poursuivra sa campagne pour la justice pour le peuple palestinien avec une vigueur renouvelée”. Jamie Potter, partenaire dans l’équipe de Droit Public et des Droits de l’Homme de Bindmans LLP, a dit : “Ce résultat est un rappel au gouvernement qu’il ne peut interférer malhonnêtement dans l’exercice de la liberté de conscience et protester dans le but de poursuivre son propre calendrier”.

Note aux rédactions :

 Le Département des Communautés et Administrations Locales a émis en septembre 2016 une directive ALRR qui déclarait que ‘le désinvestissement et les sanctions contre les industries de défense britanniques et des nations étrangères sont inappropriées, sauf lorsque des sanctions juridiques officielles, des embargos et des restrictions ont été mises en place par le gouvernement’.

 Cette directive a été décidée malgré une consultation publique sur ce sujet d’où il résultait que 98 % des consultés étaient vigoureusement contre ces projets.

 La Campagne de Solidarité avec la Palestine a demandé en décembre 2016 une révision judiciaire des nouvelles mesures du gouvernement pour ALRR.

 Le nouveau sondage YouGov à propos du regard des Britanniques sur la Palestine montre que 43 % du public considère le mouvement BDS comme raisonnable.

 

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