Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017


UN (CONTRE) ESPION SE MET À TABLE – Guillaume Berlat. « L’espionnage serait peut-être tolérable s’il pouvait être exercé par d’honnêtes gens » écrivait, il y a bien longtemps déjà, Montesquieu. Mais, nous n’allons pas parler d’espionnage mais de contre-espionnage. En effet, le jour de la commémoration des attentats du 13 novembre 2015 – ce n’est vraisemblablement pas un hasard -, le directeur général de la sécurité intérieure (DGSI qui a succédé à la DCRI et à la DST) accorde un long entretien au quotidien Le Figaro1. Le préfet Laurent Nuňez, novice dans le circuit du renseignement et qui a succédé à Patrick Calvar, consacre le plus clair de son propos à l’analyse de la menace terroriste tout en saisissant l’occasion de dresser un bilan opérationnel de la direction générale de la sécurité intérieure de manière très pédagogique. Reste néanmoins à s’interroger sur l’opportunité d’une telle communication dont l’intéressé n’est vraisemblablement pas responsable !

UNE ANALYSE PARTICULIÈREMENT PÉDAGOGIQUE

La menace terroriste. Elle est déclinée autour de trois principales thématiques : importance de la menace sur le territoire français avec un accent particulier mis sur les « projets d’attaques terroristes préparées par des équipes encore implantées dans les zones de combat, en Syrie et en Irak » ; risque de passage à « l’acte endogène » perpétrés grâce à des moyens rudimentaires avec le risque d’une sophistication des dits moyens permise par l’envoi de « tutoriels » venus des zones de combat ; crainte du retour de combattants d’Irak et de Syrie sur notre territoire mais aussi en Malaisie, en Indonésie ou en Afghanistan. Le directeur général se félicite de la coopération interne (à travers la cellule ALAT, les contacts réguliers avec la DGSE et centre national du contre-terrorisme) et internationale (bilatérale conduite au travers de 160 liaisons et multilatérale avec le groupe de Berne). Elle aura permis de déjouer 46 attentats, de judiciariser 580 affaires et de mettre à l’ombre plus de 300 personnes. Les défis technologiques sont de trois ordres : création d’un « outil d’exploitation unique des données au sein de la DGSI » ; maintien d’une capacité de recherche du renseignement importante ; recherche d’une coopération totale des grands opérateurs. Pour clore ce chapitre, Laurent Nuňez évoque la radicalisation des extrémistes de gauche et de droite.

Les autres défis. À l’occasion de cet entretien, les journalistes rappellent les autres missions importantes de notre service de contre-espionnage qui sont loin d’être mineures, secondaires. Il s’agit de la protection contre les attaques des pays étrangers (détecter les espions et leurs « sources ») ; de la protection du patrimoine économique de la France ; la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive2. Pour conduire à bien toutes ses missions, la DGSI a vu ses effectifs augmenter de 38% entre 2014 et 2018, soit un total de 4368 agents. Il lui appartient de fidéliser les contractuels, de renforcer la cohérence entre les anciens et les modernes, de se prémunir contre les risques d’intrusion de personnels problématiques en termes de sécurité3. Pour conclure, le directeur général rappelle que « le risque zéro n’existe pas ».

UNE COMMUNICATION DISCUTABLE

La théorie. Une question de principe lancinante revient toujours à propos de l’expression extérieure de la communauté du renseignement : doit-elle communiquer ou non ? Notre réponse est pour le moins réservée et cela pour au moins trois raisons. La première est qu’il est toujours mal aisé de traiter dans des médias à grande diffusion et, donc pour un public non averti, de questions touchant à la sécurité nationale. Comment faire simple et pédagogique pour traiter de questions complexes se prêtant mal à l’approximation ? La deuxième tient au risque de mauvaise interprétation – volontaire ou involontaire – des propos du responsable du renseignement dans la mesure où ses déclarations sont reprises, simplifiées, tordues pour les rendre plus attrayantes pour le consommateur par les chaines d’information en continue (formules lapidaires qui défilent en bandeaux). C’est la citation extraite de son contexte qui dénature le sens général du propos (Cf. le « loup solitaire » de Bernard Squarcini). La troisième tient au choix de l’approche retenue. Le haut fonctionnaire doit évoluer entre deux écueils : la langue de bois épaisse (un classique du genre) et le propos hors de propos (celui qui tue par ce qui révèle un élément moins anodin qu’il y parait en apparence). Pour être tout à fait franc, le propos du directeur général de la sécurité intérieure est assez convenu, se bornant à reprendre des éléments connus du lecteur averti. Que va devenir l’EIIL après sa défaite territoriale qu’il risque de transformer en victoire idéologique ?4 Nous sommes peu éclairés sur le sujet. Quid des évolutions récentes en Arabie saoudite, pays qui a toujours eu un rôle obscur en matière de terreau et de financement du terrorisme islamiste… sans parler du Liban ?5

La pratique. Si le directeur général de la sécurité intérieure se sort parfaitement de l’exercice en termes de communication pure, il en va autrement en termes de substance mais pour des raisons qui le dépassent. Là encore, trois questions méritent réflexion. Tout d’abord, comment être original après un discours de doctrine du président de la République sur le sujet ?6 Ensuite, comment ne pas déflorer le sujet alors que le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb s’exprime régulièrement sur le sujet pour des raisons évidentes de positionnement politique et d’attente légitimes de l’opinion publique avide de buzz ? Enfin, comment faire pièce à un procureur de la République, François Mollins qui est un pilier de la communication, toujours sur le pont médiatique pour fournir à l’honnête citoyen des détails croustillants sur le mode opératoire des terroristes et des forces de l’ordre (ce qui est dangereux) afin de le rassurer sur l’efficacité du système préventif et répressif français ? N’oublions pas notre président jupitérien qui parle et qui tweete à l’occasion pour nous faire part de ses émotions, de sa compassion après chaque attentat terroriste. Gardons à l’esprit ses larmes à peine dissimulées et celles qui ne l’étaient de son épouse lors des commémorations des attentats du 13 novembre 2017 !

C’est en définitive la problématique de la valeur ajoutée d’une telle déclaration qui est questionnée à travers cet entretien quasiment inévitable, pour des raisons touchant à la communication de l’exécutif, de Laurent Nuňez au Figaro. L’indicible ne se raconte pas. Dans l’absolu, fallait-il ou pas communiquer ? Son prédécesseur, le très professionnel et taiseux (au sens le plus noble du terme), Patrick Calvar, formé à l’école de la DST, avait pris le judicieux parti pris du silence prudent de Conrart (Nicolas Boileau), réticent à mettre flamberge au vent. La qualité principale de l’homme ou de la femme de renseignement n’est-elle pas de garder ses secrets et de pénétrer ceux d’autrui ? Cet art de concilier les contraires pour éviter le développement du terrorisme sur notre sol. Affaire à suivre… Telle est résumée en quelques mots le roman que l’on pourrait intituler : « Un (contre) espion se met à table ».

1 Laurent Nuňez (propos recueillis par Jean Chichizola et Christophe Cornevin), « Daech appelle les djihadistes à frapper où ils vivent », Le Figaro, 13 novembre 2017, pp. 2-3.
2 J.C. et C.C., Le contre-espionnage au premier rang des priorités, Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 2.
3 J.C. et CC., La DGSI se métamorphose et monte en puissance, Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 2.
4 Isabelle Lasserre, Après Daech, la fin du terrorisme islamiste au Moyen-Orient, Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 21.
5 François-Aïssa Touazi (propos recueillis par Georges Malbrunot), « Une partie de la famille Saoud est déstabilisée », Le Figaro, 13 novembre 2017, p. 24.
6 Guillaume Berlat, Jupiter premier flic de France, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 octobre 2017.
 
 
BRAVO À L’INSPECTION GÉNÉRALE DES FINANCES ! Jean Daspry. « Plus c’est gros, plus ça passe » a-t-on coutume de dire pour signifier que plus un mensonge est important, plus ceux qui l’entendent se disent qu’il est impossible que quelqu’un ait menti autant. Or, c’est bien ce qui vient de se passer avec le rapport que vient de publier la très sérieuse Inspection générale des finances (IGF) au sujet de la taxe sur les dividendes. Rappelons que notre actuel président de la République, Emmanuel Macron, à sa sortie de l’ENA, est intégré à l’IGF au sein de laquelle il travaille pendant quatre ans avant de rejoindre le secteur bancaire7 ! Pour mieux comprendre l’enjeu de cette vaste farce, il convient de revenir sur la genèse de cette rocambolesque affaire que le sémillant ministre de l’Économie, Bruno Le Maire qualifiait, il y a peu encore avec le sens de la formule qui le caractérise (il est agrégé et ancien élève de l’ENA), de « scandale d’État » ou « d’amateurisme fiscal ». Mais, il y a mieux, la cerise sur le gâteau, le morceau de bravoure que constitue le rapport de l’IGF qui met un point final à l’affaire… du moins jusqu’au prochain épisode de cette « République exemplaire » qu’est la France !

LA GENÈSE DE L’AFFAIRE : LES PIEDS NICKELÉS À BERCY

De quoi parle-t-on au juste lorsque l’on évoque cette affaire qui, dans d’autres pays, aurait conduit à une purge digne du prince Mohamed Ben Salman (MBS) en Arabie saoudite ? Revenons quelques semaines en arrière au Parlement au moment où le budget 2018 va être adopté par la représentation nationale ! Il n’y a presque plus qu’à voter le budget à main levée. Tout était ficelé, cadré. Envoyé, c’est pesé ! Et puis… patatras ! Un cadeau empoisonné de dernière minute, à 10 Mds€ tout de même, est venu enrayer le plan du gouvernement. Le 6 octobre 2017, le Conseil constitutionnel (présidé par l’illustrissime Laurent Fabius) invalide la taxe de 3 % sur les dividendes, mise en place en 2012 lors de l’arrivée à l’Elysée de François Hollande. Naturellement, cette nouvelle taxe fut dénoncée en son temps par les responsables des grandes entreprises, mais sans effet. Le gouvernement Ayrault et le président Hollande restèrent sourds, d’autant plus que taxer les dividendes apparaissait comme une belle « mesure de gauche ». Oui, taxer les généreux dividendes que versent à leurs actionnaires les grandes entreprises ne pouvait que démontrer la volonté de ce gouvernement d’afficher son ancrage à gauche. Et puis, 3 % qu’est-ce que c’est pour des entreprises qui versent plus de 50 milliards d’euros leurs actionnaires ? Le gouvernement jouait sur du velours et remplissait les caisses de l’État à peu de frais ! C’est que souligne Michel Albouy, Professeur senior de finance, Grenoble École de Management (GEM).

Nous sommes don confrontés à un véritable « fiasco fiscal »8. Mais aujourd’hui, entre les remboursements dus aux entreprises lésées et les intérêts, la note à régler est colossale. Elle est salée, pourrait-on dire. A Bercy, temple de l’orthodoxie financière au sein duquel le maître-mot est « recherche de gain de productivité », on voit rouge. Immédiatement, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, toujours prêt à se mettre en avant pour plaire à Jupiter, s’emporte, fulmine, évoquant rien de plus qu’un « scandale d’Etat ». Le mot est lâché. Il vitupère également contre cet « amateurisme fiscal ».

« UN SCANDALE D’ÉTAT » OU UN « AMATEURISME FISCAL » : LA VIRILITÉ DU PROPOS

Comment a-t-on pu en arriver là alors que les signaux d’alerte étaient au rouge depuis belle lurette ? Pourquoi ses prédécesseurs – dont le comique, Michel Sapin, issu de la promotion Voltaire de l’ENA, celle de François Hollande – n’ont-ils pas annulé plus tôt cette taxe afin d’éviter un tel scénario catastrophe ? Rappelons que l’ardoise s’élève à 10 milliards d’euros, ardoise magique que l’État doit aux entreprises pour avoir levé une taxe jugée illégale9. Toutefois, le gouvernement crée dans la foulée une surtaxe sur l’impôt sur les très grandes sociétés pour absorber la moitié du coût de ce contentieux hors norme. En matière de jeu de bonneteau, les petits marquis de Bercy ne manquent pas d’imagination surtout lorsque la France s’est engagé à Bruxelles à rester sous la barre des 3% de déficit. Pour cela, l’Etat doit trouver en urgence des « volontaires » pour régler avec lui l’ardoise de 10 Mds€. En effet, s’il prend à sa charge la moitié de l’addition (soit environ 5 Mds€), les 5 Mds€ restants seront ponctionnés sur les grandes entreprises dont le chiffre d’affaires est d’au moins un Md€. Exceptionnellement, leur impôt sur les sociétés est revu à la hausse pendant deux ans. De quoi faire grincer des dents les PDG des groupes concernés, notamment ceux qui ne seront pas remboursés de la précédente taxe. Et qui sont tenus, aujourd’hui, de payer pour ce pataquès juridique. Au final, les contribuables et les consommateurs risquent, eux aussi, d’en faire les frais.

Pour faire toute la lumière sur cette affaire, le verbe haut et le menton en avant, Bruno Le Maire commande en urgence absolue, le 27 octobre 2017, un rapport à l’inspection générale des finances (IGF).

LE MORCEAU DE BRAVOURE DE L’IGF : L’HYPOCRISIE DU CONTRÔLEUR

Les choses n’ont pas traîné, c’est le moins que l’on puisse dire. Les hauts fonctionnaires de Bercy ont fait fissa tant il pouvait y avoir le feu au château. Deux semaines après l’avoir commandé, Bruno Le Maire s’est vu remettre, le 13 novembre 2017 (en pleine commémoration des attentats de Paris du 13 novembre 201510) le très attendu rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) sur le « scandale d’État » de la taxe à 3 % sur les dividendes reversés par les entreprises. Une fois de plus, tout va très bien madame la marquise, le rapport ne pointe aucune faute du précédent gouvernement ni de l’administration… sauf que la facture s’élève à dix milliards d’euros. Les 72 pages détaillent la chronologie des événements, mais restent très mesurées quant aux responsabilités des uns et des autres. On évoque même un « concours de circonstances extraordinaire ». Dans un style très diplomatique, l’IGF pointe des responsabilités « plurielles » mais pas de coupables11. « À la lecture de ce rapport, on a le sentiment que tout le monde est responsable, mais que personne ne l’est » fulmine l’avocat qui a contesté la légalité de la taxe dès 201512. Cela faisait très longtemps que l’on ne nous avait pas servi, le responsable mais pas coupable, cela remonte à l’époque lointaine du scandale du sang contaminé à travers les gouttes duquel le premier ministre de l’époque, un certain Laurent Fabius était passé… Nulle mention dans cet opus magnum, chef d’œuvre d’hypocrisie administrative de Michel Sapin, de Christian Eckert, d’Emmanuel Macron… ! Pour être complet sur le sujet, rappelons que la rédactrice du rapport, Marie-Christine Lepetit, responsable de l’IGF, venait à l’époque des faits de quitter la tête du Service de la législation fiscale (SLF), chargé de s’assurer de la conformité des lois et des règlements à la Constitution française et à la législation européenne (que la taxe de 3% violait). La taxe, dit le rapport, est née « dans l’entre-soi ». Comme le souligne le volatil : « Malheureusement, le chèque de 10 milliards ne reste pas dans l’entre-soi »13.

A Bercy, malgré la tonalité bienveillante du rapport de l’IGF, on ne décolère pas. « Il s’agit bien d’un scandale d’Etat », affirme un proche du ministre qui, lui, n’a pas souhaité s’exprimer. « Il y a eu une décision politique délibérée de maintenir une taxe alors qu’en 2015 tout le monde savait qu’elle était contraire au droit européen. ». Pour la petite histoire, notons que la direction du Trésor préfère se séparer des recrues locales plutôt que de rapatrier ses fonctionnaires à l’étranger mieux rémunérés14. C’est tout le contraire que le Premier ministre demandait de faire aux ambassadeurs en août dernier.

En définitive, la seule question importante que pose cette affaire est la suivante : qui porte la responsabilité juridique, mais surtout politique, du fiasco de la taxe sur les dividendes, qui amène aujourd’hui le gouvernement à devoir rembourser aux grandes entreprises une ardoise de près de 10 milliards d’euros à la suite de la censure de cette taxe par le Conseil constitutionnel ? C’était tout l’objet du rapport demandé fin octobre par le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à l’inspection générale des finances (IGF). Le risque était grand que ce rapport pointe, entre autres, la responsabilité d’un ex-secrétaire général adjoint de l’Élysée, puis ministre de l’Économie de François Hollande, aujourd’hui président de la République qui a pour nom, Emmanuel Macron. On imagine le dilemme du ministre de l’Économie (qui s’accroche à son marocain comme une bernique sur son rocher), Bruno Le Maire et des membres de l’IGF (courageux mais pas téméraires tous ces hauts fonctionnaires appartenant à un grand corps de l’État comme ceux du Conseil d’État et de la Cour des comptes). On connait désormais le résultat de cette farce administrativo-politique, les conséquences de cette « coûteuse guignolade ». Jupiter est blanc comme neige. Rien dans les mains, rien dans les poches. Vive la France éternelle. Bravo pour ce tour de force réalisé par les vaillants et valeureux énarques appartenant à la pétillante et très honorable inspection générale des Finances (institution générale des froussards) !

7 www.elysee.fr/la-presidence/emmanuel-macron-biographie
8 Audrey Tonnelier, Taxe sur les dividendes : les leçons d’un fiasco fiscal, Le Monde, Économie & Entreprise, 17 novembre 2017, p. 7.
9 La note (très salée) des contentieux fiscaux pour l’État, www.LaLettreA.fr , 16 novembre 2017, p. 3.
10 Hubert Huertas, Élysée : je commémore donc je suis, www.mediapart.fr , 13 novembre 2017.
11 Guillaume Guichard, Fiasco de la taxe sur les dividendes : des dysfonctionnements à tous les niveaux, Le Figaro économie, 14 novembre 2017, p. 24.
12 .A.T. et B.F., Taxe dividendes : Le Maire charge le précédent exécutif, Le Monde, 15 novembre 2017, p. 9.
13 Tous coupables sauf lui, Le Canard enchaîné, 15 novembre 2017, p. 2.
14 Le Trésor dorlote ses agents à l’étranger, www.LaLettreA.fr , 16 novembre 2017, p. 2.
 
 
AGNÈS ROMATET-ESPAGNE : DE LA DCP À LA SNCF ! – Agences. La vie administrative réserve souvent des surprises à celui qui en suit les méandres au quotidien. Qu’apprend-on des feuilles parisiennes bien informées ? La SNCF aurait débauché la directrice de la communication et de la presse (DCP) du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE). Le départ d’Agnès Romatet-Espagne, puisque c’est d’elle dont il s’agit, nous est présenté dans les termes suivants : « Directrice de la communication et porte-parole du Quai d’Orsay depuis l’été dernier, cette diplomate – proche de Jean-Pierre Jouyet – plie déjà bagages et serait en partance pour SNCF Mobilités au sein du groupe ferroviaire, comme directrice générale adjointe chargée de l’international ».15 L’information est d’autant plus insolite que ce haut fonctionnaire avait pris ses importantes fonctions à la fin de l’été et que, traditionnellement, le titulaire du poste exerçait son mandat pendant trois à quatre ans.

Qui est Agnès Romatet-Espagne ? Le site Acteurs publics nous fournit les informations suivantes que nous nous contentons de reprendre intégralement. Épouse de l’actuel ambassadeur de France en Égypte, Stéphane Romatet – elle officiait en tant que cheffe de service, directrice des entreprises et de l’économie internationale (DEEI) à la direction générale de la mondialisation, du développement et des partenariats (DGM) du ministère des Affaires étrangères, entre 2014 et juin 2017. Proche de l’ex-secrétaire général de l’Élysée Jean-Pierre Jouyet, elle a notamment travaillé à ses côtés pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Elle fut d’abord sa cheffe de cabinet et responsable de la communication au secrétariat d’État aux Affaires européennes, en 2007-2008, puis elle l’a conseillé à la présidence de l’Autorité des marchés financiers entre 2009 et 2011. Elle est ensuite cheffe de la mission économique à Canberra (Australie), pendant trois ans, alors que son mari, Stéphane Romatet, y travaillait en tant qu’ambassadeur de France (2011-2014). Auparavant, Agnès Romatet-Espagne, 56 ans, formée à Sciences Po Paris, a occupé plusieurs postes au Quai d’Orsay. Troisième secrétaire à Madrid en 1985, elle travaille ensuite à la direction d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (1987-1989), puis à la direction du personnel et de l’administration générale du ministère des Affaires étrangères (1989-1991). Elle intègre ensuite en cabinet ministériel, comme cheffe de cabinet de Jean-Noël Jeanneney au secrétariat d’État au Commerce extérieur en 1991, puis au secrétariat d’État à la Communication en 1992. Elle retourne en ambassade en 1993. Conseillère culturelle à Amman (Jordanie) de 1993 à 1996, Agnès Romatet-Espagne se voit ensuite chargée de la cellule financière, budgétaire et administrative à la direction des Nations unies et des organisations internationales du ministère, puis elle est chargée des relations avec la presse à l’ambassade de France à Ottawa (Canada) entre 1999 et 2003. Elle est nommée sous-directrice de la presse à la direction de la communication et de l’information (DCI) du ministère des Affaires étrangères, entre 2005 et 2007.

Ce départ précipité d’un des postes les plus prestigieux du Quai d’Orsay interpelle alors qu’ Agnès Romatet-Espagne – excellente diplomate particulièrement expérimentée – avait été choisie par le nouveau ministre, Jean-Yves Le Drian pour dépoussiérer une communication jugée trop désuète, trop langue de bois et peu stratégique et peu prospective. Quelles peuvent en être les raisons ? Des raisons personnelles ou bien des raisons professionnelles. S’agissant de ces dernières, est-ce à la demande de l’intéressée en raison d’une surcharge importante de travail ou de désaccords sur la substance ? Est-ce à la demande du ministre soit pour y placer un de ses protégés, soit pour sanctionner quelques erreurs de communication, quelques fautes plus graves ? Si oui, lesquelles. À ce stade, nous n’en serons pas plus. Affaire à suivre… Nous attendons avec impatience le nom de son successeur (femme ou homme ?).

En dernière analyse, Agnès Romatet-Espagne prend le train de la SNCF sous la conduite du conseiller d’État, Guillaume Pépy. Train dans lequel oeuvrait, il y a peu encore une fonctionnaire de Bercy, promue depuis ministre des Armées, Florence Parly… dont le traitement avait défrayé, un temps, la chronique. Souhaitons-lui un excellent voyage à travers la France !

15 Wassinia Zirar, SNCF Mobilités débauche la dircom’ du Quai d’Orsay, www.acteurspublics.com , 16 novembre 2017.
 
 
GEORGES CORM : « SEULS LES NAÏFS PENSENT QU’IL S’AGIT D’UN CONFLIT ENTRE SUNNITES ET CHI’ITES ». Alex Anfruns, 13 novembre.

Les événements au Proche-Orient s’accélèrent comme jamais. Saad Hariri, le premier ministre du Liban, vient d’annoncer sa démission de façon insolite, depuis l’Arabie saoudite où se déroule une « révolution de palais ». En Syrie, d’importantes victoires ont été remportées par l’armée et annoncent la fin d’un conflit meurtrier. Quelle sera l’issue de cette crise politique ? Pour approfondir ces questions, nous avons interrogé l’historien et ex-ministre des finances libanais Georges Corm, auteur du livre Le Liban contemporain.

Il y a un an, les élections présidentielles permettaient au Liban de sortir d’une longue période d’instabilité institutionnelle. Comment expliquer ce coup de théâtre ?

Le contexte libanais était effectivement très stable. Le gouvernement constitué par Saad Hariri en décembre comprenait tous les grands partis politiques, à l’exception du parti phalangiste qui s’est érigé en parti d’opposition. Il incluait donc aussi le Hezbollah et les choses semblaient bien se passer : loi électorale et budget adoptés, en particulier. Le ton de Saad Hariri restait très modéré pour ce qui concerne la politique iranienne et celle du Hezbollah, partie à son gouvernement.

Son rappel en Arabie saoudite trois jours après une visite qu’il y avait fait effectuée et son départ précipité sans que personne de son entourage ou des ministres libanais ne l’accompagne montre qu’il s’est agi d’une démission forcée faite en Arabie saoudite, comme tout le prouve, dans un contexte du coup d’État qui se déroule dans ce pays.

Cette démission s’est produite en Arabie Saoudite, où une crise inédite vient d’avoir lieu, avec la mise à l’écart d’une partie du gouvernement.

Le prince héritier, encouragé par le président américain, est en train de changer le régime de cette royauté vermoulue. Il liquide de très nombreux membres de la famille royale, intimide les grands hommes d’affaires du pays et change en fait le régime politique en devenant le dictateur unique du royaume, alors que la règle principale de la famille royale jusqu’ici était une direction de type collégial et un consensus entre les aînés des différentes branches de la famille. Les changements qui se déroulent visent aussi à mener une « dé-wahhabisation » et une dé-radicalisation religieuse du royaume ; ainsi la permission accordée aux femmes de conduire une voiture, le rétablissement des loisirs en public, notamment, mais aussi l’abolition des consultations avec les cheikhs de l’establishment religieux.

Que révèle selon vous le fait que Hariri ait démissionné depuis un pays étranger et y soit resté à ce jour ?

Il ne fait plus aucun doute que le premier ministre est en résidence forcée en Arabie saoudite. La prestation télévisée faite hier soir avec une journaliste libanaise travaillant à la station de télévision de son parti a confirmé aux téléspectateurs avertis son statut de séquestré (phrases mécaniques et répétitives, visage émacié et plein de tristesse, son besoin de verres d’eau toutes les quelques minutes).

Peut-on établir un lien entre ce qui s’est passé et le dénouement de la guerre en Syrie qui se profile à l’horizon ?

Oui, cela n’est pas à exclure, la situation en Syrie ayant nettement tourné au profit du gouvernement légal de la Syrie. Il peut s’agir d’une forme de représailles de la part de l’Arabie saoudite qui a été avec le Qatar le principal financeur des mouvements terroristes en Syrie. Il faut aussi rappeler le boycott de l’émirat du Qatar par l’Arabie saoudite et les membres du Conseil de coopération du Golfe, qui ne fait aucun sens, sinon celui de se défausser sur le petit émirat de l’échec de la politique en Syrie.

Quelles ont été les premières réactions des différentes forces politiques qui composaient le gouvernement Hariri ?

En dehors de quelques voix extrémistes issues du Courant du futur, parti de M. Hariri, la grande majorité des partis politiques libanais, y compris celui de M. Hariri, réclament avec force le retour du premier ministre. L’un des ténors du Courant du futur, le ministre de l’intérieur, a fait des déclarations très fortes disant à l’Arabie saoudite qu’au Liban les choses ne se passaient pas comme en Arabie saoudite et que les Libanais ne sont pas un troupeau de moutons.

Quel effet pourrait avoir lieu dans la société libanaise l’appel au retour par l’Arabie de ses ressortissants ?

Aucun, car depuis 2011 ou 2012, ils ont été rappelés et il a été demandé aux Saoudiens de ne plus se rendre au Liban. Cela n’a dû concerner que quelques centaines d’individus. Plus grave pour le Liban serait l’expulsion des 250 000 ressortissants libanais travaillant en Arabie saoudite. Mais une telle mesure causerait de graves dommages à l’économie saoudienne car la communauté libanaise dans ce pays y joue un grand rôle économique ; il ne s’agit pas de travailleurs pauvres, mais d’hommes d’affaires et de techniciens et cadres de haut niveau. Leur départ contribuerait à paralyser encore plus l’économie saoudienne, mise à mal par la chute des prix du pétrole et les événements intérieurs actuels.

Depuis notamment l’invasion de l’Irak par les USA en 2003, le Proche-Orient est le théâtre de nouvelles ingérences par des puissances étrangères et régionales, que les médias présentent souvent sous la forme de rivalités interconfessionnelles. Dans votre récent ouvrage « Pensée et politique dans le monde arabe » vous dénoncez la notion de « choc des civilisations » comme étant contraire à la réalité pluriconfessionnelle du monde arabe. Quelle influence a la grille de lecture fabriquée par les pétromonarchies dans votre pays ?

En réalité la grille de lecture des pétromonarchies est la même que celle des États-Unis et des milieux de l’OTAN. Tout s’expliquerait par un conflit entre « bons » sunnites et « méchants » chiites que l’Iran manipulerait à sa guise (soit un conflit de type civilisationnel). Depuis l’arrivée de Trump à la présidence des États-Unis, la démonisation de l’Iran a pris des proportions hystériques. Le gouvernement américain estime que la source du terrorisme islamique dans le monde est l’Iran (et non point ses alliés des pétromonarchies), ce qui est évidemment contradictoire aux faits actuels sur le terrain. La politique saoudienne, devenue elle aussi hystérique, ne fait que refléter la politique américaine actuelle. Ce sont aussi à mon avis les Etats-Unis qui exigent aujourd’hui la « dé-wahhabisation » de l’Arabie saoudite. Pour le Liban, le biais anti-chiite de l’Arabie saoudite n’est pas nouveau. Il s’était déjà exprimé en 2006 lors de l’attaque israélienne sauvage contre le Liban où le royaume avait blâmé le Hezbollah pour son aventurisme et non l’État d’Israël qui, du fait d’un incident de frontière, avait déclenché une attaque de très grande envergure contre le Liban. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite sous prétexte de lutter contre l’influence chiite et l’Iran détruit le Yémen avec des bombardements continus depuis 2015, un siège de ses ports, une épidémie redoutable de choléra qui en a résulté, dans un silence assourdissant de la communauté internationale.

La justification de cette guerre intolérable par la nécessité de combattre l’influence d’un « triangle chiite » subversif au Moyen-Orient est une feuille de vigne idéologique pour justifier la politique saoudo-américaine dans la région. J’aime à rappeler ici que c’est l’Irak sous influence des pétromonarchies et des États-Unis qui a tenté en 1980 d’envahir l’Iran et lui a déclaré la guerre et non l’inverse. On pourrait pour être plus proche des réalités du terrain, résumer la situation en disant que nous sommes dans l’affrontement de deux blocs géopolitiques : celui de l’OTAN d’un côté et l’axe contestataire de la suprématie américaine du monde, soit celui de la Chine, de la Russie et de l’Iran, de l’autre. La Syrie et aujourd’hui le Yémen ont été victimes de cet affrontement ; le Liban avec son premier ministre kidnappé pour son manque d’activisme anti-iranien en souffre lui aussi. Seuls les naïfs, victimes des grands médias occidentaux et arabes sous influence occidentale, peuvent penser qu’il s’agit d’une lutte entre « sunnites » et » chiites ».

 

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