Observatoire Géostratégique

numéro 196 / 17 septembre 2018


SYRIE : DROIT INTERNATIONAL BAFOUE ET IMPOSTURE MISE A NU – Michel Annequin, 16 septembre. En Syrie, les États-Unis et leurs alliés agissent en dehors des règles posées par le droit international. Leurs actions menées sans l’aval du Conseil de sécurité violent la charte de l’ONU. Les frappes coordonnées d’avril dernier ne sont que la partie visible de l’iceberg. Si l’on y ajoute les actions des forces spéciales et les coups tordus visant à faire croire que le gouvernement syrien utilise des armes chimiques, il s’agit de la plus grande opération de déstabilisation orchestrée depuis la chute de Saddam Hussein. Les actes commis par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France en Syrie sont des crimes. Dernièrement, sept experts internationaux en droit de la guerre ont estimé qu’il s’agissait d’une agression qui portait en elle «le germe des pires crimes, comme l’avait noté le tribunal militaire international de Nuremberg», au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Une partie de l’opinion publique a semble-t-il commencé à ouvrir les yeux. Le rapatriement grotesque des casques blanc, faux humanitaires mais véritable force supplétive des combattants du Front al-Nosra, vers la Jordanie avec l’aide d’Israël, a levé un coin du voile sur une imposture qui a trop duré. «On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps», disait le président américain Abraham Lincoln. Pour rappel, es Casques blancs ont notamment mis en scène la présumée attaque chimique du 7 avril 2018 dans la ville syrienne de Douma, dont un extrait vidéo a été publié par les Casques blancs sur les réseaux sociaux. Par la suite le 20 avril, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait déclaré qu’il y avait « beaucoup de preuves » de l’implication du Royaume-Uni dans la mise en scène de cette attaque chimique. Il avait souligné que, sur la vidéo des Casques blancs, on voyait parfaitement que les personnes qui avaient prétendument survécu à cette attaque chimique présumée n’avaient pas de protection, et que seulement « quelques-uns avaient des bandes de gaze ».
 
 
DÉFAITE DU FORBAN HONGROIS, VICTOIRE DE L’UNION EUROPÉNNE ? Guillaume Berlat. « Victoire, défaite… Ces mots n’ont point de sens. La vie est au-dessous de ces images, et déjà prépare de nouvelles images. Une victoire affaiblit un peuple, une défaite en réveille un autre ». Ce jugement d’Antoine de Saint-Exupéry, qui ne manque pas de pertinence, ne trouve-t-il pas un point d’application présent avec la défaite de Viktor Orban et la victoire de l’Union européenne devant le Parlement européen lors du scrutin du 12 septembre 2018 portant sur l’éventuelle mise en œuvre de l’article 7 du TUE ?1 Au-delà de la vulgate médiatique sur la problématique de la montée des « populismes » et de la défaite du pouilleux de Budapest, la question de la cohésion et de l’avenir de la construction européenne mérite d’autant plus d’être soulevée que le joli mois de mai 2019 verra les élections au Parlement européen et que les jeux sont ouverts ! C’est le moins que l’on puisse dire. Le résultat du vote est incontestable même si le score aurait pu être plus large. Passé le buzz médiatique, reste à savoir ce que réserve l’avenir et, plus spécifiquement, les prochaines élections au Parlement européen du 26 mai 2019 ! Entre temps, tentons d’analyser les clivages importants que recèle ce vote.

UN RÉSULTAT INCONTESTABLE : CE QUE DISENT LES CHIFFRES !

Les représentants des peuples européens ont parlé. Une majorité qualifiée s’est dégagée pour condamner le pestiféré d’Orban dans une sorte de moment historique à déguster de toutes ses papilles.

Une majorité qualifiée : la tyrannie de la majorité

Le résultat du scrutin des parlementaires européens est sans appel. Nul ne peut en contester la légalité et la légitimité. Pour replacer l’affaire dans son contexte, citions le début de l’éditorial que le quotidien de référence de la pensée germanopratine, Le Monde consacre à cette affaire qu’il s’efforce de monter en épingle comme les autres médias représentant de la doxa « mainstream » :

« Mieux vaut tard que jamais. En votant, mercredi 12 septembre, par 448 voix contre 197, en faveur du déclenchement d’une procédure contre la Hongrie pour atteinte à l’État de droit, le Parlement européen a enfin envoyé un signal fort de son engagement pour la défense des valeurs démocratiques fondatrices de l’Union européenne (UE). Dans la bataille qui divise l’Europe depuis la montée du populisme, ce vote constitue un moment historique : celui où le camp des valeurs fondatrices reprend l’offensive »2.

On ne saurait être plus clair. La condamnation est sans appel et ne souffre pas la moindre contestation.

Une victoire historique : le triomphe de la bien-pensance

Le mot est lâché : un moment historique. Le monde va basculer. Nous venons d’assister à la victoire du Bien contre le mal, du Bon contre le méchant, du droit contre l’arbitraire, du « progressisme » contre le « nationalisme », de l’élite contre le « populisme ». Grâce au bon sens des représentants du peuple, la « bête immonde » a été terrassée. Oubliée les avanies subies par le « fédérastes » après les scrutins en Allemagne, Autriche, Slovénie, Italie et plus récemment en Suède. Les bonnes gens peuvent dormir du sommeil du Juste. C’est ni plus ni moins la victoire de ce « petit monde de moralistes à la conscience pure ». Il n’est qu’à prendre connaissance du florilège des réactions des milieux « progressistes » pour en avoir pleinement conscience3. Le couperet est enfin tombé, décapitant le gueux d’Orban et ses théories fumeuses sur les risques de phénomènes migratoires non contrôlés.

Comme toujours, il importe de dépasser le niveau quantitatif pour aborder celui, plus intéressant à maints égards, du qualitatif

DES CLIVAGES PROBLÈMATIQUES : CE QUE NE DISENT PAS LES CHIFFRES !

En dépit d’un score impressionnant, le scrutin révèle des fractures idéologiques ainsi que le retour des peuples, de ce que Jupiter qualifie avec un certain dédain de « passions tristes ».

Les fractures idéologiques : le chantage à la peur

Le moins que l’on puisse dire est que le scrutin n’a pas été un long fleuve tranquille et que la suite de la procédure risque d’aboutir à une impasse procédurale.

Le nombre des votes négatifs et des abstentionnistes prouve que l’unité que l’on essaie de nous vendre est loin d’être franche. Combien de parlementaires ont botté en touche pour ne pas se trouver en situation délicate en mai prochain, ont privilégié la voie facile de l’hypocrisie et de la démagogie pour sauveur l’honneur du soldat Europe ? On ne sait jamais. Il ne faut jamais insulter l’avenir. Pour ce qui la concerne, la délégation française du PPE a étalé ses divisions, mercredi, sur le cas du premier ministre hongrois. Les Républicains, qui ont décidé de placer la question migratoire au cœur de leur campagne européenne, ne veulent pas s’aliéner cette figure incontournable de la droite dure. Quitte à fermer les yeux sur les violations de l’État de droit dans son pays4

Pour ce qui est de la suite des opérations, l’affaire est loin d’être entendue. L’article 7 des traités de l’Union européenne (UE) est une procédure particulièrement complexe. Et politique. Après le vote du Parlement européen hier, qui initie la procédure, c’est désormais au Conseil européen (les Etats membres) de s’en saisir. Pour décider s’ils la poursuivent, au motif, qu’eux aussi s’inquiètent d’un « risque clair de violation grave de l’Etat de droit » en Hongrie, ou pas. Pour poursuivre la procédure et donc entrer dans un dialogue avec Budapest, les pays doivent se prononcer à une majorité des 4/5es du Conseil européen. Le seul précédent, qui concerne la Pologne, montre que la partie est loin d’être gagnée. Mais pas grand monde ne croit, à Bruxelles, que les capitales vont franchir le pas, relève justement la correspondante du Monde à Bruxelles.

Les « passions tristes » : le retour des peuples

Quoi qu’en pense Emmanuel Macron, les peuples ne sont pas aussi sûrs que leurs représentants de la justesse de la croisade lancée contre Viktor Orban au Parlement européen à l’initiative de la Commission européenne qui ne représente qu’elle-même ! Il est vrai que ses récentes entorses à la « République exemplaire » commencent sérieusement à le handicaper dans la perception des citoyens (Cf. affaires Philippe Besson et Richard Ferrand5, tous deux désignés à la suite d’Oukases de Jupiter lui-même)6. En dépit des bobards qu’on leur assène quotidiennement sur les chaînes d’abrutissement en continu par des perroquets à carte de presse à propos de la question de l’immigration, les couches populaires portent de plus en plus leurs préoccupations dans le giron de l’extrême-droite et pensent de plus en plus identité au grand dam de l’élite hors-sol7. La sanction du dirigeant hongrois ne risque-t-elle pas, par une sorte d’effet boomerang, de renforcer le parti des anti-européens dans les mois à venir ?

C’est évidemment un risque. M. Orban a eu un discours très brutal, sans concessions, le 11 septembre au Parlement européen. On pensait qu’il tenterait de convaincre les élus, notamment les conservateurs, du même parti paneuropéen qu’eux, qu’il allait amender sa politique antimigrants, sa législation « Stop Soros » qui met des bâtons dans les roues des ONG d’aide aux réfugiés, mais il n’en a rien été. Il a au contraire insisté sur la « volonté du peuple hongrois » qui primait sur les règles de l’Union. Il a discrédité le rapport de la députée néerlandaise Judith Sargentini (« un tissu de mensonges »), et s’est focalisé sur la question migratoire, alors que la Hongrie est aussi dans le viseur de l’Union pour la liberté de la presse, la réforme de sa Constitution, etc. Va-t-il accepter de revenir sur sa politique après le vote d’hier ? C’est peu vraisemblable. « Je ne vais pas envisager de compromis, [ces lois Stop Soros] étaient une décision des Hongrois », a-t-il déclaré lors de la conférence de presse8.

Tout ceci ne présage rien de bon pour les prochaines échéances européennes.

LES « VENTS MAUVAIS » DE MAI 2019 : UNE VICTOIRE DES « POPULISTES » ?

Les derniers sondages publiés en France sont catastrophiques pour les partis traditionnels. Ne sont-ils pas porteurs d’une tendance de fond pour les futures élections au Parlement européen ?

Les oracles sondagiers : les oiseaux de mauvais augure

Qu’en sera-t-il des passions tristes en ce printemps 2019 ? Nul ne détient la réponse à cette question qui agite les Etats-majors politiques. Le scrutin qui se profile dans moins de neuf mois se résumera-t-il à un duel au sommet entre les macronistes et les partisans de Marine Le Pen ? La revanche du second tour de la présidentielle ? C’est en tout cas la tendance qui ressort du sondage Odoxa Dentsu Consulting, pour Le Figaro et France Info. Avec 21,5 % des intentions de vote, La République en marche (LaREM) et le Rassemblement national (ex FN, 21 %) sont à touche-touche. Les autres listes sont distancées. À commencer par celle des Républicains, qui avec 14 % des suffrages est décrochée. C’est presque moitié moins qu’aux dernières européennes, où le parti de droite avait enregistré 27 % des voix. De son côté, le PS continue sa chute vertigineuse. Sa liste est donnée à 4,5 %. Soit, dans le même étiage que les écologistes (5 %) et les amis de Benoît Hamon (4,5 %)9. Il serait intéressant de connaître les résultats de pareils sondages dans les autres États membres de l’Union européenne. Constate-t-on des tendances analogues ou bien l’enthousiasme européen est-il porté par les peuples ? Il serait opportun et utile que nos prévisionnistes à la petite semaine, nos experts à la clairvoyance rétrospective se saisissent de la question avant une possible « étrange défaite ».

L’étrange défaite : ça n’arrivera pas !

Ce n’est pas en conjurant le sort que l’on évite la catastrophe. Ce n’est pas en s’attaquant aux conséquences du mal que l’on traite ses causes10. Ce n’est pas en sanctionnant le dirigeant Hongrois que l’on stoppera les mécontentements des peuples. Ce n’est pas en maniant l’anathème (le concept illibéral qui fait peur) que l’on préviendra le mal de s’étendre tels des métastases dans un corps affaibli par les échecs des traitements homéopathiques. Michel Onfray dresse un bilan clinique très juste des dérives de notre époque, de ce qu’il qualifie « d’empire mastrichien » caractérisé par le déni de vote11. Il constate que les partis populistes progressent en Europe. Ceux qui prétendent les combattre sont-ils les pompiers ou les pyromanes ? Pense-t-on un seul instant, comme l’envisage la Commission européenne, que pour lutter contre les manipulations des élections (cela signifie que les peuples ne votent pas dans le sens demandé), les États membres devraient adopter une batterie de mesures afin d’éviter : « la désinformation, les cyberattaques ou des intrusions étrangères susceptibles de perturber les consultations électorales ». On imagine aussitôt la main de Moscou dans les urnes européennes. De qui se moque-t-on ? Il est vrai qu’en France nous sommes immunisés contre le mal de la propagande depuis que Jupiter 1er a fait adopter par le Parlement français sa fameuse loi contre les « fake news » en période électorale. Tout ceci n’est pas sérieux. Vive les recettes pour créer du populisme. On préfère dire que cela n’arrivera pas et fermer les yeux. Un remake de « l’étrange défaite » de Marc Bloch !

« Il est moins grave de perdre que de se perdre » nous rappelle fort justement Romain Gary. En réalité, le scrutin du 12 septembre 2018 constitue d’abord une victoire à la Pyrrhus pour l’Union européenne dans sa globalité ? Il constitue ensuite une victoire tactique pour l’Allemagne qui marque des points dans la perspective du choix du futur président de la Commission européenne qui devra remplacer Jean-Claude Juncker qui nous a livré son dernier pathétique discours sur l’état de l’Union (plus la désunion depuis ces derniers mois). Il constitue enfin une sérieuse claque pour la clique jupitérienne12. Elle ne voit pas que l’Allemagne fait d’accord prévaloir ses intérêts nationaux en pensant à la prochaine distribution des postes, au mercato européen13. Il y a fort à parier que les prochaines élections au Parlement européen traduisent une défiance grandissante des peuples à l’encontre du projet européen, tel qu’il se présente de nos jours. De facto si ce n’est de jure, la défaite du Forban et la victoire de l’Union d’aujourd’hui pourrait se transformer demain en défaite en rase campagne de l’Union européenne du monde d’hier et en victoire des idées de Viktor Orban pour le monde de demain.

1 Alain Barluet, À Strasbourg, Viktor Orban ne lâche rien et charge Berlin, Le Figaro, 12 septembre 2018, p. 7.
2 Éditorial, Europe, Orban lâché par ses alliés, Le Monde, 14 septembre 2018, p. 21.
3 Cécile Ducourtieux, Le Parlement européen sanctionne Orban, Le Monde, 14 septembre 2018, p. 2.
4 Lucie Delaporte, LR refuse de sanctionner Orbàn, www.mediapart.fr , 12 septembre 2018.
5 Louis haushalter, Ferrand, Rugy… le grand soir des tocards, Marianne, 14-20 septembre 2018, pp. 28-29.
6 Natacha Polony, La démocratie humiliée, Marianne, 14-20 septembre 2018, p. 4.
7 Jacques Julliard, Immigration : parler clair, Marianne, 14-20 septembre 2018, p 6.
8 Cécile Ducourtieux, Le vote contre la Hongrie « risque de renforcer les convictions d’Orban et des anti-UE », www.lemonde.fr , 13 septembre 2018.
9 Marcelo Wesfreid, Européennes : Macron prépare un duel avec Le Pen, www.lefigaro.fr , 13 septembre 2018.
10 Yascha Mounsk, Le peuple contre la démocratie, L’Observatoire, 2018.
11 Michel Onfray, L’empire mastrichien, Populistes contre populicides, Marianne, 14-20 septembre 2018, pp .16-17.
12 Natacha Polony, Macron-Orban, le duel qui va tuer l’Europe, Marianne, 14-20 septembre 2018, pp. 8 à 11.
13 Marie Charrel, La succession convoitée de Mario Draghi à la BCE. Les négociations entre gouvernements ont débuté autour des postes-clés se libérant en 2019 à l’institution, Le Monde, Économie & Entreprise, 15 septembre 2018, p. 3.
 
 
AU SECOURS, L’ANCIEN MONDE EST DE RETOUR ! Jean Daspry. « Tout comme les historiens s’accordent à dire que le monde est véritablement passé au XXème siècle suite au naufrage du Titanic, il me semble possible d’en dire la même chose concernant la période que nous vivons. Si les éléments constitutifs du ‘nouveau monde’ si cher à Macron ne sont pas nouveaux, il s’agit de processus enfin arrivés à maturité… Qu’à le nouveau monde à nous proposer de novateur concernant l’environnement, les rapports sociaux, l’égalité hommes/femmes, l’organisation des territoires, la démocratie ?… Quel futur porte donc ‘le nouveau monde’, si ce n’est un présent sans cesse renouvelé ? »14. Qu’en est-il sept mois après ce jugement porté sur l’un des piliers conceptuels de la Macronie, du macronisme vertical ? Cette volonté de fer de mettre à bas le monde d’hier pour reconstruire le monde de demain sur des bases solides. Il est indispensable de passer cette question à l’épreuve des faits. De passer de la promesse de l’aube à la vie devant soi en s’inspirant de l’œuvre de Romain Gary.

LA PROMESSE DE L’AUBE : LE MONDE DE DEMAIN DE JUPITER

Emmanuel Macron nourrissait le dessein ambitieux de faire en sorte de bâtir la France de demain et de la remettre en selle sur l’échiquier international sur des bases nouvelles.

France is in : bâtir la France de demain

Du passé, faisons table rase. Ainsi, pourrait être résumé en quelques mots le programme choc du nouveau président de la République française, Emmanuel Macron. Ce dernier entend rompre avec les errements de l’ancien monde, celui de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Les commentateurs courtisans n’ont qu’un mot à la bouche en ce printemps 2017, celui de « transgression » (Cf. le groupe interlope qu’il invite à célébrer la fête de la musique en son château). Le chef de l’État entend casser les codes de notre République monarchique qu’il rebaptise en « République en marche ». La République est sommée d’être « exemplaire » et « inaltérable ». Le pouvoir est vertical et jupitérien. Le président de la République dénonce la France qui ne veut pas se réformer, les « populistes »15, les « gaulois », les « fainéants » qui coûtent un « pognon de dingue », les vieux partis politiques qu’il parvient à dynamiter grâce aux élections présidentielles et législatives, la Constitution qu’il entend réformer pour faire entrer la France de plain-pied dans le XXIe siècle.… Tout est mis en place à la vitesse de l’éclair par notre fringant chef de l’État, le « président des très riches » (François Hollande) pour bâtir une nouvelle France qui ne soit plus gouvernée par les conservatismes d’hier, les technocrates issus de l’ENA, une nouvelle France qui soit fière d’elle, de son histoire et de son présent. Bienvenue dans le nouveau cru de la France dépoussiérée qui ne sente plus la naphtaline et les combines politiciennes dignes de la IVe République. Jupiter est le nouveau Terminator de l’ancien monde.

France is back : redonner à la France une place de choix

Sur la scène internationale, la parole est fréquente. Le verbe est fort. Les promesses nombreuses. Jupiter entend refonder l’Europe (discours de la Sorbonne) redonner toute sa place au multilatéralisme (discours devant l’Assemblée générale de l’ONU), louanger la justice européenne (discours de Strasbourg devant la CEDH), en finir avec les frasques de la Françafrique (discours de Ouagadougou), repenser les règles du libre-échange (discours de l’OCDE), vanter la force de la relation franco-américaine (discours devant le Congrès) … Il organise des conférences internationales sur la Libye (à deux reprises) sur la situation humanitaire au Yémen, sur le climat pour faire pièce au retrait américain de l’accord de Paris, sur les nouvelles technologies, sur la lutte contre le financement du terrorisme, la paix dans le monde (à l’occasion de la célébration du 11 novembre 2018) … En un mot, Emmanuel Macron veut réformer la gouvernance d’un monde qui ne lui semble plus adaptée ni aux défis de ce début de siècle, ni à ceux posés par la diplomatie unilatérale et coercitive des États-Unis. En un mot, le président de la République entend être le fossoyeur du monde d’hier pour jeter les bases du monde de demain. Les autres dirigeants de la planète n’ont qu’à se plier bon gré mal gré à ses injonctions. La valeur n’attend pas le nombre des années. Jupiter est le Reformator de l’ancien monde.

Qu’en est-il au juste de cette volonté de changer la France et le monde ?

LA VIE DEVANT SOI : LA MONDE D’HIER DE MACRON

Au fil des mois, Emmanuel Macron apparaît de plus en plus comme un président de plus en plus normal tant sur la scène intérieure qu’extérieure16.

France is France : gouverner par le statu quo

C’est que depuis l’affaire Benalla (et ses derniers rebondissements devant la commission d’enquête sénatoriale), les frasques de l’ex-ministre des sports, Laura Flessel17, la démission surprise de Nicolas Hulot, la désignation de Richard Ferrand au perchoir de l’Assemblée nationale18 qualifié de « choix de merde » par Barbara Pompili19 (cela ressemble à s’y méprendre à l’ancien monde20), la nomination de Philippe Besson comme consul général à Los Angeles21 et la valse-hésitation sur le prélèvement à la source de l’impôt, le monde de Jupiter semble avoir effectué un sérieux retour vers le passé en lieu et place de la plongée dans le futur – tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur – qui nous était promise comme la terre du même nom. Heureusement, le même jour (13 septembre 2018), Emmanuel Macron lance son plan de lutte contre la pauvreté22 (« Le président des riches se penche sur les pauvres » comme titre Libération) et poursuit son acte de contrition sur la guerre d’Algérie23. Dans l’hexagone, la politique de l’exclusion contre les nationalistes de tout poil, les « populistes »24, les grincheux, les empêcheurs de réformer en rond continue de plus belle. Le président veut cliver entre les bons et les méchants. La pratique de l’anathème se porte à merveille comme cela se pratiquait dans l’ancien monde. La politique de communication est sans cesse adaptée pour pallier le manque de cap clair pour la réforme. Exit Bruno Roger-Petit25, vive Sylvain Fort26. Décidément, le mythe du « nouveau monde » a du mal à s’imposer, y compris grâce aux acrobaties du premier de cordée. Si nous comprenons bien ce qui se passe dans notre Douce France, Jupiter est le meilleur restaurateur de l’ancienne France.

France is out : voyager en troisième classe

Sur le plan extérieur, les choses ne vont malheureusement pas mieux tant l’Hexagone est arrimé au monde extérieur. Il existe un gouffre entre les discours et la réalité des faits comme le démontre amplement la position irréaliste et intenable de la France sur le dossier syrien. Même si le décorum est présent, manque la substance. Emmanuel Macron considère le château de Versailles comme un lieu diplomatique privilégié de la France (réception de Vladimir Poutine et du prince héritier du Japon, Nahurito). Il inaugure de la Commission sur l’Information et la démocratie pour lutter contre les « Fake news », la manipulation des réseaux sociaux, les pressions d’intérêts économiques puissants. Et préparer ainsi sa conférence mondiale sur la paix qui devrait se tenir le 11 novembre 2018. Avec ce genre de plaisanteries, on comprend mieux pourquoi la diplomatie n’a cessé de se marginaliser au cours des derniers mois, tombant dans le travers de l’idéalisme le plus débridé. Quels sont les véritables succès de notre outil diplomatique, y compris sur le climat27 ? Aucun. Manifestement, le diagnostic que porte Emmanuel Macron sur le monde d’aujourd’hui est au mieux approximatif, au pire erroné. On comprend mieux pourquoi le remède est au mieux inadapté, au pire mortel. La voix de la France ressemble à une voix d’Outre-Tombe qui n’intéresse plus les vivants. En ce sens, Jupiter est le meilleur restaurateur de l’ancien monde.

« Le nouveau mode a tous les codes de l’ancien » (Adrien Quatennens, la France insoumise, le 11 septembre 2018 sur RTL). Dans la même semaine, nous apprenons la nomination au perchoir d’un vieux cheval de retour du PS, reconverti dans le macronisme pur (« le macronisme est un narcissisme »), Richard Ferrand. Mis à l’écart du premier gouvernement Philippe pour affaire ennuyeuse en Bretagne qui vient d’être dépaysée de Paris à Lille), il est recyclé sur le quatrième poste le plus élevé dans le protocole d’État, celui de président de l’Assemblée nationale. Pour corriger les dysfonctionnements de l’affaire Benalla, Jupiter avait promis de remettre de l’ordre dans la machine élyséenne. C’est désormais chose faite avec la désignation d’un directeur général des services, sorte de super DRH. Il a pour nom, Jérôme Rivoisy. Il occupait, jusqu’à présent, les fonctions de directeur général adjoint de Pôle emploi. Deux éléments le caractérisent : il est ancien élève de l’ENA (l’omniprésence de la « caste ») et de la même promotion qu’Emmanuel Macron (l’omnipotence de l’entre-soi). Décidément, tout change pour que rien ne change. Le passé est de retour. « Les plus naïfs découvrent combien le « nouveau monde », ressemble à l’ancien »28. Au secours, l’ancien monde est de retour !

14 Vincent G, Le nouveau monde de Macron : la perte de sens dans nos sociétés, Le Blog de Vincent G, www.mediapart.fr , 18 février 2018.
15 Chantal Delsol (entretien avec Alexandre Devecchio), « Populiste, c’est un adjectif pour injurier ses adversaires », www.lefigaro.fr , 6 septembre 2018.
16 Cédric Pietralunga/Virginie Malingre, Emmanuel Macron, président de plus en plus « normal », Le Monde, 11 septembre 2018, p. 9.
17 Flessel en garde, Le Canard enchaîné, 12 septembre 2018, p. 2.
18 Erik Emptaz, Un fidèle des fidèles au perchoir. Ferrand : « Macron est bien le président des Richard ! », Frère Emmanuel…, Le Canard enchaîné, 12 septembre 2018, p. 1.
19 Pompili et le « choix de merde », Le Canard enchaîné, 12 septembre 2018, p. 2.
20 Alexandre Lémarié/Manon Rescan, Richard Ferrand, « l’ancien monde » en Macronie , Le Monde, 13 septembre 2018, p. 9.
21 Régis Jauffret, Une ambassade pieds dans l’eau, Marianne, 7-13 septembre 2018, p. 86.
22 Virginie Malingre/isabelle Rey Lefebvre, Un plan pauvreté pour rééquilibrer le quinquennat, Le Monde, 14 septembre 2018, p. 12.
23 Cédric Pietralunga, Torture en Algérie, le geste historique de Macron, Le Monde, 14 septembre 2018, p. 7.
24 Chantal Delsol, « Populiste, c’est un adjectif pour injurier ses adversaires », www.lefigaro.fr , 6 septembre 2018.
25 La porte pour le porte-parole, Le Canard enchaîné, 12 septembre 2018, p. 2.
26 Ariane Chemin/François Krug, Sylvain Fort, le retour d’un fidèle pour « démilitariser » les relations avec la presse, Le Monde, 12 septembre 2018, p. 9.
27 Guy Konopnicki, La planète est sauvée !, Marianne, 7-13 septembre 2018, p. 53.
28 Caroline Fourest, Déjà la fin du « nouveau monde », Marianne, 7-13 septembre 2018, p. 56.
 
 
FLORENCE PARLY, COMIQUE TROUPIER – Ali Baba. « Tel qui affecte d’être toujours sérieux, est plus comique qu’il ne pense » (Charles, sieur de La Rivière Dufresny, Amusements sérieux et comiques, 1698). Dans le gouvernement de celui dont on dit qu’il aime les bons mots, Édouard Philippe, il existe des ministres incompétents (ils sont légions), inutiles (ils sont aussi nombreux) mais aussi des comiques qui s’ignorent. Dans cette catégorie, on peut ranger la très sérieuse et très gardée ministre des Armées, Florence Parly. Habituellement très discrète, elle nous avait déjà fourni un exemple de ses talents cachés après les frappes françaises – conduites conjointement et illégalement avec Américains et Britanniques – sur de prétendues installations chimiques syriennes29. Elle avait aligné une série de perles en termes de droit international et de fiabilité de nos armes lors d’une conférence de presse conjointe avec son collègue, Jean-Yves Le Drian. Aujourd’hui, elle récidive sur un autre thème, l’espionnage russe dans l’espace à l’occasion d’une conférence au CNES. Revenons sur les fais tels qu’ils nous sont présentés avant de nous interroger sur le contexte de cette annonce inattendue !

UNE ANNONCE INATTENDUE

Après l’annonce publique d’un acte d’espionnage de la Russie d’un satellite sensible franco-italien, le gouvernement se prépare à aborder sérieusement le sujet de l’espace dans sa globalité à une échéance proche. Annonce qui fait l’objet d’une bonne reprise dans les médias.

Un acte d’espionnage grave

À l’occasion d’un discours consacré à la question importante de l’espace, lors d’un déplacement au Centre national d’études spatiales (CNES), le 7 septembre 2018, à Toulouse, la ministre des Armées, Florence Parly a révélé qu’un satellite russe (« Louch-Olymp ») se serait approché « d’un peu trop près » en 2017 d’un satellite franco-italien servant à des communications militaires sécurisées (« Athena-Fidus ») afin de se livrer à des activités d’espionnage30. Reprenons les termes employés par la ministre pour décrire cet acte à tout le moins inamical, digne des plus mauvais moments de la Guerre froide.

« Alors qu’Athena-Fidus continuait sa rotation tranquillement au-dessus de la Terre, un satellite s’est approché de lui, de près (…). De tellement près qu’on aurait vraiment pu croire qu’il tentait de capter nos communications », a-t-elle relaté. Et de poursuivre : or, « tenter d’écouter ses voisins, ce n’est pas seulement inamical. Cela s’appelle un acte d’espionnage… Ce satellite aux grandes oreilles s’appelle Louch-Olymp, c’est un satellite russe bien connu mais un peu… indiscret. (…) Nous l’avions vu arriver, et avons pris les mesures qui s’imposaient. Nous le surveillons attentivement, nous avons d’ailleurs observé qu’il continuait de manœuvrer activement les mois suivants auprès d’autres cibles, mais demain, qui dit qu’il ne reviendra pas auprès d’un de nos satellites ? ».

La France n’est pas la seule à évoquer de telles tentatives, précise la ministre. Les Etats-Unis ont eux aussi récemment dénoncé « le comportement très anormal » d’un « objet spatial » déployé par la Russie en octobre 2017.

« Non, l’espionnage et les actes offensifs, ça n’arrive pas qu’aux autres. Oui, nous sommes en danger, nos communications, nos manœuvres militaires comme nos quotidiens sont en danger si nous ne réagissons pas », a prévenu la ministre, soulignant que « d’autres très grandes puissances spatiales déploient en orbite des objets intrigants, expérimentent des capacités potentiellement offensives, conduisent des manœuvres qui ne laissent guère de doutes sur leur vocation agressive ».

Une réflexion de long terme

Afin de prévenir de tels actes à l’avenir, rappelons que le président Emmanuel Macron a annoncé son intention de définir en 2019, pour la France, « une stratégie spatiale de défense ». À cet effet, un groupe de travail du ministère des armées doit remettre des propositions sur le sujet au plus tard en novembre 2018. Le citoyen normal ne peut que se réjouir de cette réactivité face à un acte – s’il était avéré et ne relevait pas de la catégorie des « fake news » – déloyal qui se situe dans le contexte de la lutte pour la domination de l’espace à laquelle se livrent les grandes puissances. Action-réaction comme le disent si justement les militaires. Mais avec quel financement en cette période où le menuisier Édouard Philippe a sorti son rabot pour rédiger ses lettres de cadrage budgétaire pour l’année 2019 ? On risque de nous parler d’Europe de la défense ou de l’espace pour financer tout cela…31 Une chimère (comme celle de « l’initiative européenne d’intervention ») que l’on sert à chaque occasion et à laquelle seuls quelques idiots utiles croient encore, de bonne ou de mauvaise foi32.

Une bonne reprise dans les médias

Cette information fait bien évidemment le tour des rédactions tant elle sent le soufre.

« F. Parly dénonce la tentative d’espionnage d’un satellite russe » (Le Monde, 09/09) : Du déplacement de F. Parly au CNES à Toulouse vendredi, les médias retiennent surtout ses révélations sur l’espionnage l’année dernière d’un satellite franco-italien « Syracuse » par le satellite russe Louch-Olymp. Cf. aussi AFP, JT 20h de France 2, RT, AP, BBC (07/09), The Daily Telegraph (08/09) … Le 09/09 au « Grand Rendez-vous », F. Parly est revenue sur cette information, « connue des spécialistes mais jamais confirmée officiellement » (Le Figaro, 08/09), et a assuré que le satellite russe n’avait « pas récupéré de données sensibles ». Cf. aussi la-croix.com (09/09). De son côté, Sputnik rapporte qu’« une source au sein de l’ambassade de Russie à Paris a déclaré que la Russie avait déjà clarifié la situation six mois auparavant ».

« Une prise de conscience » (La Tribune, 07/09) : Se penchant sur ce sujet de la militarisation de l’espace, les rédactions usent de formules choc comme « la guerre des étoiles devient réalité » (France Inter), et citent les propos de D. Trump en juin dernier sur la création d’une « Space force » américaine. Pour sa part, F. Parly a regretté vendredi que « la France n’ait pas fait les efforts nécessaires » (La Tribune, 07/09) dans ce domaine, et déclaré hier que l’espace constitue à présent une « priorité absolue » nécessitant de « véritables opérations » (Les Échos, 10/09). Par ailleurs, F. Gaillard-Sborowsky, chargée de recherche à la FRS, affirme dans Les Échos (10/09) que « la France et l’Europe dépendent des États- Unis pour leur Défense spatiale » et estime que, si elles « veulent être autonomes dans ce domaine, il faudra investir des sommes considérables ».

« La France se prépare à la guerre dans l’espace » (Les Échos, 10/09) : Dans ce contexte, plusieurs médias s’intéressent à la façon dont « la France [se met] en ordre de bataille dans l’espace » (Le Figaro, 08/09). Alors que le quotidien affirme qu’E. Macron « prévoit un grand discours sur ce thème, début 2019 », quelques médias, dont BFM TV (08/09), notent qu’« un groupe de travail du ministère des Armées doit rendre des propositions d’ici au mois de novembre ». Par ailleurs, certaines rédactions, dont La Tribune (07/09), rapportent que la LPM « prévoit un budget de 3,6 Mds € pour le spatial, qui permettront notamment de financer le renouvellement des satellites d’observation (CSO) et de communication (Syracuse) ainsi que la modernisation du radar de surveillance spatiale Graves »33.

Dans ces temps de politique, de diplomatie médiatique du buzz, il est important de se poser quelques questions autour de ces révélations, pour le moins, inattendues.

UNE INTERROGATION LÉGITIME

L’interrogation porte tant sur les modalités que sur les motivations de cette révélation impromptue.

Les modalités de cette révélation

Toute personne dotée d’un minimum d’esprit critique peut/doit s’interroger sur les raisons pour lesquelles il aura fallu attendre le début du mois de septembre 2018 pour que la ministre des Armées nous livre cette information concernant un « incident » datant de l’année 2017. Pourquoi un tel retard dans la communication de Florence Parly ? De vulgaires questions d’arbitrage budgétaires ? Ce même citoyen peut également se poser la question de la manière dont a été faite cette annonce publique. Traditionnellement, dans ce genre d’affaires – et sauf à vouloir faire un exemple comme dans les cas d’expulsions médiatisées de diplomates ou présentés comme tels -, les choses se passent autrement et dans la plus grande discrétion. Plusieurs canaux peuvent être utilisés. Le canal diplomatique par la convocation à l’Élysée, au Quai d’Orsay ou à l’hôtel de Brienne de l’ambassadeur de Russie à Paris pour lui faire les récriminations qui s’imposent. Le canal des services de renseignement par la convocation à Levallois au siège de la DGSI (qui a dans son champ de compétence, le contre-espionnage) du représentant officiel des Services russes (en principe basé auprès de son ambassade) pour lui envoyer un premier signal et, le cas échéant, lui en annoncer d’autres en cas de récidive. Pourquoi avoir privilégié le biais d’une communication tapageuse au moment où nous voulons nous rapprocher des Russes pour tenter d’exister (sur le plan humanitaire) dans le dossier syrien en plein cœur de la bataille pour la reconquête d’Idlib par le gouvernement de Bachar Al-Assad ?34 Tout ceci manque à l’évidence d’une cohérence d’ensemble de notre action extérieure globale. Ceci relève de l’improvisation la plus totale, marqueur de la diplomatie du duo Macron/Le Drian !

Les motivations de cette révélation

Indice notable (à ne jamais négliger), la référence faite par Florence Parly au fait que les Etats-Unis ont eux aussi récemment dénoncé « le comportement très anormal » d’un « objet spatial » déployé par la Russie en octobre 2017. Ne serait-ce pas à la suite d’une information communiquée par les services de renseignement américains (ils en bombardent quotidiennement leurs homologues français) et à leur demande expresse que la ministre des Armées a pratiqué un exercice privilégié par les néo-con’ français : la diplomatie du perroquet (nous répétons les éléments de langage écrits à Washington) ou la diplomatie du ventriloque (celle de la reprise des propos du ventriloque qui a pour nom, John Bolton). [C’est vraisemblablement ce qu’Emmanuel Macron qualifie « d’autonomie stratégique » dans son discours prononcé à l’ouverture de la conférence des ambassadeurs et des ambassadrices (Paris, 27 août 2018). Telle la voix de son maître, Florence Parly reprend à son compte cette expression le 11 septembre 2018, à l’École militaire, lors de son discours de clôture des travaux de l’université de la défense : « l’objectif est clair : parvenir à construire une autonomie stratégique européenne », ce qui ne signifie rien concrètement surtout lorsqu’elle ajoute « nous nous sommes fixés l’objectif de rester transatlantiques et en même temps de devenir Européens » 35. Et ce charabia nous est servi par tous les médias comme un seul homme, une seule femme36]. En récompense de quel menu service dans la sphère militaire ou du renseignement, la France joue-t-elle les idiots utiles des États-Unis ? Comme par un heureux hasard, cette révélation parlyenne intervient au moment où Londres accuse deux agents du renseignement militaire russe de l’empoisonnement au Novitchok de l’ancien agent double Sergueï Skripal et de sa fille Oulia37. Tout ceci est étrange.

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que Paris est moins regardant lorsque nos alliés américains utilisent le toit de leur ambassade à Paris pour espionner les Palais de la République, contrôlent toutes nos communications, engrangent dans le « nuage » (le « cloud ») toutes les informations utiles concernant la vie privée des citoyens, ont utilisé des vols secrets de la CIA pour externaliser la torture après le 11 septembre 2001… sans parler du reste. La liste de leurs forfaits commis à l’encontre de leurs prétendus alliés est aussi impressionnante qu’inadmissible. Souvenons-nous qu’Angela Merkel avait déclaré que l’espionnage entre alliés ne se faisait pas. Notons que, pour sa part, Florence Parly est restée particulièrement muette lorsque le vice-président, Mike Pence a annoncé le 9 août dernier (il y a un mois) la création d’une « force de l’espace », sixième branche des forces armées américaines (une sorte de « guerre des étoiles », saison 2)38. On imagine aisément que nos excellents alliés ne se priveront pas de se livrer à toutes les interceptions qu’ils jugeront utiles à leur « sécurité nationale » dans l’espace, concept envisagé largo sensu. On reste muet à Paris après les déclarations extravagantes folles de John Bolton sur la Cour pénale internationale39. Vraisemblablement, une pudeur de gazelle, pour reprendre l’expression chère à Jean-Luc Mélenchon.

« L’espace est l’ordre des choses qui coexistent » nous rappelle Leibniz. Nous devrions méditer cette réflexion pertinente de ce philosophe, scientifique, mathématicien, logicien, diplomate, juriste, bibliothécaire et philologue allemand. Ce qui serait inacceptable de la part des Russes le serait des Américains. Pourquoi ? Il est de bon ton, de nos jours, de critiquer les Russes, boucs émissaires de tous nos maux, de toutes nos incohérences diplomatiques et militaires, imitant ainsi Américains et Britannique qui roulent, d’abord et avant tout, pour eux. Les experts des questions politico-militaires auraient intérêt à méditer les paroles désabusées du chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, lors de son audition devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale (le compte-rendu vient juste d’être rendu public)40. Il déplore une armée « éreintée, sous-équipée, sous-dotée et sous entraînée »41. Tout ceci est bien loin des ambitions universelles et spatiales de Jupiter ! Dans ce contexte, les récentes déclarations de notre charmante ministre des Armées, Florence Parly reprennent une tradition ancienne du music-hall, celle du comique troupier42.

29 Guillaume Berlat, Armes chimiques ou Jupiter frappé (er) à perdre la raison, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 février 2018.
30 La France accuse la Russie de tentative d’espionnage par satellite, www.lemonde.fr , 7 septembre 2018.
31 Dominique Gallois, Spatial : l’Europe face au défi des vols habités, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 septembre 2018, pp. 1 et 3.
32 Macron sur le front européen, Le Canard enchaîné, 12 septembre 2018, p. 3.
33 Focus Défense, Ministère des Armées, DICOD, Bureau alerte, analyse, médias, n° 1668, 10 septembre 2018.
34 Matthieu Rey, Idlib résume toute la tragédie syrienne, Le Monde, 12 septembre 2018, p. 21.
35 Alain Barluet, Parly Plaide pour «l’autonomie stratégique » européenne, Le Figaro, 12 septembre 2018, p. 7.
36 Nathalie Guibert, Défense : Paris veut l’autonomie européenne, Le Monde, 13 septembre 2018, pp. 1-2.
37 Éric Albert/Isabelle Mandraud, Empoisonnement au Novitchock : Londes accuse deux agents du renseignement militaire russe, Le Monde, 7 septembre 2018, p. 4.
38 Arnaud Leparmentier, Donald Trump prêt à lancer son armée dans l’espace, Le Monde, 12-13 août 2018, pp. 1-2-3.
39 Gilles Paris, Washington menace de sanctions les juges de la Cour pénale internationale, le Monde, 12 septembre 2018, p. 4.
40 Claude Angeli, Le général Bougon et la ministre béate, Le Canard enchaîné, 12 septembre 2018, p. 3.
41 Nathalie Guibert, « Nous resterons une armée de temps de paix », Le Monde, 8 septembre 2018, p. 5.
42 À partir de la fin du XIX e siècle, sous l’impulsion des comédies de Georges Courteline, le comique troupier devient un genre à la mode pour des artistes masculins de café-concert, vêtus sur scène en uniformes militaires, qui interprètent des monologues ou des chansons comiques liées à la vie de soldat, https://fr.wikipedia.org/wiki/Troupier
 
 
DIPLOMATIE DU PERROQUET. DIPLOMATIE DU VENTRILOQUE – Jean Daspry. Si la production théâtrale, qui a pour titre « diplomatie française » est de piètre niveau, il faut au moins lui reconnaître une qualité remarquable, celle de la créativité conceptuelle de son duo de choc, à savoir Jupiter et son fou du roi, le lorientais désorienté. Peu importent leurs bides réguliers sur la scène mondiale et son appendice européenne, ils sont doués d’une capacité inégalée à imaginer de nouveaux paradigmes, de nouvelles grammaires des relations internationales. La boîte à idées fonctionne à plein régime alimentée par les cervelles en perpétuelle ébullition de nos crânes énarchiques et de nos communicants à l’EDL toujours en bandoulière. C’est de la créativité intellectuelle d’excellente facture à jet continu. Et d’inventer du soir au matin de nouveaux concepts révolutionnaires que les chancelleries étrangères nous envient jalousement. Cela phosphore dur dans les RIM (réunions interministérielles rue de Varenne) à coup d’EDL (venus du château à coups de clics) et de jus de crâne (« brainstorming ») produits directement dans nos TT (« Think Tanks »). Au fil des mois, nos lecteurs ont pu découvrir la variété infinie de cette production diplomatique tous azimuts. Les noms claquent au vent comme l’étendard du savoir-faire à la française comme cela se retrouve dans diverses chroniques tenues dans ce magazine au fil des mois : Jupiter à la recherche de la diplomatie européenne ; la diplomatie de Paris Match ou le nec plus ultra du genre ; One Planet Summit ou la diplomatie du mirage ; vocabulaire, silence et grammaire : maïeutique diplomatique ; Quai d’Orsay, la forteresse vide ; le Quai d’Orsay par le petit bout de la lorgnette ; Syrie : tiercé diplomatique perdant ; Lafarge en Syrie : le Quai d’Orsay s’allonge ; diplomatie : le mythe de l’intelligence artificielle ; diplomatie des sommets… de l’inconsistance ; Jupiter ou la diplomatie du boomerang ; Libye ou la diplomatie du narcissisme ; Le Drian, le diplomate malgré lui ; mais que font les diplomates ?; Jupiter diplomate, le mécano de la ‘General ‘ ; diplomatie de l’esbrouffe au Proche et au Moyen-Orient ; la diplomatie des mains vides ; Yémen, une faute française ; Lafarge en Syrie : Gafius ne savait pas ; Jupiter à nos excellences : diplomatie du verbe ; de la diplomatie du roquet. Tout ceci correspondant bien sûr à une promesse jupitérienne de cohérence de l’action diplomatique de la France !

Aujourd’hui, nous sommes particulièrement heureux d’annoncer à nos fidèles lecteurs la mise au point par nos brillants diplomates (nous ajouterons à cette mauvaise troupe, notre brillante ministre des Armées, Florence Parly qui en connait un rayon dans cette discipline nouvelle) d’un nouveau concept. En quoi consiste-t-il au juste ? D’abord, il faut aller s’abreuver à la source sacrée qui coule le long du fleuve Potomak dans la capitale de cet État voyou qui a pour nom Amérique du Nord. On y rencontre Frère Mike (Pompeo au Département d’État), Frère John (Bolton à la Maison Blanche) et Sœur Gina (Haspel à Langley) qui opèrent un lavage de cerveau en bonne et due forme. Afin de ne rien omettre, ils remettent à titre de viatique pour le voyage retour à Paris de nos sommités leurs évangiles sous forme de « speaking notes ». Une fois de retour à Paname, il ne reste plus qu’à nos bons paroissiens atlantistes à ahaner fidèlement les tables de la loi. Et le tour est joué. Plus besoin de penser, l’Amérique le fait pour vous. C’est le prêt-à-penser dans la diplomatie comme il existe le prêt-à-porter dans l’habillement. Et nos bons apôtres que sont Frère Jean-Yves et Sœur Florence de faire leur job d’idiot utile de l’Oncle Sam sans coup férir. Il n’y a que la première gorgée qui est difficile à ingurgiter. La seconde et les suivantes passent comme des lettes à la poste. Le petit gars de Lorient excelle dans la discipline. Voici ce que Frère Jean-Yves nous clame à haute et intelligible voix au sujet de la situation à Idlib43. Tel est un élève qui répète la leçon qu’il a apprise sans la comprendre, il parle de « la pire catastrophe humanitaire » du siècle si le régime de Damas attaque l’ultime grand bastion insurgé. Qui sait ce que nous réservent les 80 prochaines années ? D’expérience, nous savons que sa boule de cristal n’est pas très fiable, c’est le moins que l’on puisse dire. Est-il anormal que le régime syrien tente de reconquérir, y compris par la force une enclave où sont retranchés 20 000 à 30 000 djihadistes ? Jean-Yves Le Drian s’est aussi inquiété d’un risque d’attaques chimiques à Idlib et a réitéré la « ligne rouge » française (bien connue tant elle mobile) et la menace de nouvelles frappes contre le régime si un recours à des armes chimiques létales était avéré. « Il apparaît qu’il y a une espèce de préparation psychologique par certains intervenants russes d’une utilisation de l’arme chimique, qu’ils mettraient sur le compte de groupes terroristes », a-t-il lancé. Notre père Fouettard dégurgite proprement la boullie servie par Washington. Cela fait même réchauffé tant la copie ressemble à l’original. Et de préciser sa pensée (plutôt celle de Washington) à l’égard de la Russie en ces termes virils : « Si la Russie prend le risque de renoncer à ses engagements de stabilisation de la zone d’Idlib, elle prend le risque aussi de se trouver totalement seule après un désastre dont il lui reviendra toutes les conséquences ». Il ne se souvient pas que Moscou a une stratégie claire depuis le début de la crise syrienne, ce qui n’est certainement pas le cas de la diplomatie française qui évolue au fil de l’eau. Il brandit l’épouvantail djihadiste : « Il y a un risque sécuritaire dans la mesure où dans cette zone se trouvent beaucoup de djihadistes, se réclamant plutôt d’al-Qaida, qui sont entre 10.000 et 15.000 et qui sont des risques pour demain pour notre sécurité ». Bravo l’artiste ! Mais, il fallait y penser bien avant en ne jouant pas les pyromanes dans le pays depuis la fin de l’année 2010.

Tout ceci dit pour conclure que dans cette vaste farce, il y a largement place pour deux types de diplomatie en France, celle du ventriloque qui revient aux États-Unis et celle du perroquet qui revient à la France jupitérienne ! Pour ce qui est de l’indépendance et de l’autonomie stratégique, on repassera.

43 Richard Labévière, Idlib : une schizophrénie occidentale…, www.prochetmoyen-orient.ch , 10 septembre 2018.
 
 
L’IRAN CRITIQUE LA POLICE FRANCAISE – Reuters, 15 septembre. L’Iran a accusé samedi les autorités françaises d’avoir tardé à réagir lors d’une manifestation de militants kurdes, la veille, devant son ambassade à Paris dont des vitres ont été brisées par des jets de projectiles. L’Iran a accusé samedi les autorités françaises d’avoir tardé à réagir lors d’une manifestation de militants kurdes, la veille, devant son ambassade à Paris dont des vitres ont été brisées par des jets de projectiles. La préfecture de police de Paris a déclaré à Reuters que les forces de l’ordre étaient intervenues vendredi sur réquisition de l’ambassade et avaient contrôlé 12 manifestants sur place, qui ont été laissés libres. "L’ambassade n’a pas souhaité déposer plainte", a dit une porte-parole, refusant de commenter les critiques iraniennes. "Le gouvernement français devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les missions diplomatiques iraniennes sur son territoire", a déclaré le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Bahram Qasemi, cité par l’agence de presse officielle Irna. "Malheureusement, la police française n’est pas arrivée à temps sur les lieux, comme cela aurait dû être le cas, alors que les attaquants appartenaient à une organisation terroriste", a-t-il ajouté. Le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) est considéré par Téhéran comme un mouvement terroriste. Selon l’agence de presse iranienne Fars, une quinzaine d’activistes ont brûlé un drapeau iranien devant l’ambassade, située dans le XVIe arrondissement de Paris, et brisé des vitres à coups de pierre. Ils ont également jeté des extincteurs et des ordinateurs contre la grille d’entrée, sans parvenir à pénétrer dans le bâtiment. La préfecture de police a confirmé "quelques dégradations, notamment des vitres brisées". "Un dispositif de sécurisation de l’ambassade a été mis en place en parfait accord avec celle-ci", a indiqué la porte-parole. Cet incident intervient dans un climat de tensions entre Paris et Téhéran. Reuters a révélé fin août que la France avait recommandé à ses diplomates et représentants de reporter tout voyage en Iran en raison de risques sécuritaires et d’un "durcissement" des autorités iraniennes après un projet d’attentat déjoué de Villepinte. En juillet, un "attentat terroriste" contre un rassemblement de l’opposition iranienne à Villepinte, près de Paris, a été déjoué grâce à l’arrestation à Bruxelles d’un couple d’origine iranienne en contact avec un diplomate iranien, interpellé en Allemagne. Téhéran a démenti toute implication et accusé le parti d’opposition présumé visé, les Moudjahidines du peuple, d’avoir monté toute l’affaire. Tout durcissement des relations entre la France et l’Iran est susceptible d’avoir des implications plus larges pour le pays, Paris demeurant l’un des plus vifs défenseurs de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, dont Donald Trump a retiré les Etats-Unis en mai dernier.

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