Observatoire Géostratégique

numéro 187 / 16 juillet 2018


MAGNIFIQUE 14 JUILLET 2018 – Richard Labévière. Comme d’habitude, nos armées assurent cette magnifique prestation unique au monde, avec le plus grand professionnalisme. Même si deux motards de la Garde républicaine se ramassent devant la tribune d’honneur, place de la Concorde. L’erreur de couleur du bidon de l’un des avions de La Patrouille de France -, larguant une trainée rouge au bord de la bande bleue du drapeau national dans le ciel de Paris. Là-encore ecce homo, mais il s’est trouvé un brillant esprit du SIRPA-air, du service de communication des armées pour oser affirmer qu’il n’y avait pas eu faute, mais une volonté délibérée de marquer le sacrifice de nos soldats morts au champ d’honneur par cette trainée rouge… dans le bleu. Ce grand cerveau aurait mieux fait de s’abstenir. En France, on aura certainement réalisé un grand progrès lorsqu’on aura compris que la communication – aussi brillante soit-elle – ne peut changer le réel !
 
 
DONALD TACLE ANGELA AU NATO – Guillaume Berlat. Comme tous les êtres un peu frustres, Donald Trump a quelques têtes de turc qu’il ne manque pas d’éreinter, à intervalles réguliers. Tel est le cas de la chancelière allemande, Angela Merkel. Comme tous les êtres un peu fragiles, des personnages honnis peuvent se transformer du jour au lendemain en personnages bénis. Tel est le cas de l’autocrate nord-coréen Kim Jong-un qu’il encense en 2018 après l’avoir traité de tous les noms d’oiseau en 2017. Revenons à nos moutons noirs, à savoir la très affaiblie chancelière allemande ! Avant le sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’OTAN qui se déroulait dans les nouveaux locaux de l’église atlantiste (une sorte de Beaubourg peuplé d’inutiles et d’incapables vivant dans leur bulle à la recherche de nouveaux ennemis), pendant et après cette aimable sauterie, le président des États-Unis n’a pas retenu ses coups contre Angela Merkel.

Tout y est passé du refus de consacrer au moins 2% de son PIB particulièrement fourni à ses dépenses de défense à l’accusation gravissime d’être sous le contrôle de la Russie en raison de sa dépendance énergétique vis-à-vis de Gazprom en passant par le reproche d’inonder le marché américain de véhicules allemands. Diatribes formulées dans des tweets rageurs (une coutume bien établie pour faire l’ambiance), dans un entretien avec le secrétaire général de l’OTAN (repris en boucle sur les chaînes de télévision du monde entier). La République fédérale d’Allemagne est vilipendée pour faire des économies au détriment du contribuable américain et s’engraisser en faisant l’impasse sur ses dépenses de sécurité.

Tout cela ne convient guère à l’Oncle Donald qui veut faire rendre gorge à la pécheresse en exigeant qu’elle paie les arriérés, intérêt et principal. Jamais, les relations bilatérales n’avaient atteint un tel degré d’acrimonie du côté de Washington. C’est qu’au-delà de cette affaire de Clochermerle en apparence, il y va de plusieurs problématiques ou dimensions : bilatérale, européenne et transatlantique.

UNE DIMENSION BILATÉRALE

La relation bilatérale germano-américaine a toujours été au beau fixe pour des raisons évidentes tenant à l’histoire de la seconde guerre mondiale. Au cours de la fin du mandat de Barack Obama, la chancelière s’était émue de l’espionnage à grande échelle de ses bureaux depuis l’ambassade des États-Unis à Berlin. « Cela ne sait pas entre alliés », avait-elle dit. L’affaire avait été mise sous le boisseau. Les diatribes de Donald Trump contre son allié ont pris un tour conflictuel. Elles visent le secteur commercial (taxation des véhicules) et le secteur sécuritaire (partage du fardeau financier). Désormais, Donald Trump établit un lien entre les deux sujets. Se faire des revenus chiffrés en milliards dollars en exportant des voitures allemandes sur le sol américain tout en ne payant pas suffisamment pour sa sécurité assurée par les Américains est intolérable pour le président américain. Rappelons qu’à l’occasion du sommet de l’OTAN (Bruxelles, 11-12 juillet 2018), Donald Trump s’en était pris en particulier à l’Allemagne, sa cible favorite, accusée d’être « complètement contrôlée par la Russie » à cause de ses approvisionnements en gaz, visant le projet de gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne. 

« J’ai expliqué qu’en Allemagne, nous savons que nous devons faire plus, et c’est ce que nous faisons depuis un certain temps », a déclaré la chancelière allemande, Angela Merkel. « Mais j’ai aussi clairement dit que nous sommes le deuxième plus grand fournisseur de troupes de l’OTAN », a-t-elle ajouté. Reste à savoir la suite de l’histoire qui pourrait empoisonner durablement la relation bilatérale. Nous ne disposons pas d’une boule de cristal pas plus que nous ne savons lire dans le marc de café.

UNE DIMENSION EUROPÉENNE

La dimension européenne de l’affaire n’échappe à personne. Donald Trump, qui ne porte pas l’Union européenne dans son cœur, entend enfoncer un coin entre ses membres pour affaiblir l’organisation en s’attaquant au maillon le plus fort. Force est de constater que la chancelière s’était dit prête à faire un geste sur les exportations d’automobiles sans s’en entretenir au préalable avec ses partenaires. Sur le plan de sa contribution à l’effort de défense, il y a fort à parier qu’elle tentera de trouver un compromis avec Washington (elle envisage de passer la barre des 2% à l’échéance fixée) pour ne pas se fermer le marché américain. Force est de constater qu’Angela Merkel joue perso dans cette affaire, en refusant de faire front commun avec ses partenaires. Elle fait en partie cause commune avec les Chinois lors des dernières consultations germano-chinoises pour ne pas se trouver isolée1.

De leur côté, ces derniers n’ont pas eu le courage de venir au secours de la Grande Allemagne, chacun tentant de ne pas s’attirer les foudres de l’Oncle Sam. Qu’en est-il de la clause de solidarité introduite par le traité de Lisbonne ?

« Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir […] » (Article 42 §7 du Traité de l’Union européenne).

Même s’il ne s’agit pas d’une agression armée stricto sensu, on aurait pu imaginer que les partenaires de l’Allemagne volent à son secours. On nous parlait de clause d’une haute importance symbolique et politique au moment de l’adoption du traité de Lisbonne. Une fois de plus, nous disposons de la preuve que l’Union européenne n’existe pas en cas de gros temps.

UNE DIMENSION TRANSATLANTIQUE

La dimension transatlantique n’est pas anodine. Le différend germano-américain est significatif de la détérioration du lien transatlantique au cours des dernières années, avec une pointe paroxystique sous la présidence de Donald Trump. Elle n’est pas prête DE disparaître. Ce ne sont pas les déclarations lénifiantes d’Emmanuel Macron à l’issue du sommet européen de l’OTAN de Bruxelles. Cette rencontre n’a pas permis de lever les doutes sur les véritables intentions du président américain au sujet de la pertinence de l’Alliance, de sa pérennité sur le court et le moyen terme. Seuls les mois à venir permettront d’en savoir plus. La seule chose dont nous sommes certains est que le président des États-Unis entend traiter des questions de sécurité en Europe seul avec le président russe sans en référer auparavant à ses alliés. Dans ces conditions, à quoi sert une alliance dont les membres n’ont pas voix au chapitre sur un sujet qui les concerne au premier chef ?

Pourquoi les Européens n’ont-ils pas compris qu’il est grand temps de penser leur défense en dehors de l’OTAN, qu’ils doivent imaginer un multilatéralisme sans les États-Unis ? Toutes questions que les Européens ont toujours refusé de se poser tant elle était taboue jusqu’à ce jour. Mais que faire lorsque celui qui transgresse le dogme de la force du lien transatlantique est celui qui le défendait bec et ongles jusqu’à ce jour ?

Donald Trump met à nue les fissures d’une organisation qui était mal en point depuis plusieurs années mais que tout le monde feignait d’ignorer. Aujourd’hui, le mal est profond. Il est diagnostiqué. Il ne pourra pas être résolu par des remèdes homéopathiques ou par de sympathiques incantations creuses. Les Européens le veulent-ils, le peuvent-ils ? Dans quelle mesure les Européens peuvent-ils faire confiance à un interlocuteur aussi versatile que Donald Trump qui peut dire tout et son contraire à quelques jours d’intervalle sur l’intérêt ou le désintérêt qu’il porte à l’OTAN ? Que dire du peu de cas qu’il fait des Européens avant de retrouver Vladimir Poutine à Helsinki ! Telle est la conclusion à laquelle on peut raisonnablement parvenir après avoir pris connaissance de l’affaire du tacle d’Angela Merkel par Donald Trump.

1 Nicolas Barotte, Face à Washington, Pékin cherche des alliés à Berlin, Le Figaro Économie, 10 juillet 2018, p. 23.
 
 
ENTRE MONDE D’HIER ET MONDE DE DEMAIN – Jean Daspry. « Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen », tel est le titre d’un ouvrage à succès de Stefan Zweig paru en 1942. L’auteur décrit avec nostalgie la Vienne et l’Europe d’avant 1914 : une Europe insouciante, traditionnelle, conventionnelle, artistique, à l’apogée de sa richesse et de sa puissance dont Zweig est un témoin privilégié. Le livre décrit une époque de stabilité et de liberté d’esprit, qui va voir cet « âge d’or de sécurité » s’effondrer avec les deux guerres mondiales et la disparition des monarchies européennes. En bref, la mort d’une civilisation qui avait pourtant une si grande confiance en l’avenir. L’Histoire bégaierait-elle en ce début de XXIe siècle ? À trop pratiquer la politique de l’autruche, du chien crevé au fil de l’eau, le monde ne court il pas à la catastrophe demain ? Ne convient-il pas de réinventer le monde de demain au lieu de se lamenter sur le monde d’hier qui s’effondre sous nos pieds ?

UN MONDE CUL PAR-DESSUS TÊTE

Depuis le début du XXIe siècle, le monde a changé en partie en raison de l’évolution des rapports de force, en partie en raison de l’action du pyromane américain.

Le changement de siècle

Depuis la chute du mur de Berlin, la monde a radicalement changé et la mondialisation a démultiplié les pôles de décision. Les effets de connexion se caractérisent par des interdépendances asymétriques. Tous les dogmes, qui ont marqué l’histoire des relations internationales au cours des dernières décennies sont systématiquement remis en cause, pour ne pas dire jeter aux oubliettes. Quels sont les principaux dogmes qui ont marqué notre passé récent ? Nous pouvons les organiser arbitrairement autour de quelques grandes têtes de chapitre. L’objectif évident étant d’organiser la paix par le droit au détriment de la paix par la force. Qu’il s’agisse des dogmes de l’irréversibilité du système multilatéral mis en place en 1945, de la mondialisation heureuse et du libre-échange, des relations transatlantiques, de l’omnipotence de l’OTAN, de la pérennité de l’Union européenne, de l’hyperpuissance américaine, de l’effacement de la Russie ; l’heure est au schisme. Cette situation de défiance et de conflictualité contribue à la fracture du monde, à sa dangerosité, à son imprévisibilité. La remise en cause du dogme par les croyants est toujours, à plus ou moins long terme, annonciatrice de réformes, voire de schismes. Elle a aussi pour corollaire la croissance du nombre des agnostiques déçus par les manquements à la parole du Dieu Amérique. Peut-être Donald Trump ne signifie-t-il pas la fin d’un certain angélisme dans les relations internationales si l’on veut bien dépasser sa vulgarité et sa mégalomanie ?

Le pyromane américain

Or, dans cette remise en cause du monde d’hier, les États-Unis jouent un rôle déterminant, cardinal. Et cela quelles que soient les administrations concernées (démocrate ou républicaine) avec une dimension paroxystique sous celle de Donald Trump. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils se comportent aujourd’hui comme des pyromanes – ne parle-t-on pas de la « diplomatie de la grenade » ? – avec un objectif, ramener le monde à l’état d’une jungle2. Donald Trump veut faire table rase du passé. L’Amérique s’érige en shérif de la planète, le flic armé jusqu’aux dents du « village mondial », mais aussi le « gendarme économique du monde », selon l’expression de Bruno Le Maire.

Donald Trump ne prend plus de gants pour déchirer les traités, de l’accord de Paris sur le climat à celui de Vienne (le plan de contrôle international sur le nucléaire iranien), sans oublier les humiliations faites à l’OMC (Organisation mondiale du commerce), au Conseil des droits de l’homme, aux traités FCE ou Open Skies. Pire encore, les États-Unis considèrent leurs alliés comme des obligés inutiles et indociles. Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef du magazine américain The Atlantic a tenté de décrire la doctrine de Donald Trump en matière de politique étrangère, après avoir brillamment décrypté celle d’Obama en 2016. Cela a été plus facile : Trump n’aime pas les alliances (l’OTAN par exemple); il considère la déstabilisation permanente comme une excellente tactique ; et, contrairement à Barack Obama, il déteste s’excuser.

Mais surtout, a expliqué à Jeffrey Goldberg un haut responsable de la Maison Blanche, la doctrine de Trump se résume à un principe : « On est l’Amérique, bordel ! » (« We’re America, Bitch ! »). On ne peut être plus clair sur la signification de « l’America First ».

Que faire concrètement face aux secousses qui ébranlent le monde d’hier, secousses comparables à celles produites par un tremblement de terre ?

UN MONDE À RÉINVENTER RAPIDEMENT

Comme toujours dans la gouvernance des relations internationales, il est indispensable de procéder en deux temps : celui du diagnostic puis celui du remède. L’expérience démontre amplement que si le diagnostic est erroné, il y a de fortes chances que le remède soit inadapté, voire contre-productif.

Un examen clinique froid

Un modèle s’essouffle et arrive en bout de course. Nous regardons les symptômes, pas les causes. « Nous sommes toujours dans une paralysie globale de la pensée et donc de l’action, dont il faudra nous échapper si nous voulons sauver les démocraties occidentales de cette crise majeure »3. Comment se présente-t-elle ? Dans un monde aussi divisé et aussi fracturé qui débouche sur un monde aussi complexe et aussi imprévisible que celui de ce début du XXIe siècle, il est clair que l’absence d’un cadre conceptuel pérenne et d’un mode de communication agréé aboutit à la confusion dans la conduite des relations internationales, voire à l’instabilité et à l’anarchie. Quelle est donc la règle du nouveau monde ?

La régulation des relations internationales par le multilatéral et par le droit s’efface désormais au profit d’un ajustement des rapports entre États gouvernés par le rapport de forces et par la loi de la jungle. Nous assistons aujourd’hui à un basculement du monde. Toute la question est d’en apprécier la vitesse et les conséquences pour la planète, pour l’Europe. Donald Trump accélère ce mouvement. « Il facture l’Occident au point que sur certains aspects, il n’existe plus »4.

Quel impact a-t-il sur le cours du monde ? Dans ces conditions, le monde ne doit-il pas à apprendre à faire sans les États-Unis, à imaginer les contours d’une mondialisation maîtrisée plutôt que de se raccrocher aux vestiges d’un monde qui se dérobe sous ses pieds ? Il y a dans ces antagonismes de dangereux ferments pour plus tard, les germes de remise en cause de l’ordre ancien. Or, « quand les choses vont mal, on ne peut que les faire aller mieux en bouleversant l’ordre ancien face à l’avenir »5.

Un remède incontournable

Faute de trouver à très brève échéance des solutions exigeantes à des problèmes ardus, il faut réfléchir à des formules intermédiaires, au niveau régional ou bilatéral, qui, quoique moins éclatantes que le multilatéralisme de San Francisco et de Bretton Woods, permettraient de contenir la tentation unilatéraliste de Donald Trump, de donner une perspective et une cohérence d’ensemble aux accords bilatéraux qui se multiplient et vont naturellement se multiplier (la nature ayant horreur du vide). Dans les circonstances présentes, le bilatéralisme permet d’attendre sans trop de dégâts le retour à un nouveau multilatéralisme différent de celui imaginé à San Francisco et à Bretton Woods6.

Au lieu de s’accrocher à un « universalisme abstrait » (Hubert Védrine), à jouer les « Diafoirus de l’Union européenne » (Pierre Khalfa) et de proposer des politiques incohérentes qui se traduisent par une suite de décisions, analogue à une séquence aléatoire de pile ou face (Hervé Le Bras) ou à une partie de mistigri, il conviendrait de s’interroger sérieusement sur les racines du mal avant de décider du ou des remèdes idoine(s). Cet appel pour un changement d’approche des politiques étrangères est urgent. Urgence à opérer une rupture franche avec les options politiques court-termistes et inadaptées qui sont aujourd’hui privilégiées et qui ont généré en Europe et au-delà des crises politiques, économiques, sociales, climatiques, migratoires, humanitaires, sécuritaires sans précédent. Rupture qui passe par un changement radical des approches pluridisciplinaires fondées sur la rationalité, le réalisme, la connaissance de l’histoire, de la géographie, l’anticipation des signaux forts mais aussi faibles.

Pareille approche suppose également d’introduire dans le champ d’application de la recherche la question de l’économie numérique à travers celle de la taxation intelligente des GAFA7. En un mot, comment transformer une crise en opportunité ?

L’actuelle paresse intellectuelle ressemble à celle qui conduisit en 1940 à « L’étrange défaite », dont Marc Bloch dressa le procès-verbal. L’heure est au choix. Penser petit produit des petites choses. Dans ce réveil des lucidités, les faits sont des alliés essentiels. Le temps presse. Dans ce contexte, allons-nous changer le monde ? Voulons-nous et pouvons-nous remonter la pierre sur le flanc de la colline ? Faisons-le avec humilité et courage ! Nous en aurons besoin pour construire demain… La danse fragile qui voit l’humanité osciller entre le meilleur et le pire nous impose le respect du temps passé, mais surtout la responsabilité vigilante de l’héritage futur… Face à la terreur de la fin certaine et à la vue des défis qui nous attendent, organisons une transition harmonieuse, y compris sans les États-Unis8, entre monde hier et monde de demain. 

2 Nicolas Baverez, Les États-Unis pyromanes, Le Figaro, 14 mai 2018, p. 21.
3 Laure Mandeville/Joshua Mitchell, De la démocratie en Occident : relire Tocqueville pour répondre à Trump, Le Figaro, 6 juin 2018, p. 16.
4 Pascal Lamy, « Trump fracture l’Occident », Le Monde, 13 juin 2018, p. 25.
5 Gabriel Chevallier, Clochemerle Babylone, PUF, 1954, p. 250.
6 Christian de Boissieu/Jean-Hervé Lorenzi, La seconde mort de Bretton Woods, Les Échos, 21 juin 2018, p. 9.
7 Manon Laporte, Comment taxer les GAFA, Le Monde, Économie & Entreprise, 30 juin 2018, p .7.
8 Sylvie Kauffmann, Faire sans les États-Unis, Le Monde, 12 juillet 2018, p. 24.
 
 
LA DIPLOMATIE DES MAINS VIDES – Jean Daspry. Comparées aux mémoires de diplomates, en particulier celles des diplomates français, les récits professionnels des fonctionnaires internationaux constituent une denrée relativement rare. Suffisamment rare pour que l’on ne boude pas son plaisir lorsque l’occasion se présente d’appréhender la vie des organisations internationales de l’intérieur ! Tel est le cas de l’ouvrage d’un ressortissant suisse, Alain Modoux qui a consacré son parcours professionnel international à l’humanitaire et à la communication9. Il y a fort à parier que ce témoignage qui couvre une période intéressante allant de 1965 à 2001 couvrant la Guerre froide, la chute du mur de Berlin et la quête d’un monde nouveau ne fera pas l’objet de nombreuses analyses de nos médias attirés, comme des mouches, par les noms qui font vendre ou font le buzz. Nous avons donc pris le pari d’analyser ces quelques 150 pages du parcours aussi atypique qu’instructif de ce petit gars de Vevey (sur les bords du Lac Léman) que l’appel du large a conduit aux quatre coins de la planète. Organisé de manière chronologique, ce récit découpe cette tranche d’une quarantaine d’années en trois épisodes. Le premier (1965-1969, « La confiance mutuelle, clef de voûte de la diplomatie des mains vides ») au cours duquel Alain Modoux fait ses classes à l’étranger pour le compte du Comité international de la Croix Rouge (CICR) successivement au Vietnam (il y sera sérieusement blessé en une époque où les États-Unis menait une salle guerre), Liban, Syrie, Israël (après la guerre des Six Jours). Il y découvre l’Orient compliqué, le métier de l’humanitaire sur le terrain, les difficiles négociations pour obtenir la libération de prisonniers quelles que soient leur nationalité, l’apprentissage de la confiance lorsque l’on a les mains vides. « Contribuer à rendre la liberté à des hommes et des femmes que les aléas de la guerre ont conduit à l’emprisonnement ou à l’internement, réunir des familles séparées par ces mêmes aléas constituent une formidable motivation ». Quel meilleur résumé de la vocation d’Alain Modoux ! Le second épisode nous conduit à Genève au siège de la « Rolls Royce » des organisations internationales (le CICR) où il va rester presque deux décennies (1970-1989, « La communication composante intégrante de la diplomatie humanitaire ») et découvrir le fonctionnement de la machine humanitaire. Ce passage lui sera particulièrement utile pour apprendre le droit humanitaire dans toutes ses dimensions théoriques et pratiques, pour le mettre en œuvre dans les différentes missions qu’il conduira dans tous les foyers de crise de la planète : Biafra, Syrie, Zimbabwe… Après le droit, vient le temps de la communication. Il apprendra le métier sur le tas. Il découvre que « gagner et conserver la confiance de ses publics internes et externes constitue l’objectif premier de tout professionnel de la communication » et que « le double langage est exclu ». Durant ce long passage à Genève, il voyage beaucoup, rencontres une foule d’interlocuteurs : diplomates, humanitaires, fonctionnaires internationaux de l’UNESCO, en particulier son directeur général, Federico Mayor, mobilisé par la mise en œuvre d’un NOMIC (nouvel ordre mondial de l’information et de la communication). Alain Modoux cède aux sirènes de la fonction publique internationale, tout naturellement en rejoignant la place Fontenoy. Le troisième épisode porte sur son séjour à l’UNESCO (1989-2001, « La diplomatie par procuration, l’Afrique première ligne »). Il découvre les grandeurs et servitudes de la diplomatie multilatérale (problèmes humains), l’accouchement difficile de compromis diplomatiques sur des textes, la pingrerie du pays hôte, la France à l’égard de l’UNESCO (« La place Fontenoy, qui est située entre l’École militaire et le bâtiment principal de l’UNESCO, est elle-même très mal entretenue. Je suis étonné que le pays hôte, la France, si fier d’héberger l’Organisation ne se soucie guère de la mauvaise impression que les visiteurs étrangers retirent de leur passage à la place Fontenoy »), les conférences régionales qui permettent de décliner les grands principes adoptés par les Conférences générales, les conseils exécutifs. Une machine qui tourne souvent à vide faute d’un consensus a minima entre les États membres qui préfèrent procrastiner sur des questions de procédure sans importance pour mettre en œuvre la première phrase du préambule de l’Acte constitutif de l’Organisation : « Les guerres prenant naissance sans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Le récit est vivant, truffé d’anecdotes vécues, révélateur de l’évolution de la société internationale, de ses espoirs, de ses menaces. Mais, il n’est pas exempt de critiques. À nos yeux, la principale est le manque de hauteur de l’auteur dans son Épilogue (deux pages). Nous restons sur notre faim avec cette litanie de remerciements inutiles dans pareil récit. Ayant été acteur des relations internationales à un moment charnière de l’histoire du monde, nous espérions candidement découvrir à la fin de l’ouvrage une vision globale de l’évolution des rapports interétatiques. Il aurait pu/du nous livrer une analyse du monde contemporain à la lumière du monde d’hier ainsi que sa vision prospective du monde de demain. Comment Alain Modoux envisage l’évolution du système multilatéral à la lumière de son obsolescence programmée par Donald Trump ? Comment envisage-t-il de transformer une crise en opportunité ? À trop fréquenter le monde de la communication, on en épouse certains travers, le principal étant de trop s’en tenir à l’écume du jour. En un mot, font défaut stratégie et prospective dans cet ouvrage. Omission volontaire ou inconsciente ? Ceci étant dit, tous les amoureux de l’apprentissage des relations internationales, de la diplomatie, de l’humanitaire trouveront plaisir, comme ce fut notre cas, à découvrir cette diplomatie des mains vides.

9 Alain Modoux, La diplomatie des mains vides. Mémoires d’un électron libre, éditions universitaires européennes, 2018.
 
 
APRES DERAA, POUTINE MULTIPLIE LES INITIATIVES DIPLOMATIQUES – Antoine de Lacoste, 15 juillet. Depuis que les Américains ont retiré leur soutien aux rebelles islamistes de la province de Deraa, ces derniers ont majoritairement choisi la voie de la négociation dès que l’armée syrienne a déclenché son offensive. Ce sont, bien sûr, les Russes qui organisent les discussions, mais les débuts n’ont pas été faciles. Contrairement au scénario habituel, le transfert des combattants islamistes avec familles et armes légères vers Idleb, au nord-ouest du pays, n’a pas été accepté d’emblée par les négociateurs russes. Un jour, il faudra en effet reconquérir cette province et il est inutile de la renforcer lorsqu’il est possible de faire autrement. Ce n’était pas le cas dans la Ghouta par exemple, située en zone urbaine. La province de Deraa, à l’exception de la ville du même nom, est surtout rurale. D’ailleurs, de nombreux villages se sont rendus dès le début de l’offensive, peu désireux d’affronter le pilonnage de l’aviation russe. Les islamistes les plus déterminés se sont alors retirés vers Deraa, non sans avoir assassiné en plusieurs endroits des responsables de village qui avaient négocié avec les Russes. La presse occidentale a, évidemment, peu relayé cette information. Pressés d’en finir, les Russes ont finalement cédé et promis un transfert vers Idleb pour ceux qui refuseraient « l’accord de réconciliation » traditionnellement proposé depuis quelques mois par le pouvoir syrien. En échange de cette concession russe, le plus important poste-frontière avec la Jordanie, celui de Nassib, a été évacué sans combat par les islamistes. Ils l’avaient conquis en 2015. À l’heure actuelle, l’armée syrienne encercle totalement la ville de Deraa, et l’issue semble proche. Il restera ensuite une inconnue de taille : le plateau du Golan. C’est pourquoi les Israéliens observent de très près la situation. Certes, eux aussi ont abandonné les insurgés qu’ils aidaient pourtant depuis longtemps, mais pas au point de laisser l’armée syrienne s’approcher trop du Golan qu’elle a conquis en 1967 et annexé en 1981 ; annexion qui n’a pas été reconnue par la communauté internationale (sans engendrer aucune sanction, rassurez-vous) et encore moins par la Syrie, dont c’est le territoire. Bien sûr, les Syriens n’ont aucunement l’intention de reconquérir le Golan, mais ils voudraient au moins reprendre aux islamistes ce qu’ils ont perdu. La situation syrienne a, bien sûr, été au cœur des discussions entre Poutine et Netanyahou, lors de leur rencontre du 11 juillet à Moscou. Le Premier ministre israélien a, notamment, demandé très officiellement à la Russie de faire partir les Iraniens de Syrie. Pendant leur rencontre, il est cocasse de noter que l’aviation russe a bombardé des positions islamistes près du Golan tandis que l’aviation israélienne attaquait des positions syriennes non loin de là… On s’aime, mais virilement ! Par la suite, Poutine rencontrera ensuite Emmanuel Macron et surtout Donald Trump. Le dossier syrien sera, on s’en doute, largement évoqué.

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