Observatoire Géostratégique

numéro 148 / 16 octobre 2017


UNESCO : UN CADEAU EMPOISONNÉ ? Guillaume Berlat, 15 octobre – En pleine dernière ligne droite de l’élection du futur directeur général appelé à succéder à la bulgare, Irina Bokova (qui achève son deuxième mandat), les États-Unis annoncent, le 12 octobre 2017, leur retrait de l’UNESCO, suivis de près par Israël1. Le moins que l’on puisse dire est que cette nouvelle tombe au plus mauvais moment pour une Organisation en plein malaise existentiel… comme beaucoup d’autres du reste. Le multilatéralisme n’en finit pas d’être écorné et mal mené au cours des dernières années2. Il s’agit, en vérité, d’une tendance lourde qui trouve son origine dans le climat de défiance grandissante qui s’est installé entre les grands acteurs du concert international. Elle se renforce avec l’arrivée de l’administration Trump à la Maison Blanche (retrait de l’accord de Paris sur le climat, remise cause de l’accord sur le nucléaire avec les Iraniens, remis en causes des accords commerciaux conclus dans le passé par Washington…)3. L’élection de au poste de directrice générale de la Française Audrey Azoulay le vendredi 13 octobre 2017, après une bataille de Titans, constitue une excellente nouvelle pour notre pays même si les défis qui l’attendent ne sont pas des moindres. Un bref retour en arrière s’impose pour mieux appréhender la genèse de cette organisation universelle de la famille des Nations unies ainsi que les difficultés qu’elle traverse depuis plusieurs décennies.

UNESCO : DE LA CULTURE À LA POLITIQUE

Une vieille Dame conquérante. L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (plus connue sous l’acronyme d’UNESCO tiré de son nom en anglais « United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization »), est une institution spécialisée du système des Nations Unies créée le 16 novembre 1945 (signature par 37 États). Son Acte constitutif entre juridiquement en vigueur le 4 novembre 1946. Son siège est au 7/9, place de Fontenoy dans le 7e arrondissement de Paris. L’UNESCO a pour objectif de contribuer à la paix et à la sécurité internationales grâce à son action développée à travers cinq grands programmes : l’éducation, les sciences exactes et naturelles, les sciences sociales et humaines, la culture, la communication et l’information4. On s’accorde à reconnaître que l’institution a été principalement modelée par le seul français à l’avoir dirigée de 1959 à 1974, René Maheu. Jusqu’à la fin de l’année 2017, le poste de directeur général est occupé par une bulgare Irina Bokova.

Une vieille Dame souffrante. Sous les formules diplomatiques rassurantes, le feu couve depuis des années sur fond de positions controversées de l’Unesco sur Jérusalem et Hébron, défendues par les pays arabes5. En 2011, l’admission de la Palestine au sein de l’UNESCO aggrave la crise. Elle entraîne la suspension des contributions financières d’Israël et des États-Unis qui fournissaient plus de 20% du budget de l’Organisation. En juillet 2017, Washington lance un avertissement, prévenant qu’il réexamine ses relations avec l’UNESCO. La nouvelle administration américaine qualifie « d’affront à l’histoire » la décision de l’Organisation de déclarer la vieille ville de Hébron, en Cisjordanie occupée, « zone protégée » du patrimoine mondial. Une décision qualifiée de « délirante » par Israël. Manifestement, une organisation technique n’est pas à l’abri des querelles politiques et diplomatiques du Proche-Orient. Elle est allée plus loin que les autres organisations du système des Nations unies en terme de reconnaissance de l’autorité palestinienne. Elle paie aujourd’hui le prix des querelles entre l’Arabie saoudite et le Qatar, ce qui fait le jeu de la candidate française qui n’était pas donnée favorite au début de la compétition. Et, c’est le moins que l’on puisse dire !

UNESCO : ADIEU L’AMÉRIQUE, BONJOUR LA FRANCE

Une mauvaise nouvelle. Coup de tonnerre dans le ciel parisien d’un été indien, les États-Unis annoncent le 12 octobre 2017 leur retrait de l’UNESCO qu’ils jugent trop anti-israélienne6, suivis en cela par Israël7. Cette annonce intervient au moment même où l’institution, en perte de vitesse et à la recherche d’un second souffle, s’apprête à élire son prochain directeur général8. Après son retrait, qui sera seulement effectif fin 2018, Washington souhaite conserver un statut d’observateur. « Cette décision n’a pas été prise à la légère, et reflète les inquiétudes des États-Unis concernant l’accumulation des arriérés à l’Unesco, la nécessité d’une réforme en profondeur de l’organisation, et ses partis pris anti-israéliens persistants », explique le Département d’État dans un communiqué. Un tel retrait n’est pas inédit. En 1984, il intervient sous Ronald Reagan, alors motivé par l’inutilité supposée et les débordements budgétaires de l’UNESCO. Ce n’est qu’en 2002 que les États-Unis réintègrent l’Organisation. L’histoire de l’organisation est loin d’être un long fleuve tranquille.

Irina Bokova regrette profondément « cette décision préjudiciable au multilatéralisme » tout en soulignant que « l’universalité est essentielle à la mission de l’UNESCO pour construire la paix et la sécurité internationales face à la haine et à la violence, par la défense des droits de l’homme et de la dignité humain ». Pour sa part, l’ambassadeur de France auprès des Nations unies à New-York, François Delattre souligne : « nous avons besoin d’une Amérique qui reste engagée dans les affaires du monde ». Des regrets partagés par la France, qui héberge à Paris le siège de l’UNESCO, par le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, qui souligne « le rôle majeur des Etats-Unis à l’UNESCO depuis sa fondation » et par la Russie, qui déplore « une triste nouvelle ».

Une bonne nouvelle. Après un suspens digne d’un roman policier, le dernier tour oppose le Qatari Hamad Al-Qawari (69 ans, ancien ministre de la Culture, ancien vice-président de l’Assemblée générale de l’ONU sur lequel pesaient de vieux soupçons d’antisémitisme relayés notamment par le Centre Simon Wiesenthal Europe et la Ligue Anti-diffamation aux États-Unis) à la Française, Audrey Azoulay (l’ex-ministre de la culture de François Hollande, 45 ans, énarque, passée par la Cour des comptes, le Centre national du cinéma (CNC) et l’Elysée en qualité de conseiller en charge des questions culturelles). Finalement, la candidate française parvient in extremis (30 voix contre 28), grâce à ses talents personnels conjugués à la machine diplomatique, à défaire son concurrent et à remporter les suffrages du Conseil exécutif de l’UNESCO (58 membres)9. Ce choix sera officialisé le 10 novembre prochain par les 195 États membres lors de la Conférence générale. Nous apprenons, par ailleurs, que le président de la République, Emmanuel Macron s’exprimera le 1er novembre prochain au siège, Place Fontenoy.

Alors que la France possède de moins en moins de responsables d’organisations internationales (le plus important étant celui de directrice générale du FMI que détient Christine Lagarde), cette nomination tombe à point nommé pour redorer, du moins un temps, son blason sur la scène internationale. Rappelons que la candidature d’Audrey Azoulay est plus le fruit du hasard (le refus d’Anne Hidalgo de lui confier une circonscription parisienne pour les dernières élections législatives de juin 2017 sous l’étiquette du PS) que d’un choix longuement mûri (le dépôt de sa candidature par Jean-Marc Ayrault intervient à quelques heures de la date butoir) dans le cadre d’une diplomatie d’influence !10 Par ailleurs, cette candidature se heurte, du moins au départ, à quelques réticences de l’ombre en France et au désaveu du groupe arabe qui estime que son tour est venu, n’ayant jamais présidé aux destinées de l’UNESCO. Rappelons qu’une pétition à son encontre, signée d’une cinquantaine de grands noms de la culture arabe, avait été remise en juin dernier au chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, lors de sa visite officielle au Caire. Les plaies ne se cicatrisent pas toujours aussi rapidement qu’on le souhaite surtout dans cette région en pleine ébullition où les rancœurs sont tenaces.

Pour une fois, le hasard fait bien les choses. En prenant ses fonctions avec humilité après une victoire amplement méritée, Audrey Azoulay devra se souvenir que son élection est plus le résultat d’un vote de division que d’un vote d’adhésion, qu’elle ne résoudra pas d’un coup de baguette magique les problèmes de gouvernance, de financement d’une UNESCO affaiblie tant la force de l’inertie est grande dans le monde multilatéral. Plus la réforme est indispensable, plus elle paraît improbable tant les divisions sont énormes. La nouvelle directrice générale devra développer tous ses talents de négociatrice (elle a en fait preuve tout au long du processus de désignation), de réformatrice (alors qu’il n’existe jusqu’à présent aucun concept global de réforme), d’organisatrice (être plus général que secrétaire), de créatrice (passeuse d’idées) pour tenter de remettre l’Organisation sur les bons rails. Pour ce faire, elle dispose de nombreux atouts : sa jeunesse, son dynamisme, son intelligence, sa double culture, sa qualité de femme, son élégance naturelle… Mais aussi de handicaps : la France n’a pas toujours les moyens de sa politique, sa double culture qui pourrait lui valoir quelques difficultés avec les pays arabes. Pour les raisons que l’on connaît, elle devra faire preuve de tact et de diplomatie lors des débats sur le Proche et Moyen-Orient pour éviter de se faire accuser de partialité par les uns et par les autres.

À touche chose, malheur est bon. L’UNESCO a évité de justesse l’option qatarie qui était la pire pour elle dans ce climat de guerre ouverte entre ce pays (propriétaire du PSG) et les autres pays arabes conduits par l’Arabie saoudite. Cette élection, doublée des retraits américain et israélien, met en évidence une organisation universelle à compétence technique qui s’enfonce petit à petit dans des querelles politiques qui l’éloignent jour après jour de son noble objectif. « Léon Blum disait que l’UNESCO devait être la conscience des Nations unies, c’est bien cela que nous devons retrouver » déclare la nouvelle directrice générale après son élection11. Entre les paroles et les actes, il y a souvent un fossé. Elle devra veiller à limiter cet écart. Il appartient désormais à Audrey Azoulay, qui aime citer Simone Veil pour modèle, de déployer tous ses multiples talents, dont celui « d’universaliste », pour faire en sorte que son élection ne se transforme en cadeau empoisonné ni pour la nouvelle directrice générale qu’elle est devenue, ni pour le pays hôte de l’UNESCO, la France.

1 UNESCO. Bye bye Washington et Israël, 20 minutes, 13 octobre 2017, p. 6.
2 Serge Sur, Défis et avenir de la coopération internationale, Usure ou fin du multilatéralisme, ramsès 2018, Dunod, pp. 62-67.
3 Éditorial, Trump porte un coup de plus au multilatéralisme, Le Monde, 14 octobre 2017, p. 24.
4 Préambule de l’Acte constitutif de l’UNESCO : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ».
5 Benjamin Barthe/Laurent Carpentier, L’UNESCO dans tous ses états, Le Monde, 7 octobre 2017, p. 16.
6 Gilles Paris/Piotr Smolar, Les États-Unis, suivis par Israël, se retirent de l’UNESCO, Le Monde, 14 octobre 2017, p. 3.
7 Philippe Gélie, Donald Trump retire les États-Unis de l’UNESCO, Le Figaro, 13 octobre 2017, p. 9.
8 Kacem Fazelly, L’UNESCO : l’universelle si particulière, Les éditions Bamyian, 2017.
9 Benjamin Barthe/Clarisse Fabre/Marc Semo, Audrey Azoulau élue à la tête de l’UNESCO. L’ex-ministre a tiré partie de la zizanie entre les pays arabes pour battre le candidat qatari, Le Monde, 15-16 octobre 2017, p. 4.
10 Pauline Liétar, Retraite dorée pour politiques français dans ONU : la grande imposture, Albin Michel, 2017, pp. 27-28.
11 Agence Reuters, Audrey Azoulay, une « universaliste » à l’UNESCO, 13 octobre 2017.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE : TOUT CHANGE POUR QUE RIEN NE CHANGE – Jean Daspry. Les semaines se suivent et se ressemblent, dans notre Douce France. À chaque semaine son scandale. Les hauts fonctionnaires, les grands serviteurs de l’État, ceux qui devraient donner le bon exemple continuent de donner le mauvais exemple en dépit de l’adoption de la loi récente sur la restauration de la confiance dans la vie politique. « Le 19 septembre 2017, depuis New-York, le président de la République a déploré que, par rapport à leurs homologues américains, les médias français « s’intéressent trop à la communication et pas assez au contenu ». Il n’est toutefois pas certain que l’analyse du contenu de sa politique soit toujours à la hauteur des efforts faits pour la promouvoir, comme peut l’illustrer le résultat auquel le Parlement est parvenu avec les deux lois de confiance dans la vie politique, promulguées quatre jours avant la déclaration new-yorkaise »12. Aujourd’hui, nous en avons un exemple frappant avec la ministre des Armées13, Florence Parly et son traitement de Nabab à la SNCF qui confine au traitement indécent14. Son cas illustre les bouleversements survenus dans une haute fonction publique peu soucieuse de l’intérêt général.

UN TRAITEMENT DE NABAB

Des faits objectifs. Dans ses précédentes fonctions, la ministre des Armées, Florence Parly aurait touché un traitement mensuel extravagant que lui versait son employeur, la SNCF. Le montant donne le vertige et pose question alors que la SNCF enregistrera cette année quarante-deux milliards d’euros de dette. Comme le révèle l’hebdomadaire Marianne, l’ancienne directrice générale chargée de SNCF Voyageurs Florence Parly, aujourd’hui ministre des Armées, a touché 52 569 euros par mois durant les six premiers mois de 2017, soit une somme totale de plus de 300 000 euros15. Une révélation qui s’appuie sur la déclaration d’intérêts de la ministre transmise en août et publiée ces derniers jours par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Or, « si le salaire de l’intéressée s’était maintenu tout au long de l’année, il aurait dépassé les 450.000 euros dès septembre », explique Marianne, qui précise que cette somme correspond à la limite réglementaire annuelle fixée depuis juillet 2012 pour les dirigeants d’entreprise publique.

Des justifications alambiquées. De son côté, le cabinet de la ministre se défend en indiquant, toujours dans l’hebdomadaire, que « Florence Parly était contractuelle de droit privé ». Une explication qui peine à convaincre le magazine, qui s’étonne : « En moins de six mois, Florence Parly a pu toucher près de 80% de sa rémunération annuelle telle que présentée par son cabinet ». A cela, l’entourage de Florence Parly rétorque que, dans sa grande mansuétude pour une entreprise largement déficitaire, « la SNCF considéré, dès juin 2017, que Florence Parly a rempli ses objectifs … portant sur l’année dans sa totalité ». Par ailleurs, Marianne16 rappelle qu’en parallèle, l’actuelle ministre des Armées touchait des revenus complémentaires, « obtenus via une présence aux conseils d’administration de plusieurs sociétés, comme Ingenico, Altran, Zodiac Aerospace ou BPI France – pour un total de 139 119 euros en 2016 »… La douce et charmante Florence Parly n’est en fait qu’une « cumularde des conseils d’administration » !17 Ce qui fait d’elle la ministre la mieux rémunérée du gouvernement18. Fermez le ban ou circulez, il n’y a rien à voir.

UN TRAITEMENT INDÉCENT

De l’indécence assumée. Comme toujours avec nos élites prises la main dans le pot de confiture, la première réaction relève d’une posture de déni alors que l’affaire frise l’immoralité contre laquelle une loi récente s’engage à lutter. Florence Parly n’est pas n’importe qui. Après des études à Sciences Po et à l’ENA, elle intègre le corps des administrateurs civils à la Direction du budget. De 1991 à 1993, elle est conseillère technique au ministère de la Fonction publique, au ministère de l’Équipement et du Logement, puis au ministère de l’Intérieur. Elle retrouve l’administration en 1993 en devenant successivement à la Direction du budget, chef des bureaux de la protection sociale et de la sécurité sociale (1993), de l’équipement, du logement, de la ville et de l’aménagement du territoire (1994 – 1995) et enfin de la culture et de l’audiovisuel (1995 – 1997). En 1997, elle rejoint le cabinet du Premier ministre, Lionel Jospin, comme conseillère pour les affaires budgétaires. Elle est nommée en 2000 secrétaire d’Etat au Budget jusqu’en 2002. Florence Parly devient chargée de mission à l’Agence France Trésor de 2003 à 2004 puis Présidente du directoire de l’Agence régionale de développement de l’Ile de France jusqu’en 2006. Elle rejoint le groupe Air France en 2006 où elle occupe les postes de Directrice de la Stratégie d’investissement (2006 – 2008), puis de Directrice générale adjointe en charge du Cargo (2008 – fin 2012) et enfin Directrice générale adjointe de l’activité court-courrier (Orly et Escales France) en 2013. Florence Parly rejoint la SNCF en 2014, d’abord comme Directrice générale déléguée puis, à partir de 2016, comme Directrice générale de SNCF Voyageurs19. Comme le souligne le site Mediapart, « la carrière de Florence Parly est très emblématique de cette mutation. Jeune haut fonctionnaire, militante socialiste, elle professait en d’autres temps des convictions fortement ancrées à gauche, qui ne laissaient pas présager d’elle une telle volte-face, jusqu’à son ralliement à Emmanuel Macron, dont on comprend mieux aujourd’hui la cohérence ».

De l’indécence insupportable. Florence Parly n’est donc pas néophyte en matière budgétaire. Elle fait partie des grands serviteurs de l’État dont on est en droit d’attendre un maximum d’éthique. Pourquoi n’a-t-elle pas quitté avec la Fonction publique dès 2006, date à laquelle elle rompait les amarres avec l’administration ? Il est toujours utile de conserver une bouée de sauvetage dans l’administration en cas de gros temps. Pourquoi a-t-elle été aussi gourmande alors que la dette de la SNCF s’élève aujourd’hui à 42 milliards d’euros… et pourrait atteindre les 63 milliards en 2026 ? Cela n’empêche pas l’entreprise ferroviaire, établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC), de payer grassement ses cadres dirigeants alors même qu’elle est soumise à la tutelle de l’État. Quel est au juste le traitement de son directeur général, Guillaume Pépy, conseiller d’État ? Souvenons-nous que l’État et les régions versent 10 milliards d’euros à la SNCF sans parler de la contribution au régime de retraite des cheminots… En un mot, comme en cents, Guillaume Pépy et Florence Parly sont payés par le contribuable mais cela en dehors des grilles de salaires de la Fonction publique. On comprend mieux pourquoi tous ces hauts fonctionnaires n’ont qu’une idée en tête après la sortie de l’ENA, rejoindre un fromage de la République sans que cela ne choque personne. Dans quel monde vivons-nous ? Que fait Jupiter ? Qu’apprenons-nous de plus dans ce désordre administrativo-politico-financier  du site Mediapart ? « L’intéressée, qui a fait toute sa carrière à l’ombre de l’État et qui a fait fortune grâce à cela, peut d’autant moins l’ignorer que son mari, Martin Vial, dirige l’Agence des participations de l’Etat (APE) et a précisément pour mission de surveiller la bonne application de la loi et de l’éthique dans toutes les entreprises publiques. Pourquoi Martin Vial n’a-t-il pas rappelé la SNCF – en même temps que son épouse- aux règles légales et aux règles éthiques? Ce n’est assurément pas le moindre des paradoxes de l’affaire: le patron de l’APE a lui-même gravement manqué à son devoir ». Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais !

Quand notre élite se lancera-t-elle dans une opération « Courage de la vérité » pour mettre rapidement un terme à ses abus inacceptables au moment où l’on demande (exige des) aux citoyens français de contribuer au rééquilibrage des comptes publics en se serrant un peu plus la ceinture ? À froid ou sous la pression d’un nouveau scandale comme celui des ménages ?20 La règle serait-elle à géométrie variable ? Abondance pour les uns, disette pour les autres. « Mais il y a aussi des pans entiers de cette haute fonction publique qui vit de plus en plus en consanguinité avec le monde de la finance et celui des milieux d’affaires, et qui en a copié tous les travers. La haute fonction publique de Bercy, dont précisément Florence Parly est issue – elle a commencé sa carrière à la direction du budget – a été particulièrement sensible à cette évolution. C’est là que les « pantouflages » ont été les plus nombreux, à destination pour l’essentiel de la finance ; c’est là aussi que les mœurs du privé ont fait le plus de ravages » (Mediapart). Avec ces mœurs de monarchie républicaine, on se croirait revenu au temps de la monarchie des prébendes, des privilèges d’une caste au-dessus des lois. Faut-il que l’époque charrie des valeurs si loin de l’intérêt général, si proche des intérêts privés ! On croirait entendre Benjamin Constant annoncer son détestable ralliement à l’Empire : « Servons la cause ! Et servons-nous… ». En France, y compris sous la présidence d’Emmanuel Macron, la moralisation de la vie publique, c’est bien connu, il faut que tout change pour que rien ne change.
12 Paul Cassia, Moralisation de la vie politique : communication 1 – contenu 0, Le Blog de Paul Cassia, www.mediapart.fr , 10 octobre 2017.
13 Florence Parly (propos recueillis par Christophe Ayad/Nathalie Guibert/Marc Semo), « La France veut l’autonomie stratégique », Le Monde, 14 octobre 2017, p. 2.
14 Vignette représentant Florence Parly comportant la légende suivante : « Florence Parly a touché 52 000 euros par mois. Mais maintenant j’ai un train de vie de deuxième classe », Le Canard enchaîné, 11 octobre 2017, p. 1.
15 Étienne Girard, Florence Parly menait grand train à la SNCF, Marianne, 13-19 octobre 2017, p. 9.
16 Etienne Girard, SNCF : la ministre Florence Parly touchait 52 000 euros par mois pour vous faire préférer le train, www.marianne.net , 6 octobre 2017.
17 Laurent Mauduit, Les revenus ahurissants de la ministre Florence Parly, www.mediapart.fr , 9 octobre 2017.
18 52569 euros par mois à la SNCF : le salaire polémique de la ministre des Armées, 6Medias, 8 octobre 2017.
19 www.defense.gouv.fr/ministre/biographiebiographie-de-florence-parly
20 Jean Daspry, Le scandale des ménages, www.prochetmoyen-orient.ch, 9 octobre 2017.
 
 
ICAN : LES NOBEL SE FONT PLAISIR – Jean Daspry. « On a tort de parler en amour de mauvais choix, puisque dès qu’il y a choix il ne peut être que mauvais » (Marcel Proust) Il en va ainsi de l’attribution des prix Nobel par le jury d’Oslo comme de la saison de prix littéraires en France (Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Interallié, Académie française) : ils nous arrivent toujours au début de l’automne après de longues semaines de supputation sur les futurs nominés. Puis vient le temps des nominations avec leurs lots de surprises, bonnes souvent et mauvaises parfois. En un mot de bons et de mauvais choix. Qu’en est-il de la cuvée 2017 du prix Nobel de la paix attribué à l’ICAN (« International Campaign to abolish Nuclear Weapons ») ? Si l’on veut bien aller au-delà de l’écume des jours, ce choix des Nobel apparait en vérité comme ce qu’il est : tout à la fois prime au bling-bling mais surtout prime à l’incantation.

LE CHOIX DES NOBEL : UNE PRIME AU BLING-BLING

Le passé d’une illusion. Visiblement cette année, le jury norvégien présidé par Berit-Reis Andersen (c’est une femme !) fait le pari de l’actualité brûlante au détriment de la vision d’avenir. En enfourchant un vieux cheval de retour de la société civile (mot valise par excellence), le désarmement nucléaire, il renoue avec une tradition qui a connu son heure de gloire à l’époque de l’URSS et de ses idiots utiles à l’Ouest. La paix viendrait en ce bas monde dès lors que les méchants occidentaux détruiraient leurs arsenaux nucléaires, nous promettait-on dans les couloirs des Nations unies et des officines pacifistes. Toute cette logorrhée s’efface avec la chute du mur de Berlin pour réapparaître aujourd’hui dans un contexte spécifique : escalade verbale entre Washington et Pyongyang après une série d’essais nucléaires et balistiques par la Corée du nord ; volonté de Donald Trump de déchirer l’accord sur le nucléaire avec l’Iran ; renaissance au sein du machin d’un courant en faveur de l’interdiction pure et simple de l’arme nucléaire…

Le futur d’une « réalité ». Qu’en est-il au juste de ce dernier volet ? Alors que le monde est de plus en plus instable et que les États dotés au sens du traité de non-prolifération des armes nucléaires et ceux qui ont accédé à l’atome militaire en refusant la logique du TNP (Inde, Israël, Pakistan), sans parler de l’Iran et de la Corée du nord n’ont pas la moindre intention de faire le grand saut, certains réactivent cette vieille lune du désarmement nucléaire général, une sorte de grand soir de la bombinette. Le moins que l’on puisse dire est que les choses n’ont pas traîné. Sous la houlette c’une collectif de 500 ONG œuvrant dans 95 pays (ICAN), une résolution en faveur d’un traité de désarmement nucléaire général est adoptée par 122 États membres de l’ONU en juillet 2017 et, le 20 septembre dernier en pleine Assemblée générale de l’ONU un traité en bonne et due forme est ouvert à la ratification. Il est radical dans son objectif puisqu’il interdit de développer, de tester de produire, d’acquérir, de posséder ou stocker des armes nucléaires. Alléluia ! Fini l’hiver nucléaire, à nous l’été du désarmement général et complet tous azimuts, le Graal des désarmeurs. Ce à quoi feu la SDN n’était pas parvenue à atteindre devient réalité grâce à l’Organisation des Nations et à ses plus lestes voltigeurs soutenues par le monde interlope des ONG (qui sont-elles ?, qui les finance ? qui leur a décerné un brevet de conscience morale universelle ?…). Mais le problème est malheureusement plus complexe.

LE CHOIX DES NOBEL : UNE PRIME À L’INCANTATION

Le poids des grands. Il va sans dire mais cela va mieux en le disant que, ce traité Maginot de dix pages (ne comportant aucun dispositif de vérification) entrera en vigueur dès la cinquantième ratification (ce qui ne saurait tarder). Il ne concernera que les États ayant procédé à cette procédure (« pacta sunt servanda »). Ce qui signifie a contrario qu’il ne vaudra pas pour les autres, en particulier par tous les États nucléaires et bien d’autres qui sont prudemment restés à l’écart de cette diplomatie à grande vitesse. Ce qui veut dire que les É tats non dotés (de l’arme nucléaire) s’interdisent d’acquérir l’arme nucléaire pendant que les État dotés continueront à la posséder et à l’utiliser en cas de besoin. Si l’on pousse la comparaison jusqu’à l’absurde, cela signifie que les pauvres s’engagent à rester pauvres et les riches à ne pas se départir de leurs magots. Le ridicule ne tue manifestement ni dans le monde onusien, ni dans le monde nobélien. Comme le souligne un expert des questions de sécurité : « ce traite risque d’avoir autant d’effet sur l’interdiction des armes nucléaires qu’en a eu le pacte Briand-Kellog qui visait à l’interdire » (1928 à l’époque de la SDN)21. Nous sommes à l’évidence au cœur d’une diplomatie morale de l’incantation qui a autant d’effet qu’un cataplasme sur une jambe de bois. Tout ceci est en réalité déconnecté de la réalité.

Le revers d’une chimère. À y regarder de plus près, nous apprenons que l’ICAN est financée par des donateurs privés (lesquels ?) mais aussi par des contributions de l’Union européenne (avec l’argent du contribuable et avec l’accord de qui ?) et par certains États tels la Norvège (surprise), la Suisse (au nom de la neutralité), l’Allemagne (atlantiste) et le Vatican (c’est normal lorsqu’on prône la paix éternelle). Ceci ne va pas sans poser un sérieux problème de cohérence intellectuelle – rarement soulevé par nos folliculaires perroquets – pour certains États. La doctrine de la dissuasion nucléaire est la clé de voûte du système de sécurité collective entre les membres de l’OTAN. « Depuis des décennies, l’OTAN apporte paix et stabilité dans la région euro-atlantique. La dissuasion nucléaire a joué – et continue de jouer – un rôle majeur à cet égard. Investir dans tout le spectre des capacités pour la posture de défense et de dissuasion de l’OTAN est un faible prix à payer pour atteindre cet objectif au XXIe siècle »22.

Dans ces conditions, comment peut-on être membre de l’OTAN dont la doctrine repose sur la dissuasion nucléaire et ratifier un tel traité qui en est la négation ? La logique voudrait que les États adhérant à ce texte soient purement et simplement exclus de l’Alliance atlantique. Cela serait amusant. Que dire de la duplicité légendaire des Norvégiens en la matière, pacifistes à New-York et militaristes à Evere ? Que dire de l’actuel secrétaire général de l’OTAN (qui prend ses ordres à Washington) nommé en 2014, Jan Stoltenberg (ancien premier ministre travailliste) qui est de nationalité norvégienne et qui est un fervent partisan de l’arme nucléaire et de la confrontation avec Moscou ? Comment peut-il tolérer que le jury norvégien du Nobel de la paix fasse un tel affront à l’OTAN, le temple de la servilité au grand frère américain, sauf à considérer que ce traité est inutile et que ses collègues d’Oslo sont de vulgaires plaisantins ? Lui qui soulignait lors d’une visite en Écosse en compagnie du ministre britannique de la Défense : « Les forces nucléaires de l’Alliance, y compris celles de la base navale de Clyde, sont la garantie suprême de la sécurité des populations et des pays alliés. ».

Même si rien n’interdit d’être audacieux conceptuellement pour contribuer efficacement au renforcement de la sécurité et de la stabilité dans le monde, il faut au moins le faire dans la cohérence et dans l’honnêteté intellectuelle élémentaire23. Ce qui ne semble pas être le cas de certains des éminents promoteurs de ce traité d’interdiction des armes nucléaire au rabais, les Norvégiens en tête et de quelques médias donneurs de leçons24. « L’illusion est une foi démesurée » nous enseigne Honoré de Balzac. Méfions-nous de ces marchands d’illusions à la petite semaine comme tous les membres de l’ICAN qui nous expliquent, qu’à défaut d’être hors la loi, l’emploi des armes nucléaires devient toujours plus honteux ! Que vient faire la morale dans les relations internationales faites de réalités et d’intérêts ? On croit rêver. « La grande tâche de l’homme n’est pas de servir le mensonge » nous rappelle avec justesse le prix Nobel de littérature de 1957, Albert Camus (c’était il y a soixante ans déjà). En décernant le prix Nobel de la paix 2017 à l’ICAN, les Nobel norvégiens ont voulu se faire plaisir. Ils auraient dû l’assortir d’une déclaration exigeant du gouvernement norvégien qu’il annonce son retrait de l’OTAN. Leur raisonnement est un peu court sur un sujet aussi sérieux que celui de la sécurité collective, de la guerre et de la paix.

21 Marc Semo, Un Nobel de la paix pour le désarmement nucléaire, Le Monde, 8-9 octobre 2017, p. 5.
22 Camille Grand, La dissuasion nucléaire et l’Alliance au XXIe siècle, Revue de l’OTAN, www.nato.int .
23 Isabelle Lassere, Le Nobel de la paix se heurte à la réalité nucléaire, Le Figaro, 7-8 octobre 2017, p. 9.
24 Edwy Plenel, Après le Nobel de la paix décerné à l’ICAN. Pour l’abolition de l’arme nucléaire, www.mediapart.fr , 8 octobre 2017.

 

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