Observatoire Géostratégique

numéro 200 / 15 octobre 2018


NOUVELLE CENSURE A ARTE – Richard Labévière. Il y a 18 mois, plusieurs de nos connaissances ont été sollicitées pour participer au tournage d’un documentaire pour la chaîne Arte sur le financement du terrorisme. Sujet ambitieux, mais difficile et complexe ! Finalement, l’émission a été diffusée le 9 octobre dernier à 23 h. 40 – heure de grande écoute ! – sous le titre : L’argent de la terreur. Le problème, c’est que la production a sciemment caviardé plusieurs témoignages et expertises sollicités durant le tournage. Le documentaire prévu pour 90 minutes a été réduit à 60 et largement retartouillé par une journaliste de M6, ayant été jugé par la direction de la chaîne « gris, sombre et oppressant. » sur la forme. Quant au fond : « trop de problématiques, trop d’enjeux, trop de mots, trop difficile à suivre ». Le produit final est assez éloquent quant aux partis pris de la production d’Arte : pendant plus d’une heure, on ne parle que de la Syrie et du méchant Bachar en affirmant qu’il a fabriqué Dae’ch. On donne, notamment la parole à un officier de renseignement de Lattaquié, parfaitement inconnu des turfistes, avant d’avoir droit à un quart d’heure sur Lafarge. Le cimentier était spécialisé dans l’argent de la terreur, c’est aussi bien connu !!! Pas un mot, ni sur l’Arabie saoudite, ni sur le Qatar… Concernant particulièrement l’une des interviews, le jugement de la production a été encore plus « éclairé » : « il est de parti pris, il parle par références et par sous-entendus. Il faut le décoder. De plus, derrière ce qu’il dit, c’est politique… » Aïe, aïe, aïe ! Le financement du terrorisme, c’est surtout esthétique, c’est encore bien connu ! Au final, l’ours du tournage (le premier montage) a été condamné au motif que la journaliste responsable « n’a pas le droit de s’appuyer ainsi sur la parole de ses intervenants… » Hallucinant !!! On peut donc en conclure que pour parler intelligemment du financement du terrorisme sur Arte, il faut le faire de façon colorée, pimpante et ludique en utilisant un vocabulaire de 300 mots maximum et surtout en évitant toute référence à plusieurs problématiques et enjeux à la fois, ainsi qu’à toute considération politique. Suggérons donc à Arte de confier désormais la réalisation de ses documentaires à Cyril Hannouna qui prendra soin de ne poser que des questions simples à des coussins péteurs… Selon nos sources au sein de la chaine franco-allemande, la journaliste initialement responsable du doc a, très courageusement renoncé à le signer. On la comprend et on la félicite. Une telle rigueur n’est pas si courante. Encore bravo à Arte, qui n’en n’est pas à son premier coup de ciseau…
 
 
IDLIB : MOSCOU JOUE CARTE SUR TABLE ! Michel Annequin, 12 octobre. La situation générale en Syrie reste tendue. La mise en œuvre du protocole d’accord de Sotchi sur la stabilisation de la situation dans la zone de désescalade d’Idlib adopté le 17 septembre dernier à l’initiative de Vladimir Poutine et Recep Erdogan  est toujours en cours. Le retrait de tous les groupes terroristes radicaux devait être achevé le 15 octobre. Certains groupes d’opposition syriens armés à Idlib ont déclaré appuyer les accords de Sotchi. Depuis le début, dans cette affaire, Moscou joue carte sur table. Déjà, plus de mille militants ont quitté la zone démilitarisée et plus de cent unités de matériel militaire ont été retirées. Les radicaux, principalement ceux de Hayat Tahrir al-Sham, alias Jabhat al-Nusra, continuent d’essayer de rompre l’application du mémorandum du 17 septembre. Parallèlement, les conflits internes se poursuivent dans la zone d’Idlib entre les différents groupes radicaux. Au moins 12 militants d’Al-Nusra et 8 dirigeants d’autres groupes armés illégaux ont été tués dans ces lieux au cours des 30 derniers jours. Encore une fois, cela représente environ deux douzaines d’organisations extrémistes ! Les développements sur la rive orientale de l’Euphrate, eux, suscitent de plus en plus d’inquiétude. Les Américains tentent d’y imposer leur loi avec leurs alliés Kurdes.  Les efforts qu’ils y déploient pour mettre en place une sorte d’administration spéciale sans rapport avec la Constitution syrienne actuelle exaspère les non-kurde, plus précisément les Arabes, les Assyriens, les Turcomans et les habitants locaux. Ils ne supportent plus l’arbitraire des services de sécurité qui usent et abusent de leur toute puissance. Enfin, toujours avec la complicité des occidentaux, certaines organisations non gouvernementales ’acheminent leur aide humanitaire directement dans les régions hors du contrôle du gouvernement dans le nord de la Syrie, continuant ainsi de nourrir les terroristes. Qui livre quoi?  Via quels points de contrôle ? Cela sera sans doute mis sur la table au Conseil de sécurité d’ici à la fin de l’année.
 
 
DYNASTIE WAHHABITE : LA VERSION BEDOUINE DES BORGIA AU XXIème SIECLE – René Naba, 10 octobre.

Jamal Khashoogi : La récidive, moins d’un an après la capture de Saad Hariri

La disparition en Turquie, le 2 octobre 2018, du journaliste saoudien Jamal Khashoogi, ancien directeur du groupe Media ROTANA du prince Walid Ben Talal, et éditorialiste au Washington post, –moins d’un an après la capture du premier ministre libanais Saad Hariri, le 4 novembre 2017–, remet en mémoire une pratique courante en Arabie saoudite, à savoir l’usage immodéré et inconsidéré du kidnapping comme mode préférée de suppression de toute contestation, comme en témoigne cette liste non exhaustive de princes ou d’opposants disparus, en toute impunité. Une pratique courante ancienne inaugurée au Liban, en 1975, à la faveur de la guerre civile inter libanaise.

Curieux retournement des choses : L’Arabie Saoudite et la Turquie, deux des grands artisans de la destruction de la Syrie, pour le primat sunnite sur le monde musulman, se retrouvent à l’occasion de cette affaire crapuleuse, en état de guerre larvée, les deux en mauvaise posture, dont l’un, le Royaume saoudien, pourrait en pâtir pour son attitude outrageusement cavalière et méprisante à l’égard des usages internationaux, et l’autre, la Turquie, pour son son défaut de tonus face à une violation caractérisée de sa souveraineté.

Liste des personnalités contestataires saoudiennes enlevées… en toute impunité

Nasser As Saïd : L’exemple le plus connu est celui de Nasser As Saïd, le chef de l’opposition saoudienne, enlevé à Beyrouth, en pleine guerre civile libanaise, par les services saoudiens avec la complicité de dirigeants palestiniens, notamment Abou Zaim, responsable militaire du Fatah pour le sud Liban, agissant sur ordre d’Abou Iyad, le bras droit de Yasser Arafat.

Nasser As Saïd, auteur d’un remarquable ouvrage sur « Le Royaume d’Al Saoud », drogué, a été jeté par-dessus bord d’un avion militaire saoudien au-dessus du Robh Al Khali, le quart désertique du royaume. Que des dirigeants palestiniens se soient prêtés à de telles compromissions morales, qu’ils aient livré un opposant politique à une dictature, explique une part de leur déconfiture dans le commandement de leur guerre de libération nationale.

Le Prince Sultan Ben Turki : Le 2eme cas connu est celui du prince Sultan Ben Turki Ben Abdel Aziz, petit-fils du fondateur du Royaume.

Sultan a été enlevé dans le palais du Roi Fahd à Genève, à la suite d’un traquenard, drogué et exfiltré de Suisse via un avion d’évacuation sanitaire vers l’Arabie saoudite où il a été maintenu sous contrôle entre hospitalisation et résidence surveillée. Son tort est d’avoir dénoncé un vaste réseau de corruption entre Rafic Hariri, ancien premier ministre du Liban et père de Saad et des princes de la famille royale saoudienne. Son rapatriement forcé a été alors décidé. Fait significatif : le Prince Sultan Ben Turki a d’ailleurs fait l’objet d’un double enlèvement, le 2eme en 2016. En route pour Le Caire, son avion a été détourné. Depuis lors, toute trace de lui a disparu.

Liste additive de la chaîne Al Mayadeen

La chaine TV libanaise Al Mayadeen, constituée par des dissidents d’Al Jazeera a diffusé la liste de six autres personnalités saoudiennes disparues dans des conditions obscures, dont voici les noms :

1- Nawaf Ben Talal Ar Rachid. Remis à l’Arabie saoudite par le Koweit en 2017. Depuis lors toute trace de lui a disparu. Selon la chaine libanaise, Nawaf a vraisemblablement «connu le sort de son père», une personnalité saoudienne assassinée par des inconnus en Algérie en 2003.

2- Le Prince Saoud Ben Seif Al Nasr. Enlevé en 2015 en Italie. Apaté par un mirifique contrat commercial, le prince s’est évaporé. Depuis lors toute trace de lui a disparu.

3- Le Prince Turki Ben Bandar Al Saoud : Haut responsable de l’appareil sécuritaire du Royaume, le prince est entré en conflit avec une composante de la famille royale à la suite d’un conflit d’héritage. Emprisonné, il sera libéré et choisira Paris comme lieu de résidence. De son lieu d’exil, il multipliera critiques et révélations sur la politique et les manigances du Royaume sur les réseaux sociaux, particulièrement yo tube. Venant de Paris, le prince a été enlevé au Maroc, lieu de villégiature préféré de la dynastie wahhabite. Depuis lors toute trace de lui a disparu.

4- Mohamad Al Moufreh: Opposant saoudien a trouvé la mort dans des conditions obscures en 2014 alors qu’il était à Istanbul.

5- Wajd Ghazzaoui, victime d’un traquenard tendu par ses services saoudiens, qui lui ont fait miroiter un grand projet lucratif, l’opposant a été arété à son retour en Arabie saoudite et incarcéré dans autre forme de procès.

6- Le Prince Abdel Aziz Ben Fahd, fils du Roi Fahd, cousin germain du prince héritier Mohamad Ben Salman et ancien compagnon festif du premier ministre libanais Saad Hariri, capturé lors du coup de filet contre les dignitaires saoudiens, en Novembre 2017, dans le cadre de la lutte contre la corruption. Le prince est maintenu en détention sans autre forme de procès, expiant un crime de lèse-majesté celui d’avoir ouvertement critiqué le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohamad Ben Zayed, le mentor belliciste de l’héritier belliqueux du trône wahhabite.

Curieux retournement des choses, là aussi, le prince Abdel Aziz Ben Fahd avait été l’instigateur de l’enlèvement d’un autre de ses cousins, sous le règne de son père, le prince Sultan Ben Turki (cf. plus haut, 2ème cas connu). Ancien chef d’orchestre de la campagne de la promotion de l’image de l’Arabie saoudite à travers le Monde, en dépit de ses turpitudes, – et contrairement aux autres disparus -, Jamal Khashoogi, exilé aux Etats Unis depuis 2017, n’a jamais lancé un appel à la sédition, encore mois à une révolution ou à un changement de régime.

Le seul grief qui pourrait être retenu à son encontre est le fait qu’il n’a pas prêté une allégeance absolue au nouvel homme fort du Royaume, le prince héritier Mohamad Ben Salmane.

La dynastie wahhabite : la version bédouine des Borgia au XXI me siècle. Avec le plein appui de la grande démocratie américaine.

Cauda

Borgia est le nom italianisé de la famille Borja, originaire du Royaume de Valence, qui exerce une grande influence politique dans l’Italie du XVᵉ siècle. Elle fournit deux papes, plusieurs cardinaux, ainsi que divers autres personnages dont quelques-uns acquièrent une fâcheuse renommée

Pour aller plus loin sur l’Arabie saoudite

https://www.madaniya.info/2017/12/06/la-dynastie-wahhabite-et-le-bradage-de-la-palestine-1-2/

https://www.madaniya.info/2017/12/08/dynastie-wahhabite-bradage-de-palestine-2-2/
 
 
LA MAISON BRÛLE, LES CHIENS ABOIENT – Guillaume Berlat. « Le climat est un bien commun, de tous et pour tous » (Pape François). Décidément, tout change pour que rien ne change ! Le monde change profondément, les réformes indispensables ne suivent pas. Hasard ou coïncidence, le jour où le GIEC publie son rapport spécial (très inquiétant) sur les voies et moyens pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C (son prochain rapport, qui devra être publié en 2019, portera sur les océans qui absorbe 93% de chaleur émise par l’activité humaine et un quart de nos émissions de CO²1), le FMI prévoit une croissance économique atone (3,7% au lieu des 3,9%) dans un contexte de montée des risques inquiétant, à l’occasion de l’ouverture de son assemblée générale à Bali (Indonésie).2 Économie et environnement semblent malheureusement emprunter la même pente glissante sans que cela ne suscite indignation et mobilisation à la hauteur des immenses défis à relever. Une impression de déjà-vu prédomine. Les mêmes cris d’orfraie à la lecture du thermomètre qui s’envole. Les mêmes recettes inefficaces pour soigner le patient monde. L’Histoire de la protection de notre environnement serait-elle un éternel recommencement ? Après les mêmes alertes sur les mêmes maux, nous avons recours aux mêmes remèdes inefficaces. « Énormité du diagnostic, dérision des remèdes »3.

ALERTE SUR LES MÊMES MAUX PARFAITEMENT DOCUMENTÉS

Des indices de plus en plus graves et de plus concordants confirment qu’il y a urgence à relever un défi planétaire par une communauté internationale unie et déterminée pour éviter de rejouer la sempiternelle chronique d’une catastrophe annoncée.

Enième signal d’alerte préoccupant

Comme si les conclusions du dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) constituaient une surprise, nos dirigeants et nos folliculaires – censés être particulièrement informés grâce aux nouvelles techniques de l’information et de la communication ou NTIC -, toujours en retard d’une guerre, sont soudainement pris d’un phénomène de sidération. Ce que les penseurs de la sécurité qualifient de surprise stratégique alors même que les résultats des COP224 et COP235 étaient catastrophiques. Que nous dit ce rapport qui sonne le tocsin ? Les experts estiment que le maintien de l’objectif de réduction de la température de 2%6 est atteignable mais que ce sera difficile. En effet, « l’objectif de 1,5% n’est pas impossible à atteindre mais cela entraînera des transitions sans précédent dans tous les domaines, et pas seulement pour la transition énergétique » déclare la climatologue au commissariat à l’énergie atomique (CEA), Valérie Masson-Delmotte7. De manière plus triviale, si les États veulent éviter un grand chambardement, à court ou à moyen terme, il faudrait mettre en place une révolution copernicienne qui concerne l’ensemble des pays de la planète et qui concerne tous les secteurs de l’activité humaine.

Défi particulièrement urgent à relever

Le défi est d’importance. Surtout si l’on sait que les engagements souscrits en décembre 2015 lors de la COP21 de Paris sont, en grande partie, laissés lettre morte. De plus, le retrait des États-Unis de l’accord de Paris lancé par Donald Trump n’a pas contribué à stimuler les autres États parties à mettre les bouchées doubles. Au mieux, ils se sont tenus strictement aux engagements de Paris, au pire ils s’en sont éloignés pour privilégier les contraintes d’une économie globalisée et folle, à maints égards. Rappelons à cette occasion que de très sérieux doutes pèsent sur la Chine, premier pollueur mondial, qui s’était engagée à Paris en 2015, à atteindre le pic de ses émissions de CO² « autour de 2030 » !8 Une fois de plus, l’économie prime sur l’environnement. L’écologie attendra des jours meilleurs si tant est qu’il y ait jours meilleurs dans un avenir prévisible. Souvenons que notre petit père des peuples, qui multiplie les initiatives médiatiques pour compenser la défection américaine, est loin d’être exempt de tout reproche en la matière ! C’est pour cette raison (pas assez vite, pas assez loin) que Nicolas Hulot a décidé de quitter le gouvernement avant le terme qui lui était imparti, ne souhaitant plus se mentir. Heureusement, Emmanuel Macron est vu à l’étranger comme « un champion de la terre ». Nous sommes bien loin des embrassades à l’issue de la COP21 et des déclarations lénifiantes des bons technocrates Hollande (Cour des comptes) et Fabius (Conseil d’État). Le duo est à l’écologie ce que sont au rap Booba et Karis. Dans les deux cas, les plaisanteries se concluent en pantalonnades.

Qu’envisage-t-on de faire pour répondre à cet immense défi si ce n’est que d’avoir recours aux mêmes médecines à la Diafoirus ? « Tous les États en réalité, pratiquent la politique de l’autruche. Coupables irresponsabilités »9.

RECOURS AUX MÊMES REMÈDES TOUJOURS AUSSI INEFFICACES

Le moins que l’on puisse dire est, qu’en dehors de quelques solutions innovantes et concrètes présentées par quelques discrets experts modestes et prudents, nous retrouvons nombre de juristes qui proposent des solutions aussi éculées qu’inefficaces.

À la recherche de solutions innovantes et concrètes

Les experts sérieux considèrent que, pour réduire drastiquement nos émissions de CO², il convient de changer du tout au tout nos modes de vie : baisser le thermostat, garder plus longtemps nos objets électroniques, consommer moins de viande, prévenir toutes les formes de gaspillage, préférez le tourisme en France au tourisme dans les Tropiques, de nouvelles mesures pour le bâtiment10, et cela sans parler d’une « transition démographique » non achevée dans bien des régions du monde (la population du monde est passée de 2 à 7,6 milliards entre 1950 et 2017, elle pourrait atteindre 8,6 milliards en 2030, 9,8 milliards en 2050 et 11,2 milliards en 2100)11. Toutes mesures que l’on ne trouve pas dans tous les traités internationaux conclus au cours des dernières décennies. Et, il n’en manque pas tant la créativité juridique est une des plus grandes qualités des diplomates hors-sol.

Pour leur part, les prix Nobel d’économie 2018, William Nordhaus (université de Yale) et Paul Romer (université de New-York) proposent pour le premier la négociation, dans le cadre de l’OMC, d’un traité international associant des pays prenant des engagements en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre tout en jouant sur un système de bonus et de pénalités commerciales et pour le second la définition d’une condition d’une croissance durable en misant sur le « savoir »12. Ces deux experts de la croissance verte démontrent en creux que la conjugaison du développement économique et de la défense de l’environnement relève de « la quadrature de la planète »13. Les rapports alarmants se suivent, les sommets internationaux se succèdent, les pétitions de principe politiques se multiplient, le constat reste inévitablement le même, la maison continue de brûler.

S’il est nécessaire à une prise de conscience universelle salutaire, le dernier rapport du GIEC (examiné pendant deux heures à Incheon en Corée du sud le 6 octobre 2018 par les délégués de 195 États) est-il suffisant pour vaincre l’inertie ambiante ?14

Du recours à des solutions éculées et inefficaces

La théorie. Nous sommes au cœur de ce schisme de réalité entre les paroles et les actes. Après avoir constaté que « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », pour reprendre la célèbre formule de Jacques Chirac au sommet de de la Terre de Johannesburg le 2 septembre 2002, que font les pompiers les plus zélés ? Ils innovent ? Point du tout. Ils nous réservent les méthodes les plus éculées et les plus inefficaces qui soient dans le contexte économique et environnemental aussi dégradé qu’il est de nos jours. Et cela sans parler de la crise gravissime que traverse le multilatéralisme. On croit rêver tant nous avons l’impression de confier le sort de notre planète à quelques doux rêveurs, quelques « anthropocènes » (fabrication intégrale de son milieu par l’homme. « Une sorte d’écologie, contemptrice de l’arrogance humaine qui ne cesse malgré elle de la reconduire. Plus elle rabaisse l’homme, plus elle semble l’élever »15. Au moins, tout ceci part d’un bon sentiment, tenter de sauver la planète en modifiant nos modes de vie. Ceci étant dit, cette écologie nourrit une aversion idéologique contre le nucléaire en France, seule énergie sans émissions de gaz à effet de serre tandis qu’elle couvre d’éloges une Allemagne qui pollue l’Europe avec son exploitation du lignite.

La pratique. Mais, il y a mieux encore dans la protection de la planète, les juristes obtus qui voient dans la rédaction de nouvelles normes la solution à tous les maux. Et, ces hommes et ces femmes ont plus d’un tour dans leur sac pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Au premier rang de ces idiots inutiles, il convient de ranger Laurent Fabius dit Gaffius, le héros de la COP-21 et actuel président du Conseil constitutionnel. L’homme ne manque ni d’aplomb, ni d’hubris. Il est bouffi d’orgueil et se croit investi d’une mission quasi-divine pour sauver le monde de ses maux environnementaux. Or, nous pouvons mesurer à leur juste valeur, trois ans après, in concreto, les résultats de son œuvre diplomatique maîtresse, le document sans valeur juridique contraignante (truffé d’engagements libellés au conditionnel) adopté sous sa férule exigeante à l’occasion de la COP21 à Paris à l’issue d’une folle nuit de négociation. Et, ne voilà-t-il pas que Laurent La Science, qui est parvenu à se faire confier une mission par le secrétaire général de l’ONU au titre du « Pacte mondial pour l’environnement » refait surface. Tel Lazare renaissant de ses cendres, l’intrépide apparaît au détour d’une liste d’un collectif d’éminents juristes (il est vraisemblablement à l’origine de ce poulet signé par une kyrielle de gens du droit et du tordu) appelant à adopter un tel Pacte16.

D’environnement, il est peu question (« Les années 2017 et 2018 ont été marqués par des températures record »). De droit, il est beaucoup question. Notre quarteron de têtes bien faite nous explique que soixante-dix ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme et cinquante ans après celle de deux pactes internationaux sur les droits civils et politiques mais aussi sur les droits économiques, sociaux et culturels, « le moment est venu de franchir une nouvelle étape dans l’histoire du droit international ». Nous y voilà ! Le droit est plus important que la matière qu’il encadre. Que veulent ces bons apôtres ? Regrouper dans « un traité international unique les grands principes qui guident l’action environnementale » ! Diantre. Une sorte de compendium des traités qui ne sont toujours pas appliqués et dont on ne voit pas pourquoi ils seraient mieux appliqués demain qu’aujourd’hui et hier. Une révolution par les mots en quelque sorte : « les fondements d’un droit global de l’environnement », un « umbrella text » (en français dans le texte) … Des mots, toujours des mots. Une grande spécialité de Laurent Fabius, l’homme qui n’a rien compris au problème syrien lorsqu’il se prenait pour Talleyrand au Quai d’Orsay.

On l’aura compris, tout ceci est inutile si ce n’est pour flatter l’ego de certains retraités en mal de notoriété. Un bal des vanités, un de plus. Quant à Laurent Fabius, il devrait se rappeler que son poste de président du Conseil constitutionnel comporte des obligations : indépendance et impartialité, se garder de tout conflit d’intérêts entre ses deux casquettes (cour suprême et ONU). Que ferait-il le jour déposerait une Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) se rapportant au Pacte mondial pour l’environnement serait déposée par un citoyen ou un groupe, QPC sur laquelle il serait appelé à trancher ? Sous quelle casquette apparaitrait ce Fregoli des temps modernes ? Quand on a encore sur la conscience (en a-t-il une ?) l’affaire du sang contaminé, on gagnerait à se mettre en retrait de la vie publique et à éviter de faire dans la confusion de genres. Mais, tout ceci est possible lorsque l’on est un digne représentant de la Caste (Laurent Mauduit au sujet des énarques sortis dans les grands corps) surtout en cette époque de moralisation de la vie publique en France.

NB : pourquoi adopter un nouveau traité lorsque les Européens ne sont pas en mesure de se mettre d’accord sur des mesures significatives réduisant la pollution automobile en raison de l’opposition de l’Allemagne qui défend son industrie automobile au détriment de la sauvegarde de la planète ?17 Pourquoi se livrer à une telle farce lorsque les Pays-Bas sont rappelés à l’ordre par la justice sur ses émissions de gaz à effet de serre ?18 Quant à la France jupitérienne, elle n’est pas exempte de reproches dans ces domaines à en croire Nicolas Hulot.

L’histoire du changement climatique ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? On serait tenté de le croire à la lumière des réactions à ce dernier rapport du GIEC. La COP24 se tiendra à la fin de l’année 2018 à Katowice (haut lieu des mines de charbon en Silésie) en Pologne pour « faire le bilan des émissions de CO2 »19. Suivant la même rengaine, elle nous est aujourd’hui présentée – les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent -, comme décisive (quelle conférence internationale n’est-elle pas décisive ?) pour définir les modalités concrètes de mise en œuvre de l’accord de Paris de 2015 qui est censé s’appliquer à partir de 2020 pour contenir le réchauffement de la planète sous la barre des 2°C à la fin du siècle. Il ne sert à rien d’utiliser des artifices de joueur de bonneteau pour masquer la réalité. « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible », nous rappelle justement Antoine de Saint-Exupéry. Au rythme où vont les choses, le pari des 2°C c’est loin d’être gagné. Nous sommes dans une sorte de parodie de tout le monde savait mais personne n’osait le dire. Nous sommes confrontés à une sorte de mascarade où l’on sort du chapeau un lapin qui a pour nom Pacte mondial pour l’environnement. Encore, une blagounette de potache parfaitement décalé par rapport à l’enjeu ! En définitive, alors que la maison brûle, les chiens continuent d’aboyer.

1 Marc Cherki, Les océans, un atout majeur pour le climat, Le Figaro, 9 octobre 2010, p. 2.
2 Marie de Vergès, La croissance mondiale s’essouffle, alerte le FMI, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 octobre 2018, p. 3.
3 Pascal Bruckner, Ne nous faisons pas croire que nous allons « sauver la planète », Le Monde, 10 octobre 2018, p. 23.
4 Jean Daspry, COP22 de Marrakech : la montagne accouche d’une souris, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 novembre 2016.
5 Guillaume Berlat, COP23 : la grande illusion, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 novembre 2017.
6 J.-L. P., Á nous deux, Celsius !, Le Canard enchaîné, 10 octobre 2018, p. 1.
7 Marc Cherki, Des solutions difficiles à appliquer pour limiter le réchauffement climatique, Le Figaro, 9 octobre 2018, pp. 1-2-3.
8 Cyrille Pluyette, Des doutes très sérieux pèsent sur les engagements de la Chine, Le Figaro, 9 octobre 2018, p. 3.
9 Éditorial, Climat : il n’est pas trop tard pour réagir, Le Monde, 11 octobre 2018, p. 25.
10 Marc Cherki, Comment réduire ses émissions de CO² ?, Le Figaro, 9 octobre 2018, p. 4.
11 Collectif, Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue, Le Monde, 10 octobre 2018, p. 22.
12 Jean-Pierre Robin, Les recettes des Prix Nobel d’économie, Le Figaro, 9 octobre 2018, pp. 2-3.
13 Yves Thréard, La quadrature de la planète, Le Figaro, 9 octobre 2018, p. 1.
14 Christophe Gueugneau, Climat : le GIEC peut-il gagner contre l’inertie ?, www.mediapart.fr , 8 octobre 2018.
15 Pascal Bruckner, précité.
16 Collectif, L’ONU doit adopter le Pacte mondial pour l’environnement, Le Monde, 10 octobre 2018, p. 22.
17 Cécile Ducourtieux/Stéphane Mandard, Pollution automobile : l’Allemagne réduit les ambitions européennes. Accord a minima sur la pollution automobile, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 octobre 2018 pp. 1 et 3.
18 Patricia Jolly, Climat : les Pays-Bas rappelés à l’ordre par la justice, Le Monde, 11 octobre 2018, p. 7.
19 Vite dit, Le Canard enchaîné, 22 novembre 2017, p. 8.
 
 
MANUEL DE LA PATADIPLOMATIE – Ali Baba. « Tout le bonheur du monde est dans l’inattendu » (Jean d’Ormesson). L’inattendu est bien ce qui caractérise ce « Manuel de la diplomatie » présenté comme le « Premier Manuel de diplomatie en langue française qui aborde toutes les dimensions de l’institution diplomatique au XXIe siècle, en la situant dans son évolution historique et en présentant ses aspects classiques comme ses nouvelles formes d’expression » (Cf. sa quatrième de couverture)20. Le bonheur est également ce qui caractérise la prise en mains de cet opus magnum pour l’adepte des relations internationales et l’amoureux de la langue française si malmenée de nos jours. C’est avec une joie sans bornes que nous abordons la lecture de cet ouvrage dirigé par trois excellences de la pensée internationale française et publié par les soins des Presses de la Fondation nationale des sciences politiques de Paris. La célèbre rue Saint-Guillaume par laquelle sont passées les élites de la République. En un mot, nous avons la chance désormais de posséder une publication en français et d’excellente facture qui fait pièce à celles publiées Outre-Atlantique. Mais, à y réfléchir plus avant, nous aurions plutôt à faire à une mystification de haut vol qui commence avec le titre de cet ouvrage.

PUBLICATION D’EXCELLENTE FACTURE

Grâce à la participation d’une vingtaine (26 très exactement en incluant les trois directeurs de recherche) de têtes bien faites, nous disposons d’un ouvrage destiné aussi bien à des néophytes qu’à des connaisseurs de la chose de dehors. Hormis l’introduction et la conclusion, la démonstration scientifique très Sciences Po s’organise, de manière très rationnelle et très pédagogique autour de trois grands axes : (1) les vecteurs avec la relation bilatérale, la diplomatie multilatérale, la paradiplomatie, la diplomatie des clubs et des groupes, de la communication à la diplomatie publique et digitale, de la négociation à la médiation, rituels et diplomatie ; (2) les acteurs avec les États et leur outil diplomatique, les organisations intergouvernementales, les diplomaties supra-étatiques, les diplomaties sub-étatiques (régions, parlements), la diplomatie des acteurs non étatiques, individu et diplomatie et (3) les secteurs avec diplomatie économique, diplomatie d’entreprise, diplomatie culturelle, diplomatie environnementale, diplomatie humanitaire, diplomatie de défense, diplomatie de l’entertainement, l’expertise internationale et la diplomatie d’influence. Le tout est complété par une bibliographie générale d’une vingtaine de pages qui semble particulièrement exhaustive. Ce voyage au bout de la diplomatie procure une sensation de plénitude au lecteur avide de sensations fortes sur le plan international, il va sans dire. Le lecteur est comblé, repu après avoir ingurgité cette nouvelle bible de la diplomatie de 400 pages très denses, laissant peu ou pas de place à une dimension ludique. Cela fleure bon le sérieux de Sciences Po qui laisse peu de place à l’humour et à la gaudriole, sauf à l’époque de feu Richard Descoings.

« C’est le siècle de l’apparence. Paraître ou ne pas être, telle est la question » nous rappelle fort justement l’humoriste et chanteur Patrick Sébastien. Et, c’est bien la question qui se pose à la lecture de ce Manuel de la diplomatie si les mots ont encore un sens dans la langue française.

MYSTIFICATION DE HAUT VOL

Mystification au singulier ou au pluriel. Nous privilégierons la seconde branche de l’alternative tant on se moque du monde.

Si l’on prend soin de lire attentivement ce livre, il n’est ni un manuel, ni un ouvrage sur la diplomatie. Un manuel est un ouvrage didactique présentant les notions essentielles d’une science, d’une technique. Or, rien de tout cela si ce n’est une compilation de théories américaines plus ou moins fumeuses de personnes qui ne connaissent rien à la diplomatie pratique et quotidienne. La fascination de certains de nos universitaires et de nos chercheurs pour les calembredaines qui nous viennent d’Amérique est attristante. Cela ne manque pas de sel si l’on sait que la diplomatie américaine est l’une des plus médiocres qui existe sur la planète. Un manuel de chirurgie ne parle pas d’anatomie ou de physiologie mais des gestes que pratique le chirurgien pour guérir un mal. Or, rien de tel, si ce n’est de manière elliptique dans cet ouvrage. Un manuel de diplomatie qui n’est en fait qu’un cocktail mal dosé de droit, international, de relations internationales, de sciences politiques, de psychologie de jardin. Ni plus, ni moins

Si l’on prend soin de lire attentivement ce livre, il ne traite pas du cœur de la diplomatie qui se résume en trois mots : informer, négocier, représenter auxquels on ajoute aujourd’hui la fameuse com’ qui fait office de stratégie. Or, de ceci, il n’est traité que de façon oblique et accessoire. Même si le monde évolue à pas de géants, les fondamentaux de la diplomatie n’évoluent que très peu, à la marge. Qui plus est, l’organisation en trois grandes directions de recherche est présentée dans un mauvais ordre. Il faut d’abord connaître les sujets (acteurs) de la diplomatie avant de traiter de leurs modes d’action et de leur périmètre d’action. Cela serait plus logique et plus satisfaisant au pays de René Descartes. Le recours à un seul ambassadeur – étant précisé que cette personne n’est pas diplomate de formation, ayant intégré le Quai d’Orsay par concours de circonstances, pour ne pas dire par copinage ou par réseaux – explique vraisemblablement l’approche théorique et peu pratique de cet ouvrage. Une approche totalement déconnectée de la réalité du métier de diplomate qui est à mille lieux des théories abracadabrantesques développées par des chercheurs en mal d’existence. Accessoirement, les diplomates analysent, réfléchissent et tentent d’anticiper l’avenir pour aider à la décision des dirigeants. Ce que semblent ignorer superbement nos Braudel des temps modernes.

Si l’on prend soin de lire attentivement ce livre, il est évident qu’il est l’otage de cette symphonie à 52 mains. Aucune priorité n’est établie entre les différents sujets traités par les contributeurs. Chacun joue perso et fait un exposé sur son domaine d’expertise qui ne représente qu’une part infime du tout qu’est la diplomatie. On ne trouve aucune ligne directrice mais une approche par juxtaposition, par empilement qui nuit gravement au sérieux de ce premier manuel de diplomatie francophone. L’introduction qui parle d’histoire de la diplomatie (classique et moderne) se trahit lorsque les trois directeurs de recherche avouent l’objet de leur approche « Réflexions théoriques sur la diplomatie ». Nous sommes en présence d’une compilation et non d’une synthèse tirée de la pratique telle que ressentie par des diplomates ayant une certaine expérience de la diplomatie. Dans cette même introduction, notre trio bute sur la définition même du concept de diplomatie avec une légère comparaison faite avec le concept de politique étrangère. Ceci aurait mérité de plus amples développements : Gabriel Robin, ambassadeur de France dignitaire a écrit des choses intéressantes sur le sujet qui aurait pu inspirer nos diplomates en herbe. Drôle de manière de traiter d’un sujet que l’on ne parvient pas à circonscrire ! Le résultat s’en ressent naturellement.

Si l’on prend soin de lire attentivement ce livre, et en particulier sa conclusion au titre racoleur, « Les diplomates engloutis », nous ne sommes pas plus avancés dans une démarche de compréhension de la diplomatie et de sa pratique. Nous avons la nette impression de n’être pas plus avancée qu’à la lecture de la première page de cette entreprise d’enfumage. Que nous dit-on en guise de synthèse de la pensée de cette cohorte de chercheurs ? Cela ressemble au mieux à des réflexions de toutologues chers à Régis Debray, au pire à des âneries dignes de nos perroquets à carte de presse qui évoluent sur les plateaux des chaînes d’abrutissement en continu. Et, nos éminences de la pensée politique française de nous alerter sur la fin probable de la diplomatie après avoir brandi le spectre d’une « diplomatie sans pilotes », d’une « diplomatie sans politique » d’une « diplomatie sans horizon », d’une « diplomatie sans diplomates », d’une « diplomatie sans impact ». Toutes questions qu’il est légitime de se poser à déguster le désastre de la diplomatie jupitérienne mais qui, de notre point de vue, n’ont pas leur place dans un ouvrage destiné à expliquer les rouages de la diplomatie qualifié de deuxième plus vieux métier du monde au même titre que l’espionnage. Encore un hors-sujet, comme l’on écrivait en marge d’une mauvaise copie à Sciences Po !

« Vanitas vanitatum, omnia vanitas, » (vanité des vanités, tout est vanité.) et « sic transit gloria mundi » (ainsi passe la gloire de ce monde). Ces deux formules latines résument à merveille ce que nous pensons de ce Manuel de la diplomatie. Il y a tromperie sur la marchandise. Il eut été plus raisonnable d’approcher le concept de diplomatie à la manière d’un peintre impressionniste par petites touches successives pour faire apparaître progressivement le sujet en prenant un minimum de recul. Telle est l’approche raisonnable et efficace suivie par le professeur émérite de droit public, Jean-Paul Pancracio dans son Dictionnaire de la diplomatie (Cf. sa troisième édition actualisée et enrichie)21. Ouvrage de référence qui ne figure même pas dans l’abondante bibliographie en fin d’ouvrage En définitive, et sans le savoir – comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir -, nos bons apôtres ont inventé une nouvelle branche de la diplomatie, à côté de la « paradiplomatie » et de la « protodiplomatie » (concepts évoqués dans le manuel en page 61), à savoir la patadiplomatie. En effet, la patadiplomatie est à la diplomatie ce que la pataphysique est à la physique. Rappelons la définition de la pataphysique : « la science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité ». La Pataphysique apparaît dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, livre écrit par Alfred Jarry en 1897-189822. Un grand merci à nos concepteurs de ce manuel de la patadiplomatie. Il fallait y penser. Une sacrée arnaque.

20 Thierry Balzacq/Frédéric Charillon/Frédéric Ramel (sous la direction de), Manuel de diplomatie, Sciences Po Les presses, 2018.
21 http://observatoire-de-la-diplomatie.com/dictionnaire-de-la-diplomatie/
22 https://fr.wikipedia.org/wiki/%27Pataphysique
 
 
GUIGNOL, RUE DE MONTPENSIER – Jean Daspry. « Le macronisme est une chimère politique »23. Comment mieux résumer en quelques mots les avatars d’une présidence qui avait pour objectif de changer le monde ? Le début de ce quinquennat jupitérien et vertical fait penser à un slogan du siècle dernier : il se passe toujours quelque chose aux Galeries Lafayette. Avec Emmanuel Macron, il se passe toujours quelque chose… mais au plus mauvais sens du terme. Prenons la journée du jeudi 4 octobre de l’an de grâce 2018. Jupiter va se recueillir sur la tombe du général de Gaulle à Colombey-Les-Deux-Églises. Il en profite pour tancer une retraitée qui n’a que 500 euros de revenus mensuels. Elle a l’outrecuidance de lui faire remarquer qu’elle doit manger tous les jours. Il lui rétorque, avec sa morgue désormais célèbre, que lui aussi mange tous les jours, omettant de dire que ses repas lui sont préparés avec l’argent du contribuable à l’Élysée. Manu revient à tire-d’aile vers Paris pour y déclamer du Macron pur jus devant les Sages (terme impropre mais qui est consacré par la pratique24) du Conseil constitutionnel (présidé par Laurent Fabius dit Gaffius) à l’occasion du soixantième anniversaire de la Constitution de la Ve République. Revenons sur le texte de ce monument de bravoure qui intervient au moment où le président de la République entend relancer son projet de réforme constitutionnelle25 et où la nomination du procureur de la République de Paris fait quelques vagues26 ! Nous allons tenter d’en présenter la substantifique moëlle, ce qui n’est pas toujours chose aisée tant la pensée du maître est complexe, pour ne pas dire confuse27.

ANALYSE DE LA PROSE JUPITÉRIENNE : DES ENVOLÉES LYRIQUES

Dans une présentation historique, Emmanuel Macron nous fait effectuer un bond de 60 ans en arrière avant de nous livrer sa vision du monde d’aujourd’hui.

Le monde et la France de 1958

Dans une envolée lyrique dont il (ou sa plume) a le secret, Emmanuel Macron commence à rendre hommage à la Constitution de la Ve République en maniant le paradoxe : « La France, ce vieux pays, cette vieille Nation, ce vieil Etat, a eu cette chance d’être dotée d’une Constitution jeune, pensée à la lumière des prémices de la modernité ». Et de poursuivre sur les mérites d’un texte qui récapitule notre histoire constitutionnelle tant sous l’angle de la garantie des droits que de la séparation des pouvoirs. Constitution qui assure un équilibre entre droits individuels, droits collectifs et droits sociaux. Elle contribue à un équilibre savant entre régime présidentiel et parlementaire que n’aurait pas désavoué Montesquieu. Elle possède l’immense mérite de conjuguer part d’idéal et part de réel. L’introduction est attrayante tant elle situe la problématique à un bon niveau.

Le monde et la France de 2018

Après le passé, Emmanuel Macron en vient tout naturellement au présent troublé que nous connaissons : apparition de nouvelles puissances régionales, ordre multilatéral qui vacille, bouleversements induits par les nouvelles technologies. Confronté à ce nouveau monde, la France doit relever trois principaux défis : légitimité, efficacité et Justice.

S’agissant de la légitimité, le chef de l’État insiste à juste titre sur l’érosion du lien entre le peuple et ses représentants qui nécessite de le retisser. Tel est l’objectif poursuivi par les différentes réformes qu’il a lancées : instauration du non-cumul dans le temps des parlementaires, introduction d’une dose de proportionnelle aux prochaines élections législatives, réforme du Conseil économique, social et environnemental (CESE), recours plus fréquent aux pétitions citoyennes.

Pour ce qui est de l’efficacité, le président de la République souligne l’exigence des citoyens qui attendent des institutions qu’elles produisent des décisions ayant un impact réel sur leur vie quotidienne. À cette fin, il propose de trouver le bon équilibre entre recul nécessaire à la prise de décision et accélération du travail législatif à travers un aiguillonnage réciproque entre gouvernement et parlement en étroite concertation avec les collectivités territoriales. Cet objectif ne pourra être atteint qu’en harmonisant séparation horizontale et verticale du pouvoir. Dans ce contexte, il fait le procès de la « tyrannie de l’immédiateté ».

En ce qui concerne, enfin, la Justice, Emmanuel Macron estime que « l’autorité judiciaire ne saurait rester à l’écart des évolutions requises par notre modernité ». Il inscrit sa réforme de la Justice dans la continuité des réformes passées en conférant « davantage d’indépendance à l’autorité judiciaire tout en voulant l’asseoir institutionnellement et démocratiquement ». C’est pourquoi, il propose de supprimer la Cour de Justice de la République, demeure sur une position restrictive quant à l’indépendance du parquet n’en déplaise aux « esprits chagrins » au terme d’un raisonnement spécieux sur le strict plan juridique (c’est le pouvoir exécutif qui rend des comptes, gouvernement devant le parlement et président devant les citoyens). Et, pour compenser la fermeté de son propos, Emmanuel Macron développe les garanties apportées au citoyen par les différentes réformes du Conseil supérieur de la magistrature, par la clarté, la lisibilité et l’intelligibilité des jugements et des évolutions jurisprudentielles accompagnées d’un impératif d’explication.

Le président de la République conclut son exposé en rappelant le rôle du Conseil constitutionnel qui s’est élargi avec l’adoption de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) mis en place en 2010. Il manifeste sa volonté de supprimer à l’avenir la présence des anciens présidents de la République au Conseil. Il insiste sur la ratification par la France du protocole 16 à la convention européenne des droits de l’homme qui permet à nos juridictions faîtières et au Conseil constitutionnel de poser des questions à la CEDH comme elle le fait déjà avec la CJUE. Il fait son petit couplet sur les nouvelles technologies en appelant à adapter notre loi fondamentale aux grands défis et en raisonnant à partir des besoins de la Nation et non des institutions existantes. Et de conclure en appelant à résister « aux effets de mode, aux aspirations du moment » et par cette formule dont il a le secret « A ces tentations, opposons le sens du temps long, et sachons utiliser le droit pour façonner l’Histoire ». Venons-en à l’exégèse de cette intervention aux accents gaulliens mais surtout jupitériens !

GLOSE JUPITÉRIENNE : ÉNORMES BOBARDS

Si la forme est brillante, comme toujours avec la prose macronienne préparée (ce qui moins le cas avec ses sorties improvisées qui font le buzz), la substance pose problème à maints égards. Notons que les médias sont à la hauteur de leur réputation, mauvaise dans le cas de figure.

Médias superficiels

Comme toujours, nos folliculaires préférés démontrent par leurs commentaires superficiels qu’ils n’ont pas pris connaissance du texte dans sa globalité et qu’ils en restent à l’écume des jours, à quelques formules choc extraites de leur contexte. Il faudra bien un jour faire le procès d’une presse médiocre gavés aux éléments de langage et qui ne pratique pas un journalisme d’investigation digne de ce nom. En fait de quatrième pouvoir, ce serait plutôt un pouvoir de nuisance ou un pouvoir aux ordres du pouvoir pour une grande majorité de nos perroquets à carte de presse.

Jupiter vertical et droit dans ses bottes

À lire et relire son intervention plume à la main, le moins que l’on puisse dire est qu’Emmanuel Macron excelle toujours dans deux registres complémentaires : l’autosatisfaction (l’humilité n’a jamais été sa principale qualité, habité qu’il est par l’hubris) et la verticalité (le contre-pouvoir n’est pas son fort). Si l’on peut que se féliciter de son constat sur l’érosion du lien entre les citoyens et ceux qui sont censés les représenter et de son appel à l’efficacité et à la rapidité du travail législatif et réglementaire, le reste pose problème. Pour la petite histoire, nulle mention n’est faite – vraisemblablement en raison de l’opposition forcenée du Sénat – de sa proposition de diminution d’un tiers du nombre des parlementaires. Qu’en pense-t-il ? Va-t-il s’y tenir ou va-t-il la faire passer par pertes et profits ?28

Le plus grave dans la présentation d’Emmanuel Macron tient à sa conception jacobine et autoritaire de la relation entre le pouvoir exécutif (en réalité lui-même) et l’autorité judiciaire. Tout lui est permis au nom de son omnipotence, de son omniscience et de son mantra suivant lequel il est le seul à rendre des comptes au peuple. Sa vision de la démocratie est quelque peu curieuse, pour ne pas dire qu’elle est digne des démocraties « illibérales » qu’il n’a de cesse de stigmatiser (Hongrie et Pologne). Le mandat que lui a confié un tiers des électeurs en mai 2017 le conduit à pouvoir faire tout et son contraire durant toute la durée du quinquennat. En un mot, il n’a que faire des contrepouvoirs. Nous l’aurons compris, il n’y aura pas de réforme du parquet pour lui garantir son indépendance par rapport à l’exécutif comme le réclame la Cour européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe (Cf. ses arrêts Moulin et Medevediev de 2010 condamnant la France). Cet homme est dangereux pour la démocratie.

À titre illustratif de la duplicité du propos du président de la République, nous citerons deux exemples concernant le Conseil supérieur de la magistrature, structure dont le seul prononcé du nom entraîne quelques génuflexions.

Pour les experts de la chose judiciaire, le CSM est un organisme qui pratique l’effacement, au mieux ; la soumission (au sens où l’entend Michel Houellebecq), au pire. Ses membres ont eu l’occasion de démontrer l’ampleur de leur lâcheté dans ce qu’il est désormais convenu de qualifier d’affaire du procureur de la République de Paris29. Cette vulgaire pantalonnade a mis en évidence le rôle de deux personnages occultes, magistrat(e)s de l’ordre judiciaire qui officient au sein du pouvoir exécutif (vraisemblablement au nom de la séparation des pouvoirs que défend Jupiter). Il est important que nos concitoyens les découvrent et les fassent passer de l’ombre à la lumière. La conseillère justice du président de la République s’appelle Sonya Djemi- Wagner, organisatrice d’oraux des candidats à la succession de François Molins. Nous découvrons, à l’occasion – ce qui ne manque pas de sel – qu’elle est coauteur du rapport du think tank Terra Nova sur l’indépendance de la Justice. Ne rigolez pas, ce n’est pas une blague. Cette magistrate agit main dans la main avec son alter ego, magistrate indépendante et impartiale, au cabinet du premier ministre, Charlotte Caubel. On se demande quelle est l’utilité de notre grande Garde des Sceaux, Nicole Belloubet et de ses éliacins puisque tout le pouvoir s’exerce depuis et au Palais de l’Élysée. Au moment où le rabot de Bercy fonctionne à plein régime, pourquoi ne pas supprimer tous les services de la Chancellerie ? Cela permettrait de vendre à quelques amis du Golfe la prestigieuse emprise de la place Vendôme.

Cette vaste farce appelle quelques commentaires peu amènes de la secrétaire générale de l’USM, Céline Parisot « un dégoût »), du syndicat de la magistrature (« une manœuvre grossière »), de l’ancien avocat général, Philippe Bilger (« une méprise incontestable », « le culot tranquille », « une chancellerie faible », « une magistrature qui donne des verges pour se faire battre »), l’ancien procureur, Éric de Montgolfier (« ils n’ont encore rien compris. Je plains le futur procureur de Paris va apparaître comme quelqu’un de soumis »), l’ancien procureur d’Evry, Laurent Davenas (« ce qui est sûr que rien ne change, le système des nominations a toujours été d’une grande hypocrisie »). Un amusant florilège qui n’est pas à l’honneur de la magistrature française. Ce mot a-t-il encore une signification dans la corporation des « petits pois », pour reprendre la philippique de Nicolas Sarkozy contre les hermines ?

Autre, bobard de Jupiter, le membre de phrase suivant : « surtout la réforme constitutionnelle de 2008, Monsieur le Président, a ouvert la possibilité pour les justiciables de saisir le CSM ». Or, dans la pratique, aucun citoyen n’est parvenu à ce jour à saisir le CSM tant les conditions posées pour ce faire sont impossibles à remplir en droit. Encore, un exemple de protection virtuelle offerte au citoyen ou de gestion opaque de la (pseudo) transparence.

Une fois de plus, nous tenons la preuve irréfragable que le président de la République veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. « Le pouvoir sans abus n’a aucun charme » (Paul Valéry). Un léger parfum de Vichy et de Châteldon !

Le hasard fait bien les choses, a-t-on coutume de dire. Le 4 octobre 2018, la Cour de justice de l’Union européenne a, pour la première fois, condamné un Etat membre – la France – parce que l’une de ses juridictions suprêmes – le Conseil d’Etat – a méconnu le droit de l’Union. Pour le plus grand profit des multinationales concernées, susceptibles de récupérer 5 milliards d’euros au détriment des finances publiques en 2019-202030. Présenté par nos dirigeants comme le nec plus ultra de la juridiction administrative, le Conseil d’État est pris la main dans le sac comme un vulgaire délinquant par la Cour de Justice de l’Union européenne. Quant au parquet à la française, la Cour européenne des droits de l’Homme considère qu’il ne répond pas aux critères d’indépendance et d’impartialité qu’impose le droit à un procès équitable. Rien de moins au pays de la patrie autoproclamée des droits de l’homme et autres coquecigrues du même acabit. Manifestement, il existe toujours un fossé entre les paroles et les actes dans la monarchie jupitérienne. Le roi est plus nu que jamais (Cf. les plus récents sondage d’opinion qui le place à 25% d’opinions favorables). Voici ce que nous pouvions retenir de cette séance de Guignol31, dans la plus pure tradition lyonnaise (que connait parfaitement l’ex-ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb qui appelait son chef à se méfier de l’hubris) devant le Conseil constitutionnel rassemblé en grand apparat rue de Montpensier.

23 Luc Rouban, « Le macronisme est une chimère politique », Le Monde, 6 octobre 2018, p. 19.
24 Guillaume Berlat, Le Conseil anticonstitutionnel, www.prochetmoyen-orient.ch , 10 septembre 2018.
25 Alexandre Lemarié/Virginie Malingre, Emmanuel Macon relance la révision constitutionnelle, Le Monde, 6 octobre 2018, p. 2.
26 Laurent Valdiguié, Macron fait sa justice lui-même, Marianne, 5-11 octobre 2018, pp. 24-25-26.
27 Transcription du discours du président de la République, Emmanuel Macron devant le Conseil constitutionnel, Paris, 4 octobre 2018, www.elysee.fr , 5 octobre 2018
28 Éditorial, Réforme de la Constitution : la « tyrannie de la politique, Le Monde, 6 octobre 2018, p. 21.
29 Laurent Valdiguié, Macron fait sa justice soi-même, Marianne, 5-11 octobre 2018, pp. 24-25-26.
30 Paul Cassia, Camouflet européen pour le Conseil d’État, Le Blog de Paul Cassia, www.mediapart.fr , 5 octobre 2018.
31 Les guignols. Comment ils ridiculisent la République, Marianne, 5-11 octobre 2018, une du numéro.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE – PARITÉ OBLIGE ! Jean Daspry. S’il y a bien un sujet sur lequel notre secrétaire d’état auprès du premier Ministre, chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa (écrivaine et militante féministe) peut avoir des raisons d’être fière, c’est bien celui de la parité femmes-hommes dans le domaine de la morale. Il serait plus juste de parler d’amoral. Curieusement, aucun problème ne semble se poser dès qu’il s’agit de porter quelques coups de canif à la morale publique, à l’éthique, à la déontologie en violation de la fameuse loi adoptée, sous la férule de l’exigeant Jupiter, loi n°2017-1339 du 15 septembre 2017 pour la confiance dans la vie politique32. Pour la commodité de l’exposé, nous la baptiserons loi sur la moralisation de la vie publique même si le terme de moralisation a été évacué tant il paraît difficile de définir le concept de morale. Il est vrai que l’élite de notre pays semble être fâchée avec la morale, terme pris dans son acception la plus large. Or, aujourd’hui deux nouveaux font leur apparition dans la classe des mauvais élèves, des cancres à qui ont enfile un bonnet d’âne sur le haut de leur crâne : Yves Lévy et Élisabeth Borne. Pas de jaloux, un homme et une femme. Rien à voir avec le célèbre film de Claude Lelouch.

CONSEIL D’ÉTAT : UN CORPS POUBELLE

Qu’apprend-on par la prise de connaissance de nos médias ? Le médecin et scientifique Yves Lévy, à la tête de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) depuis 2014 et mari de la ministre des solidarités et de la Santé Agnès Buzyn, a été nommé 10 octobre 2018 conseiller d’Etat en service extraordinaire (et non conseiller d’Etat extraordinaire comme l’écrivent les gazettes qui ne savent pas lire le Journal officiel), à l’issue du conseil des ministres, sur proposition de la garde de sceaux. Il prend ses fonctions le 12 octobre 2018, indique le compte-rendu du conseil des ministres33.

En plein cœur de l’été, Yves Lévy avait annoncé le retrait de sa candidature à un nouveau mandat de président de l’INSERM, face à de possibles conflits d’intérêts, compte tenu de la fonction de son épouse. Son maintien à la tête de l’organisme public de recherche médicale, après la nomination de Mme Buzyn au gouvernement en 2017, et l’hypothèse de sa reconduction pour un nouveau mandat de quatre ans, avaient valu des critiques à la ministre et au gouvernement. La ministre s’est constamment défendue en faisant valoir que la tutelle de l’INSERM lui avait été retirée par décret, au profit du Premier ministre. « C’est important pour le ministère de la Santé d’être en capacité de parler de recherches biomédicales, la décision a été prise non pas parce qu’il y avait conflit d’intérêt mais pour faciliter le travail du ministère », avait souligné début août Mme Buzyn, après l’annonce du retrait de la candidature de M. Lévy à un nouveau mandat. Depuis l’expiration le 12 juin de son mandat de quatre ans, M. Lévy restait président par intérim de l’INSERM, dans l’attente de la désignation de son successeur. « Le processus de recrutement du PDG de l’INSERM sera relancé dans les prochaines semaines », avait annoncé Matignon fin juillet34. Qu’est-ce qu’un conseiller d’État en service extraordinaire ?

Dans les fonctions consultatives

Le Conseil d’État compte des conseillers d’État en service extraordinaire nommés pour cinq ans par décret pris en conseil des ministres, sur proposition du garde des sceaux, ministre de la justice. Ils sont choisis parmi les personnalités qualifiées dans les différents domaines de l’activité nationale. Ils ne siègent que dans les sections administratives.

Dans les fonctions juridictionnelles

Le Conseil d’État compte des conseillers d’État en service extraordinaire nommés pour cinq ans par décret pris en conseil des ministres, sur proposition du garde des sceaux, ministre de la justice. Ils sont choisis parmi les personnes que leur compétence et leur activité dans le domaine du droit qualifient particulièrement pour l’exercice de ces fonctions et doivent justifier de vingt-cinq années au moins d’activité professionnelle. Ils sont nommés sur proposition d’un comité présidé par le vice-président du Conseil d’État. Ils ne siègent que dans la section du contentieux35.

Pour être plus simple, ces postes font partie des fromages de la République que l’on octroie aux amis du Prince (Jupiter dans le cas de figure) pour les recaser en leur faisant une bonne manière. Une sorte de prébende, de sinécure. Cela en dit long sur le système français de copinage et sur le sérieux de la plus haute juridiction administrative française. De facto, ce prétendu grands corps de l’État est un corps poubelle comme on en trouve dans les Républiques bananières ou les démocraties « illibérales » que nous dénonçons à la vindicte publique au lieu de balayer devant notre porte.

SOCIÉTÉ EIFFAGE : UN HAVRE ACCUEILLANT

Qu’apprend-on par la prise de connaissance de nos médias ? Élisabeth Borne visée par des accusations de conflit d’intérêts. En effet, le rôle de la ministre des Transports dans l’attribution du marché de la future A79 fait polémique. Eiffage, son ex-employeur, veut décrocher le contrat36. En un mot, passée chez Eiffage en 2007, la ministre des transports doit attribuer ce marché auquel candidate son ex-entreprise.

Qui est ce groupe ? Eiffage est un groupe de construction et de concessions français, fondé en 1993 par la fusion de Fougerolle et de SAE. Le groupe exerce aujourd’hui dans de nombreux domaines des Travaux Publics : Construction, Infrastructures, Concessions et Énergie37. Un groupe prospère qui recrute des hauts fonctionnaires (par exemple, polytechniciens, ingénieurs généraux des ponts) au carnet d’adresses fourni et que l’on rétribuera en conséquence pour qu’ils fassent jouer leurs réseaux en cas de besoin.

Qui est Élisabeth Borne ? Ministre auprès du ministre d’État, ministre de la Transition écologique et solidaire, chargée des Transports, elle est polytechnicienne, ingénieure générale des ponts.

Elle commence sa carrière en 1987 où elle intègre le ministère de l’Équipement, avant de rejoindre la direction régionale de l’équipement d’Île-de-France en 19897. Au début des années 1990, elle devient conseillère au ministère de l’Éducation nationale auprès de Jack Lang. Après un passage chez Adoma (ex-Sonacotra) en tant que directrice technique, ce qui constituera sa première expérience en entreprise, elle rejoint en 1997, le cabinet de Lionel Jospin comme conseillère technique chargée des transports. En 2002, elle devient directrice de la stratégie de la SNCF, puis rejoint la société Eiffage en 2007 en tant que directrice des concessions. De 2008 à 2013, elle est directrice générale de l’urbanisme à la mairie de Paris. En février 2013, elle est nommée préfète de la région Poitou-Charentes et préfète de la Vienne, première femme à occuper ce poste. Après un an passé au ministère de l’Écologie comme directrice du cabinet de Ségolène Royal, elle succède en mai 2015 à Pierre Mongin à la tête de la Régie autonome des transports parisiens (RATP). Elle n’est donc pas née de la dernière pluie et a évolué entre haute fonction publique, cabinets ministériels, entreprises publiques et privées.

Cela n’est pas une surprise que, ce faisant, elle frôle le conflit d’intérêts de manière naturelle. Tropisme bien français que d’évoluer dans la confusion permanente, la gestion de l’opacité. Toutes choses prisées par Jupiter qui a pratiqué le pantouflage et le « rétropantouflage » comme le qualifie Laurent Mauduit dans La Caste. La seule question posée est de savoir quand on découvre le pot aux roses. Que va-t-il advenir à Élisabeth Borne. Dieu seul le sait… et Jupiter bien entendu !

Dans ce mauvais feuilleton de la moralisation/de l’amoralisation de la vie publique française, il y a les nouveaux venus et il y a les têtes de gondole qui tiennent le haut du pavé contre vents et marées. Tel est le cas du secrétaire général de l’Élysée, sorte de vice-Jupiter dont les problèmes de conflits d’intérêts lui collent à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock dans la bande dessinée Tintin d’Hergé38. Tel est aussi le cas de François Hollande, et par association, de sa compagne Julie Gayet éclaboussés par le scandale de la vente d’avions Rafale à l’Inde39. Mais, il y a également les derniers venus qui ne veulent pas faire pâle figure et entendent faire parler d’eux/d’elles, faire le buzz. Le seul problème est que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Or, les plaisanteries sont longues, trop longues et ne font plus rire. Mais, la morale est sauve puisque la parité dans la turpitude et le vice est respectée.

32 Loi 2017-1339 du 16 septembre 2017 pour la confiance dans la vie politique, JORF n° 0217 du 16 septembre 2017, texte n° 2.
33 Décret du 10 octobre 2010 portant nomination d’un conseiller d’État en service extraordinaire – M. LÉVY Yves, JORF n°0235 du 11 octobre 2018, texte n° 21.
34 Le président de l’INSERM, Yves Lévy nommé conseiller d’État extraordinaire, www.lepoint.fr , 10 octobre 2018.
35 http://www.conseil-etat.fr/Conseil-d-Etat/Recrutement-stages/Devenir-membre-du-Conseil-d-Etat/Conseiller-d-Etat-en-service-extraordinaire
36 Éric Béziat, Élisabeth Borne face des accusations de conflit d’intérêts, Le Monde, Économie & Entreprise, 12 octobre 2018, p. 4.
37 https://www.eiffage.com/
38 Martine Orange/Laurent Mauduit, Port du Havre : Alexis Kohler de nouveau épinglé, www.mediapart.fr , 9 octobre 2018.
39 Karl Laske/Antton Rouget, Affaire des Rafale en Inde : un nouveau document accable Dassault, www.mediapart.fr , 10 octobre 2018.

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