Observatoire Géostratégique

numéro 161 / 15 janvier 2018


JUPI-TAIRE PART À LA CHASSE AUX BOBARDS – Guillaume Berlat. « L’enfer est pavé de bonnes intentions » a-t-on coutume de dire. Et, notre plus jeune président de la Cinquième République n’en manque pas – de bonnes intentions – depuis qu’il a pris la barre du paquebot France en mai 2017 et qu’il s’est fixé comme objectif de transformer profondément notre pays. Tout y passe. Lors de la traditionnelle cérémonie des vœux à la presse du 3 janvier 2018, il fait une annonce reprise en boucle par les principaux médias tant elle parait novatrice et révolutionnaire. Emmanuel Macron entend lutter contre les désormais célèbres « fake news », les fausses nouvelles1. Alors qu’il estime avoir été victime de campagnes de désinformation sur Internet lorsqu’il était candidat à l’Elysée (il vise principalement le média russe « Russia Today » (RT)2, le Président de la République entend maintenant sévir. Devant les journalistes venus écouter ses vœux à la presse, il annonce le 3 janvier 2018 qu’un « texte de loi » allait être déposé « prochainement » pour lutter contre les fausses nouvelles, les bobards sur internet et cela en « période électorale »3. Après avoir examiné les objectifs et le contenu de la future loi, tentons d’en mesurer les limites et les dérives potentielles de cette impossible interdiction des « « fake news »4.

OBJECTIFS ET CONTENU DE LA LOI SUR LES « FAKE NEWS »5

Ce que Jupiter veut, le peuple veut surtout sur fond de réminiscence d’une prétendue propagande anti-Macron de la Russie, ce qui ne l’a pas empêché de l’emporter l’élection présidentielle en mai 2017.

La volonté jupitérienne. Le chef de l’État entend lutter contre les « bobards » (« fake news » dans son acception anglo-saxonne, ce terme ayant été désigné comme le mot de l’année 2017 par le dictionnaire britannique Collins) en prévoyant des sanctions particulièrement sévères contre les auteurs comme le blocage de sites Internet. Il entend faire évoluer le dispositif juridique actuel dont le texte de base est la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Emmanuel Macron explicite son propos en ces termes : « en cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une action en référé permettant, le cas échéant, de supprimer le contenu mis en cause, de déréférencer le site, de fermer le compte utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site Internet ». Par ailleurs, il estime indispensable de renforcer les pouvoirs du CSA « pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers ». Quel beau sujet en effet ! Quoi de plus légitime que de s’attaquer à cette menace pour la démocratie qu’est la diffusion par la toile de toutes sortes d’informations des plus objectives aux plus mensongères. Jupiter se lance ainsi dans une plus vaste croisade en stigmatisant les « tentations illibérales » (Fareed Zakaria) en France, dans l’Union européenne et surtout en Russie.

La haine de RT. On se souvient de la sortie d’Emmanuel Macron lors de la conférence de presse conjointe avec Vladimir Poutine (mai 2017) au cours de laquelle il avait pris à partie « Russie Today » et « Sputnik » qualifiés « d’agents d’influence ». Du reste, les représentants des deux médias précités n’ont pas été confiés à la cérémonie des vœux pour faire bonne mesure. Drôle de conception du pluralisme qui conduit le rédacteur en chef de RT, Jérôme Bonnet à dénoncer un « acharnement qui commence un peu à se voir un petit peu ». À ce jour, seule l’Allemagne a légiféré en 2017 pour lutter contre les fausses nouvelles et les discours de haine mais le sujet fait aujourd’hui débat sur l’ensemble de l’échiquier politique au Bundestag6. L’Italie y songe. En un mot, Emmanuel Macron se veut le chevalier blanc de l’information aseptisée et de la lutte contre les bobards destinés à salir des responsables politiques, des personnalités, des journalistes. L’objectif jupitérien est aussi ambitieux dans ses déclinaisons que louable dans ses intentions.

LIMITES ET RISQUES DE LA LOI SUR LES « FAKE NEWS »7

Le moins que l’on puisse dire de cette loi est qu’elle ne manque pas, de limites et de risques tant le concept est relatif.

La relativité du concept. Comment définir objectif une « fausse nouvelle » sans que cela ne soulève aucune contestation ? Sur quels fondements de droit positif, les juges saisis d’une plainte pourront décréter qu’une information correspond à la « Vérité des faits » chère à Hannah Arendt ou qu’elle bien relève du pur bobard, de l’information bidon ? Ils éprouvent déjà quelques difficultés à faire la part du vrai du faux dans le cadre de leur mission (Cf. leurs multiples erreurs judiciaires anciennes et récentes). Pourquoi limiter la chasse aux « fake news » aux seules périodes électorales et ne pas l’étendre dans le temps sans la moindre restriction ? Si tel n’était pas le cas, un esprit torve pourrait penser que le bobard est un fruit saisonnier que l’on ne cueille seulement qu’à des périodes spécifiques (électorales). On connait la relativité de la notion de « fausse nouvelle » en fonction du temps et du lieu. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » nous rappelle Pascal. Cette pensée de Pascal si connue qu’elle en est devenue un proverbe, signifie simplement que ce qui vaut pour un peuple, ne vaut pas nécessairement pour un autre. La relativité s’impose dans le constat. La géographie, la culture, les mentalités, la politique, le climat, tout se mêle pour faire qu’un symptôme, une crise, un état d’esprit, ne concernent vraiment que le pays qui les subit8. Lorsque Jupiter annonçait avec une mâle assurance en juillet 2017 qu’il n’y aurait plus un seul sans-abri sur les trottoirs de Paris à la fin de cette année et que cette promesse n’a pas été tenue, pourrait-il être poursuivi devant un juge pour délit de diffusion de « fake news » ?

La limite du concept. Pourquoi se limiter au seul internet sauf à considérer que la presse écrite, radiophonique et télévisuelle serait vaccinée contre les « fake news » hors période électorale. On relève que le président de la République semble plus discret avec les Américains alors même que ces derniers ont inventé le concept de « fake news » et le pratique avec une constance qui mérite louange. Quid des fameuses armes de destruction massive irakiennes dont Colin Powell garantissait la présence lors de son discours devant le Conseil de sécurité du 5 février 2003 ? Que dire de la qualité des informations diffusées par la télévision « fox news » ou par le site américain « Breitbart News Network » dont le président exécutif n’est autre que Steve Bannon, celui dont la parole est sacrée depuis qu’il critique Donald Trump dans l’ouvrage sorti cette semaine9. Les médias préfèrent s’en tenir à une russophobie de bon aloi10. Enfin, la question de la protection de la liberté d’expression est posée sans que Jupiter n’ait fourni la moindre assurance11. Cette loi ne sera-t-elle pas liberticide pour l’information tout court ? Le danger des fausses nouvelles existe, mais celui de la propagande aussi, et ce n’est sans doute pas aux vieux singes de dénoncer les grimaces12. Est-ce la bonne méthode pour défendre un journalisme de qualité ?13 Quelques experts des libertés publiques commencent à s’interroger, à s’inquiéter sur les dangers d’une telle législation de circonstance qui risque d’être adoptée dans la plus grande précipitation14. C’est une bonne chose mais parviendront-ils à dissuader Jupiter de son idée baroque ?15

Emmanuel Macron s’est suffisamment moqué du volontarisme incantatoire de ses prédécesseurs pour ne pas tarder à tomber dans ce travers. Il cède à cette même tentation de l’incantation irréaliste qui le rattrape aujourd’hui16 avec son projet de loi sur les « fake news ». Nous sommes au mieux dans le gadget de communication au pire face à un outil dangereux17. La véritable question est de savoir comment responsabiliser les géants de la toile ?18 Nous n’en saurons pas plus à ce stade.

Jupi-taire, le fin lettré pourrait se remémorer la morale de cette fable Jean de La Fontaine :

À dompter les transports, monstres empoisonneurs,
Comme hydres renaissant sans cesse dans les cœurs.
Ennemi des molles délices,
Il apprendra de moi les sentiers peu battus
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus
Quand ce vint au dieu de Cythère,
Il dit qu’il lui montrerait tout.
L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout
L’esprit joint au désir de plaire ?19

Tel est bien ce qui risque d’advenir à Jupiter voulant pratiquer la chasse aux mensonges en période électorale, période particulièrement propice en bobards et en promesses jamais tenues.

1 J.-M. Th., Le guignolo de l’info, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 8.
2 Sylvie Kauffmann, Ma semaine devant RT France, Le Monde, L’air du monde, chronique, 11 janvier 2018, p. 24.
3 Florian Debes, Macron annonce une loi contre les « fake news », www.lesechos.fr , 3 janvier 2018.
4 Etienne Girard/Alexandra Saviana, L’impossible interdiction des « fake news », Marianne, 12-18 janvier 2018, pp. 10-11-12.
5 François Bougon/Jérôme Gautheret, Emmanuel Macron veut un projet de loi contre les « fake news », Le Monde, 5 janvier 2018, p. 7.
6 Thomas Wieder, Polémique en Allemagne sur une loi contrôlant les réseaux sociaux, Le Monde, 12 janvier 2018, p. 4.
7 Éditorial, « Fake news » : les risques d’une loi, Le Monde, 5 janvier 2018, p. 20.
8 Anne Sinclair, Vérité en delà des Pyrénées, erreur au-delà, www.huffingtonpost.fr , 5 octobre 2016.
9 Michael Wolff, Fire and Fury inside the Trump White House, 5 janvier 2018.
10 Anne Dastakian, Ce qui se cache derrière la « russophobie », Marianne, 12-18 janvier 2018, pp. 40-41-42.
11 Roseline Letteron (sous la direction de), La liberté de la presse écrite au XXIe siècle, Biblis, CNRS éditions, 2017.
12 Hubert Huertas, Loi sur les « fake news » : les vieux singes et la grimace, www.mediapart.fr. 8 janvier 2018.
13 Christophe Deloire, Défendre le journalisme de qualité, Le Monde, 11 janvier 2017, p. 22.
14 Roseline Letteron, Les fausses nouvelles en matière électorale, www.libertescheries.blogspot.fr , 9 janvier 2018.
15 Amaelle Guiton/Jérôme Lefilliâtre, « Fake news ». La fausse piste de Macron, Libération, 5 janvier 2018, p. 12.
16 Guillaume Tabard, Le volontarisme corrigé du président, Le Figaro, 2 janvier 2018, p. 9.
17 Christophe Bigot, Un gadget de communication ou un outil dangereux, Le Monde, 11 janvier 2018, p. 22.
18 Alberto Allemano, L’initiative doit venir des géants du Web, Le Monde, 11 janvier 2018, p. 23.
19 Jean de La Fontaine, Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter, Le Livre club du Libraire, 1957, p. 246.
 
 
DE GAULLE COURTISE LA RUSSIE ÉTERNELLE – Jean Daspry. « C’est ce regard que le général de Gaulle jette sur l’histoire, plongeant dans le passé, scrutant l’avenir et inscrivant toujours le présent dans le temps long ». Telle est l’une des principales conclusions que tire Hélène Carrère d’Encausse dans son dernier ouvrage intitulé : « De Gaulle et la Russie »20. Elle pourrait inspirer nos dirigeants déboussolés qui sont confrontés à un monde complexe et imprévisible. Experte de la Russie, l’auteure nous fait revivre deux tranches de l’Histoire du XXIe siècle durant lesquelles le général de Gaulle a traité avec l’Union soviétique lorsqu’il était au pouvoir : de 1943 à 1946 (comme chef de la France Libre) et de 1958 à 1969 (en qualité de premier président de la cinquième République).

S’agissant de la première période, le général de Gaulle a fort à faire avec ses interlocuteurs américains et Britanniques qui n’ont de cesse de l’humilier, de le marginaliser. Nos amis anglo-saxons préfèrent les mous et les idiots utiles adeptes de la servitude volontaire aux courageux qui ont un minimum de colonne vertébrale pour s’opposer à eux en cas de nécessité. Pour faire pièce à ses incontournables alliés (la France de la défaite de 1940 ne compte plus dans le concert des nations), l’homme du 18 juin 1940 va rechercher dans un dialogue, qu’il veut nourri et substantiel tout en n’étant pas dupe avec le sanguinaire maître du Kremlin, une « alliance de revers ». En se rendant à Moscou, l’objectif du général de Gaulle est clair : rompre l’isolement de la France. Le moyen pour y parvenir est la conclusion du Pacte franco-soviétique dont le principal intérêt tient à ce qu’il existe. Son contenu est secondaire. Force est de constater qu’il doit avaler quelques couleuvres, en particulier sur le statut futur de la Pologne. Du reste, il deviendra caduc dès la fin des hostilités tant il reposait sur d’importants malentendus. Mais, Staline est rusé et cynique. Il ne fera rien pour s’opposer à la mise à l’écart du général de Gaulle des trois deux grandes conférences qui vont décider de l’avenir de l’Europe après la guerre, celles de Téhéran, Yalta et de Postdam. Mais « l’éternel empêcheur de danser en rond » va petit à petit réussir à s’imposer pour ne pas être entièrement mis sur la touche alors que se posent des questions essentielles telles que le statut futur de l’Allemagne et le siège de membre permanent au Conseil de sécurité. Il prépare, consolide sa position sur le plan international durant les quelques mois qu’il passe au pouvoir à la fin de la Seconde guerre mondiale. La quatrième République durera ce que durent les roses. Le général de Gaulle sera rappelé au pouvoir alors que les nuages s’amoncellent en Algérie.

Pour ce qui est de la seconde période, à savoir la relation d’un chef d’État avec ses homologues soviétiques, la donne a profondément changé. Les alliés de la guerre se retrouvent dans une position de concurrence, si ce n’est d’opposition conflictuelle avec l’arrivée de la Guerre froide. Les alliances militaires se mettent en place : OTAN et Pacte de Varsovie. Le statut de Berlin constitue une pomme de discorde. La situation dans les pays de l’est en est une autre. Khrouchtchev a remplacé Staline. Une fois, la question algérienne réglée et la situation économique de la France assainie et son statut de puissance nucléaire reconnue, le général de Gaulle va pouvoir mettre en place sa diplomatie mondiale. Allié indéfectible des Américains par temps de crise (Berlin, Cuba…), il veut conquérir son indépendance par rapport à en temps normal. Un dialogue constructif avec Moscou peut y contribuer. « Dans l’esprit du général de Gaulle, observateur attentif de cette nouvelle donne, l’idée s’impose, et il l’exprimera, que l’équilibre de la terreur peut avoir des vertus pacifiques » à condition de savoir jouer finement entre les deux Grands. Traiter avec Moscou renforce sa main avec Washington. Le général organise petit à petit le fil du dialogue avec l’ours soviétique, le rapprochement avec Moscou sous Khrouchtchev puis Brejnev par l’organisation de visites officielles, la conclusion d’accords bilatéraux (politiques, techniques), la discussion des grandes questions internationales… Ne verra-t-on pas en de Gaulle l’initiateur de ce que l’on qualifiera plus tard de politique de « détente » en créant une solidarité européenne de l’Atlantique à l’Oural ? Mais le président de la République sait aussi faire œuvre de préscience en se rapprochant de la Chine de Mao pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Rappelons que sa décision de quitter la structure militaire intégrée de l’OTAN confortera sa stature internationale ainsi que l’indépendance de la France. Sa décision de décider d’un embargo sur les armes à destination d’Israël après la guerre des Six Jours le pose encore plus comme un interlocuteur incontournable sur les grandes crises du monde. Il fait une visite remarquée en Roumanie en pleine chienlit de mai 1968 pour conforter ce pays dans sa volonté de maîtrise de son destin. Ne déclare-t-il pas à son aide de camp à la veille de cette visite : « le remue-ménage que ma politique contribue à instaurer n’est pas pour me déplaire » ? En dépit des coups de canif portés à la détente par Moscou (invasion de la Tchécoslovaquie), le général de Gaulle tient sa ligne directrice : continuer un dialogue exigeant avec l’URSS et ne pas rester sous la bannière de l’OTAN. À plus long terme, il considère que sa méthode est la seule qui puisse un jour contribuer à la dislocation des blocs. Celle-ci interviendra vingt ans après son départ de l’Élysée. Une fois de plus, le général de Gaulle est visionnaire. Il parvient le plus souvent à dissocier l’accessoire du principal dans la détermination de la politique étrangère de la France. Point d’émotion et de compassion dans sa pratique de la diplomatie. Seulement, la prise en compte de la réalité et des intérêts nationaux.

Pour l’observateur des relations internationales, l’étude de l’Histoire ne présente un quelconque intérêt que si elle éclaire le présent et l’avenir. Dans le cas d’espèce, c’est bien le cas ! Deux citations attribuées au général de Gaulle traduisent sa préscience et mériteraient d’être méditées par ses successeurs, et, Jupiter au premier chef. « Les Israéliens sont des gens qui exagèrent, et cela depuis toujours ; il n’y a qu’à relire les Psaumes. Les Arabes aussi d’ailleurs. Entre gens qui exagèrent, il faudra bien que les grandes puissances viennent faire entendre la voix de la raison et les obligent à la raison. Il y faudra certes les Russes, sinon rien ne sera fait ». À méditer par Jupiter et son chef de la diplomatie dans leur approche de l’Orient compliqué.« Il n’est pas possible de travailler sérieusement avec la Grande-Bretagne ». À méditer par l’illustrissime Michel Barnier, le négociateur de la Commission européenne pour le « Brexit ».

Laissons à Hélène Carrère d’Encausse le soin de conclure son ouvrage, son propos et sa démonstration d’une actualité brûlante pour une France affaiblie qui cherche à se réintroduire dans le concert des nations : « Optimisme excessif, arrogance, naïveté, ces traits que l’on a souvent opposés au général de Gaulle lui ont probablement permis de maintenir la France au-dessus de son état réel et finalement de lui rendre son rang ». Jupiter pourrait méditer cette simple phrase au moment où il peine à établir un dialogue confiant avec Vladimir Poutine. Il pourrait s’inspirer de la manière dont le général de Gaulle a courtisé la Russie éternelle dans l’intérêt bien compris de la France sans oublier l’intérêt de la paix et de la sécurité dans un monde aussi instable, imprévisible et dangereux. Il va sans dire mais cela va mieux en le disant que nous conseillons vivement aux lecteurs de prochetmoyen-orient.ch la lecture de cet ouvrage.

20 Hélène Carrère d’Encausse, De Gaulle et la Russie, Fayard, 2017.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. LE SCANDALE GUILLAUME PÉPY – Jean Daspry. S’il y a bien un personnage dont le nom est revenu souvent dans les conversations au cours des dernières semaines, c’est bien celui du très célèbre et très courtisé patron de la SNCF, Guillaume Pepy. L’homme par qui les pagailles dans les gares se multiplient et les retards de trains s’accumulent en cette période de fin d’année 2017 mais qui s’en sort toujours la tête droite et le verbe haut, y compris en faisant la leçon aux pauvres usagers qui n’en peuvent mais. Responsable mais pas coupable, pourrait être sa devise ! Après les différents ratés de la SCNCF, il envoie ses collaborateurs directs défendre l’indéfendable sur les plateaux de télévision. C’est tellement plus simple. Il est vrai qu’il pratique à merveille l’art de l’esquive. Pour expliquer les difficultés à répétition, la SNCF (on comprend son plus haut responsable) invoque la vétusté d’un réseau qui devrait rajeunir à partir de 2025. Encore huit années de patience, et les usagers de l’entreprise publique pourront prendre le train en espérant arriver à bon port dans les délais impartis. La patience roule à bon train. Merci monsieur Pepy21.

Le profil de l’individu est attachant pour tout humaniste qui se respecte. Il se présente comme fils d’intellectuels de gauche, ancien élève de l’ENA. Il a le cœur à gauche (ancien directeur de cabinet de Martine Aubry) et le portefeuille à droite (un salaire brut annuel de 450 000 euros à la SNCF) pour ce fonctionnaire issu des rangs du prestigieux Conseil d’État, « l’Olympe des grands corps », la crème de la crème de l’élite technocratique à la française. Celle qui traverse les alternances comme d’autres passent à travers les gouttes. Il a déjà passé vingt ans dans cette entreprise publique (très largement déficitaire et dont le réseau est en un état calamiteux22) qu’il apprécie tellement au point d’en lorgner une autre (Air France)23. Un bail alors qu’on l’aurait plus imaginé penché sur les recueils de jurisprudence du Palais-Royal à couper les cheveux en quatre pour faire coïncider droit et raison d’État. Il joue perso et pratique le réseautage. Il a son rond de serviette aux très courus dîners du Siècle, le haut lieu de la société de connivence à la française !24 Cela est particulièrement utile pour survivre dans le microcosme parisien. Promu PDG de la SNCF par Nicolas Sarkozy en 2008, il a été maintenu par François Hollande et confirmé par Emmanuel Macron. C’est peu dire qu’il a l’échine souple et l’opportunisme habile. Il escalade les marches du pouvoir avant autant d’aisance qu’il met, dit-on, à grimper les pentes du Ventoux à bicyclette. Sans à-coups, « au train », comme disent les experts de la petite reine. Il n’a que faire des remontrances de la ministre des transports qui l’a convoqué, dit-on dans les milieux bien informés, pour le tancer après ses plaisanteries à répétition de la fin d’année 2017. Elisabeth Borne (polytechnicienne et ingénieur des ponts et chaussées), bien que ministre, ne pèse d’aucun poids dans son « dialogue » avec Guillaume Pepy (elle a été travaillé dans le cabinet de Martine Aubry). À la veille de sa convocation par son (sa) ministre de tutelle, il laisse entendre pendant vingt-quatre heures que son poste est à la disposition du gouvernement et qu’il partirait si on le lui demandait. Résultat, il reste sur place. La convocation (elle était présenté comme une mise sous pression de la SNCF s’accompagnant d’une grande explication25) se transforme en réunion de travail sympathique (il est accompagné de deux autres directeurs dont Patrick Jeantet, PDG de SNCF Réseau) qui débouche sur un audit des grandes gares… (Cf. la caricature du Canard enchaîné du 10 janvier 2018 : « Je vous informe qu’il n’y aura pas de service bar pendant l’entretien… En outre, les toilettes sont hors service. Asseyez-vous, si vous trouvez une chaise » déclame la ministre des transports26). Manifestement, Guillaume Pépy s’identifie à un train dont le départ annoncé est reporté en raison d’un incident technique27. En faisant un mauvais jeu de mots, on pourrait dire que quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites. Qui plus est, il pratique le chantage. Virez-moi si vous avez le courage et des candidats de rechange pour continuer l’ouverture à la concurrence et la réforme des retraites des cheminots ! Et ça marche à la perfection surtout lorsqu’on est certain de se retrouver au Conseil d’État en cas de pépin inattendu. Dans les cercles officiels, il se murmure que Jupiter le craindrait sans parler de son ministre de tutelle. Mais, on nous rassure, la ministre des transports attend des résultats concrets28.

On l’aura compris, ce grand serviteur de l’État préfère le pantouflage public au droit administratif. On dit qu’il aurait bien abandonné le rail si le prince avait bien voulu lui confier la présidence d’Air France afin de prendre un peu de hauteur. Aux locomotives, il préfère les avions, auxquels il fait souvent référence en comparant, par exemple, la circulation ferroviaire en Île de France « au décollage d’un Airbus A380 toutes les sept secondes »29. L’homme ne manque pas d’humour, lui qui était « l’ex-compagnon » de feu Richard Descoings, l’ancien directeur de Sciences Po Paris décédé en 2012 dans des conditions étranges dans un hôtel de New York. Vous avez dit conjoint alors que Richard Descoings était légalement marié. Si les gazettes disent vrai, nous aurions été en présence d’un cas de polygamie. Étrange ! Comme l’écrit Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde : « Sur la rive droite où siège le Conseil d’État, la plupart des membres de ce phalanstère informel vient leurs goûts, en closet queen, cachés et parfois même mariés. Malheureux barons de Charlus déguisés en époux corsetés. Entre eux, les hauts fonctionnaires appellent les Affaires étrangères « le Gay d’Orsay » et les juges du Palais-Royal « le Conseil de tatas. Mais à force d’être moqués, les hommes du Conseil ont fini par former de petites coteries pudiques, de prudentes formes de soutien »30

Une fois de plus, on est en mesure d’apprécier la réalité de la vie politico-administrative française et du comportement de son élite censée donner le bon exemple. Une fois de plus, nous en sommes loin. Le mantra de la moralisation de la vie publique, de la restauration de la confiance dans la vie publique sonne de plus en plus faux, de plus en plus creux pour celui qui veut bien aller au-delà de l’écume des jours que nous servent quotidiennement nos folliculaires préférés. Comment considérer ce haut responsable comme « indispensable »31 alors même que sa gestion de la SNCF est pour le moins calamiteuse à maints égards ? Il n’y a qu’en France que cela se produit. En Allemagne, cela ferait longtemps qu’il aurait été remercié et renvoyé à ses chères études. Quand les fonctionnaires des grands corps feront leur carrière dans les dits grands corps et ne s’en échapperont pas ? Le scandale Guillaume Pepy est là pour nous le démontrer que nous vivons dans un pays des copains et des coquins.

Pour Mémoire.

Nous ne serions pas complets sur ce feuilleton à rebondissements de la moralisation de la vie publique si nous ne mentionnions pas la Cour des comptes qui vient de s’enrichir de deux nominations très politiques. En effet, l’ancienne secrétaire d’État Juliette Méadel et Guillaume Valette-Valla, tous deux proches du PS, rejoignent la Rue Cambon32. La pratique des prébendes, cela continue comme avant à tel point que les grands corps (Conseil d’État, Cour des comptes, Inspection générale des finances), fleurons de la République exemplaire, se transforment en vulgaires corps poubelles d’une République monarchique. Drôle de paradoxe que ces grands corps dont les membres à part entière s’empressent de les quitter pour aller voir ailleurs et arrondir leur fin de mois et dont ceux qui n’en sont pas membres (membres entièrement à part) s’empressent de les intégrer par le fait du prince pour bénéficier de multiples avantages non négligeables (statutaires et financiers) par ces temps difficiles où certains ex-ministres du gouvernement de François Hollande en sont contraints à faire le déplacement par Pole emploi. Horresco referens. Par ailleurs, nous apprenons que les salaires excessifs et les primes illégales des hauts fonctionnaires avaient été révélés en octobre aux ministres concernés, qui avaient gardé le secret (Cf. nos remarques sur le sujet dans l’un des précédents magazines)33. La moralisation de la vie publique est réellement en marche… arrière. Au train où vont les choses, on ne sait vers quelle direction notre République se dirige ?

21 Vivement 2025 !, Marianne, 5-11 janvier 2018, p. 31.
22 Vincent Gauche/Joël Hazan, La crise de la SNCF n’est pas une surprise, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 janvier 2017, p. 7.
23 A.-S. M., Pepy se voit dans les airs, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 1.
24 Ivan Letessier, Loyauté et entregent, le kit de survie de l’insubmersible Guillaume Pepy, www.Lefigaro.fr , 7 janvier 2018.
25 Olivia Detroyat, SNCF : la grande explication. Le Gouvernement met la SNCF sous pression, Le Figaro économie, pp. 21-22-23.
26 Les patrons de la SNCF reçus au ministère des transports, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 1.
27 Faux départ, Marianne, 5-11 janvier 2017, p. 31.
28 Valérie Collet, SNCF : la ministre attend des résultats, Le Figaro économie, 9 janvier 2018, p. 22.
29 Philippe Ridet, Guillaume Pepy, M Le Magazine du Monde, 6 janvier 2018, p. 11.
30 Raphaëlle Bacqué, Richie, Grasset, 2015, p. 29.
31 Philippe Jacqué, SNCF : l’indispensable Guillaume Pepy. SNCF : l’étonnante longévité de Guillaume Pepy, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 janvier 2018, pp. 1 et 3.
32 Cour des comptes : deux nominations très politiques, www.Lepoint.fr , 5 janvier 2018.
33 Jean Nouailhac, Gros salaires de Bercy : le gouvernement savait tout, www.lepoint.fr. , 10 janvier 2018.
 
 
ALEXANDRE DJOUHRI ET LES INTOUCHABLES – Ali Baba. Le microcosme germanopratin respire. Le politicien moyen pousse un ouf de soulagement. La Justice reprend soudain des couleurs. Le 7 janvier 2018, le sulfureux intermédiaire, homme d’affaires franco-algérien, Alexandre Djouhri est interpellé à l’aéroport d’Heathrow à Londres en vertu d’un mandat d’arrêt européen (libéré sous forte caution les 10 janvier 2018). Il est vrai que l’attention de plusieurs magistrats instructeurs français se portait depuis plusieurs mois sur l’homme au langage cru, fleuri pour en savoir un peu plus sur le financement libyen de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007 de la part de cet homme qui évoluait entre Alger, Genève, Londres, Moscou et quelques autres capitales arabes dont Tripoli. Plusieurs hauts personnages, en particulier le « cardinal » Claude Guéant ou le diplomate atypique, Boris Boillon ont déjà été interrogés sur cette affaire par la fine fleur de l’instruction en France. Tous jurent que jamais le dictateur libyen n’aurait versé un seul centime à l’ex-président de la République. Juré, craché, tout ceci n’est que pur mensonge destiné à discréditer leur mentor, Nicolas Sarkozy. Ceux qui prétendraient le contraire ne seraient que de vulgaires affabulateurs auxquels la Justice devrait faire rendre gorge tôt ou tard.

Rappelons que l’intéressé s’était vu confier dans le passé un certain nombre de missions sensibles au début de la guerre en Libye par des officiels français. Seul petit grain de sable (parmi bien d’autres tant le carnet d’adresses de l’intéressé est bien fourni) dans cette affaire, Alexandre Djouhri, qui est présenté comme l’ennemi public numéro un, était officiellement invité (avec le traditionnel carton aux armes dorées de la République) et intuitu personae à la résidence de l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt à l’occasion de la réception qu’offrait le président de la République, Emmanuel Macron lors de sa visite officielle à Alger le 6 décembre 2017. Et, c’est là que le bât blesse. Comment Jupiter peut-il inviter à la Résidence de France, plus connue sous son appellation de « Villa des Oliviers » une personne aussi « défavorablement connue » de la maréchaussée française et des justices française et helvétique ? Patatras lorsque le volatil sort l’information. C’est le sauve-qui-peut et le c’est pas moi, c’est l’autre. Comme toujours dans ce genre de bavure diplomatique, les courageux ne sont pas légions. Chacun se renvoie élégamment la patate chaude, chargeant lâchement les petits copains de tous les maux de la terre. Qu’apprenons-nous par l’édition du 10 janvier 2018 du volatil ? « De retour à Paris, Jupiter a ainsi engueulé son ministre des Affaires étrangères : ‘je suis pour une diplomatie de l’exigence, pas des affaires’. Jean-Yves Le Drian a aussitôt fait passer le message à l’ambassadeur d’Alger et au secrétaire général du Quai d’Orsay, , un ami de Djouhri, nommé à ce poste par… Macron ». Et, la boucle est bouclée. En un mot, cela veut dire que l’incident est clos et que l’affaire en restera là en dépit de sa gravité.

Revenons à la chaîne possible de responsabilités dans cette affaire. Il appartient aux services de l’ambassade, sous la responsabilité personnelle et propre de l’ambassadeur (l’ex-inspecteur général du quai d’Orsay, Xavier Driencourt, beau-frère de l’ex-président du Conseil constitutionnel et ancien du cabinet Juppé), de proposer au protocole de l’Élysée (Frédéric Billet) une liste d’invités pour la traditionnelle réception qu’offre le chef de l’État à ses hôtes algériens et à la colonie française locale. En toute logique diplomatique, ce projet de liste peut/doit être soumis pour approbation au président de la République (celui qui dort deux à trois heures par nuit et qui lit tout, nous dit-on) directement ou indirectement par le canal de la cellule diplomatique de l’Élysée dirigée par Philippe Étienne au sein de laquelle existe une conseillère Afrique du Nord-Moyen-Orient, Ahlem Gharbi. Le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler et son adjoint sont vraisemblablement consultés. Au Quai d’Orsay, le directeur de cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (Emmanuel Bonne, ex-ambassadeur à Beyrouth et ancien de la cellule diplomatique de François Hollande) et le directeur d’Afrique du Nord Moyen-Orient ou ANMO (Jérôme Bonnafont, chiraquien, ex-porte-parole de l’ancien président, ex-ambassadeur à Tel Aviv, New Dehli, Madrid…) ont pu/du être consultés sans parler sur secrétaire général du Quai d’Orsay, Maurice Gourdault-Montagne (proche de Dominique de Villepin, conseiller diplomatique de Jacques Chirac, ex-ambassadeur à Londres, Berlin, Pékin et familier d’Alexandre Djouhri). Une enquête administrative rapide et sérieuse aurait rapidement permis de montrer où se situait la faille « protocolaire ». Qu’a-t-on véritablement fait ou pas fait ? Nous ne le saurons vraisemblablement jamais. Décidemment, on ne traite pas tous ces hauts fonctionnaires comme le vulgum pecus (les agents dits d’exécution ou les agents de catégorie A ne bénéficiant pas de « protections » de toutes natures) par des sanctions administratives (du premier au quatrième degré en fonction de la gravité de la faute). Un simple petit coup de fil de notre lorientais à ses ouailles de la Maison des bords de Seine, suffit à apaiser l’ire de Jupiter. Et, l’affaire est dans le sac, elle est prestement étouffée… Tout ce petit monde de l’entre-soi va pouvoir dormir sur ses deux oreilles… sauf si le feuilleton du volatil apportait quelques développements supplémentaires dans les semaines à venir. Sait-on jamais !

Il est presque certain qu’Alexandre Djouhri va jouer le rôle de fusible, de bouc émissaire, d’arbre qui cache la forêt dans cette affaire du possible financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Il découvrira à cette occasion que les intouchables, cela n’existe pas seulement en Inde, mais aussi dans notre douce France.

 

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