Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

ENFIN, UNE VRAIE GEOPOLITIQUE DE LA RUSSIE !

Autant le dire d’emblée, c’est un livre « spinoziste »1 de la meilleure filiation ; c’est-à-dire qui traite du contenu immanent de son objet, dont les informations factuelles et analytiques constituent la marque même du sérieux d’une démonstration verum index sui, pédagogique et opérationnelle.

Ce livre nous parle vraiment – vraiment – de la Russie, telle que diplomates, militaires, chercheurs, journalistes et citoyens devraient l’aborder. Car, de nos jours, il est devenu tellement rare de lire des choses pertinentes sur ce pays-continent, qui ne cèdent pas à la russophobie déferlante… Enfin, il faut relever aussi avec bonheur, le plaisir de lire un tel texte – agrémenté de nombreux croquis et cartes -, qui fera le plus beau des cadeaux de Noël pour les amis en quête de compréhension et d’intelligence. Cette lecture tombe à point nommé après la dernière confrontation maritime en mer Noire, suscitée par une provocation ukrainienne teintée de petits calculs électoraux assez ragoûtants… Sans surprise, l’incident maritime a réactivé tous les poncifs antirusses les plus grotesques. Raison de plus pour suivre à la loupe les explications de Jean de Gliniasty.

Ambassadeur de France, non seulement en Russie (janvier 2009 – octobre 2013), au Brésil et au Sénégal, Jean de Gliniasty a été auparavant Consul général à Jérusalem et conseiller à la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne. C’est un de nos grands diplomates. Au Quai d’Orsay, il a été, entre autres, adjoint au chef du Centre d’analyse et de prévision, directeur du Développement et de la Coopération scientifique, technique et éducative, directeur des Nations unies et des organisations internationales, directeur d’Afrique. Enfin, il est l’auteur d’un autre livre important : La diplomatie au péril des « valeurs »2. Par conséquent, ce n’est pas un perdreau de l’année et on peut le lire et relire en toute sécurité…

Le sujet est pourtant difficile et Jean de Gliniasty avertit d’emblée : « la Russie est gigantesque, son histoire mouvementée et tragique, sa société complexe. Les Russes eux-mêmes cultivent l’ambiguïté ou le mystère, et se plaisent à invoquer la fameuse « âme russe » devenue à la mode du temps du romantisme ». Faite de mémoires, d’affects et grandeurs, cette légende constitue un premier obstacle épistémologique à l’encontre de l’objet lui-même : « avec 17 millions de km2 et 11% des terres émergées de la planète, s’étendant sur onze fuseaux horaires, la Russie est le plus vaste pays du monde. Un cinquième seulement de son territoire se trouve en Europe. La Sibérie, géographiquement en Asie, représente les trois quarts du territoire russe et un quart de sa population ».

Cette géographie explique, en partie, la puissance d’un profond mouvement « slavophile » insistant sur la spécificité de la civilisation russe, fondée sur la religion orthodoxe et au carrefour de multiples civilisations dont la plupart n’étaient pas d’origine européenne. Porté par des écrivains comme Tioutchev ou Ostrovsky, plus récemment par Douguine, ce « néo-eurasisme » se tourne vers l’Asie, à commencer par l’Asie centrale. Cette évolution a été confortée par le souci du gouvernement russe de donner un cadre institutionnel à l’influence russe dans les pays de l’ancienne URSS, notamment après l’échec de la Communauté des Etats indépendants (CEI), créée par Boris Eltsine à la fin de l’Empire soviétique.

L’Union économique eurasiatique (UEE), initiative du président du Kazakhstan appuyée par la Russie, entrée en vigueur en janvier 2015 sur le modèle de l’Union européenne, instaure un espace économique commun (zone de libre-échange, normes, etc.) entre la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie, et plus récemment l’Arménie et le Kirghizistan. La Géorgie et l’Ukraine ont choisi de signer des accords de coopération avec l’UE.

L’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) regroupe autour de la Russie, l’Arménie, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et la Biélorussie ; l’Ouzbékistan ayant fait quelques allers et retours. De fait, même si l’UEE et l’OTSC sont maintenant des réalités et correspondent à des besoins réels des ex-républiques d’URSS, « le retour en force d’un eurasisme anti-occidental en Russie est relativement nouveau et paraît surtout la conséquence du durcissement des relations entre la Russie et les pays occidentaux après la crise ukrainienne et la crise syrienne », souligne Jean de Gliniasty.

Après une partie consacrée à une présentation très détaillée de la Russie, dans ses différents aspects économiques, politiques, idéologiques, militaires et sociales, Jean de Gliniasty présente, dans les trois parties suivantes de son ouvrage, une série de dossiers sur : les enjeux stratégiques ; la société russe ; enfin, les défis pour la Russie, déclinés en dix questions : 1) Normaliser avec l’Occident : une tâche impossible ? ; 2) La sécurité en Europe : s’accorder ou faire peur ? ; 3) La démographie : l’extinction des Russes ? ; 4) Comment lutter contre la corruption ? ; 5) Comment sauvegarder l’éducation et la recherche ? ; 6) La Russie pourra-t-elle conserver ses élites ? ; 7) Les inégalités minent-elles la société russe ? ; 8) Comment développer la Sibérie ? ; 9) La nouvelle frontière arctique ; 10) Quelle succession pour Vladimir Poutine ? Son quatrième mandat court jusqu’en 2024.

Difficile actuellement de dire qui pourrait lui succéder. « De nombreuses personnalités remplissent toutes les conditions : appartenance passée ou présente aux « services », proximité avec l’actuel président, expérience politique et économique, exercice de responsabilités importantes, voire – comme l’actuel chef des services de sécurité extérieure (SVR) – généalogie réelle ou supposée reliant à une famille ayant marqué l’histoire de la Russie (les princes Narychkine)… Certains politologues parlent du politburo 2.0 , regroupant les personnalités les plus proches du président comme le vivier où Vladimir Poutine choisira son successeur. Mais le président a récemment procédé à des changements importants dans l’administration, écartant d’anciens compagnons de route, promouvant de jeunes technocrates, redistribuant ainsi les cartes et aiguisant les appétits », conclut Jean de Gliniasty. Les six ans du mandat du président Poutine ne seront pas trop longs pour préparer cette succession !

Entre les différentes fiches qui constituent le livre, deux autres rubriques –Focus et A retenir – accompagnent, facilitent et résument cette belle exploration de la Grande Russie.

On l’a déjà souligné, mais il faut le répéter, la Géopolitique de la Russie de Jean de Gliniasty doit figurer – en bonne place – dans la bibliothèque de tout honnête homme du XXIème siècle. Sa lecture est une fête pour l’esprit et la déconstruction nécessaire de l’habituel blabla journalistique…

 
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Bonne lecture donc et bonne semaine.

Richard Labévière
3 décembre 2018

1 Jean de Gliniasty : Géopolitique de la Russie – 40 fiches illustrées pour comprendre le monde. Editions Eyrolles, septembre 2018.
2 Jean de Gliniasty : La Diplomatie des « valeurs » – Pourquoi nous avons eu tout faux avec Trump, Poutine et d’autres. Editions L’Inventaire, 2017.

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