Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

EREVAN : SOMMET DES FRANCOFOLIES…

Emmenez-moi au bout de la terre 

Emmenez-moi au pays des merveilles

Il me semble que la misère

Serait moins pénible au soleil.

Tel est le refrain d’une célèbre chanson de Charles Aznavour décédé le 1er octobre 2018 à l’âge de 94 ans à Mouriès. Et cela dix jours avant le début du XVIIème sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie qui se réunit pour la première fois à Erevan (11-12 octobre 2018), capitale de l’Arménie. Sommet auquel Charles Aznavour devait accompagner le président de la République, Emmanuel Macron (après avoir boudé la visite à New-York et aux Antilles, Brigitte Macron accompagne son divin mari à Erevan, pour veiller au grain). Ce dernier rend un hommage national sobre mais poignant à Charles Aznavour à l’Hôtel des Invalides les 5 octobre 2018. Il souligne qu’il fut l’un des meilleurs ambassadeurs de la Francophonie tout en étant par ailleurs l’un des meilleurs ambassadeurs de l’Arménie. Charles Aznavour ne disait-il pas qu’il avait eu l’impression d’être devenu français lorsqu’il possédât une parfaite maîtrise de la langue de Molière, plus que lorsqu’il fut naturalisé français ?

Exemple à méditer en un temps où bon nombre de nos compatriotes ne possèdent pas les rudiments élémentaires en sortant de l’enseignement primaire, pour ne pas dire secondaire. Que s’est-il passé depuis le dernier sommet de la Francophonie de Kinshasa en RDC (12-14 octobre 2017) ?1 Le choix de l’Arménie relève d’une diplomatie courageuse. La poursuite d’une approche institutionnelle traduit une diplomatie verbeuse qui se double d’une diplomatie honteuse lorsque l’on sait que Jupiter a poussé pour une candidate dont le pays, le Rwanda a multiplié les signes de dédain pour la France et la francophonie. Pour certains, l’utilisation de la langue française constitue un handicap dans le monde du « globish », une sorte de maladie honteuse.

DIPLOMATIE COURAGEUSE : LE CHOIX DE L’ARMÉNIE

L’Arménie que découvre le président de la République, Emmanuel Macron, ainsi que la Cour qui accompagne le monarque lors de ses déplacements hors de l’hexagone, se situe dans un contexte contrasté tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

Sur le plan intérieur : sus à la corruption

Ce sommet intervient à un moment difficile de la marche de l’Arménie vers la démocratie. Ce pays ayant accédé à l’indépendance en 1991. Son nouveau premier ministre, Nikol Pachinian – reçu à Paris pour préparer le sommet de la Francophonie et pour renforcer la relation bilatérale – s’est engagé dans une lutte implacable contre la corruption2. Il est vrai que la situation économique du pays n’est pas très brillante3. Élu par le parlement arménien sous la pression de la rue grâce à une « révolution de velours », Nikol Pachinian doit quotidiennement lutter contre une majorité encore dominé par son prédécesseur, Serge Sarkissian. La Constitution taillée sur mesure pour son prédécesseur lui laisse peu de marge de manœuvre. On évoque des élections législatives anticipées au sort incertain pour l’actuel premier ministre4. Selon un expert, « le problème réside dans un conflit de légitimité » entre celle que donne le peuple et celle que la Constitution confère au Parlement. Et, c’est bien de cela dont il s’agit lorsque le premier ministre, Nikol Pachinian annonce, en plein milieu de la conférence de la francophonie, la tenue d’élections anticipées autour du 10 décembre 2018. Il compte démissionner d’ici le 16 octobre 2018.

Sur le plan extérieur : élargir le champ de ses alliances

L’Arménie doit composer avec sa géographie et son histoire tout en essayant de s’en libérer autant que faire se peut. Pour ce qui est de la géographie, elle est enclavée entre la Turquie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan (avec laquelle elle s’oppose dans le conflit « gelé » du Haut-Karabagh), l’Iran. Quant à l’histoire, elle faisait partie de l’ex-URSS et a eu à souffrir du massacre de ses nationaux par la Turquie (pomme de discorde toujours présente dans la relation bilatérale). Que faire dans ce contexte ? Ménager son étranger proche tout en tissant des liens étroits avec l’Union européenne, l’OTAN (dans le cadre du Partenariat pour la paix), voire avec la France (et les 83 autres États représentés) dans le cadre de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) dont le siège est à Paris. Et tout cela en dépit du fait que l’on ne peut se qualifier de pays francophone, au sens strict du terme en dépit d’une diaspora particulièrement bien intégrée dans notre pays. Certains évoquent une « francophonie du cœur ».

Passons du pays hôte de ce sommet au plat de résistance de cette rencontre, la défense et la promotion de la langue française au nom d’un pluralisme linguistique dans un monde où l’on parle et l’on pense de plus en plus en anglais.

DIPLOMATIE VERBEUSE : LE CHOIX DU MÉCANO INSTITUTIONNEL

Le sommet d’Erevan permet de déployer toutes les facettes de la diplomatie multilatérale : hommage à Charles Aznavour, « vivre ensemble », poursuite de l’ouverture au monde des affaires, élargissement versus approfondissement mais aussi question du choix de son plus haut(e) représentant (e).

En hommage à Charles Aznavour, l’amoureux de la France

Après l’hommage aux Invalides, Emmanuel Macron se rend au Centre Charles Aznavour en construction sur les hauteurs d’Erevan (il devait poser la première pierre en compagnie de notre héros national) et assiste ensuite à un concert auquel devait participer le chanteur et auquel participeront un certain nombre de ses amis (Serge Lama, Angélique Kidjo, Erik Berchot, le pianiste qui accompagnait l’auteur d’Emmenez-moi et de j’me voyais déjà…). Selon son fils Nicolas, ce centre abritera des lieux d’échanges et d’apprentissage, notamment une méthode d’enseignement du français à partir de ses chansons. « Par-delà la personne de Charles Aznavour, cette fondation est parfaitement en ligne avec la façon dont le président envisage la francophonie », fait-on savoir dans la délégation qui accompagne Emmanuel Macron à Erevan5. On ne peut que se féliciter de cette heureuse initiative très concrète et très touchante.

Au service de 84 pays qui ont la langue française en commun

Dans son souci de se défaire des visions du passé (en particulier celle de la Françafrique dont il a annoncé l’acte de décès), Emmanuel Macron avait tenu à s’adresser en priorité à la jeunesse lors du sommet de Ouagadougou de 2017 pour défendre l’idée d’une « langue monde émancipée de la France ». Le chef de l’État entendait œuvrer autour de trois axes essentiels pour renforcer la francophonie : « apprendre, échanger et créer en français ». La thématique principale de ce sommet d’Erevan tourne autour du « vivre ensemble » dans un monde où l’utilisation de « la langue française recule, souvent bousculée par d’autres langues qui visent l’hégémonie » (Emmanuel Macron) au Moyen-Orient et en Asie, cela faute d’investissement. L’argent est le nerf de la guerre comme il est celui de la défense de la langue française. À méditer par les crânes d’œuf de Bercy, experts dans le maniement indiscriminé du rabot. Jupiter entend saisir cette occasion, comme il l’a fait à l’occasion de son récent discours à l’assemblée générale de l’ONU à New-York), pour défendre le multilatéralisme et la francophonie. Ni plus, ni moins.

Avec internet

Lors de son intervention à l’ouverture du sommet (11 octobre 2018), Emmanuel Macron s’est livré à un vibrant plaidoyer pour une présence accrue de la francophonie sur internet, rendant hommage à toutes les initiatives prises par le Canda en la matière et dont il fallait s’inspirer. Vaste programme, en vérité ! Mais, tout cela tombe du ciel par la volonté de Jupiter sans le moindre travail d’approfondissement du sujet débouchant sur des propositions concrètes. Rien de tout cela, comme toujours, dans la diplomatie macronienne de la Francophonie comme sur le reste ! On improvise, on fait le buzz et le soufflet retombe aussitôt. Le besoin impérieux de produire de la parole.

Au service du monde des affaires

Depuis plusieurs années, la francophonie institutionnalisée a mis à son programme, le développement de la langue française dans le monde des affaires. Vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle tant cette sphère a fait litière, depuis longtemps, de l’usage de la langue vernaculaire français, privilégiant comme lingua franca, l’anglais et son cousin germain, le « globish ». Le Forum francophone des affaires est présent à Erevan à l’occasion du sommet. Son président, Steve Gentili signe avec l’Assemblée des peuples d’Eurasie une convention destinée à faciliter la coopération économique et culturelle avec cet espace en développement. Rappelons que ce Forum a pour objet la promotion de la langue française dans le secteur économique !6 Malheureusement, les résultats ne sont pas à la hauteur des espoirs placés dans cette démarche.

Dilemme de sa dilution

Ukraine, Bulgarie et bientôt peut-être Arabie saoudite, là est la question. En s’élargissant à des États dont le rapport avec le Français n’est pas évident, la francophonie ne risque-t-elle pas d’être inaudible ? 7 Certes, il existe des membres de plein droit (Moldavie, 2% de francophones et Égypte et Bulgarie avec 3%) et des membres ayant un statut d’observateur (Ukraine et Uruguay, 1% de francophones). Nous apprenons que l’Arabie saoudite briguerait un statut d’observateur en dépit de sa théocratie, de ses libertés avec les droits de l’homme8 et son peu d’attrait pour le français9. L’universitaire franco-djiboutien Abdourahman A. Wabert, penseur de la francophonie fait part de sa perplexité face à cette candidature. Mais, cette candidature s’est jusqu’à présent heurtée à l’opposition de certains pays, en particulier du Canada. Notons que les Émirats arabes unis et le Qatar disposent déjà d’un statut d’observateur.

Ancien ministre de la Francophonie (2002-2004), Pierre-André Wiltzer estime que « l’OIF court un réel danger de dispersion. Parmi les nouveaux membres beaucoup n’avaient guère de véritables liens avec les objectifs fondamentaux de l’Organisation. On a vu l’OIF s’intéresser à toutes sortes de sujet pour lesquels elle n’avait pas les moyens d’agir concrètement. C’est un syndrome qui, d’une certaine façon, frappe aussi l’Union européenne : l’élargissement risque de tuer l’approfondissement ». La diplomatie de l’auberge espagnole ou du saupoudrage connait rapidement ses limites.

Au-delà de ces questions rituelles, le sommet d’Ervan restera dans l’Histoire comme celui d’une trahison française.

DIPLOMATIE HONTEUSE : LE CHOIX D’UNE CANDIDATE RWANDAISE

Face à un argumentaire à tout le moins spécieux des plus hautes autorités françaises pour défendre la candidate rwandaise au poste de secrétaire général de l’OIF, il convient de s’en tenir à la vérité des faits pour dénoncer la défense de l’indéfendable.

Argumentaire spécieux de Jupiter

Tous ces sommets n’échappent pas à la règle selon laquelle un petit grain de sable vient toujours troubler le fonctionnement d’une machine parfaitement huilée. Le sommet d’Erevan est un peu l’otage de la question de la nomination de la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). À l’actuelle titulaire du poste, la canadienne, Michaëlle Jean, le président français, en accord avec les pays africains, défend la candidature de la très controversée ministre des Affaires étrangères rwandaise, Louise Mushikiwabo10. Son pays a remplacé le français par l’anglais en 2008 comme langue obligatoire dans l’enseignement primaire et a rejoint derechef le Commonwealth tout en entretenant des relations fraiches avec la France. Le secrétaire d’état aux affaires étrangères en charge de la francophonie, Jean-Baptiste Lemoyne déclare que « la France se rallie à une candidature portée par un continent tout entier ». Comme pour enfoncer le clou, dans l’entourage du président de la République, on précise qu’il convient de délier cette question de la qualité de la relation bilatérale en soulignant que « le Rwanda comme le Canada, comme le Cameroun, comme beaucoup d’autres pays, a une double dimension française et anglaise. Ce n’est pas un obstacle en soi, au contraire, c’est une manière d’affirmer dans ces pays l’importance du français, mais aussi de se situer dans le schéma du plurilinguisme ». Et, le président de la République de se « réjouir » de la candidate rwandaise à la tête de l’OIF11, élection acquise dans les coulisses de la conférence12.

Dénonciation de la défense de l’indéfendable

Pour démontrer nos errements coupables, nous reprendrons in extenso ce qu’écrivait Pierre Péan sur le sujet dans le numéro 199 de notre magazine :

« En soutenant la candidature de Louise Mushikiwabo – la ministre des Affaires étrangères rwandaises – à la tête de la Francophonie, Emmanuel Macron élève le French Bashing au sommet de l’Etat. Il demande aux dirigeants francophones de donner plus de poids à une personne dont la célébrité s’est construite sur la haine de la France, qui ne manque jamais une occasion de taper sur les militaires et les politiques français accusés de complicité de génocide. Une dame qui n’a aucun état d’âme pour justifier enlèvements et assassinats d’opposants à l’étranger. Au journaliste d’Al Jazeera, qui lui posait en juin 2016 une question sur l’étranglement du colonel Patrick Karegeya dans un hôtel sud-africain, elle répondit : « Why should I be unhappy about my enemies and people who threaten? » Elle a aussi défendu fermement la décision de Kagamé de faire de l’anglais la langue d’enseignement et langue d’administration. Et du Rwanda, le 54ème Etat du Commonwealth.

Le 11 septembre 2011, la candidate à la direction de la Francophonie ne déclarait-elle pas à Paris : « c’est un peu un signe des temps. L’anglais est une langue avec laquelle on va plus loin que le français. Sinon le français au Rwanda ne va nulle part ». Et, il y a quatre ans, Louise Mushikiwabo faisait détruire au bulldozer le centre culturel français ! Elle a craché à de nombreuses reprises sur la justice française qui instruit sur l’attentat contre l’avion de Habyarimana. Le 11 novembre 2016, elle a ainsi menacé de publier « une nouvelle liste de hauts responsables politiques français accusés de complicité dans le génocide de 1994 contre les Tutsis ». Mais surtout, cette dame est le haut-parleur d’un des pires dictateurs de la planète. Paul Kagamé est élu avec des taux soviétiques, enferme et tue ses opposants, crache sur la liberté de la presse… Les valeurs promues par l’OIF ne sont-elles pas « la démocratie, les droits de l’homme, l’Etat de droit et la justice » ? Par ce soutien Emmanuel Macron condamne l’OIF et envoie un signal très fort aux dictateurs africains : « le mépris de vos peuples ne remettra pas en cause notre soutien… »

Ce soutien est incompréhensible. Sauf d’imaginer que ses dossiers sont mal faits ou influencés par les lobbies puissants de Kagamé qui ont gangrené les principaux médias français et une partie de l’administration. Il n’y a pourtant pas de grands efforts à fournir pour se procurer des enquêtes indépendantes sur la vraie nature du régime de Kigali. A commencer par le rapport Gersony, qui dès septembre 1994 constatait que l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), sous les ordres de Kagamé, s’était livrée à des massacres de masse contre les Hutus. Les Américains aidèrent Kagamé à enterrer ce rapport de l’ONU au point qu’aujourd’hui, il est censé n’avoir jamais existé ! Il y a aussi le rapport Mapping, également rédigé par l’ONU en 2008 et 2009, faisant état de crimes de masse commis en République Démocratique du Congo entre 1993 et 2003 par les soldats rwandais. Il n’exclut pas la possibilité d’un génocide. Il y a également la justification par le juge espagnol Merelles du lancement de 40 mandats d’arrêt contre les plus proches collaborateurs de Paul Kagamé (le 6 février 2008), dont je ne citerais que les premiers mots : « une fois le pouvoir obtenu par la violence, ils ont mis sur pied avec les mêmes méthodes un régime de terreur et une structure criminelle parallèle à l’Etat de droit… »

Il n’est pas nécessaire de passer beaucoup de temps sur le dossier Rwanda pour comprendre que l’histoire du drame est complètement truquée. Que Paul Kagamé et ses soutiens anglo-saxons ont réussi à imposer que les enquêtes du TPIR soient limitées aux seuls crimes des « génocidaires hutus ». Quelques jours avant le vote d’Erevan pour élire la tête de la Francophonie, un document inédit transmis récemment à la Justice française montre à tous la vraie nature du régime soutenu par Emmanuel Macron. C’est un Rapport du TPIR, daté du 1er octobre 2003 (trente pages) sur les « crimes commis par l’APR ».

Il permet de mieux comprendre Carla del Ponte, ancienne procureure du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), qui, dans son livre La Traque, les Criminels de guerre et moi, raconte que ses problèmes ont commencé quand elle décida de mener une enquête sur le Front patriotique rwandais, « parce que le président Kagamé et d’autres leaders tutsis ont basé une grande partie de leur prétention à la légitimité sur la victoire du FPR contre les génocidaires en 1994 […]. Ils ont présenté leur conquête du pays comme une lutte juste pour mettre fin à un génocide ». Et d’expliquer dans le détail que les autorités rwandaises tenaient sous contrôle chaque étape de ses enquêtes. Au bout du compte, Carla del Ponte fut chassée de son poste par l’administration américaine. Furent ainsi abandonnées toutes les enquêtes sur l’APR. Le document résume le gros travail effectué par l’équipe des Investigations spéciales sur les crimes commis par l’APR pendant l’année 1994. Ce document est effroyable. Il dégouline du sang des dizaines de milliers de victimes en très grande majorité hutues. Toute la mécanique de la prise de pouvoir par l’APR y est minutieusement décrite. Dix-huit sites de massacres sont recensés. Les techniques d’exécution sont précisément exposées. Sont également analysés le rôle de la DMI (Directorate of Military Intelligence) dans la désignation des victimes et celui des fameux « techniciens » qui dépendaient du Haut commandement de la DMI.

Des commandos qui opéraient habillés en civil, formés à empoisonner l’eau, à tuer avec une corde, avec un sac plastique, à injecter l’huile dans les oreilles, à utiliser l’agafuni, à faire sauter des mines dans des lieux publics… Certains étaient chargés d’infiltrer les interahamwe sur certaines barrières ; « leur rôle était de prendre part aux tueries et d’inciter les interahamwe à commettre davantage de massacres ». Bref ce rapport met en pièces l’histoire officielle du drame rwandais, telle qu’elle est imposée par le régime de Kigali et ses nombreux soutiens associatifs et médiatiques : un affrontement entre le Bien et le Mal, entre les bons Tutsis et les Hutus génocidaires. Selon ce roman-là, Paul Kagamé aurait mené une guerre de libération nationale, mis un terme au génocide et pris in fine le pouvoir, le 12 juillet 1994, malgré l’aide apportée par les militaires français aux Hutus.

La réalité est évidemment toute autre : le drame rwandais est une guerre civile sauvage entre Tutsis et Hutus, déclenchée en octobre 1990 par une agression armée des Tutsis du FPR, diaspora installée en Ouganda, soutenue par l’armée ougandaise et relancée en 1994 par l’attentat contre l’avion d’Habyarimana… qui déclencha le génocide des Tutsis et des Hutus modérés »13.

On ne saurait être plus clair sur la position incompréhensible prise par Jupiter qui fait honte à nos dirigeants.

Désignation de la candidate rwandaise

Selon les informations disponibles, un compromis aurait été trouvé entre Emmanuel Macron et son homologue canadien, Justin Trudeau. Ce dernier aura accepté de renoncer à soutenir la candidature de l’actuelle titulaire du poste, la canadienne, Michaëlle Jean (qui n’a pas entièrement déméritée en dépit de quelques factures extravagantes de frais de déplacement et de frais de bouche) en échange d’un retrait – au moins pour deux ans – de la candidature saoudienne au statut d’observateur de l’OIF (les relations bilatérales entre Ottawa et Riyad sont au mauvais fixe depuis quelques mois). Il est vrai que cette candidature tombait au plus mauvais moment en raison des révélations sur les conditions de l’élimination physique de l’opposant Jamal Khashoggi au consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul14. Il est vrai que cette affaire étouffée, au départ, par les courageuses chancelleries occidentales15 commence à leur revenir à la figure comme par effet boomerang16. Que n’aurait-on dit si les Russes avaient procédé de la sorte ? Dans son discours de plaidoyer pour le prolongement de son mandat, Michaëlle Jean n’a pas ménagé ses critiques contre les compromissions sur les valeurs censées orienter la diplomatie de la francophonie.

Bravo pour ce qui restera comme un Munich de la diplomatie de la francophonie ! Munich également au regard des pratiques de non utilisation de la langue française ! On touche là à une maladie honteuse.

MALADIE HONTEUSE : L’UTILISATION DE LA LANGUE DE MOLIÈRE

En dépit de toutes ces rencontres internationales à grand spectacle et à petit effet, la langue française se porte de plus en plus mal et cela par la faute de nos compatriotes qu’ils fassent partie de boboland ou de la « Caste ».

« Globish » du Boboland pour faire choc !

Il est vrai, qu’avant toute chose, il faudrait commencer par mettre de l’ordre dans l’Hexagone en termes de protection de l’usage de la langue française avant de prétendre l’utiliser comme instrument de « pouvoir doux » (« soft power » dans la langue de Shakespeare) dans notre relation avec l’extérieur. Charité bien ordonnée commence par soi-même, a-t-on coutume de dire. Or, ce n’est pas la tournure que prennent les choses à s’en tenir à quelques exemples récents. Il n’y a plus de semaine de la haute couture ou de la mode mais une « Fashion Week ». En marge de cette manifestation, nous apprenons que le couturier, Jean-Paul Gaultier s’offre le défilé de sa vie en présentant aux Folies-Bergères un « Fashion Freak Show » chic et joyeux17. Fini le salon de l’automobile de notre enfance ! Place désormais au « Mondial Paris Motor Show », cela fait plus chic et plus « in » (dans le vent). La compagnie aérienne nationale, ambassadrice du savoir-faire aéronautique à la Française fait des pages de publicité sous le signe de « Air France is in the Air ». Sans parler du coup de génie jupitérien : « Make Our Planet Great Again » qui, à la veille de son départ pour Erevan effectue une visite remarquée (en raison de son silence sur le remaniement ministériel) à « La French Tech ». Et tout est à l’avenant !

« Globish » de la « Caste » pour faire chic !

Et, la liste de tous les renoncements à l’utilisation de la langue de Molière ne cesse de s’accroître au fil des ans tant nos élites semblent avoir honte d’utiliser ce qu’ils considèrent comme une langue vernaculaire de l’ancien monde. Place au « globish », ce sabir de l’élite mondialisée et apatride marqueur du monde nouveau qui envahit les immeubles de l’Union européenne à Bruxelles ! Parler anglais, c’est aussi penser anglais.

N’hésitons pas à le dire, à le souligner. On l’aura compris, nos dirigeants baignent en permanence dans la contradiction ontologique, en un mot dire tout et son contraire. C’est la base même de la politique et de la diplomatie du en même temps de notre président de la République à qui son ministre de l’Intérieur, marcheur de la première heure vient de faire subir un affront inqualifiable et insupportable18. Notre nouveau petit père des peuples n’est pas le dernier à faire montre de sa connaissance de la langue de Shakespeare, pensant candidement être payé en retour par la perfide Albion et l’oncle Sam.

Honte à tous les diplomates français qui sont les plus grands fossoyeurs de la langue de Molière dans les enceintes internationales. Eux qui préfèrent utiliser l’anglais parce que cela fait plus chic et plus intelligent. On parle la langue du maître en pensant s’attirer ses bonnes grâces. En définitive, on se rabaisse et on ne gagne que mépris. Un excellent exemple de servitude volontaire. À une époque où l’on judiciarise tout et n’importe quoi, pourquoi ne pas créer un délit de lèse-francophonie assorti de lourdes peines pour que ces « mous » comprennent qu’il s’agit d’une traitrise à la cause de l’Etat que l’on représente à l’étranger. On mesure les effets de ces dérives sur la pratique de notre langue dans les organisations internationales. À titre d’exemple, 80% des documents qui sont produits par le machin européen le sont en anglais.

Et, ce ne sont pas ces grandes conférences qui s’amusent qui changeront quelque chose à cette situation catastrophique. Au moment où la Perfide Albion reprend le large, la France devrait mettre sur la table la question linguistique en prônant le plurilinguisme19. Jupiter prend toute sa part dans le déclin de la langue française, lui qui fait le beau en parlant la langue de Donald Trump qui n’a de cesse de le ridiculiser sur les dossiers du climat, de l’Iran et sur la Syrie à propos duquel il nous fait jouer le rôle de l’idiot utile avec son Small Group. Lorsque les choses deviennent sérieuses, l’oncle Sam traite la France avec le plus grand mépris, la plus grande morgue. Relire les mémoires du général de Gaulle sur le sujet. Elles n’ont pas pris la moindre ride.

« La francophonie, c’est un vaste pays sans frontières. C’est celui de la langue française. C’est le pays de l’intérieur. C’est le pays invisible, spirituel, mental, moral qui est en chacun de vous ». Ainsi, le chanteur Gilles Vigneault définissait la francophonie au siècle dernier. Ce temps semble malheureusement révolu. Le monde a bien changé depuis, surtout en mal pour la pratique de la langue française dans notre pays (abaissement du niveau du français dans les écoles) et à l’étranger (diminution des crédits alloués à notre dispositif culturel et linguistique). Manifestement, la machinerie de la francophonie tourne à plein régime mais surtout dans le vide de la pensée stratégique jupitérienne.

C’est la fable du bateau ivre, du navire sans cap. La diplomatie de la godille dans toute sa splendeur. Dans un monde en perpétuelle évolution, la francophonie est entièrement à repenser si on ne veut pas qu’elle meurt de sa belle mort. Un diagnostic sérieux s’impose pour appréhender les racines du mal qui la touche. Et, seulement après, le temps viendra de proposer un remède idoine (voire des remèdes complémentaires) et réaliste allant au-delà des gadgets de circonstance. En bon français, cela s’appelle une stratégie qui s’accompagne d’une tactique, d’une volonté et de moyens (humains et financiers). Le veut-on ? Le peut-on ?

 
Si cet article vous a plu, aidez-nous et faites un don de 5 euros !





À trop repousser l’échéance fatale, le risque est grand que, le sommet d’Erevan comme ses prédécesseurs et ses successeurs, ne soit qu’un sommet des francofolies, dans tous les sens du terme !

Guillaume Berlat
15 octobre 2018

1 Guillaume Berlat, La Francophonie ou l’art du gadget, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 novembre 2017.
2 Nikol Pachinian (propos recueillis par Gaïdz Minassian et Marc Semo), « Il n’y a plus de passe-droit en Arménie », Le Monde, 16-17 septembre 2018, p. 6.
3 Régis Genté, L’Arménie attend sa révolution économique, Le Figaro économie, 11 octobre 2018, p. 24.
4 Régis Genté, Arménie : le premier ministre bataille pour obtenir des législatives anticipées, Le Figaro, 4 octobre 2018, p. 9.
5 Georges Malbrunot, Emmanuel Macron célèbre la francophonie dans cette Arménie qui pleure Aznavour, Le Figaro, 10 octobre 2018, p. 8.
6 La francophonie à la rencontre de l’Eurasie, le Figaro, 10 octobre 2018, p. 39.
7 L’Arabie saoudite frappe à la porte de l’organisation, Le Figaro/AFP, 10 octobre 2018, p. 8.
8 Georges Malbrunot, Comment Riyad contraint l’Occident au silence, Le Figaro, 10 octobre 2018, p. 7.
9 Benjamin Barthe/Marc Semo, La candidature de l’Arabie saoudite suscite l’embarras, Le Monde, 11 octobre 2018, p. 6.
10 Marc Semo, Une Rwandaise favorite pour présider l’OIF, Le Monde, 11 octobre 2018, p. 6.
11 AFP, Macron « se réjouit » de la nomination de la Rwandaise à la francophonie, www.lefigaro.fr , 12 octobre 2018.
12 Marc Semo, Louise Mushikiwabo, une africaine pour la francophonie, Le Monde, 13 octobre 2018, p. 4.
13 Pierre Péan, Présidence rwandaise de la francophonie : un « scandal » français !, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 octobre 2018.
14 Benjamin Barthe/Madjid Zerrouky, Affaire Khashoggi : l’enquête accable Riyad, Le Monde, 12 octobre 2018, pp. 2-3.
15 Thomas Cantaloube, Disparition du journaliste Kashoggi : pourquoi la diplomatie occidentale se tait, www.mediapart.fr , 12 octobre 2018.
16 Éditorial, Jamal Khashogggi : l’impératif de vérité, Le Monde, 12 octobre 2018, p. 19.
17 Rosita Boisseau, Jean-Paul Gaultier s’offre le défilé de sa vie, Le Monde, 7-8 octobre 2018, p. 21.
18 Guillaume Tabard, L’affront fait à Jupiter, Le Figaro, 3 octobre 2018, p. 3.
19 Benoît Duteurtre, Non, l’Europe ne doit pas parler anglais, Marianne, 12-18 octobre 2018, pp. 54-55.

Print Friendly, PDF & Email