Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

ET SI KADHAFI AVAIT RAISON !

« Un bon politicien est celui qui est capable de prédire l’avenir et qui, par la suite, est également capable d’expliquer pourquoi les choses ne se sont pas passées comme il l’avait prédit » comme le rappelle Winston Churchill. Et, c’est bien de ce dont il s’agit à propos des « révolutions arabes » débutées à la fin de l’année 2010 en Tunisie avec un parfum de Jasmin et qui s’achèvent dans une odeur de sang. Que nos bonimenteurs, qui ont pour nom dirigeants politiques, ne nous ont servi comme salades, comme bobards, comme « fake news » (fausses informations) ! Le monde arabe allait enfin entrer dans un monde démocratique, chassant les uns après les autres les dictateurs qui le gouvernaient pour le plus grand bien des peuples avides de culture – concept pris dans son acception la plus large – occidentale. Huit ans après, il n’est pas interdit de faire un retour sur le passé, de prendre conscience des chimères de l’époque, de revenir sur ce que déclarait le colonel Libye et, enfin, de mesurer l’ampleur des fautes occidentales.

LA CHIMÈRE DES « PRINTEMPS ARABES »

En 2018, le résultat global des mal nommés « printemps arabes » est désastreux. A l’exception de la fragile démocratie tunisienne, les « printemps arabes » se soldent au mieux par un retour de l’ordre ancien (Egypte), au pire par un chaos généralisé (Syrie, Libye, Yémen). Partout, l’intégrisme religieux se renforce, le djihad prospère (création de l’Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL qui bien que défait militairement n’a pas dit son dernier mot sur les plan militaire et idéologique) ; les libertés reculent1. L’Europe découvre, mais un peu tard, les conséquences de son impéritie : croissance incontrôlée des phénomènes migratoires, montée du terrorisme. Après une brève période d’euphorie initiale, les Occidentaux (Américains en tête), qui ont beaucoup de mal à admettre que la région est en train de leur échapper, choisissent au fil du temps de se ranger du côté de régimes peu respectueux de la démocratie2. Une bonne commande de Rafales rend moins exigeant sur le respect des droits de l’Homme. Le retour à la Realpolitik peut prendre du temps. Pendant des années, on fait semblant de ne pas voir, de ne pas comprendre ce qui se passe réellement sur le terrain. Cet éternel besoin de se raccrocher aux bons vieux schémas qui nous rassurent. « Dans cette perspective, il faut savoir abandonner les concepts naguère opérants mais devenus obsolètes au profit de nouvelles réalités »3. Hors de quoi, il n’y aura qu’échecs, désillusions et défaites. Comme le souligne pertinemment Boualem Sansal : « le mensonge, c’est la vérité, la logique c’est l’absurde »4. Analysées au départ comme des phénomènes uniquement locaux, les Occidentaux doivent se rendre à l’évidence. Les « révolutions arabes » ont, aussi et surtout, une dimension régionale (conflit entre Chiites et Sunnites) et internationale (compétition entre Américains et Russes que ces derniers sont en voie de gagner comme en Syrie). Revient une « vision de l’Occident, dictée par la peur, qui veut que l’immobilisme est synonyme de stabilité et qu’il vaut mieux que le chaos »5. Les Occidentaux sont plus dans la réaction ; les puissances régionales sont plus dans l’action6. Dans ce sombre tableau géopolitique, le cas de la Libye mérite une attention particulière à la lumière de certaines déclarations du guide libyen prononcées quelques semaines avant son élimination contraire au droit international.

LA PRÉDICTION DU GUIDE DE LA RÉVOLUTION

La mort de Mouammar Kadhafi, « Guide de la révolution » de la Jamahiriya arabe libyenne et dirigeant de la Libye de 1969 à 2011, est survenue à Syrte le 20 octobre 2011, deux mois après la prise de pouvoir par le Conseil national de transition (CNT). Quelques semaines avant son assassinat auquel la France a pris une part significative dans cette opération, il faisait une déclaration à la télévision qui prend tout son sens, son sol aujourd’hui à la lumière d’une tendance lourde qui concerne les phénomènes migratoires. Que dit-il au juste ?

Début de citation :

« La négligence sur la stabilité de la Libye entraînera l’effondrement de la paix dans le monde via la non stabilité en Méditerranée. Dans le cas où notre pouvoir en Libye devait s’achever, il y aurait un déversement de millions de clandestins africains en Italie, en France et l’Europe entière deviendrait noire en peu de temps. C’est notre pouvoir qui bloque l’immigration clandestine, c’est grâce à nous que règne la stabilité en Méditerranée, tout au long des 2000 km de côtes libyennes. Donc tout cela amène la stabilité… nous empêchons l’immigration… le développement d’al qaïda sauf pour ceux qui se sont faufilés jusqu’à présent. Donc si la stabilité de la Libye devait être ébranlée cela aurait de suite de mauvaises répercussions sur l’Europe et en Méditerranée et sur Israël. Tous seront en danger ».

Fin de citation.

Même si le langage utilisé n’a rien à voir avec la langue aseptisée de nos diplomates (c’est leur rôle) mais aussi de nos élites (ce n’est pas leur fonction), le moins que l’on soit autorisé à dire est que Mouammar Kadhafi avait vu juste. Même si l’on est un autocrate sanguinaire, on peut parfois penser juste et parler vrai. Même si l’on est un bédouin qui n’est passé ni par les meilleures universités américaines ni par les plus prestigieuses écoles françaises (ENA, ENS, HEC, école polytechnique…), on peut parfois avoir beaucoup de bon sens. Ce qui est une qualité fondamentale pout tout diplomate de ce nom. Même si l’on vit sous une tente entouré d’accortes amazones et ne pas fréquenter les ors dorés des Républiques et des royautés entourés de courtisans, on peut parfois avoir beaucoup de clairvoyance. Le fameux « gouverner, c’est prévoir ». Même si l’on ne connait rien aux relations internationales, on peut parfois en savoir plus que nos brillants esprits germanopratins sur ce qu’est la Libye (un État nation récent fragile) et sur son environnement africain. Surtout lorsque ces derniers agissent par la force comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

LA DOULOUREUSE ADDITION DES FAUTES OCCIDENTALES

Le traitement de l’affaire libyenne hier (le règlement des problèmes par la force) mais encore aujourd’hui (le mantra jupitérien de l’organisation d’élections miracles en décembre 2018) traduit notre aveuglement qui mérite louange. Le plus frappant est l’accumulation de toutes les erreurs habituelles en cas d’ingérences militaires dans les affaires d’autrui. Merveille de malhonnêteté intellectuelle, nous avions présenté cette opération sarkozo-BHLo-otanienne comme relevant de la fameuse responsabilité de protéger chère à Bernard Kouchner. Protéger qui contre qui ? Certainement pas contre les « fake news » diffusées par la chaîne qatarie Al Jazeera en son temps qui annonçait le déferlement de tanks contre Bengazi ! Ne s’agissait-il pas, à l’époque d’éliminer Mouammar Kadhafi qui en savait trop sur les turpitudes financières du trio Sarkozy/Guéant/Boillon ? Une guerre stupide en entraînant bien d’autres ainsi que la déstabilisation de toute la région. Mais aussi la progression migratoire nord-sud qui conduit inexorablement à l’arrivée de partis extrémistes en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Slovénie…, qui fait éclater l’Union européenne et qui pourrait réserver de sacrées surprises lors du prochain renouvellement du parlement européen en mai 2019 ! Il est toujours malaisé de jouer les pompiers lorsque l’on est soi-même pyromane doublé d’un schizophrène. Rappelons que la schizophrénie est une maladie du cerveau qui affecte la pensée, les sentiments et les émotions, tout comme les perceptions et les comportements des personnes qui en sont atteintes. On peut dès lors s’interroger sur les pathologies qui affectent certains de nos dirigeants candides à l’indignation sélective. Il est vrai que la récente actualité intérieure française interpelle sur cette question fondamentale en démocratie.

 
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Le moins que l’on puisse dire est que l’on peut voir dans la gestion de la crise libyenne – par les Occidentaux, au premier rang desquels la France sarkozo-hollando-macronienne – une certaine désinvolture. Pourtant, ce n’est pas le mot qui vient spontanément à l’esprit s’agissant des bourdes à répétition commises au cours des dernières années. Les diplomates au style Norpois évoqueraient plutôt une ambivalence. La chancelière allemande se presse en Espagne le 11 août 2018 pour rencontrer le nouveau premier ministre socialiste, Pedro Sanchez7 afin de le mettre en garde contre les conséquences désastreuses de sa politique de la porte ouverte sur fond de désunion européenne sur le sujet des migrations8. Quand nous déciderons-nous à tirer les conclusions qui s’imposent de nos erreurs passées9 et à entendre la voix – y compris la plus dérangeante – lorsqu’elle est portée par le bon sens populaire et non par l’arrogance technocratique ? C’est bien le sens de la question que nous sommes légitimement en droit de nous poser : et si Kadhafi avait raison…

Guillaume Berlat
20 août 2018

1 Philippe Gélie, Les saisons de la révolte, Le Figaro, 14 janvier 2016, p. 1.
2 Stéphane Lacroix, entretien avec Luc Mathieu et Jean-Marc Perrin, « La génération de 2011 a beau être massacrée, elle ne disparaîtra pas », Libération, 16-17 janvier 2016, pp. 6-7.
3 Frédéric Encel, Petites leçons de diplomatie. Ruses et stratagèmes des grands de ce monde à l’usage de tous, Autrement, 2015, p. 95.
4 Boualem Sansal, 2084. La fin du monde, Gallimard, 2015, p. 260.
5 Kamel Daoud, Le régime algérien veut voir le citoyen transformé en croyant, Le Monde, 29-30 novembre 2015, p. 21.
6 Guillaume Berlat, Cinq ans de printemps arabes ou la fin d’une chimère, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er février 2016.
7 Violette Bonneras, Crise migratoire : Angela Merkel et Pedro Sanchez cherchent des solutions, Le Figaro, 11-12 août 2018, p. 6.
8 Yves Thréard, La leçon allemande, Le Figaro, 11- 12 août 2018, p. 1.
9 Guillaume Berlat, Les révolutions arabes selon un ambassadeur…, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 mai 2017.

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