Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

EUROPE : QUE RESTE-T-IL DU DISCOURS DE LA SORBONNE ?

« Il y a loin de la coupe aux lèvres » nous rappelle ce proverbe qui signifie qu’il peut y avoir un long chemin entre un projet et son aboutissement, entre un désir et sa satisfaction, entre une promesse et sa réalisation1 . Tel est le constat simple, voire simpliste – si tant est qu’il veuille bien ouvrir grands les yeux sur la réalité actuelle – auquel le président de la République, Emmanuel Macron pourrait (devrait) parvenir en matière de (dé) construction européenne. Dix mois environ après, l’Union européenne, qu’il entendait refonder pour la relancer lors de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne, n’a jamais été aussi malade, tremblant encore plus sur ses fragiles bases après chaque scrutin législatif dans l’un de ses États membres (Espagne, Autriche, Allemagne, Italie, Hongrie, Slovénie).

Crise des migrants, fiscalité numérique, avenir de la zone euro, relations avec la Russie2 (Jupiter appelle Vladimir Poutine pour s’inquiéter de la situation des droits de l’homme en Russie, ne confiant pas ce soin au trio Juncker-Mogherini/Tusk), avec les États-Unis (dossier de l’acier et de l’aluminium), avec l’Iran3, conception même du projet (Europe puissance à la Française4 ou simple marché comme le veut une immense majorité) et de la place de ses sacro-saintes valeurs, rôle moteur du couple franco-allemand5, contenu concret du projet européen … autant de sujets sur lesquels les 27/28 (mobilisés par les négociations sur le « Brexit ») apparaissent plus divisés que jamais, incapables de s’accorder sur le moindre plus petit dénominateur commun.

« En Europe, la maison brûle »6. Un retour en arrière sur la philosophie générale du discours de la Sorbonne s’impose pour mieux appréhender les raisons de sa déconvenue.

LA LOGIQUE DU DISCOURS : EFFET D’ENTRAINEMENT

Comme souvent dans ce genre d’exercice, il importe de distinguer la substance de la méthodologie, l’un n’allant pas sans l’autre. Si le contenu est vaste, la méthodologie est problématique à plus d’un titre.

Vaste contenu : discours attrape-tout

La créativité. Partant d’un constat de bon sens (l’Europe va très mal au fil du temps7), Emmanuel Macron définit en préalable de son discours de la Sorbonne du 26 septembre 2017 un cadre conceptuel pour le futur de l’Union européenne (les six clés de la souveraineté européenne) qu’il décline en un inventaire à la Prévert de propositions concrètes (plusieurs dizaines couvrant une large palette de domaines allant de la création d’une académie européenne du renseignement au lancement de conventions démocratiques sur l’avenir de l’Europe) sans pour autant établir de priorités, de degré d’urgence, de chiffrement des mesures proposées … pour son projet qui n’a rien d’un mini-compromis à la sauce bruxelloise8. On pourrait le qualifier de révolutionnaire tant il fait fi des prudences de gazelle technocratiques habituelles.

L’ampleur. Le projet est complet, trop complet, voire trop complexe (à l’instar de la pensée jupitérienne) peut-être. Ne dit-on pas que qui trop embrasse, mal étreint. Emmanuel Macron se fixe comme objectif, le plus grand multiple commun à défaut du plus petit dénominateur commun. Mais, la fougue, le lyrisme sont au rendez-vous de la Sorbonne. La Grande Nation entend mener le branle pour remettre l’Europe sur les rails après que le train ait, à plusieurs reprises, déraillé. Qui pourrait critiquer le chef d’État de vouloir secouer les méninges (plus connu sous le vocable de « remue-méninges » ou de « brainstorming », tempête sous les crânes dans la langue anglaise) de ses collègues et de faire la guerre au puissant parti de l’immobilisme ? Le volontarisme est une qualité non négligeable pour secouer l’inertie ambiante dans la diplomatie comme dans bien d’autres disciplines humaines. Personne ne peut lui en faire le reproche. Bien au contraire, il est souvent utile d’aller à l’assaut de citadelles réputées imprenables.

Méthodologie problématique : suivez mon panache blanc !

Un corps malade. Cela ne constitue pas une surprise pour tout homme raisonnable, Emmanuel Macron estime, à juste titre, que l’Europe va mal, de plus en plus mal9. Une Europe, qui malgré des efforts répétés, mais désordonnés, de relance ne parvient pas à prendre un nouvel élan. Une Europe qui part à vau-l’eau. La pathologie est parfaitement connue. Mais, les remèdes sont, au pire, inexistants, au mieux homéopathiques. Ils relèvent du cataplasme sur une jambe de bois. C’est pourquoi, profitant de sa popularité grandissante sur la scène internationale après son élection de mai 2017, il entend frapper un grand coup, médiatique à défaut d’être diplomatique, en donnant le la d’un projet refondateur de l’Europe.

Mais, l’exercice solitaire est risqué, aussi risqué qu’une sortie des tranchées sans préparation préalable de l’artillerie. Il peut parfois conduire à la débandade en rase campagne. La stratégie d’étouffement des oppositions, comme il la pratique sur le plan intérieur (mise à mal par l’affaire Benalla), se retourne contre son auteur sur le plan européen. Elle est assimilée à une forme d’arrogance insupportable de la France par rapport aux petits pays.

Des médecins prudents. C’est que dans la sphère européenne, le cavalier seul est rarement payant. Il cristallise souvent le bloc des grincheux et mobilise rapidement le parti de l’inertie. En effet, les partenaires d’Emmanuel Macron, toujours sourcilleux sur les questions de forme, découvrent dans les médias son ambitieux projet dont il s’était bien gardé de les informer au préalable. Ils n’apprécient guère sa sortie. C’est pourquoi, l’accueil de l’oraison de la Sorbonne est poli pour ne pas dire funèbre. La vengeance, dans la pratique diplomatique, est un plat qui se mange souvent froid. Contrairement aux médias de l’hexagone à qui on peut tout faire gober, les diplomates étrangers ont la mémoire longue et la rancune tenace.

Par ailleurs, ils ont du mal à digérer qu’un jeune freluquet vienne leur faire la leçon avant même d’avoir fait ses preuves sur le circuit européen avec son embrouillamini de procédures jésuitiques, de jurisprudences farfelues, de chausses-trappes venus de la commission, de haines recuites… et autres plaisanteries du même acabit que le citoyen accepte de moins en moins sans barguigner. Le parler-vrai (le parler « cash », en bon français) que le président de la République affectionne oblige à le dire. Peut-être retiendra-t-il la leçon s’il envisageait à l’avenir de formuler de nouvelles propositions de réforme de l’Union européenne ?

Dix mois plus tard, que reste-t-il de ce discours mémorable, de ce morceau d’anthologie diplomatique à l’épreuve du temps, sans parler de l’Histoire avec un grand « H » ?

RÉALITÉ DU DISCOURS : EFFET D’INDIFFÉRENCE

Avec le recul du temps, Emmanuel Macron cumule deux handicaps majeurs pour obtenir l’adhésion – totale ou partielle – autour de son projet fondateur qui tiennent à l’environnement général et européen.

Environnement général défavorable : montée des populismes en l’absence de soutiens

La montée des populismes. Le moins que l’on puisse dire est que les vents ne sont pas favorables par les temps qui courent10. L’heure est plus que jamais au « dégagisme populiste »11. Minorée au départ (en Allemagne en particulier), la crise migratoire a cristallisé le rejet contre l’Europe impuissante, les technocrates incompétents, le système verrouillé. L’Espagne vit une crise permanente que l’épisode catalan a amplifiée. L’Autriche est conduite à la cohabitation entre la droite et l’extrême-droite (FPÖ). L’Allemagne, pour la première fois depuis 1945, voit entrer l’extrême-droite (AFD) en force au Bundestag et met six mois avant d’accoucher d’une improbable coalition. La chancelière Merkel voit son autorité contestée, ses jours comptés à la chancellerie. L’Italie est au bord de la crise de nerfs avec l’éviction de Matteo Renzi et le score élevé de la droite populiste et de l’extrême-droite. Elle a désormais un gouvernement placé très à droite sur l’échiquier politique. Sans parler des pays du groupe de Visegrad qui assument leur populisme, voire leur xénophobie. Le résultat des élections législatives en Hongrie du 8 avril 2018 sonne comme une piqûre de rappel pour tous ceux qui pensaient que la montée des populismes était un phénomène conjoncturel12. En Slovénie, le parti antimigratoire remporte les élections législatives le 3 juin 2018. D’autant que le front polono-hongrois opposé à la technostructure bruxelloise, minoritaire il y a quelques années encore, gagne en appuis dans toute l’Union européenne. Il faudra faire avec sauf à courir à la catastrophe sur le plan de la (dé) construction européenne13.

L’absence de soutiens forts. Le triangle magique (Paris-Berlin-Rome) sur lequel Emmanuel Macron entendait s’appuyer pour refonder l’Europe n’est plus qu’une chimère. L’heure est plus au moins d’Europe (les « passions tristes ») qu’au plus d’Europe souhaité par Jupiter (l’Europe heureuse). Or, ceci change fondamentalement la donne idyllique qu’avait imaginée Emmanuel Macron dans sa candeur juvénile et rafraichissante pour secouer le cocotier européen. Les faits sont décidément têtus. Les peuples ont violemment sanctionné ceux qu’ils avaient désignés pour lui servir de faire-valoir afin de porter la nouvelle bible européenne jupitérienne. L’édifice patiemment mis au point dans les arcanes de l’Élysée grâce à des conseillers diplomatiques brillants s’effondre tel un château de cartes tant ces messieurs n’avaient pas pensé que nous vivions sous la « dictature » de la souveraineté populaire. Le pouvoir vient du peuple qui a de plus en plus tendance à ne plus vouloir jouer le rôle d’idiot utile que lui assignent doctement, voire avec une forme de mépris non feinte, les dirigeants politiques épaulés par des technocrates dédaigneux du suffrage universel. Faire sans les peuples et contre les peuples, c’est se promettre des lendemains qui déchantent. Le dogme est de plus en plus contesté et la réforme tarde à venir. Rien n’est pire qu’une période de transformation, que le passage du monde d’hier à celui de demain sans prévoir une période de transition plus ou moins longue pour amortir les chocs et pouvoir opérer un sursaut salutaire conforme à l’intérêt général européen et non à la somme des intérêts particuliers de ses 27/28 États membres.

Environnement européen hostile : tyrannie de la majorité en l’absence d’accord franco-allemand

Le refus des diktats parisiens. Ce n’est un secret pour personne – hormis les incompétents, et ils sont nombreux – que l’on n’impose pas une réforme aussi ambitieuse dans son objectif et aussi controversée dans certaines de ses dimensions14 par une diplomatie à la hussarde, une diplomatie du fait accompli, une diplomatie jupitérienne du coup de menton permanent. Si l’on peut aisément mettre la République en marche à la baguette grâce à une pratique verticale du pouvoir, cela ne fonctionne pas ainsi avec nos partenaires européens. Il faut les convaincre, les persuader, sans cesse rechercher des compromis en procédant par cercles concentriques en commençant par obtenir un accord franco-allemand pour tenter de l’élargir à des coalitions de volontaires pour parvenir, avec du temps et une infinie patience, à l’unanimité exigée pour une telle réforme d’ampleur institutionnelle et fonctionnelle. Comme aimait à le rappeler François Mitterrand, il faut donner du temps au temps… et cela est d’autant plus vrai dans la sphère européenne. Surtout, lorsque l’on administre en permanence des leçons de morale dont on n’est soi-même pas digne comme sur le terrain de l’environnement. Les paroles y sont fortes et les actes timides15.

Le dissensus franco-allemand. Or, à ce jour, en dépit des bonnes paroles diplomatiques16, nous sommes loin d’avoir un projet commun franco-allemand cohérent pour relancer l’Europe17 d’autant plus qu’Angela Merkel est affaiblie et contestée au sein de son propre parti18. Il est vrai qu’elle en profite pour ne pas se laisser mener en bateau par notre fringuant président de la République19. En dépit des amabilités de circonstance (prix Charlemagne remis à Emmanuel Macron pour son audace européenne), les terrains de désaccord sont plus nombreux que les champs d’accord20. Le résultat est tel que le décrit notre ancien ambassadeur à Berlin, au fait de la chose bruxelloise : « Mais on n’avait toujours pas de position commune, sinon quelques formules creuses, pour parler à nos voisins à l’Est, à l’URSS, aux pays de la Méditerranée, ou pour engager un vrai dialogue avec l’Inde, le Japon ou la Chine. Et même vis-à-vis du grand allié américain, nos postures, sous le voile de belles formules, étaient fortement divergentes » (1985)21. Il est évident que, dans le contexte actuel marqué par la tentation du repli22, seule une approche intergouvernementale a quelques chances de trouver les chemins d’un accord pour faire de l’Europe une puissance23. En dehors de cette voie gaullienne, point de salut pour un sursaut européen visible et compréhensible par les peuples, les citoyens déboussolés et sceptiques. À titre d’exemple, les frappes tripartites sur les installations chimiques clandestines syriennes du 14 avril 2018 sonnent le glas du concept de défense européenne qui n’a jamais été accepté par nos partenaires addicts à l’atlantisme et au NATO. Telle est la réalité dans ce qu’elle a de plus crue. Aux abois, Jupiter en est contraint à presser Angela Merkel – qui n’en a pas la moindre envie – d’agir face à la paralysie de l’Europe24. Sur certains sujet, la chancelière n’hésite pas à lâcher la France et à jouer le chacun pour soi25. Mais, heureusement, depuis Brégançon, Jupiter appelle « Mutti » pour lui faire part de sa très grande préoccupation face au problème des migrants.

La claque de Bruxelles. Ce n’est donc pas une surprise si, lors du sommet européen des 22-23 mars 2018, toutes les idées d’Emmanuel Macron présentées à la Sorbonne n’ont même pas été examinées : création d’un poste de ministre des Finances européen, d’un budget de la zone euro, d’une union bancaire. Angela Merkel s’est retranchée derrière ses « contraintes politiques ». Elles ont bon dos ! Sa position évolue (dans le mauvais sens) sur la question de la taxation des géants du numérique26. Elle entraîne les Européens dans son sillage au grand dam de Bruno Le Maire (« Au-delà de la question de la fiscalité du numérique, l’enjeu, c’est l’indépendance de l’Europe et sa capacité à protéger ses intérêts, et de savoir les pays européens ont le courage de prendre leur destin en main »)27. Emmanuel Macron perd ainsi un allié de poids dans sa bataille européenne. Perfidement, un diplomate étranger souligne, à cette occasion, qu’il aurait été plus judicieux de consulter au préalable ses partenaires avant de prononcer le discours de la Sorbonne et d’y présenter des projets de réforme ambitieux. Un groupe conduit par les Pays-Bas fait savoir tout le mal qu’il pense des pays qui ne respectent pas les règles agréées et qui veulent réformer la gouvernance de la zone euro28. Suivez mon regard. Pour ne pas perdre la face, Jupiter en est contraint d’en revenir à la pratique habituelle à Bruxelles, celle des petits pas en lieu et place du grand bond en avant29. Son entourage ajoute que le président de la République avait « obtenu qu’on continue à parler des sujets soulevés dans les mois qui viennent, ce n’est pas si mal ». En langage diplomatique, cela signifie que la discussion est renvoyée aux calendes grecques. Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Le billard européen n’est décidemment pas un sport facile. On peut se comporter comme le dieu Jupiter et ne pas obtenir les résultats escomptés faute d’une concertation préalable suffisante. La méthode autoritaire appliquée à la scène intérieure n’est pas la meilleure garantie de succès sur la scène européenne. La preuve nous en est administrée lors de chaque conseil européen.

Circulez, il n’y a rien à voir. C’est que se prépare actuellement – noblesse oblige – le grand marchandage des postes clés après les élections européennes de mai 2018, sujet autrement plus important pour nos partenaires que celui du serpent de mer qu’est la réforme voulue et portée par Emmanuel Macron. Ils ont pour nom présidence de la commission, du conseil européen, de la banque centrale européenne. Chacun fourbit ses armes pour placer ses protégés (es) aux postes stratégiques. C’est peu dire que durant l’année à venir -qui verra le renouvellement du Parlement européen30 – les énergies seront dépensées à tout autre chose que les balivernes de la Sorbonne et autres sornettes institutionnelles de Strasbourg31. Ainsi va l’Union européenne. L’accessoire l’emporte très souvent sur le principal sans que cela ne gêne personne… sauf les peuples qui n’hésitent pas à le faire savoir les rares fois où ils sont consultés démocratiquement. La seule question qui n’est pas posée, et depuis longtemps, et depuis longtemps, c’est vers où ? Vers quelle Europe ? Les peuples européens ne cessent de montrer en votant qu’ils ne veulent pas de cette Europe, qui n’est guère que financière, et guère plus que cela. Cette Europe de la naïveté institutionnalisée. Cette Europe sans courage et sans vertu qui est incapable d’agir unie sur les questions commerciales avec les États-Unis, en particulier sur celle de la taxation de l’acier et de l’aluminium32. En dépit des réticences de certains (défense de la filière bovine), la commission européenne libre-échangiste à tout crin se précipite pour signer un accord de libre-échange avec le Mexique, le 21 avril 2018. D’ici le mois de juin, elle pourrait signer un accord avec le Mercosur33. Après l’horrible CETA, nous aurons droit au JEFTA (accord de libre-échange avec le Canada) qui interviendra après le FTA (« Free Trade Agreement ») conclu récemment avec le Japon34. Alors que Donald Trump déconstruit lentement mais sûrement le multilatéralisme, l’Union européenne s’y raccroche sans être capable d’imaginer un système de substitution en attendant des jours meilleurs35.

Le projet qui fait pschitt. À son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron fait de la transformation de l’Europe son grand projet diplomatique, mais aussi la justification de ses choix de politique économique intérieure. Tout justifiait, selon lui, de prendre un tel pari. Mais, il semble bien qu’il soit en train de le perdre (« Une rhétorique qui sonne creux… Des mots aux actes, le bât blesse… L’impuissance face à l’Allemagne »36). Sans avoir l’air d’y toucher, l’Allemagne détient avec l’Italie un argument en or pour défendre un statu quo qui lui convient bien37. « C’est avec un sabre de bois et force moulinets que Macron part à l’assaut de citadelles en ruines »38. Même si Angela Merkel fait un pas timide vers Emmanuel Macron en juin 201839. Et, ce ne sont pas les piètres prestations de sa transparente et sinistre ministre en charge des affaires européennes, Nathalie Loiseau, dans les universités sur le thème de la « refondation de l’Europe », qui changeront la donne40. Pas plus que ses diatribes contre « les vieux partis » qui s’opposent au recours aux listes transnationales41. Une fois de plus, nous sommes dans une diplomatie de l’affichage et de la com’. On en connait les limites sur des sujets aussi complexes et controversés que les sujets européens qui ont une mémoire et une histoire dont il est difficile de faire l’impasse. Dans l’Union européenne comme ailleurs, la politique est une affaire d’idées et de rapport de force. Emmanuel Macron n’a ni su convaincre avec les premières, ni su créer le second. Le volontarisme pro-européen du chef de l’État, qui lui vaut le prix Charlemagne 2018 (il lui est remis le 10 mai 2018 à Aix-la Chapelle et nous vaut une nouvelle homélie stérile sur les vertus supposées de l’Europe), reste pour le moment sans lendemain. « Quant à la refondation de l’Europe réclamée par M. Macron personne ne devrait plus en parler après fin juin » !42 Et, nous pourrions ajouter, avec une pointe d’ironie justifiée par le catastrophique conseil européen des 28 et 29 juin 2018 – celui au cours duquel il fut décidé de pratiquer l’opposé de la méthode communautaire sur la question migratoire, à savoir le volontariat et la flexibilité – qu’Emmanuel Macron n’a pas réussi à être le sauveur tant désiré de l’Europe !43 Angela Merkel n’a pas voulu/pu saisir la balle au bond44. Faute de pouvoir faire avancer son projet sorbonnard de quelques modestes centimètres, Emmanuel Macron est contraint de ressortir de son chapeau, à la fin du mois de juillet 2018 à Lisbonne, la vieille idée de l’ancien monde d’Europe à trois vitesses pour célébrer son nouveau monde45. Quel brillant saut en arrière pour un homme qui veut toujours aller de l’avant, sans toujours bien savoir dans quelle direction.

 
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Jupiter est pris à son propre piège. Il est le seul à croire que sa posture médiatico-diplomatique et sa jeunesse lui permettent d’être l’homme providentiel désigné pour sauver l’Europe naufragée après des décennies de laisser-aller. Mais, il n’a toujours pas compris les raisons profondes du désamour croissant des citoyens avec le projet européen plus de six décennies après sa mise sur orbite à Six et sur le fonctionnement spécifique du Volapuk à 28/27. Ce ne sont pas quelques mesures homéopathiques qui vont guérir le mal profond dont souffre le patient Europe. Un chef d’État ne promet pas l’impossible mais le possible surtout dans les circonstances défavorables du moment. Il n’est pas un magicien qui peut, chaque semaine, sortir un lapin de son chapeau (Europe, francophonie, G5 Sahel, environnement, faire la guerre pour gagner la paix en Syrie, menacer l’Iran pour plaire à son ami Donald Trump, conférences médiatiques sur le financement du terrorisme, le Yémen, la Libye…) pour résoudre en un tournemain des problèmes structurels complexes. Le résultat est clair comme de l’eau de roche, le projet de refondation de l’Union européenne porté sur les fonts baptismaux à la Sorbonne n’est pas prêt de voir le jour dans un avenir proche tant il est mis à l’épreuve des faits46. Il est mort-né47. En voulant mettre la souveraineté des États entre parenthèses, les pires ennemis de l’Europe sont ceux qui prétendent la défendre48. En plagiant la célèbre chanson de Charles Trenet (que reste-t-il de nos amours ?), on pourrait dire que reste-t-il du discours de la Sorbonne sur la refondation de l’Europe ?

Guillaume Berlat
13 août 2018

1 www.expressio.fr/expressions
2 Sylvie Kauffmann, Comment gérer Poutine ?, Le Monde, L’air du monde, 22 mars 2018, p. 26.
3 Jean-Pierre Stroobants, Les Européens sont divisés sur l’opportunité de nouvelles sanctions contre l’Iran, Le Monde, 21 mars 2018, p. 3.
4 Zaki Laïdi, Il est nécessaire d’acquérir l’instinct de puissance, Le Monde, 8 juin 2018, p. 18.
5 Xavier Bettel, Europe : « Il n’est pas question d’instaurer un directoire Paris-Berlin », Le Monde, 20 mars 2018, p. 4.
6 Gérard Errera, En Europe, la maison brûle, Les Échos, 18 juillet 2018, p. 8.
7 François Géré, Assaut général contre l’Union européenne, Le Monde, 9 août 2018, p. 21.
8 Guillaume Berlat, Jupiter se mue en Atlas, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
9 Amélie Poinssot, En route vers la désunion européenne ?, www.mediapart.fr , 7 août 2018.
10 Hubert Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018.
11 Philippe Ricard/Jérôme Gautheret/Jean-Pierre Stroobants/Thomas Wieder, Le « dégagisme populiste » s’étend en Europe, Le Monde, 23 mars 2018, p. 2.
12 Jean-Jacques Mével, Une vision de l’UE frontalement opposée à celle de Macron, Le Figaro, 10 avril 2018, p. 8.
13 Éditorial, Migrants : une catastrophe politique annoncée, Le Monde, 7 juin 2018, p. 23.
14 Mark Rutte, « Il faut respecter les critères de Maastricht », Le Monde, 22 mars 2018, p. 3.
15 Service Planète, Sur l’environnement, une parole forte, mais des gestes faibles, Le Monde, 8 mai 2018, p. 7.
16 François-Xavier Bourmaud, Macron et Merkel s’engagent à refonder l’UE, Le Figaro, 17-18 mars 2018, p. 7.
17 Nicolas Barotte, Macron et Merkel à la recherche d’une volonté commune, Le Figaro, 20 avril 2018, p. 7.
18 Cécile Ducourtieux/Philippe Ricard/Thomas Wieder, Emmanuel Macron et Angela Merkel encore dans le flou pour renforcer l’Europe, Le Monde, Économie et Entreprises, 18-19 mars 2018, p. 5.
19 Un jeu européen à quatre coins, Le Canard enchaîné, 21 mars 2018, p. 2.
20 Philippe Ricard/Thomas Wieder, Macron et Merkel, entre complicité et rivalité, Le Monde, 8 mai 2018, p. 7.
21 Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin, éditions de l’aube, 2018, p.498.
22 Philippe Moreau Defarges, La tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècle), Odile Jacob, 2018.
23 Christian Saint-Etienne, Une institution intergouvernementale pour faire de l’Europe une puissance, le Monde, Économie & Entreprise, 17 mars 2018, p. 7.
24 Jean-Jacques Mével, Macron presse Merkel d’agir face à la paralysie de l’Europe, Le Figaro, 18 avril 2018, p. 6.
25 Cécile Ducourtieux/Thomas Wieder, Europe : la tentation allemande du chacun pour soi. L’Allemagne ne lâche-t-elle pas la France sur l’Europe ?, Le Monde, Économie & Entreprise, 5 mai 2018, p. 3.
26 Cécile Ducourtieux, Taxe numérique : les inquiétudes de la France, Le Monde économie & entreprise, 29-30 avril 2018, p. 4.
27 L’Europe divisée sur la taxation des GAFA défendue par la France, Le Figaro économie, 30 avril 2018, p. 17.
28 Jean-Pierre Stroobants, Aux Pays-Bas, l’autorité de Mark Rutte chancelle, Le Monde, 2 mai 2018, p. 3.
29 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, Eurozone, GAFA, la politique des petits pas de Macron à Bruxelles, Le Monde, Économie & Entreprise, 25-26 mars 2018, p. 3.
30 Hubert Huertas, Les européennes, séisme de magnitude 1, www.mediapart.fr , 7 août 2018.
31 Jean Daspry, Jupiter souverain européen en son royaume, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 avril 2018.
32 Cécile Ducourtieux/Arnaud Leparmentier, Acier : l’UE se prépare à des sanctions américaines, Le Monde, Économie & Entreprise, 2 mai 2018, p. 7.
33 Jérôme Canard, Entre Européens et Latinos, c’est l’amour vache, Le Canard enchaîné, 2 mai 2018, p. 4.
34 Jack Dion, Les idiots de Bruxelles, Marianne, 20-26 juillet 2018, p. 14.
35 Edward Alden/Charles Kupchan, Après l’accord avec Washington, Bruxelles doit préparer un plan B, Le Monde, 28 juillet 2018, p. 23.
36 Amandine Crespy, Relance du projet européen : le double échec d’Emmanuel Macron, Le Blog d’Amandine Crespy, www.mediapart.fr , 27 avril 2018.
37 Martine Orange, La réforme européenne de Macron prend l’eau de toutes parts, www.mediapart.fr , 15 mars 2018.
38 Ivan Rioufol, Macron réformateur : une image qui pâlit, Le Figaro, 2 mars 2018, p. 15.
39 Éditorial, Les réponses prudentes de Merkel à Macron, Le Monde, 5 juin 2018, p. 23.
40 À Milan, Nathalie Loiseau à l’université, Le Figaro, 15 mars 2018, p. 37.
41 Nathalie Loiseau et les « vieux partis », Le Monde, 17 avril 2018, p. 4.
42 Navid Kermani, « L’Europe doit redevenir une promesse », Le Monde, 8 juin 2018, p. 18.
43 Jean-Pierre Robin, Macron n’a pas réussi à être le sauveur tant désiré de l’Europe, Le Figaro, 10 juillet 2018, p. 17.
44 Jürgen Habermas, Les populisme de droite proviennent de l’absence de volonté politique en Europe, Le Monde, L’été des débats, 29-30 juillet 2018, p. 26.
45 Jean-Baptiste Chastand, L’Europe à trois vitesses d’Emmanuel Macron, Le Monde, 29-30 juillet 2018, p. 4.
46 Jean-Jacques Mével, Europe : Macron peine à imposer ses vues, Le Figaro, 17 avril 2018, pp. 1-2-3.
47 Olivier Bot, Les projets de Macron pour l’Europe à l’épreuve des faits, Le Figaro, 9 avril 2018, p. 19.
48 Jack Dion, Fantasme eurolâtre, Marianne, 16-22 mars 2018, p. 9.

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