Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

HOMMAGE A LUCIEN BITTERLIN…

Nous avons appris le décès de Lucien Bitterlin à Téhéran, lors de la VIème conférence de soutien à la Palestine. Notre ami Gilles Munier1 nous a fait un récit glaçant de ses obsèques auxquelles ont assisté, seulement une quinzaine de personnes en l’absence de toute représentation des ambassades d’Algérie et de Syrie… Glaçant en effet !

L’auteur de ces lignes a vraiment côtoyé pour la dernière fois ce grand journaliste gaulliste dans un grand hôtel parisien au printemps 2011. A la demande de l’ambassadeur de Syrie à Paris – Lamia Chakkour -, nous avions, l’un et l’autre, été convoqués pour être auditionnés par l’ancien Garde des sceaux Elisabeth Guigou qui préparait un rapport d’information pour la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale sur « la place de la Syrie dans la communauté internationale ».

Auteur d’une dizaine d’ouvrages consacrés aux Proche et Moyen-Orient – l’un demeure le livre de référence sur la cessation par la France du Sandjak d’Alexandrette à la Turquie2 – Lucien Bitterlin avait été éblouissant de verve, d’érudition et d’intelligence politique devant la rapporteuse qui se rongeait les ongles… Nous nous étions recroisés brièvement avant qu’il ne tombe gravement malade. A chaque fois, cet homme généreux demandait des nouvelles des uns et des autres, faisant toujours preuve d’une élégante discrétion et d’une grande modestie.

Né le 15 juillet 1932, Lucien Bitterlin avait créé avec Pierre Lemarchand et André Goulay le Mouvement pour la coopération (M.P.C), officine chargée – avec l’accord tacite du général de Gaulle – de lutter l’O.A.S. après le putsch d’avril 1961 à Alger, n’hésitant pas à recourir aux pratiques terroristes. C’est de ces péripéties qu’est née l’appellation « Barbouzes », le port de la barbe étant à l’époque le signe de reconnaissance de ces combattants anti-OAS.

Sous le patronage de Louis Terrenoire, Lucien Bitterlin a été secrétaire général puis président de l’Association de solidarité franco-arabe (ASFA fondée en 19672) et directeur de sa publication mensuelle France-Pays-arabes (1968-2008). Il a aussi présidé le Comité Européen de Coordination des Associations d’Amitié avec le Monde Arabe, dit Comité Eurabia. Il dirigeait le Bulletin d’information Eurabia et les autres publications françaises du Comité Eurabia. Lucien Bitterlin a été la cheville ouvrière des Groupes Eurabia constitués en divers pays d’Europe par des associations et organisations nationalistes arabes. Enfin il a assisté la création de l’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe (APCEA) qui, avec le Comité exécutif Eurabia, exerça une influence sur l’évolution de la politique dite méditerranéenne de l’Union européenne. Enfin, Lucien Bitterlin a également été administrateur de l’Institut du monde arabe de 1984 à 1986. Il a fait partie du jury du prix Palestine-Mahmoud Hamchari.

Adressant toutes nos condoléances à sa famille et à ses proches, nous publions l’hommage que lui a rendu Gilles Munier le 5 mars dernier :

« Lucien Bitterlin, président de l’Association de Solidarité Franco-Arabe (ASFA) fondée en 1967 pour accompagner la politique arabe du général de Gaulle, n’est plus. Gravement malade, lui qui a consacré sa vie à défendre les pays arabes et la cause palestinienne face aux attaques des lobbies pro-israéliens, est décédé sans connaitre les bouleversements survenus ces dernières années dans ces pays, et c’est tant mieux.

En me rendant, le 17 février dernier, à la cérémonie d’hommage organisée au funérarium des Batignolles, à Clichy, je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait grand monde, à part sa famille, des proches et quelques personnalités l’ayant côtoyé de près. Mais, pour moi, il allait de soi qu’au moins les ambassadeurs d’Algérie, de Syrie et de l’Autorité palestinienne seraient présents ou représentés. C’était la moindre de obligations pour ces diplomates, bien placés pour savoir ce que leur pays lui doivent.

Une balle de 22 Long Rifle

J’ai rencontré pour la dernière fois Lucien Bitterlin en 2006, avant qu’il ne tombe malade. C’était au Palais de justice de Paris. Nous venions d’assister au jugement d’un forcené ultra-sioniste qui nous avait adressé une balle de 22 Long Rifle – ainsi qu’à une vingtaine de pro-palestiniens – assortie d’un message menaçant: « La prochaine n’arrivera pas par la poste ! ».

L’individu, dont la cave était pourtant bourrée d’armes et munitions, n’avait été condamné qu’à une peine symbolique : de la prison avec sursis et à verser… un euro de dommages et intérêts à ses victimes. J’avais trouvé Lucien Bitterlin désabusé. Il y avait de quoi, mais n’avait pas voulu faire appel.

« Avec les Arabes… malgré les Arabes »

Au funérarium des Batignolles, à part sa famille, nous n’étions qu’une quinzaine devant son cercueil. Force m’était de constater que les marques de considération pour les activités de ceux qui les soutiennent n’étouffent pas les régimes arabes. La seule ambassade représentée était celle de l’Autorité palestinienne, d’un peuple qui ne compte heureusement que sur lui-même pour survivre. D’Algérie : pas même un message. De celle de Syrie (à l’Unesco), n’en parlons pas. Une honte… Cela dit, je ne pense pas que l’absence de diplomates arabes à ses obsèques aurait vraiment étonné Lucien Bitterlin. Il savait à quoi s’en tenir quand il disait être « avec les Arabes… malgré les Arabes » !

Le conteur danois Hans Christian Andersen écrivait que « la reconnaissance est la mémoire du cœur ». Pourquoi faudrait-il en attendre de régimes devenus des monstres froids ? »

Sans ajouter à cet hommage suffisamment éloquent, nous continuerons à recommander et diffuser les livres de ce grand gaulliste, libre et tellement attachant.

La rédaction
13 mars 2017

1 Gilles Munier a été membre de l’Association de Solidarité Franco-Arabe (ASFA) dès sa création, puis un de ses permanents dans les années 1970
2 Alexandrette, le "Munich" de l’Orient ou Quand la France capitulait. Éditions Jean Picollec, 1999.

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