Observatoire Géostratégique

numéro 191 / 13 août 2018

JEAN : LE SAVANT, LE PROFESSEUR ET LE POLITIQUE

Hommages à Jean Salem et Lucien Bitterlin

JEAN : LE SAVANT, LE PROFESSEUR ET LE POLITIQUE

Il nous disait qu’en revenant à Lucrèce on comprendrait mieux Spinoza et que Démocrite était plus efficace que l’accélérateur de particules du CERN. Dans l’arrière-salle du Saint-Louis, un café aujourd’hui disparu de la place de la Sorbonne, il nous préparait à l’écrit de l’agrégation de philo, tous les samedis de 10 à 13 heures, juste après le cours de Pierre Macherey sur Hegel qui commençait à 8 heures pétantes. Et bonne chance aux retardataires ! Se retrouvaient là les membres fondateurs de l’Institut Gramsci : Philippe Monti (devenu professeur de philo), Bruno Jeanmart (aussi professeur de philo), Pascal Krop (journaliste, aujourd’hui décédé), Yves Roucaute (devenu néo-conservateur) et l’auteur de ces lignes.

Avec autant de patience que d’intelligence, Jean essayait de nous transmettre les rationalités de la dissertation et du commentaire de texte. Des pré-socratiques, des classiques, des précurseurs de Kant, Marx et Freud, aux chercheurs et historiens actuels, il savait tout, survolant de sa modeste autorité la plupart des sujets, toujours avec bienveillance et générosité. Savant tous terrains, en médecine et mathématiques aussi, Jean était l’ami-professeur, nous enseignant la passion de comprendre jusqu’à la béatitude de la Vème partie de l’Ethique. Quel homme !

Avec son aide, j’ai rencontré et interviewé à plusieurs reprises Henri Alleg pour me remettre dans ce contexte si compliqué de la guerre d’Algérie. Militant communiste, Jean n’a jamais reproché à ses amis de ne pas en être ou de ne pas partager ses « positions », reprenant la terminologie de Louis Althusser dont nous étions très proches. Sa politique à lui, c’était d’abord de déconstruire les poncifs, idées reçues et affirmations pressées sur les sujets les plus rebattus : Lénine, 1917, l’Union soviétique, le PCF. Hors dogme, sans sectarisme, ni violence, mais toujours avec cette même élégance et générosité hors norme. On l’aura compris, c’était autre chose que les pseudos philosophes d’aujourd’hui, genre fils de… celui – par exemple – qui est passé du col Mao au Rotary pour finir à l’OTAN, ou celui qui fait fonction d’imprésario de Bernard-Henri Lévy aux éditions Grasset, devenues la Pravda des chiens de garde libéraux-libertaires.

Philosophe à part entière, Jean Salem a été, toute son existence durant, un savant, un professeur et un politique en situations (au pluriel), toujours en acte et en puissance, s’adaptant toujours à ses interlocuteurs dans une extrême modestie, elle-aussi tellement spinoziste, alliant l’exigence, la joie et la déprise de soi.

Tu vas nous manquer tellement Jean, mais on peut toujours lire et relire tes livres et tes entretiens avec Aymeric Monville. Rassemblées dans un ouvrage qui s’appelle Résistances1, on entend la chaleur de ta voix tranquille en lisant ces lignes prémonitoires. Les éditions Delga ont aussi réédité en 2009 ton magnifique Rideau de fer sur le Boul’Mich – Formatage et désinformation dans le « monde libre » aussi précieux que Les Chiens de garde de Paul Nizan ou que le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Avant de nous quitter, tu étais déjà un classique. Tu le restes comme tu es dans nos cœurs.

Richard Labévière

 

 

LUCIEN : BARBOUZE D’INTELLIGENCE ET D’HONNEUR

Barbouzes, vos papiers ! C’est bien là le problème, il n’y en a plus, dynamités, dispersés, ventilés façon puzzle. Près de soixante années d’archives disparues. Et là, ce n’est pas un coup d’Audiard, une réplique de Blier, la manœuvre d’un Ventura où la griffe du Lautner. Non, c’est bel et bien l’arnaque du siècle, enfin, du mien, celui qui me fit naître avec les barbouzes. J’avais quatre ans et Debré tournait la super-production de De Gaulle en ayant engagé des acteurs de l’ombre de sa Résistance, Le Tac, Ponchardier, Lemarchand, Hacq, pour foutre la pâtée aux subversifs de l’OAS. Il ne restait plus à Melnik qu’à trouver un metteur-en-scène pour s’engager, un bleu, un idéaliste, bref, un héros anonyme mais assez habile pour faire passer la pilule au gaullistes puritains. Lucien Bitterlin se trouva là, comme lieutenant de louveterie, à moins qu’on ne l’y ait un peu poussé car on ne saura jamais qui du hasard pond le destin de l’œuf de poule. Volailles non labellisées, poulagas discrets, les barbes étaient nées de la conjonction de coordination qui devait répondre au « Mais où est donc Ornicar ?» de la voie de l’autodétermination algérienne. Tout pétait, les nuits bleues n’illuminaient aucune conscience mais les feux d’artifice continuaient de faire croire que de toutes ces étincelles arriverait la lumière. Quelle connerie la guerre, « ma parole » … pour la Barbara de Prévert comme pour la Fatima de la casbah. Ornicar était dans le pétrin ! La Garenne-Colombes, Vendredi 17 Février 2017, il est là dans un beau paletot de bois, matelassé, capitonné des plus grandes attentions de la poignée de proches qui tient encore debout, les hallebardiers du dernier cercle, les centurions d’une légion d’absents. Lucien Bitterlin est mort et je suis là, comme pour mon père, à ceindre le catafalque de mon attention, histoire d’en pouvoir saisir encore et encore les derniers secrets. Il y a là ses filles, son gendre, ses petit-enfants et, croisant le vaisseau de chêne, l’encens du Grand Orient, les huiles d’une politique pro-arabe et les bénédictions feutrées de vieux compagnons ébaubis de chagrin. Dix tout au plus, moi qui m’attendais à une marée, oubliant que la méditerranée est bien avare de mascaret. Bon, les valeureux sont là, Jean-Pierre Foucault en capitaine de cérémonie, n’oubliant rien de son compagnonnage et mandaté par le grand Maître ; Maurice Buttin et ses plaidoiries pour que résonne France-Palestine ; les frères Terrenoire honorant la fidèle complicité entre leur Ministre de père Louis et Lucien Bitterlin ; Jean-Pierre Gonon l’avocat libéral à l’accent de Bab-el-Oued pour France-Algérie ; les proches palestiniens de la famille Hamchari en reconnaissance d’une si belle aventure littéraire ; le journaliste Gilles Munier de France-Irak ; le savant père arabophone Régis Morelon ; François Teiro et son Cœur-Monde au service des orphelins ; Marie-Josée de Saint Robert pour représenter son mari, vieux complice de Lucien pour les prix Palestine… et quelques autres dont la discrétion m’aura sapé la curiosité de savoir. Je me retrouve vite seul. Dans cette chambre dont j’ai déjà oublié le numéro. Casaque noire. Après tout, le seul bon numéro c’est celui qu’on laisse gagner. Il n’y a pas de hasard. Funérarium des Batignolles, c’est un nom de foire, mais heureusement que c’est au premier du Boulevard Leclerc de Clichy, ça fait plus chic ! Ce n’est pas une chapelle mais une chambre dans l’alignement d’autres chambres, les unes occupées, d’autres libres et faut pas s’tromper, y’a du monde dans les couloirs et ça grouille de chagrins. Cette pièce a son chiffre de bronze doré comme à l’hôtel, c’est rassurant pour les âmes perdues. Elle est dite funéraire, c’est Guillaume Roussel, le maître du lien et d’autres rites plus discrets qui me l’a dit. Quelques sièges en désordre, sorte de chaises mais à part la bière, pas de bois ici, que du nickel-chrome, j’ai l’impression d’entendre « au suivant ». Enfin, faut s’adapter, et un mufti séculier me montre les vis posées en triangle évoquant l’équerre et le compas qui donneraient le nord à la fermeture du ban. Là, je sais que je dois accomplir un devoir, celui que Lucien Bitterlin souhaitait pour être conforme à son engagement maçonnique. Il me faut le revêtir de son sautoir de vénérable et de ses gants blancs, vestiges de la pompe de la loge d’Edmond Rostand. Il manque son tablier qui a disparu dans la débâcle de presque dix années de combats contre Alzheimer, vieillesse et Parkinson. Commando delta de trois saloperies qui fit basculer Lucien six jours plus tôt, à Saint-Raphaël près de sa fille Catherine. Pas le moment de philosopher sur l’injustice des sorts, ni de s’attendrir sur la vie, mais c’est dur de ganter la raideur. Mes doigts se crispent sur ses mains fines et, agrippé à la nécessité de ce décorum, j’éprouve là une certaine fierté. Je sais, c’est puéril, mais tout se passe comme si ma présence face à Lucien, me rendait de l’absence de papa. Au coin de la veste, sa légion d’honneur « modèle réduction » que je prends soin d’accrocher avec l’idée qu’il l’emportera au paradis et qu’il pourra foutre à la gueule, de Saint-Pierre ou des sbires de ses croyances, qu’il fallut, à la République et aux gaullistes, l’amnésie de cinquante ans de silence pour recevoir les insignes de son courage. Dans ma tête défilent les mots de papa après cette aventure barbouzarde, « tous des planqués ces politicards, sauf Lucien !». C’était un peu court, mais la concision, sous la plume des condamnés (par l’OAS), avait valeur de vertu car, comme disait l’autre, encore Audiard, « la retraite faut la prendre jeune, faut surtout la prendre vivant. Ce n’est pas dans les moyens de tout le monde ». Il est beau, plastronné, médaillé, ganté, le visage fin de ses vingt ans. Sans doute déjà en train de se bidonner en voyant nos gueules d’enterrement. Faut quand même bien, que nous aussi les vivants, approchions la fin par un début de crispations, ben oui, la mort, c’est sérieux. C’est parti, feu vert pour la fermeture, on me regarde, mes gorilles me tendent le tournevis, empoignent le couvercle, le calent contre le ventre du cénotaphe et nous voilà mécaniquement investis pour clore le sujet dans sa majesté l’éternité. Voilà. Il reste la douane à passer, sorte de messe républicaine dans une chambre cérémonielle où chacun doit réciter les sourates d’une douleur de l’absence. Un pupitre, Lucien raide dans sa boite, au garde-à-vous pour écouter tomber les gouttes de notre reconnaissance et toutes ces gerbes, fleurs et couronnes pour étouffer de couleurs les envies de broyer du noir. Alors on écoute les mots, les voix et les chants qui perlent, qui sonnent le clairon du rassemblement des souvenirs de toute une vie. Courbevoie, La Garenne, sa famille, l’Algérie, ses engagements, la politique, De Gaulle, ses combats, les pays arabes, le journalisme et l’ab el baroud entre la flamme de son idéal et l’odeur du soufre d’une mèche de barouf. Quelle vie ! Pour ses filles et ses petits-enfants, c’est le papa, pour d’autres c’est la cause palestinienne, le journalisme, la franc-maçonnerie, le militantisme ou encore son impossible pèlerinage pour la paix. Pour moi, c’est le centurion des barbouzes. Que voulez-vous, éclectisme oblige, à chacun sa vision du commandeur qui se tire de là sous les hommages d’une poignée trop mince de témoins. Et là ça me fait braire, si peu de monde aujourd’hui, lui qui croisa, soutint, aida, hébergea tant de pèlerins de la paix en pays d’orient, de politiques, de ministres et de chefs d’État. Allez, faut partir. Au cimetière le caveau est ouvert, des berlines noires nous attendent. « C’est le sort des familles désunies de se rencontrer uniquement aux enterrements » me glisse encore Audiard, mince, c’est une manie que j’ai de voir et comprendre en « barbouze », car « on n’emmène pas de saucisses quand on va à Francfort » mais je dois dire que là, sur le bitume des allées, les sycophantes se faufilent comme des glaçons dans l’anisette. Faut donc essayer de comprendre la langue des signes pour pas s’tromper. Il y a de l’incognito, des Personae non gratae, de l’agent-secret et du cousinage entre patrons du pour et du contre-espionnage… Le serpentaire de ce balai noir semble articuler son mouvement autour ou plutôt derrière Madame l’ambassadrice Syrienne Lamia Chakkour. Quelques confidences honorifiques vite épinglées entre deux poignées de pétales de roses, l’hommage est rendu et son excellence se retire. Une cour de mandarins, sortie tout droit du synopsis d’un Lautner, serre des mains, courbe la tête, présente des condoléances attristées et murmure des silences de compassion. Il y a là la Tunisie, c’est sûr, sans doute l’Algérie, peut-être le Liban musulman et chrétien, nous n’en saurons rien de plus car telle est l’astuce, être là sans tbal ni zokra et encore moins d’objectifs ou de caméras. Un comble pour un ancien journaliste de l’ORTF ? Non, du tout, c’est juste beau la discrétion quand on veut rassembler des frères…ennemis ! Les maçons s’affairent déjà. Le monument-caveau referme sa gueule d’enterrement. Les fleurs couvrent la peine. Le soleil tombe, le froid saisit et les idées remontent. Bon Dieu de Nom de Dieu. Je suis en pétard. Bitterlin, où sont tes paperasses, tes centaines de dossiers, tes milliers de lettres, tes carnets d’adresses et tes billets secrets ? C’est vilain de jurer mais là ça m’emmerde de le savoir muet avec pour seule ordonnance une parcelle du cimetière de La Garenne-Colombes. Soixante ans de correspondances, soixante ans de secrets, soixante ans d’archives, faut pas me prendre pour un con, ça ne disparaît pas comme ça. On n’écrit pas tant d’articles, tant de livres et on ne dirige pas une revue et une association voulue et décidée par De Gaulle sans laisser des tonnes de documents, des brouettes de dossiers et des quintaux d’indices. Lucien avait tout déménagé en silence, planqué dans le coffre de sa petite bagnole et déposé carton après carton tout ce qui se trouvait rue Augereau, siège de l’Association de Solidarité franco-Arabe, dans les pavillons de famille de Courvevoie, rue Estienne d’Orves. Un an de va-et-vient dans un secret qu’il aimait tant cultiver. Des dizaines et des dizaines de caisses, de cartons et de boîte déposées comme des briques de Lego d’un plastic encore instable. C’est simple, la petite maison était pleine, de la cave à l’étage en passant par le garage, comme si le pavillon des années vingt de ses parents pourrait se transformer en tabernacle recueillant le calice d’hosties consacrées aux affaires les plus sibyllines. Pensez-donc, tout avait commencé par les barbouzes, les vraies, pas celles de la Gaumont, puis France-Algérie, France-Pays-Arabes, la Palestine, l’OLP, le FPLP, El Fatah, les affaires d’otages, le Liban, La Syrie, bref tous les pays d’Orient, leurs dirigeants, Présidents, Résistants ou terroristes, anonymes ou reconnus, sanguinaires ou pacifistes approchés par Lucien Bitterlin. Brochette de Fort-de-L’eau sauce piquante explosive aux viandes et abats entrelardés de Saddam, de Haffez, de Yasser, de Illich, de Houari ou de Mouammar, j’te jure qu’avec ça, y’a pas besoin d’Harissa, même confite par Habib pour sentir le felfel t’exploser la guerba ! Avant même qu’il ne décède, en 2016, j’ai retrouvé ce pavillon, celui qui fut notre première planque pour mon père et ma famille en mai 1962, après Barberousse pour Papa et notre refuge F.L.N d’Alger pour ma mère et nous trois, les gosses de guerre. Des armoires débordaient de livres, des milliers, toute la bibliothèque de France Pays-Arabes, des tables recouvertes de revues et de panneaux d’expositions diverses. Dans le coin d’une des chambres transformées en dépôt, des dizaines de drapeaux froissés et poussiéreux de toutes les nations arabes. Reliques des ornements des vitrines de la rue Augereau en l’honneur de visites de chefs d’État ou d’anniversaires de révolutions et d’indépendances. Imaginez entrer dans le mystère d’une tombe égyptienne comme celle de l’ami Toutankhamon en espérant renifler les parfums invisibles d’une belle Néfertiti. Ben j’en étais là, à contempler le trop plein de vide et humer l’entourloupe car je cherchais les archives, ces sacrées archives, des boîtes, des cartons, des cageots, des classeurs même éventrés mais avec des chemises aux cols amidonnés de secrets. Il y avait encore le garage, atelier satané dont ma sœur, mon frère et moi, avions examiné nerveusement les contours intérieurs, autrefois, privés provisoirement de liberté par la moudjahida Zohra pour lui avoir taxé les groseilles de son jardin. Histoires de gosses pendant que papa réglait ses histoires de barbouzes avec le Général Billotte et consorts de la S.M, chacun sa guerre et ses fruits glorieux… c’était en mai 1962 ! J’ai de suite reconnu cette porte, le trou de la serrure et la clef de ce champ de manœuvre. Rien n’avait changé en cinquante cinq ans, sauf qu’à l’intérieur, l’invraisemblable chaos laissé par les pilleurs de tombe me mit le moral dans l’accélérateur de particules de colère. Ah les cons, les salauds, une centaine de boîtes à archives gisait là comme orpheline de son destin. Merde ! Mektoub ? J’en ai marre de ce qui est écrit, de la fatalité, de la mauvaise fortune. Alors vous savez, l’explication des archives moisies qu’il a fallu détruire, première piste sur laquelle on voulait me faire glisser comme un bourricot, alors qu’aucune de ces boites ne possédait la moindre petite tache de Pénicillium, d’Aspergillus, de Cladosporium ou Myxotrichum me mit le cervelet en surchauffe. Ma fausse naïveté m’engagea à faire croire que je croyais. Ca c’est mon côté « hmar » kabyle. Faut toujours faire semblant d’être con, on en apprend beaucoup plus sur ce qui sous-tend les valeurs apparentes de l ‘ânier que sur le contenu du bât. Après, il suffit de déduire, soustraire et conjuguer pour tout savoir… Ainsi, à force de jouer au candide j’eus d’autres pistes livrées à mon ingénuité pour rassasier ma curiosité sans doute considérée comme infantile… ben oui, vous savez, un ethnologue qui se prend pour un historien, c’est pas sérieux, alors on le ballade au pays des merveilles enfumées. Ben voilà, c’est ce que tout le monde fait depuis deux ans. On m’enfume. D’abord les micromycètes et la crémation. Ensuite les soupçons sur le Mossad. Forcément, l’antisémitisme n’est jamais loin de l’antisionisme, donc l’histoire d’un mec qui trempe ses pompes en Palestine, ça peut intéresser les archivistes de Tel Aviv pour comprendre les chansons de Carlos et les complaintes d’Abou-Nidal… Enfin, comme pour éloigner les soupçons de l’autre côté de la méditerranée, un mystérieux ambassadeur d’Afrique du Nord aurait non moins mystérieusement essayé de savoir où étaient les archives de Bitterlin, sans donner de suite apparente. N’empêche qu’elles ont disparu. Malgré les infernales sirènes alarmantes d’un système sécuritaire au tip-top de ses performances. Je le sais, j’en ai pris plein la gueule et mes oreilles en sonnent encore l’hallali. Ce dont je suis sûr. C’est qu’on me prend pour une abeille et qu’on veut m’endormir par l’enfumoir d’un nuage de désorientation d’indices. Soufflez, fumez les gros bourdons, j’en viens même à me demander pourquoi, lors de de la cessation d’activités de l’Association France-Pays-Arabes en 2008, le liquidateur n’ait pas pris soin de faire transférer ces archives, conformément au devoir de la République et au nom de l’utilité historique publique, tous ces documents en lieu sûr, B.N.F, Archives Nationales… mystère et boules de gomme arabique ! A moins que d’autres services d’archives plus discrètes ne soient intervenus en douce pour les mettre au secret dans les culs de basse-fosses de Vincennes (DGSE) ou de Levallois-Perret (DGSI)… Que voulez-vous ! Tout le monde ferme sa gueule ! Je n’oublie pas que le danger vient souvent de l’intérieur avec ou sans jeux de maux. Alors aujourd’hui j’ai décidé de l’ouvrir. Ma gueule, mon clapet, ma tronche. Je n’ai pas la mémoire courte. Le 29 Janvier 1962 dix-neuf des hommes de Bitterlin, les dites « barbouzes » se faisaient exploser le portrait dans un attentat à Alger. Papa y échappa, il était en tôle, Bitterlin et Goulay interdits de quitter Paris, Lemarchand et Ponchardier à l’abri et Despinoy en retard au rendez-vous pour ouvrir la caisse d’explosifs estampillés contre-barbouzes. Plus de cinquante ans que l’OAS s’enorgueillit de cette tuerie alors que chacun sait combien le SDECE savait organiser et trier avec soin l’ivraie du bon grain. Les services « s’arrangèrent » pour séparer ainsi le barbouze barbu invendable du gaulliste barbouze exploitable. En 1962 les premiers moururent, les seconds survécurent mais en mettant en veilleuse leur 9-43, 6-35 et colt 45. Frey, Marcellin, Pompidou et d’autres ministres de De gaulle purent très tranquillement exposer aux journalistes qu’il n’existait pas de police parallèle en France et encore moins de barbes. En 1965 l’affaire Ben-Barka fit reparler, un peu, des barbouzes mais sans plus. Les initiatives mémorielles individuelles furent auto-lessivées et en 1968 le gaullisme prit du plomb dans l’aile droite. Le patron ne s’en remit pas, mais ça, tout le monde connaît la suite pompidoulienne, giscardienne, mitterrandienne, chiraquienne sans compter les gardiennages républicains qui suivirent…et dans tous les cas de figure on nous balance le « devoir de mémoire ». Faut savoir ce qu’on veut quand tout est fait pour l’émasculer cette mémoire. Alors répondez à ma question : Qui a planqué les archives de Lucien Bitterlin ? Et pourquoi ? Barbouzes d’aujourd’hui ! Nos archives nom de Dieu ! Car « bordel de merde », la république, c’est nous. Nous les historiens qui cherchons l’Histoire et nous les enfants qui recherchons la vérité. Rendez-nous ces cinquante années d’archives arc-en-ciel. Ce serait bien pour commémorer plus dignement l’anniversaire du décès de Lucien Bitterlin., C’était il y a un an, le dimanche 11 février 2017.

Christian Hongrois, ethnologue

 
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29 janvier 2018


1 Jean Salem : Résistances – Entretiens avec Aymeric Monville. Editions Delaga, janvier 2015.

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