Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

Humeurs du 29 décembre 2014

LA « COMPETENCE UNIVERSELLE » DANS LE VERT ET LE NOIR…

Depuis janvier 2011, notre justice revendique la « compétence universelle »1 afin de poursuivre des auteurs présumés de crimes de guerre, dés qu’ils mettent le bout du pied sur notre territoire. Un général algérien en a fait l’expérience. Retour sur image : informé de sa présence à Genève, le ministère public de la confédération a émis un mandat d’amener contre le général Khaled Nezzar, ancien ministre algérien de la Défense, le 19 octobre 2011. Conduit le même jour par les agents de la force publique à l’hôtel de police, Khaled Nezzar a été auditionné par la procureure fédérale – Laurence Boillat -, les 20 et 21 octobre 2011. Objet : répondre à des accusations de « suspicion de crimes de guerre ». Après une nuit passée en cellule, il est libéré, promettant de collaborer avec la justice suisse.

On serait tenté de dire Bravo, n’eut été la complexité des choses. Des pays précurseurs en matière de droits de l’homme ont fini par découvrir les délices d’une justice universelle. Nos juges, intrus tardifs dans l’histoire des autres, enthousiastes et candides, désignent d’un index vengeur les méchants à abattre et dénient à quiconque le droit d’en douter. Verra t-on un jour les tueurs de Dae’ch, héritiers directs des GIA algériens, exhibant plaies et bosses, venir les solliciter contre ceux qui leur ont résistés? L’exemple algérien a créé une dangereuse jurisprudence.

Nous nous ennuyons depuis trop longtemps dans notre bunker aseptisé. Nous vivons scandaleusement depuis trop longtemps dans la paix et la prospérité. Mais notre bien vivre ensemble ne nous a pas ramollit. Nous avons découvert une autre mission à remplir : les ombres d’une nouvelle croix rouge à projeter sur les dédales de l’histoire des autres. Arborée comme un plastron de lansquenet virant au mousquetaire, notre nouvel attrait pour la justice universelle nous conduit à pourchasser les fauteurs de la planète ou présumés tels. Et pour bien les regarder, nous chaussons les binocles divergents des deux rives strabiques de la Seine se jetant dans le Rhône qui traverse Genève. Les figures de proue de la bien-pensance française nous prêtent leur fil d’Ariane, même s’ils se sont plantées tant de fois dans le labyrinthe de l’improbable. Bernard-Henri Lévy croyait tout savoir sur la Libye, aujourd’hui somalisée, implosée et devenue notre Afghanistan de proximité. La Syrie devait mathématiquement tomber. Elle dément chaque jour le théorème. Lassés d’être « un peuple heureux qui n’a pas d’histoire », comme disait Denis de Rougemont, nous voilà prêts à redresser celle des autres… dans une confusion postmoderne où la morale remplace l’histoire !

Attelée à réécrire ses vieux actes notariés, l’intelligentsia française nous fait les exécuteurs d’étranges codicilles. Nous ne mesurons pas encore les dégâts collatéraux de la « compétence Universelle » pour la vocation traditionnelle de notre pays et sa condition première de neutralité. Daltoniens en politique, que nous importe si le noir du drapeau de Dae’ch et le vert salafiste se mélangent… Précipités dans notre éprouvette juridique, ils virent au blanc neigeux de nos sommets. Notre parquet, Don Quichotte sûr de lui et décidée, a lancé une brave Rossinante qui fonce droit devant, franchissant les ornières et les ravins, confondant la topographie ardente des djebels algériens avec les courbes adoucies du Jura. Nos querelles ne nous suffisent plus. Nos juges nous en fabriquent !

Nous votons, nous votaillons, quelques fois quand le sujet est intense. L’opinion de chacun d’entre nous est plus qu’un bulletin dans l’urne, il est un cahier de doléances. Nous nous inventons tous les jours des sujets de discorde que nous mettons aux enchères de la rue. Nos hommes politiques en font grand cas. Mais nos éclats de voix policés, rident à peine l’onde lémanique. Nous avons dés lors décidé de franchir les cols, d’aller au-delà des cantons, et de fouiller dans la mémoire des autres. Notre voisin, le sentencieux monsieur Jean de La Fontaine, a écrit au bord du Léman qui se prenait déjà pour l’Atlantique, sa fable de la grenouille qui se prenait pour un bœuf. Les envieux affirment que nous sommes les plus grands alchimistes sur terre, puisque nous savons transformer le plomb (le vil métal de la fraude fiscale et de la rapine des potentats) en or. Le Suisse, disent-ils, « ne gagne pas de l’argent pour vivre, il vit pour gagner de l’argent ». Qu’importe, puisque nous savons que c’est vrai. L’odeur du bas de laine, ne nous incommode pas, pourvu qu’il soit cossu. Nul besoin de nous faire passer par le test de Rorschach pour révéler notre fixation sur les petits rectangles coloriés au filigrane sertie.

Ah, si nous révélions au monde ce que nous savons de ce monde là. Nous avons inventé l’espionnage depuis que la traite des blancs fut notre grande activité : des mercenaires du roi de France aux gardes du Vatican. La fonction principale de nos lansquenets était d’écouter aux portes, et beaucoup sont revenus borgnes à force de regarder par le trou de la serrure ce qui se passait dans les alcôves des rois. Nous fabriquions les tirelires blindées de nos amis intimes. Ben Ali, le Tunisien en possédait quelques unes. Une, imposante, à Carthage et d’autres beaucoup plus grandes, chez nous…

Les trésors spoliés des Juifs, les razzias des Nazis, les avoirs des magouilleurs de constitutions, autocrates à vie, sanglants et pitoyables, les transactions des narcos, les pilleurs de trésors publiques et la toute nouvelle et très Helvétique Société des Biens Cachés (HSBC) se trouvent dans les poches arrières de monsieur secret bancaire ou ce qu’il en reste. Lorsque nos comptables – d’autres Hervé Falciani -, atteints enfin par la grâce, sortiront des sous sols bunkérisés où se jouent les mélodies techno, sonnantes et trébuchantes, et vendront leurs mémoires nauséabondes, nos juges auront là, vraiment de quoi réécrire l’histoire du monde.

Jean-Claude Bainville
29 décembre 2014

 


1 En droit, la compétence universelle est exercée par un État qui poursuit les auteurs de certains crimes, quel que soit le lieu où ils ont été commis, et sans égard à la nationalité des auteurs ou des victimes. Ce genre de disposition légale sert à empêcher l’impunité de crimes graves, en particulier les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, qui seraient commis dans des régions particulièrement instables dont les habitants ne bénéficieraient pas de protection légale adéquate.

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