Observatoire Géostratégique

numéro 148 / 16 octobre 2017

IDENTITARISME, RÉFÉRENDUM, SÉCESSION : LE RÉVEIL DES NATIONS ?

« Dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau » (Alexis de Tocqueville). Chaque jour, nous redécouvrons la pertinence de cette réflexion de cet avocat, publiciste, magistrat, député, ministre des Affaires étrangères du XIXe siècle, auteur de La démocratie en Amérique. Comment mieux illustrer ce jugement qu’en se référant à deux exemples aussi concrets qu’actuels ? « Cinq mille kilomètres séparent Erbil, la capitale de la Région autonome du Kurdistan irakien, de Barcelone, celle de la Communauté autonome de Catalogne. Mais la plus importante différence n’est pas la distance mais la géographie. La Catalogne est située dans une Europe en paix, le Kurdistan irakien dans un monde en guerre. Pourtant, les deux ont un point commun : une volonté affichée par certains de passer de l’ autonomie à l’indépendance »1. Cette problématique, longtemps délaissée du champ de la réflexion des relations internationales, est toujours présente dans le panorama du monde contemporain. Nous y avons consacré une courte réflexion sous l’angle de la question connexe de l’intangibilité des frontières en 20152. C’était, il y a presque deux ans déjà ! Faute d’un traitement adéquat, elle refait son apparition dans un contexte paroxystique en Irak et en Catalogne. Le ver est désormais dans le fruit et le problème risque malheureusement de se poser ailleurs et plus vite qu’on ne le pensait.

DU PARTICULIER : IRAK ET CATALOGNE…

Comme souvent de nos jours, la sidération l’emporte sur la connaissance et l’anticipation de signaux faibles. Ces deux exemples présentent de nombreuses similitudes et auront de graves conséquences.

De nombreuses similitudes

Comme le souligne justement, Jacques Hubert-Rodier, l’attitude des pouvoirs centraux traduit l’absence de réelle réponse démocratique à l’émergence de ces sentiments nationaux latents. La promesse du traité de Sèvres de 1920 de créer un état indépendant kurde n’ a jamais été tenue. La Catalogne depuis au moins le XIXe siècle se considère comme une Nation. Mais le poids de l’histoire ne doit pas tout justifier. Les Kurdes irakiens sont aujourd’hui plus isolés qu’hier et leur revendication sur Kirkouk, le centre pétrolier du nord de l’Irak, menace de déclencher un nouveau conflit ethnique, sans parler d’un front commun irano-turc3. Une indépendance sur fond de représailles4. Une Catalogne indépendante déstabiliserait durablement l’Espagne. Non seulement parce qu’il s’agit de la région la plus riche du royaume, mais aussi parce qu’il y existe un fort sentiment, parmi un grand nombre en Catalogne, d’appartenance à la nation espagnole. Madrid avait pourtant une solution : celle de négocier la création d’ une véritable fédération à l’image des Etats-Unis ou de l’Allemagne. Ce qui lui aurait permis de gagner du temps, le fameux donner du temps au temps de François Mitterrand. Dans les deux cas, les pouvoirs centraux ont privilégié la voie du déni et de la confrontation à celle du réalisme et de la coopération. Les mêmes causes produisent les mêmes effets en Irak et en Catalogne. « La chose la plus tuile à propos d’un principe, c’est qu’on peut toujours le sacrifier à propos d’une opportunité » (Somerset Maugham). Où finit la vérité ? Où commence le mensonge ?

De graves conséquences

C’est une vérité d’évidence, l’Irak (qui n’en avait pas besoin depuis la guerre de 2003) et l’Espagne (dont le gouvernement Rajoy est passablement affaibli sans parler du roi sifflé après l’attentat sur les Remblas5) risquent d’être durablement fracturés à l’issue de ces deux référendums dont les autorités centrales n’ont pu empêcher la tenue, y compris en ayant recours à la force. Dans les deux cas, le pouvoir central, celui de Bagdad et celui de Madrid, considèrent ces consultations comme « illégales », usent de la menace, renforçant dans les deux cas le camp indépendantiste. Au passage, ils perdent la bataille de la communication6, les images de violence n’étant jamais bonnes pour l’image du pouvoir central. Ces deux États entrent, qu’ils le veuillent ou non, dans une période d’instabilité croissante et pérenne dont on n’entrevoit encore ni la fin, ni le résultat (autonomie plus grande, indépendance pure et simple, entre deux chaotique ?). Il faut se rendre à la raison, rien ne sera plus comme avant surtout parce que nous vivons dans un monde de plus en plus fragmenté que la « mondialisation heureuse » n’a pas empêché. Il serait grave d’ajouter la confusion à la confusion. Mieux vaudrait prendre la pleine dimension du problème passé et présent pour mieux le traiter à l’avenir ! « On ne construit du solide que sur le passé » (T.S. Eliot)

Au-delà de ces deux cas d’espèce, le problème de la sécession d’entités infra-étatiques se pose avec acuité dans d’autres États, dans d’autres continents.

… AU GÉNÉRAL : AUTRES FOYERS D’IRRÉDENTISME

Deux questions importantes méritent d’être posées. Va-t-on vers la fin de l’Europe par un lent phénomène de détricottage ? Comme ce fut le cas avec les deux conflits mondiaux, va-t-on vers le retour des nations ?

Vers la fin de l’Europe ?

Le moins que l’on puisse dire est que l’Union européenne n’a pas été la hauteur de l’enjeu tant son malaise est palpable et ses contradictions béantes7. Jamais, la moindre proposition de médiation n’a été mise en avant pour tenter de désamorcer très en amont la crise et prévenir une montée aux extrêmes à laquelle nous avons assisté. À un problème politique, Bruxelles se cantonne à une réponse juridique : la préservation de l’ordre juridique et constitutionnel espagnol et un communiqué flou8. Ce n’est malheureusement pas en pratiquant la politique de l’autruche que l’Union européenne préviendra une contagion du phénomène régionaliste, dangereux pour l’unité du bloc européen9. Une fois de plus, Bruxelles ne prévoit pas et donc ne gouverne pas, se cantonnant à sa traditionnelle politique du chien crevé au fil de l’eau alors que la pression monte dans la salle des machines du bateau nommé Europe. Quant aux États membres, c’est la cacophonie traditionnelle. Critique de la violence comme méthode de règlement des conflits pour les uns (Belgique, Pays-Bas, Écosse…), légalisme pour les autres (Royaume-Uni, France10) sans parler de la prudence de gazelle d’une majorité silencieuse. Nous sommes bien loin des envolées lyriques du discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron surtout lorsque sa réaction sur le référendum kurde (les fameux éléments de langage ou EDL) est ainsi libellée : « il importe de préserver l’unité et l’intégrité de l’Irak tout en reconnaissant les droits du peuple kurde »11 entraîne l’ire du premier ministre irakien reçu à Pairs (5 octobre 2017). C’est que l’on qualifie d’embarras en langage diplomatique qui tombe au plus mauvais moment au moment où la France réclame sa part du gâteau dans la reconstruction du pays (évaluée à 1 000 milliards de dollars)12. Dans la diplomatie, pour être écouté, il faut peu communiquer. Encore un flop de la diplomatie économique à la sauce Macron/Le Drian !

Vers le retour des nations ?

La tentation indépendantiste ne se fait-elle pas plus forte que l’appartenance nationale ?13 Le référendum défendu coûte que coûte par l’exécutif catalan pourrait réveiller ou encourager d’autres velléités indépendantistes sur le continent14 : Écosse, Corse, Pays basque, Irlande, Italie du nord, Flandre, Iles Féroé, Pays Sicule. En Europe de l’est, le tracé des frontières dans les Balkans et aux frontières de la Russie ne fait toujours pas l’unanimité : Donbass en Ukraine, Crimée rattachée à Moscou, Voïvodine, République serbe de Krajina, Transnistrie…15. Une région anglophone du nord du Cameroun déclare symboliquement son indépendance : l’Ambazonie16. Dans un monde où la confiance vis-à-vis de l’autre et de ses dirigeants est une asymptote de zéro, le repli sur soi devient la règle, le recours aux entités infra-étatiques (régions, provinces…) aussi. La cause séparatiste ne cesse de progresser ici et ailleurs. Qu’on le veuille ou non. Entre politique de l’autruche et politique du pire, les pouvoirs centraux ne parviennent pas à éteindre le feu qui couve sous les cendres, pire encore ils l’attisent volontairement ou involontairement en ne faisant pas suffisamment appel à la vertu du dialogue et de la négociation17. Malheureusement, la démagogie l’emporte quand les mots n’ont plus de sens.

 
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« Ô fond de la boîte de Pandore ! Ô espérance ! Où êtes-vous ? » (Voltaire). Ne sommes-nous pas les témoins incrédules d’un monde en miettes au sein duquel les forces centrifuges l’emportent sur les forces centripètes. Après la déchirure yougoslave, l’implosion de l’U RSS, l’indépendance du Soudan du Sud, le monde risque de revenir à l’époque des principautés, au retour des nationalités. L’ONU compte aujourd’hui 193 pays, contre 51 seulement en 1945. Combien seront-ils dans la prochaine décennie ? Et le monde risque de devenir de plus en plus instable et ingouvernable à l’avenir. « Je n’ai que mépris pour le mortel qui se réchauffe avec des espérances creuses » disait Sophocle. Quand nos élites à la petite semaine feront l’effort de réfléchir globalement à ces problèmes de sécession pour y apporter une réponse cohérente et prévisible ? Quand les dirigeants accepteront-ils de reconnaître la complexité des situations locales afin de favoriser les compromis difficiles tant qu’il en est encore temps ? C’est cela que l’on qualifie de lucidité pour empêcher la réaction en chaînes bien documentée à travers l’Histoire : identitarisme, référendum, sécession18 accompagnant le réveil des nations… et parfois guerre.

Guillaume Berlat
9 octobre 2017

1 Jacques Hubert-Rodier, Un monde en miettes, Les Échos, 29-30 septembre 2017, p. 9.
2 Guillaume Berlat, Intangibilité des frontières ou frontières de l’intangibilité ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 novembre 2015.
3 Louis Imbert, Iran et Turquie unis contre le référendum turc, Le Monde, 6 octobre 2017, p. 5.
4 Alain Léauthier, Une indépendance sur fond de représailles, Marianne, 6-12 octobre 2017, pp. 40-41.
5 La crise contraint Felipe VI à sortir de l’ombre de Juan Carlos, Le Monde, 6 octobre 2017, p. 3.
6 Rajoy dans le piège de la communication Le Canard enchaîné, 4 octobre 2017, p. 1.
7 Jean-Marc Salmon, Les figures de Janus, Le Blog de Jean-Marc Salmon, www.mediapart.fr , 5 octobre 2017.
8 Gabriel Grésillon, Bruxelles incapable d’articuler une position claire face à la crise catalane, Les Échos, 3 octobre 2017, p. 7.
9 Jean-Pierre Stroobants, Les violences policières suscitent le malaise en Europe, Le Monde, 3 octobre 2017, p. 2.
10 Christophe Gueugneau, En France, l’Élysée et la droite soutiennent Rajoy, la gauche est plus divisée, www.mediapart.fr , 2 octobre 2017.
11 Agence Reuters, La visite d’Abadi en France pas liée au referendum kurde, selon Bagdad, 30 septembre 2017.
12 Hélène Sallon/Marc Semo, La question du Kurdistan embarrasse l’Élysée, Le Monde, 5 octobre 2017, p. 4.
13 Éric Zemmour, Quand la tentation indépendantiste se fait plus forte que l’appartenance nationale, www.lefigaro.fr , 29 septembre 2017.
14 Jack Dion, Les mèches indépendantistes s’allument dans toute l’Europe, Marianne, 6-12 octobre 2017, p. 9.
15 Blandine Le Cain/Alexis Feertchak, Au-delà de la Catalogne, plusieurs mouvements autonomistes existent en Europe, Le Point, 30 septembre 2017.
16 Le Cameroun anglophone de nouveau en ébullition, Le Monde, 4 octobre 2017, p. 4.
17 Éditorial, Catalogne : sortir de la politique du pire, Le Monde, 3 octobre 2017, p. 27.
18 Jean-Paul Pancracio, Sécessions, www.observatoire-de-la-diplomatie.com , 5 octobre 2017.

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