Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

ISLAMISME/JIHADISME : TRAITER LES CONSÉQUENCES OU REMONTER AUX CAUSES ?

« Rien n’arrive jamais sans cause » (Jonathan Edwards). Force de l’évidence. Faiblesse de l’indécision. Tel est le diagnostic d’une politique de gribouille de la France face au fléau de l’« hydre islamiste » (Emmanuel Macron, discours d’hommage aux victimes de la tuerie de la Préfecture de police de Paris, 8 octobre 2019). Mots forts, mots justes pour dénoncer un « islam dévoyé et porteur de morts ». Appelant à la vigilance « la nation toute entière », le chef de l’Etat appelle chacun à repérer les signes de radicalisation, « les relâchements, les déviations », « ces petits riens qui deviennent de grandes tragédies ». Face au danger de la délation et au « soupçon qui corrode », Emmanuel Macron plaide en faveur d’une « société de vigilance » en invoquant « l’irréductible esprit français de résistance » et « l’unité de la Nation ». Qui pourrait critiquer la fermeté de ce discours ?

Mais quels seront les actes forts qui suivront ? Là est la question dans un pays aussi attaché à la parole qu’éloigné de l’action. L’action face aux dérives de l’Islam, c’est une réelle propension à réagir dans la précipitation, après chaque attentat, en s’attachant à traiter les conséquences du phénomène plus qu’à s’attaquer à ses causes. Une médecine aussi inefficace qu’inutile. Ce qui vaut pour la France vaut également pour les Occidentaux tentés par le court-termisme, l’éphémère, le médiatique, l’inefficace.

TRAITER LES CONSÉQUENCES : UN CLASSIQUE DU GENRE

Faute d’adopter une approche réfléchie, historique, stratégique, prospective, à froid qu’impose l’ampleur et la complexité du sujet, les Occidentaux, France en tête, en sont conduits à adopter, après chaque évènement médiatisé, des mesures ponctuelles de pure circonstance. Mesures au mieux inefficaces, au pire contreproductives.

Des mesures ponctuelles de pure circonstance. Cette politique de courte vue, qui est privilégiée aussi bien sur la scène internationale que sur la scène intérieure, nous est présentée comme une sorte de remède miracle. Que n’a-t-on entendu sur les plateaux des chaînes d’abrutissement en continu après l’annonce lyrique de Donald Trump de l’élimination du chef de l’EIIL, Abou Bakr Al-Baghdadi1 le dimanche 27 octobre 2019 par les forces spéciales américaines (avec l’aide des Kurdes2 et certainement pas de l’OTAN en emporte le vent3) dans la poche d’Idlib !4 Une opération médiatique5 semblable à celle à laquelle nous avions eu droit au moment de l’élimination par les mêmes forces spéciales au Pakistan d’Oussama Ben Laden le 2 mai 2011. Le terrorisme a-t-il pour autant disparu ?

La réponse est dans la question. Il s’est plutôt développé dans l’espace, dans le temps avec, comme figure de proue, l’EIIL (Daech) et toutes ses franchises. Que dire de l’efficacité réelle des « guerres contre le terrorisme » conduites par George W. Bush, avec ou sans alliés, en Afghanistan ou en Irak. Au fil du temps, le remède s’est avéré pire que le mal. Que dire de l’efficacité réelle du G5 Sahel qui s’enlise dans les sables du désert comme de l’opération Chammal ?6

Pour ce qui est de la France, nous vivons au rythme des lois de circonstance. Un attentat conduit à l’adoption d’une nouvelle loi sans se soucier des résultats de la précédente. Le 29 octobre 2019, le Sénat interdit le port des signes religieux pendant les sorties scolaires7 alors que, dans le même temps, le CFCM le défend8. Cette loi ne réglera aucun des problèmes posés tant elle aborde la question par le petit bout de la lorgnette. Elle renforcera les antagonismes entre les uns9 et les autres10.

Des mesures inefficaces et contreproductives. La seule question raisonnable qui vaille de poser, aujourd’hui, après plusieurs décennies de recrudescence du terrorisme d’inspiration islamiste dans le monde et de débat sur la place de l’islam dans nos sociétés occidentales aux racines chrétiennes – qu’on le veuille ou non, les faits sont têtus – est celle de l’efficacité réelle et quantifiable des mesures prises pour répondre à ces défis, à ces menaces. Le moins que l’on puisse dire est que la réponse à cette question est pour le moins contrastée. L’arsenal de mesures adoptées à grand renfort de coups de trompette a amplement démontré ses limites intrinsèques11.

Si l’on prend artificiellement comme point de référence les attentats du 11 septembre 2001, la situation globale s’est-elle améliorée ou s’est-t-elle dégradée en termes de sécurité et de cohérence de nos sociétés occidentales ? Les questions du terrorisme et du l’islamisme – pour faire court et par souci de simplification – font toujours autant débat et n’ont pas trouvé le début du commencement d’une solution sur le court et le long terme. Qui peut dire le contraire ?

C’est donc bien la preuve éclatante que les mesures sont aussi inefficaces que contreproductives. Quand notre élite aussi arrogante qu’impuissante commencera-t-elle à comprendre qu’il est grand temps de changer de logiciel ? Fini le temps des mesurettes à seule dimension médiatique qui ne traitent les conséquences d’un mal profond qui mine la cohésion de nos sociétés. Venu le temps de s’attaquer à ses causes avec courage.

Par quel bout aborder ces problèmes ?

S’ATTAQUER AUX CAUSES : UN INTERDIT COUPABLE

Une fois acquise la prise de conscience que les mesures du passé ne changent pas la donne tant pour le présent que pour l’avenir, il serait grand temps que nos dirigeants acceptent de réfléchir à l’adoption de mesures qui s’attaquent aux racines du mal !

Des mesures qui ne changent pas la donne. À quel constat peut-on se livrer à la lumière des évènements les plus récents ? La mort d’Abou Bakr Al-Baghdadi et l’offensive turque de ces dernières semaines n’ont fait que renforcer les positions des acteurs dominants en Syrie, à savoir Moscou et Ankara, qui sont les seuls à pouvoir mettre un terme au conflit qui se prolonge depuis presqu’une décennie. Telle est la voix du réalisme qui a fait défaut à nos élites. Ce « réalisme » est le nouveau mot d’ordre des Européens et de la communauté internationale, qui ont désormais complètement renoncé à un changement de régime à Damas. Ainsi, les nouvelles négociations qui vont s’ouvrir jeudi 31 octobre 2019 à Genève sous la supervision de l’ONU n’ambitionnent même pas « la paix », mais seulement un « processus constitutionnel qui puisse servir à ouvrir la voie à un processus politique de réconciliation », selon la description de l’émissaire des Nations unies pour la Syrie, Geir Pedersen, le quatrième médiateur depuis 2011. L’avenir de la Syrie repose donc plus que jamais sur Moscou. Et sur la bienveillance turque.

Et sur Bachar al-Assad, qui, telle une marionnette tachée de sang, demeure à la tête de son pays12. Cela relève de l’évidence. Comme du reste, ces déclarations à l’emporte-pièce du président de la République, du ministre de l’Intérieur et autres, jamais suivies d’effet, sur le port du voile et autres gaités de l’escadron tant elles sont irréalistes si elles ne s’inscrivent pas dans une démarche d’ensemble, globale dans le temps et dans l’espace. Le voulons-nous ? Le pouvons-nous ? « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » (Guillaume 1er d’Orange-Nassau).

Des mesures qui s’attaquent aux racines du mal. Il faut en finir avec la politique du déni qui est la marque de fabrique de nos gouvernants dès qu’il s’agit de l’islam13. Et cela tant sur le plan interne que sur le plan externe. C’est ce que l’on nomme l’attaque des racines du mal, des métastases qui gangrènent nos sociétés. « La lutte contre le djihadisme, pas plus que la lutte contre l’islamisme ne se règlera pas par la mort d’un homme. S’il est légitime de tuer les guerriers du djihad, il n’est pas interdit au-delà de la mort d’Al-Baghdadi, de réfléchir au fait qu’il faudra bien un jour établir un plan de bataille contre les racines du djihadisme »14. Traiter le problème au coup par coup ne mène à rien15 comme après l’attentat contre la mosquée de Bayonne16. Fixer un cadre et un cap devient une urgente nécessité à l’aube de l’acte II du quinquennat jupitérien en lieu et place d’un vibrionisme médiatique de mauvais aloi17. Penser que l’on réglera par un simple coup de baguette magique, un problème complexe et multicausal, relève de la chimère.

Il faut en finir avec les seules réponses sécuritaires et normatives qui, si elles sont nécessaires, n’en sont pas pour autant suffisantes. Il importe d’imaginer les autres instruments de la boîte à outils : financiers, économiques, sociaux, éducationnels, culturels, civiques, religieux… pour tenter d’appréhender l’hydre sous tous ses aspects et non se contenter de lui couper la tête qui repoussera toujours18. Emmanuel Macron confesse qu’il a « beaucoup appris ». Banco pour le passage des paradigmes de l’ancien monde à ceux du nouveau !19 Ce serait un saut quantitatif important. Il faut en finir avec l’avenir d’une illusion pour éviter d’aller droit dans le mur en klaxonnant.

LE COURAGE DE LA RESPONSABILITÉ20

« Ce n’est pas les médecins qui nous manquent, c’est la médecine » (Montesquieu). La médecine de qualité, c’est celle qui porte le bon diagnostic sur les causes du mal avant de lui apporter le remède idoine. La politique, la diplomatie de qualité, c’est celle qui se livre à pareille démarche. Certainement pas celle qui s’apparente à l’administration d’un cautère sur une jambe de bois, à une médecine de Diafoirus.

Celle que nos gouvernants ont trop tendance à privilégier par souci de communiquer, de rassurer, de donner l’impression de faire tout en ne s’attelant pas à la causalité. Mais, en réalité une politique qui peine à masquer son manque de volontarisme, de courage, d’efficacité. Chasser le vent mauvais soufflant sur le pays oblige le président de la République à aller au-delà de quelques coups de menton pour envisager une riposte sérieuse21. C’est aussi, dans ce domaine comme dans bien d’autres qu’ils soient internes ou externes, accepter de passer d’un État pompier à un État stratège22. Un État qui pense en termes de problématique globale et non en termes d’évènements isolés23.

 
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Traiter aujourd’hui les questions lancinantes de la lutte contre l’islamisme et le djihadisme dans notre pays mais aussi à l’extérieur, c’est passer demain du simple traitement de ses conséquences à l’attaque sans tabous de ses causes structurelles et conjoncturelles en se méfiant des » dénégationnistes », ceux qui ne veulent pas voir la menace24. Gouverner, n’est-ce pas prévoir ?

Ali Baba
4 novembre 2019

1 Rémy Ourdan/Madjid Zerrouky, Le calife du « chaos », Le Monde, 29 octobre 2019, pp. 4-5.
2 Claude Angeli, Trump doit son succès aux Kurdes, Le Canard enchaîné, 30 octobre 2019, p. 3.
3 Claude Angeli, Macron rêve de réformer l’OTAN et même Trump…, Le Canard enchaîné, 30 octobre 2019, p. 3.
4 Gilles Paris, Trump annonce la mort d’Al-Baghdadi, l’organisation État islamique résiste. « Al-Baghdadi est mort comme un chien », Le Monde, 29 octobre 2019, pp. 1-2-3.
5 Trump se fait un film qui a du chien, Le Canard enchainé, 30 octobre 2019, p. 1.
6 Nicolas Barotte, L’opération « Chammal » de la France fait face à un nouveau défi stratégique, Le Figaro, 31 octobre 2019, p. 4.
7 Pauline Graulle/Faïza Zerouala, Mères voilées accompagnatrices : les sénateurs LR se défoulent, www.mediapart.fr , 29 octobre 2019.
8 Jean-Marie Guénois, Le CFCM défend le port du voile, Le Figaro, 30 octobre 2019, pp. 1-2.
9 Didier Leschi, Nulle part le port du voile n’accompagne une vitalité démocratique, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 27.
10 Geneviève Zoïa, Une laïcité conçue comme « religion d’État » contribue à renforcer un climat de guerre, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 27.
11 Élise Vincent, Radicalisation : sept policiers ont été récemment désarmés, Le Monde, 1er – 2 novembre 2019, p. 9.
12 Thomas Cantaloube, La mort d’al-Baghdadi ne change pas la donne en Syrie, www.mediapart.fr , 29 octobre 2019.
13 Pierre Vermeren, Déni français. Notre histoire secrète des relations franco-arabes, Albin Michel, 30 octobre 2019.
14 Éditorial, S’attaquer aux racines du djihadisme, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 30.
15 Louise Couvelaire/Élise Vincent/ L’inquiétude des musulmans de France. Terrorisme ou pas ? Les questionnements de la justice. Le passage à l’acte d’un octogénaire connu pour sa xénophobie. Voile : Macron pris en tenaille par les oppositions, Le Monde, 31 octobre 2019, pp. 1-8-9-10.
16 Michel Garicoïx/Sacha Nelken/Michaël Szakowski/Élise Vincent, Une attaque contre la mosquée de Bayonne, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 8.
17 Erik Emptaz, Débat sur le voile, communautarisme, islamophobie. Macron marche sur la pointe des pieux. De l’ancien temps au temps, Le Canard enchaîné, 30 octobre 2019, p. 1.
18 Allan Kaval/Madjid Zerrouki, L’Etat islamique a toujours survécu à ses dirigeants, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 3.
19 Bastien Lejeune, Le voile ou la France ?, Valeurs Actuelles, 24 octobre 2019, pp 16 à 31.
20 Discours du président de la République, Emmanuel Macron lors de l’ouverture de la 74ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, New York, 24 septembre 2019, www.elysee.fr
21 Françoise Fressoz, Chasser le vent mauvais soufflant sur le pays, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 30.
22 Jean-Michel Bezat, État pompier, État stratège, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 30.
23 Gilles Kepel, Il faut repenser la problématique de la rupture djihadiste, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 26.
24 Bernard Rougier, Les territoires conquis de l’islamisme, PUF, à paraitre en janvier 2020.

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