Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

J’ACCUSE… LE MACCARTHYSME AMBIANT

« En toute chose, il faut savoir raison garder ». Cette expression, qui viendrait du philosophe grec Aristote, serait apparue sous la forme actuelle au XIIe siècle dans un ouvrage de Marie de France. Utilisée de façon épisodique dans les lettres royales, elle connait un succès nouveau dès le XVIe et surtout au XVIIIe siècle avec les philosophes des Lumières, prônant la raison humaine1. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est de moins en moins pertinente de nos jours en France où la passion l’emporte sur la raison. Il y a quelques mois, nous nous interrogions, de manière provocatrice, confessons-le, en écrivant : « Le macronisme est-il un maccarthysme ? »2.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Après que la meute soit lâchée, nous assistons au retour de la police de la pensée, du retour de l’ordre moral à l’occasion de la présentation du film J’accuse relatant une vision originale de l’affaire Dreyfus par Roman Polanski3 à travers le personnage du Colonel Picquart4. Version dans laquelle le capitaine est relégué au second rôle de son affaire5. Bienvenue dans le monde merveilleux du maccarthysme à la française, de la tyrannie des bien-pensants6 ! il est toujours plus aisé de dénoncer toutes ces dérives chez les autres que chez soi, un travers éminemment français, à plus d’un titre.

LÂCHEZ LA MEUTE !

Nous ne croyions pas si bien dire tant l’atmosphère est pesante dans notre pays. Aujourd’hui, la réalité dépasse la fiction de façon à peine croyable au pays de la prétendue liberté d’expression7. Quel déchaînement de haine, de violence verbale, d’intolérance au moment de la sortie du film de Roman Polanski J’accuse inspiré du roman éponyme de Robert Harris8 ! Film récompensé à la Mostra de Venise en septembre 2019 en dépit de quelques appels au boycott par des quelques féministes bon teint et #metoo9. Quelques donneuses et donneurs de leçons de morale décident qu’il est impératif que le public boycotte ce film après les allégations d’une photographe française accusant le réalisateur américain de violences sexuelles à son endroit il y a quarante-cinq ans en Suisse. Si le message n’était pas suffisamment clair, nos redresseuses et redresseurs de tort enfoncent le clou en contestant la projection du film à Paris, à Rennes, en Seine Saint-Denis (après quelques tergiversations, le film sera tout de même projeté10) … En dépit de ces menaces, les premiers taux de fréquentation du film sont bons, voire très bons11. Curieux !

En dépit du verdict de culpabilité prononcé par le tribunal médiatique à l’encontre de Roman Polanski – violant le sacro-saint principe de la présomption d’innocence12 -, les citoyens français outrepassent l’interdit en décidant qu’ils étaient suffisamment adultes, matures pour décider par eux-mêmes. Cela ne signifierait-il pas une sorte de rejet des oukases de la bien-pensance germanopratine et autres féministes outrancières ? Ce qui est excessif est insignifiant. À force de verser dans l’excès, l’on finit par desservir la cause que l’on défend, y compris la plus noble, la plus légitime.

LA POLICE DE LA PENSÉE

C’est que cette affaire doit être replacée dans un contexte ambiant de police de la pensée13 à la Orwell que décrit parfaitement une professeure agrégée de droit public à propos des atteintes intolérables à la liberté d’expression qui ont désormais cours au sein de certaines universités. Elle emploie le terme particulièrement choisi de « nouvelle Inquisition »14. Nouvelle inquisition contre laquelle les réactions sont encore timorées15. Et, c’est bien de cela dont il s’agit alors que nos dirigeants administrent des leçons de libertés publiques à la planète sans avoir balayé devant leurs portes. Quand sifflera-t-on la fin de la récréation en revenant à l’esprit des Lumières qui a fait la force intellectuelle de la France à l’étranger durant des siècles ? Quel triste spectacle donnons-nous à nos partenaires et à nos ennemis ! Le pays où la contradiction est portée à son paroxysme.

Le pays où existe un abîme entre la proclamation généreuse des grands principes inhérents à tout démocratie et à tout état de droit, d’une part et la violation quotidienne et inacceptable des dits principes pour des raisons incompréhensibles, d’autre part. Le sujet de l’injustice dans le temps et dans l’espace, que traite le film de Roman Polanski à travers le cheminement personnel et professionnel du colonel Picquart (personnage ambivalent16 et pétri de contradictions17) dans l’affaire Dreyfus18, est éternel. Ne faut-il pas laisser à tout citoyen le choix de décider librement s’il doit ou non aller voir le film et lire toute la littérature existant sur un sujet spécifique19 ? Faut-il qu’il soit soumis à d’intolérables injonctions d’une minorité agissante et intolérante ?

LE RETOUR DE L’ORDRE MORAL ?

La question que soulève ces polémiques est simple. Voulons-nous être gouvernés par la dictature, la tyrannie d’une minorité vocale et agissante ?20 Qui doit décider de ce qui est bien et de ce qui est mal, moral et immoral en notre lieu et place ? Souhaitons-nous la mise en place d’un ordre moral dans notre pays comme ce fut le cas pendant les années les plus sombres de notre Histoire ? Devons-nous interdire tout ce qui nous fâche ?21 Laissons aux membres de notre clergé médiatique, nos perroquets à carte de presse et autres consciences universelles autoproclamées, le soin de penser tout haut ce que bon leur semble sans vouloir nous l’imposer de manière autoritaire ! Laissons Édouard Philippe déclarer qu’il ira voir le film avec ses enfants, ce qui est une excellente chose ! Laissons les féministes outrancières (catégorie dans laquelle il faut désormais ranger, parmi d’autres, pour la République en godillots Sibeth Ndiaye et Marlène Schiappa et pour LR, Valérie Pécresse, issue du grand corps qu’est le Conseil d’État !), qui n’ont ni le monopole du cœur, ni celui de la raison, à leurs délires qui finira par leur revenir en boomerang à la figure au lieu de conférer à la lutte pour l’égalité entre hommes et femmes toutes ses lettres de noblesse !

Cette noble cause mérite mieux que la pratique permanente de l’anathème et du « naming and shaming ». Que ces dames laissent à chacun son libre arbitre ! Sinon où allons-nous au XXIe siècle ? Un retour vers un passé que l’on pensait révolu ? Est-ce bien cela que nous désirons pour nous-mêmes et pour nos enfants ? Il serait grand temps de se poser, aujourd’hui, toutes ces questions dérangeantes et de tenter d’y trouver une ou des réponses pertinentes. Réponses conformes à l’esprit et à la lettre des Lumières si nous ne voulons pas goûter, demain, aux affres de l’obscurantisme contre lesquels nos ancêtres ont lutté, parfois au péril de leur vie. Que les politiques cessent d’être les instruments de la censure !22 Que les politiques cessent de faire la chasse à l’humour !23 Que les tyrans cessent de vouloir interdire tel ou tel philosophe disparu !24 Que les bonnes âmes laissent la Justice faire son travail en lieu et place du tribunal médiatique !25

DU MACCARTHYSME À LA FRANÇAISE !

« Une injustice commise quelque part est une menace pour la Justice dans le monde entier » (Martin Luther King). Pour conclure sur une note délibérément dérangeante, nous citerons Nicolas Baverez qui écrit : « Macron, faux dur dehors, vrai mou dedans »26 et le sulfureux Éric Zemmour : « Quand Voltaire s’efface devant Mahomet et les Lumières devant la Soumission », en remplaçant Mahomet par d’autres termes tels intolérance, passion… Mais également une remarque du colonel Picquart dans l’ouvrage de Robert Harris, reprenant une citation de Dostoïevski : « Qu’est-ce qui fait le héros ? Le courage, la force, la moralité, la capacité de résister à l’adversité ? Ces traits de caractère sont-ils réellement ce qui désigne et crée le héros ? ». Aujourd’hui, comme hier, « les forces de l’ombre sont partout à l’œuvre ». Aujourd’hui, alors que sort J’accuse sur les écrans de cinéma, nous devons nous insurger contre le maccarthysme ambiant d’où qu’il vienne parce que nous sommes au pays de la liberté.

Surtout lorsque l’on sait qu’il existe, en 2019, de nouvelles affaires Dreyfus au sein même de l’administration française sans que cela ne gêne ni nos magistrats de l’ordre administratif ni ceux de l’ordre judiciaire.

 
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C’est pourquoi, nous souhaitons plein succès à ce film pour clouer le bec à tous ses détracteurs au petit pied et pour rappeler que l’Histoire de la patrie autoproclamée des droits de l’Homme n’est pas aussi exemplaire qu’elle veut bien le prétendre … de Dreyfus à Pétain !

Ali Baba
25 novembre 2019

1 http://www.linternaute.fr/expression/langue-francaise/14329/il-faut-savoir-raison-garder/
2 Guillaume Berlat, Le macronisme est-il un maccarthysme ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 juillet 2019.
3 Guillaume Perrault, Affaire Dreyfus avant « J’accuse… ! », il y a eu « Le Figaro », Le Figaro, 14 novembre 2019, p. 19.
4 Guy Konopnicki, Le colonel Picquart héros malgré lui, Marianne, 8-14 novembre 2019, p. 70.
5 Philippe-Jean Catinchi, Alfred Dreyfus, second rôle de son affaire, Le Monde, Idées, 16 novembre 2019, p. 31.
6 Bastien Lejeune, La tyrannie des bien-pensants, Valeurs Actuelles, 21 novembre 2019, pp. 1-18-19-20-21.
7 Eric Neuhoff, »J’accuse” : le parfum d’une leçon à l’ancienne, Le Figaro et vous, 12 novembre 2019, p. 29.
8 Robert Harris, J’accuse, Plon, 2014.
9 Thomas Sotinel, Roman Polanski impose son récit de l’affaire Dreyfus à la Mostra, Le Monde, Culture, 1er – 2 septembre 2019, p. 22.
10 Véronique Cauhapé, « J’accuse » sera bien projeté dans les cinémas d’Est Ensemble. Le film de Polanski avait d’abord été déprogrammé par le président de l’établissement public regroupant neuf villes de Seine-Saint-Denis, Le Monde, Culture, 22 novembre 2019, p. 23.
11 Le film de Polanski en tête du box-office français, AFP/Le Figaro, 20 novembre 2019.
12 Etienne Sorin/Nathalie Simon, « J’accuse » se retourne contre Polanski. Polanski face au tribunal médiatique, Le Figaro et vous, 12 novembre 2019, pp. 27-28.
13 Mathieu Bock-Côté, Les méthodes de la police de la pensée, Valeurs Actuelles, 21 novembre 2019, pp. 14-15.
14 Roseline Letteron, Censure et autodafés à l’université : la nouvelle Inquisition, www.libertescheries.blogspot.com , 14 novembre 2019.
15 Collectif, Les présidents d’université doivent protéger la liberté d’expression, Le Figaro, 14 novembre 2019, p. 18.
16 Nicolas Weill, Picquart, héros sous réserve, Le Monde des Livres, Critiques/Essais, 15 novembre 2019, p. 7.
17 Marie-Noëlle Tranchant (propos recueillis par), Philippe Oriol : « Picquart est un homme de contradictions », Le Figaro et vous, 12 novembre 2019, pp. 28-29.
18 Christian Vigouroux, Georges Picquart dreyfusard, proscrit, ministre : la justice par l’exactitude, Dalloz, 2019.
19 Philippe Oriol, Le Faux ami du capitaine Dreyfus, Grasset, 2019.
20 Gérald Bronner, « La tyrannie des minorités est rendue possible par la passivité de la majorité », Le Figaro, 16-17 novembre 2019, p. 18.
21 Caroline Fourest, Interdire tout ce qui nous fâche ?, Marianne, 22-29 novembre 2019, p. 62.
22 Lena Lutaud, Quand les politiques se piquent de censure, Le Figaro et vous, 21 novembre 2019, p. 31.
23 Eugénie Bastié (propos recueillis par), Alain Finkielkraut : « Autrefois patrie littéraire, la France devient une société littérale », Le Figaro, 21 novembre 2019, p. 18.
24 Luc Ferry, Interdire Heidegger ?, Le Figaro, 21 novembre 2019, p. 19.
25 Jean-Marc Proust, « 12 femmes en colère », le biopic de Polanski, Marianne, 22-29 novembre 2019, p. 86.
26 Nicolas Baverez, Macron, faux dur dehors, vrai mou dedans, Le Figaro, 18 novembre 2019, p. 21.

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