Observatoire Géostratégique

numéro 248 / 16 septembre 2019

JEAN-YVES LE DRIAN, UN GUERRIER DIPLOMATE OU LA FORCE TRANQUILLE

« Nous manquons de temps, nous devons avoir une solution planétaire à une crise planétaire » (Al Gore). Confronté au « nouveau désordre mondial » (Thierry de Montbrial) caractérisé par la multiplication des crises, des menaces, des guerres asymétriques, des acteurs non étatiques violents, la montée du terrorisme international, des nationalismes, une crise durable du multilatéralisme, l’effacement croissant de l’Union européenne…, le ministre de la Défense joue dans notre pays un rôle essentiel, pour ne pas dire incontournable dans le dispositif gouvernemental durant les cinq années écoulées (2012-2017).

Le locataire de l’hôtel de Brienne concourt, avec son collègue du Quai d’Orsay, à maintenir le rang de la France, à assurer sa défense dans un monde en ébullition permanente et dans un contexte de fortes contraintes budgétaires. À la fin de son mandat le moins que l’on puisse dire est que le bilan définitif de l’action du très discret mais néanmoins très actif Jean-Yves Le Drian est globalement positif1, tranchant avec celui de nombre de ses collègues des gouvernements Ayrault, Valls et Cazeneuve. Ce bilan peut et doit s’apprécier à l’aune du triptyque suivant : méthodologie, ambitions, résultats.

UNE MÉTHODOLOGIE DISCRÈTE MAIS EFFICACE

Le ministre de la Défense démontre une réelle capacité d’adaptation tant en interne qu’à l’international alors que rien ne prédisposait a priori ce provincial à remplir cette fonction hautement régalienne. A Paris, il n’hésite pas à aller à l’arbitrage lorsqu’il estime que certains oukases de Bercy sont arbitraires, contre-productifs quitte à importuner le président de la République. En province, il va au contact des militaires pour expliquer, rassurer, tâche pas toujours aisée en période de disette budgétaire croissante. A l’étranger, il multiplie les visites, notamment en Afrique (Mali, Tchad, Niger, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Gabon, …)2. Ce qui lui permet de nouer, grâce à ses qualités d’écoute, des relations de confiance avec ses interlocuteurs qui se sentent orphelins depuis la disparition du ministère de la Coopération et l’effacement de la cellule africaine de l’Elysée, sans parler de l’absence du Quai d’Orsay.

Son engagement lui vaut le titre de « ministrissime de la Défense », néologisme inventé par le président du Sénégal, Macky Sall. Il s’impose petit à petit comme le nouveau Monsieur Afrique. Discret, ce lorientais proche du président de la République3 depuis trente ans refuse le poste de premier Ministre qui lui est proposé. Il possède une grande qualité : contrairement à d’autres ministres, il ne court pas les studios de radio, les plateaux de télévision en dépit des pressions de son conseiller en communication, Sacha Mandel. Au faire-savoir, il préfère le savoir-faire. Il s’appuie sur un duo : Jean-Claude Mallet (« la brute ») et Cédric Lewandowski, son directeur de cabinet (« le truand »), surnommé « Foccardowski ».

DES AMBITIONS MESURÉES MAIS ASSUMÉES

Tirant les leçons de l’adage « Qui trop embrasse, mal étreint », Jean-Yves Le Drian fait le choix de se concentrer sur trois priorités : Afrique où il effectue de fréquentes missions à forte dimension diplomatique qu’il s’agisse de consultation, voire de médiation (continent sur lequel se déroulent neuf des seize opérations de maintien de la paix de l’ONU) ; appui à l’exportation de l’industrie militaire française (jouant parfaitement son rôle de V.R.P. de haut niveau, recevant à l’hôtel de Brienne le maréchal Al-Sissi pour évoquer ces questions) ; fonctionnement de son département ministériel (traitement de nombreux et épineux dossiers sensibles stratégiquement et humainement).

Il est l’inspirateur du premier Forum sur la paix et la sécurité (Dakar, décembre 2014) qui réunit de manière informelle quelques trois cent personnalités, politiques, militaires et experts. Ce projet est né lors du sommet de l’Elysée sur la sécurité en Afrique (décembre 2013). Il s’évertue à mettre en adéquation ambitions grandissantes et moyens décroissants dans un contexte de déficits publics soulignés de manière récurrente par la Commission de Bruxelles.

DES RÉSULTATS LIMITÉS MAIS TANGIBLES

Les résultats de l’action du ministre de la Défense se mesurent à quatre niveaux. Au niveau opérationnel, les principales opérations extérieures dont il a la charge – Serval (Mali), Sangaris (RCA), Barkhane (sécurité dans le Sahel) – sont des succès. Avec des moyens limités, les troupes s’acquittent bien de leurs missions militaires. Au niveau administratif, il gère intelligemment la pénurie en effectifs et en moyens (décret sur la gouvernance rénovée de la gestion des ressources humaines pour répondre aux préconisations du livre blanc et de la loi de programmation militaire, vente des équipements logistiques pour en devenir locataire), s’attaque délibérément au problème posé par le logiciel Louvois, crée la Direction générale des relations internationales et de la stratégie… Au niveau interministériel, le ministère de la Défense grignote de plus en plus les prérogatives du Quai d’Orsay et développe une diplomatie préventive de la défense. Peu à peu, le ministère des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI) perd la main sur les dossiers africains.

Il est vrai que Laurent Fabius (qui promettait « la fin de l’Afrique à papa »), pas plus que son successeur, Jean-Marc Ayrault (avec un léger bémol) ne montrent guère d’appétence pour les affaires du continent. Au niveau international, les industriels gagnent des contrats car le politique a su créer les conditions de la confiance et établir les bases d’un partenariat stratégique avec les pays clients. À cet effet, Jean-Yves Le Drian parcourt 1,5 millions de kilomètres depuis son arrivée à l’hôtel de Brienne : 65 déplacements au Moyen-Orient, 7 en Inde et 3 en Australie4. Il pratique la diplomatie économique sans pour cela le crier sur les toits. Il la privilégie à la diplomatie des droits de l’homme au terme d’un choix assumé5.

« C’est en voyant qu’on apprend » (proverbe breton, 1856)

« L’essentiel, c’est d’aimer ce que l’on fait et de mener sa tâche à bien honnêtement et consciencieusement » (Stefan Zweig). Nommé ministre de la Défense alors qu’il n’a aucune expérience ministérielle et ne sort pas d’un grand corps (lourd handicap par les temps actuels !), Jean-Yves Le Drian démontre que son cocktail favori (volonté/humilité/continuité dans l’action/capacité d’écoute) est une condition essentielle du succès au poste sensible qu’il occupe dans un temps où l’ère de la sécurité est révolue, l’instabilité remplace la stabilité.

Ce n’est pas là son moindre mérite. Son attitude force le respect. Même si rien n’est acquis d’avance, après des débuts prometteurs, son bilan est positif grâce, en particulier, à une habile utilisation de la force tranquille.

Guillaume Berlat
8 mai 2017

1 Nathalie Guibert, Jean-Yves Le Drian. Au rapport !, Le Monde, 23-24 avril 2017, pp. 14-15.
2 Yves Trotignon, Sisyphe au Sahel, Le Monde, 23-24 avril 2017, p. 24.
3 Hubert Coudurier, Jean-Yves Le Drian, le glaive du président, Plon, 2017.
4 Véronique Guillemard, Ventes d’armes : la France à battu un record en 2016, Le Figaro, Économie, 1er mars 2017, p. 20.
5 France, mère des armes…, Le Canard enchaîné, 12 avril 2017, p. 5.

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