Observatoire Géostratégique

numéro 200 / 15 octobre 2018

JUPITER À L’ÉPREUVE DES AUTOCRATES TURC ET CHINOIS…

« Je suis attaché aux droits de l’homme, mais je craignais depuis longtemps que le droit-de-l’hommisme, comme seul critère de choix en politique étrangère, nous mène dans une impasse. Nous y sommes. Nous n’avons plus les moyens de nos émotions » écrit l’ex-ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine en 2017. C’est bien de cela dont il s’agit lorsque l’on traite avec des États qui bafouent allégrement les libertés publiques et les droits fondamentaux de leurs citoyens. Et, ils sont légions si l’on en croit les oracles d’Amnesty International. Ils sont de plus et plus incontournables – surtout pour les plus riches d’entre eux – sauf à les ignorer en tombant dans le travers d’une inutile et contreproductive Idealpolitik qui a valu à François Hollande de ne plus peser dans le concert des nations. Son successeur, Emmanuel Macron décide de tourner le dos à cette pratique mortifère de la diplomatie pour une puissance moyenne comme la France.

Après la théorie, vient le temps de la pratique, exercice ô combien compliqué ! En mois d’une semaine, en ce début d’année 2018, le chef de l’État, Emmanuel Macron rencontre le 5 janvier à l’Élysée le très controversé président de la République turque, Recep Tayyip Erdogan1 et les 8 et 9 janvier à Xi’an2 et à Pékin le très autoritaire responsable chinois, Xi Jinping3. En dépit des différences inévitables entre des deux régimes autoritaires, nous pouvons essayer de mettre en exergue les ressemblances entre ces pays en termes de pratique diplomatique jupitérienne. Nous limiterons notre propos à trois grandes têtes de chapitre caractéristiques de la diplomatie française.

LE CASSE-TÊTE DES VALEURS : UN DROIT DE L’HOMMISME TEMPÉRÉ

« La diplomatie est une combinaison d’intérêts et de défense des valeurs. La question est : où fixe-t-on le curseur ? » nous indique l’ex-ambassadeur de France à Téhéran, François Nicoullaud en 2015. Sur ce sujet, la pratique macronienne a pas mal évolué en moins d’un semestre d’une stricte diplomatie des valeurs à une diplomatie des intérêts.

La diplomatie des valeurs

Dès sa prise de fonctions à la tête de l’État, Emmanuel Macron explicite son concept de « diplomatie des valeurs » qu’il entend mettre en œuvre dans la définition de sa politique étrangère et dans sa déclinaison diplomatique. En un mot comme en cent, la « patrie des droits de l’homme », la « Grande nation » ne peut rester insensible aux violations des droits fondamentaux par des États ayant ratifié les principales conventions internationales des Nations Unies en la matière. Tel un lanceur d’alerte, la mission quasi-divine de la France est de dénoncer de telles atteintes en le faisant savoir haut et fort qu’il s’agisse de pays puissants ou faibles. Le ton est donné dès la semaine des ambassadeurs à Paris (août 2017) et lors de son intervention remarquée devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York (septembre 2017). Paris ne pourra pas faire la sourde oreille à des manquements inacceptables à la parole donnée. « Pacta sunt servanda » nous rappelle l’adage latin que Jupiter se plaît à rappeler : les conventions doivent être respectées.

Or, dans les deux cas qui nous occupent aujourd’hui, nous sommes en présence de deux États qui ne sont pas des parangons de vertu en matière de droits humains, c’est le moins que l’on puisse dire à la lumière des développements les plus récents. Une « contrôlocratie » pour la Chine (Cf. le sort triste réservé au prix Nobel de la paix, Liu Xiabo, mort en détention sans parler de son épouse mise à l’isolement)4, une « démocrature » (désormais plus dictature que démocratie) pour la Turquie5. Telle est la dure réalité à laquelle le président de la République est confronté en ces premiers jours de l’année nouvelle. Que faire pour mettre la pratique en conformité avec la théorie, exercice souvent périlleux dans la sphère diplomatique ? Essayons de démontrer comment il aborde le problème sur le plan conceptuel mais surtout concret à travers les exemples turc et chinois en ces premiers jours de l’année du chien !

Citons in extenso ce que le président de la République déclarait le 29 août 2017 à l’Élysée lors de la semaine des ambassadeurs sur le sujet :

« Notre troisième bien commun, ce sont la justice et les libertés. C’est le socle vivant des droits fondamentaux pour lesquels des millions de femmes et d’hommes se sont battus et se battent encore chaque jour. Cet héritage en constante évolution, sans cesse remis en cause par les dictateurs, les criminels et les trafiquants de tout genre doit être le ferment de notre action collective. Notre diplomatie devra continuer de défendre activement les libertés fondamentales : la place des femmes, les libertés de la presse, le respect des droits civils et politiques partout dans le monde. Les droits de l’homme ne sont pas seulement des valeurs occidentales. Ce sont des principes universels, des normes juridiques librement adoptés par tous les pays du monde que devons sans cesse expliquer, défendre, améliorer »6.

La diplomatie des intérêts

Comment un dirigeant libéral peut-il et doit-il traiter un autocrate tout puissant (Xi Jinping) qui est la deuxième puissance économique mondiale (championne mondiale de l’innovation7) ainsi qu’un nouveau Sultan (Recep Tayyip Erdogan) qui n’a que faire de ses opposants, de plus en plus nombreux à relever la tête8, et qu’il classe dans la catégorie des « terroristes »9 ? La réponse à cette question n’est pas simple. Mais, c’est sans compter que Jupiter a plus d’un tour dans son sac, en particulier sa diplomatie du « enmêmetemtisme » qui permet de résoudre élégamment la quadrature du texte surtout lorsque il entend développer une politique asiatique et revenir dans le jeu de l’ « Orient compliqué ». Comme disait Talleyrand : « appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder ». Un dessin vaut mieux parfois qu’un long exposé. Celui de Plantu à la une de l’édition du quotidien Le Monde du 9 janvier 2019 intitulé « Macron en Chine » est particulièrement éloquent. Le chef de l’État, y est représenté à l’intérieur d’un dragon qui évolue entre des pancartes portant l’inscription « droits de l’homme », signe un long parchemin portant la mention « Contrats : France-Chine »10. L’argent n’a décidément pas d’odeur et Pékin vaut bien une messe ! Il n’est pas anodin de noter, qu’à l’issue de l’entretien qu’il a eu avec son homologue turc à l’Elysée, quelques contrats (quoi que moins juteux) ont été conclus entre hommes d’affaires de deux pays (Airbus en particulier)11.

Mais au-delà, c’est toute la question du périmètre de la diplomatie qui est posée. Doit-elle se limiter à un dialogue avec ses seuls amis et alliés ou s’étendre à ceux que l’on n’apprécie peu pour diverses raisons ? Reconnaissons à Jupiter son volontarisme et son attachement au dialogue critique, y compris avec des régimes peu recommandables. C’est ce que l’on qualifie de diplomatie des intérêts ou de Realpolitik par opposition à une diplomatie des valeurs ou à une Idealpolitik. Pour ce qui est du traitement de la question des droits de l’homme, désormais les cas de dissidents et d’opposants sont plutôt évoqués dans la discrétion. Dans l’entourage du président de la République, on met en avant le fait qu’il est préférable de ne pas faire perdre la face aux gouvernants chinois (ou turcs), qu’en ne les froissant pas on optimise les chances de résultats12. Comme si cette discrétion ne réduisait pas du même coup la pression.

Cette pratique ressemble étrangement à celle pratiquée par les Occidentaux en pleine guerre froide lorsqu’il s’agissait d’évoquer avec l’URSS le cas des dissidents emblématiques. Nous en revenons une fois de plus à la question de l’équilibre entre valeurs et intérêts nationaux bien compris13. Comment parler clairement à Xi Jiping ?14 Emmanuel Macron était-il en mesure d’adopter le parler vrai avec son homologue chinois compte tenu de la faiblesse économique française et de la faiblesse de l’Union européenne sur la scène internationale ?15 Il pratique la diplomatie de la séduction à merveille16 et surtout en couple, le poids des mots, le choc des photos de Paris Match17. Il pratique la diplomatie du silence18.

Une fois encore, Citons in extenso ce que le président de la République déclarait le 29 août 2017 à l’Élysée lors de la semaine des ambassadeurs sur le sujet :

« C’est pourquoi le dialogue avec tous, que je considère comme essentiel à notre diplomatie, ne saurait se priver de rappeler ces éléments fondamentaux. Nos échanges diplomatiques et économiques avec la Russie, la Turquie et la Chine ne sauraient justifier qu’on recouvre d’un voile pudique la question des droits de l’homme car alors, c’est nous-mêmes que nous trahissons. Il faut savoir respecter nos interlocuteurs, leurs propres histoires, leur propre évolution, sans faire l’économie d’un tel dialogue ».

Pour l’analyste attentif des relations internationales, il est toujours important de confronter les paroles aux actes, d’apprécier le fossé qui les sépare parfois. Exercice salutaire auquel se livrent rarement nos journalistes professionnels, sortes de perroquet à carte de presse. Pas plus que ses prédécesseurs, Emmanuel Macron n’échappe pas à la règle du grand écart diplomatique. La conclusion de contrats mirobolants conduit souvent à mettre un mouchoir sur ses principes proclamés urbi et orbi. Cela conduit à se laisser distraire de son objectif, de ses intérêts, et donc d’abandonner un avantage réel pour un profit illusoire comme nous l’enseigne Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre, fable de Jean de La Fontaine.

L’APPÂT DU GAIN : LE PRIMAT DE LA DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE

Comme toujours dans les relations internationales, nous disposons de deux instruments de mesure en termes de temporalité de l’action diplomatique, le court terme (celui des médias et des politiciens) et le long terme (celui des historiens et des diplomates) pour apprécier la réalité de la diplomatie économique.

La diplomatie du court terme et des grands contrats le VRP

À la faveur des épisodes turc (dans une moindre mesure) et chinois (dans une plus grande mesure), on mesure ainsi l’importance que la France attache à la dimension économique de sa diplomatie depuis le quinquennat de François Hollande et le mantra de son ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Fabius. Priorité reprise et enrichie par ses successeurs, Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian19. La diplomatie économique est une priorité des ambassadeurs de France à l’étranger et des services de l’administration centrale à Paris (Cf. déclarations réitérées du chef de l’État). Jupiter n’en a jamais fait mystère, il se veut le meilleur VRP du « made in France ». Où qu’il aille (pétromonarchies du Golfe, Chine…), il veut en revenir avec quelques milliards de contrats en poche. Pour sa visite en Chine, il était accompagné d’une cinquantaine d’homme d’affaires. Areva (construction d’une immense usine de retraitement des déchets radioactifs) et Airbus (commande de 184 A320) ne reviennent pas les mains vides sans parler des dizaines d’accord commerciaux et de coopération conclus dans de nombreux domaines évoqués dans la déclaration conjointe publiée à l’issue de la rencontre des deux chefs d’État (sorte de catalogue de la Redoute de bonnes et pieuses intentions)20.

La diplomatie économique ne figure-t-elle pas au deuxième rang des priorités des ambassadeurs de France ? Au moment où l’Asie bouscule l’ordre de l’économie mondiale21, la France ne peut raisonnablement être absente de cette région du monde et, de la Chine, en particulier. Pas plus qu’elle ne peut ignorer la Turquie qui connait de forts taux de croissance et qui joue un rôle incontournable sur la scène proche et moyen-orientale. Emmanuel Macron veut rééquilibrer la relation franco-chinoise mais, aussi et surtout, rééquilibrer la balance commerciale fortement déficitaire avec Pékin, plus de trente milliards d’euros pour le dernier exercice en dépit des nombreuses visites de nos présidents de la République successifs, de leurs ministres des Affaires étrangères et autres émissaires spéciaux (Jean-Pierre Raffarin, véritable ambassadeur de Chine en France). Le président de la République a toutefois appelé la Chine à respecter dans les pays concernés par ces « Nouvelles routes de la Soie » les principes posés par le G20 en matière d’accès aux marchés publics, et de respect de la propriété intellectuelle. Petit bémol utile à souligner telle une piqûre de rappel salutaire. Il est vrai que la réciprocité n’est pas la vertu cardinale de l’empire du milieu22.

La diplomatie du long terme et des grandes désillusions

Donald Trump a été douché par les annonces vertigineuses de contrats lors de sa visite à Pékin. Le soufflet est très vite retombé. Avec la Chine, pays qui a l’éternité devant elle, les grandes aventures doivent s’apprécier sur le long terme. Or, la réalité historique est plus contrastée que l’euphorie entourant la conclusion de ces contrats ou leur promesse de conclusion. Car, au-delà de ces contrats, Emmanuel Macron tente d’obtenir un plus large accès au marché chinois pour les produits français d’une part, et les investissements européens d’autre part. Les investissements étrangers en Chine sont aujourd’hui limités à un nombre restreint de secteurs d’activité et à des participations minoritaires dans des coentreprises. Alors que les entreprises chinoises investissent de plus en plus en Europe, et notamment dans des secteurs stratégiques (acquisition du port du Pirée, en Grèce, ou de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, en France), Bruxelles demande en retour une ouverture plus grande pour les investisseurs européens. « Il y a pour la France la volonté d’un rééquilibrage de notre balance commerciale et une demande de réciprocité en matière d’accès au marché avec des règles plus équitables » explique l’Elysée aux journalistes en amont du voyage présidentiel. « Il faut des règles qui soient les mêmes de part et d’autre, ou en tout cas qui donnent les mêmes possibilités »23.

Le déficit commercial de la France avec la Chine s’est élevé à 30 milliards d’euros en 2016, alors qu’avec l’Allemagne, ce déficit n’est que de 10 milliards d’euros. En outre, les exportations de l’Allemagne vers la Chine sont trois fois plus importantes que les exportations françaises. L’Elysée voit de nombreuses opportunités pour la France de réduire cet écart dans les années à venir, en particulier dans le domaine de l’agro-alimentaire. D’autant que la Chine ne lésine pas non plus sur les amabilités : « La Chine et la France sont deux grands pays avec une histoire glorieuse ». En la matière, elle possède une pratique particulièrement bien rôdée de la flagornerie de ses interlocuteurs : « les courtisans exerçant près des rois l’art de la flagornerie » (Paul-Louis Courier).

C’est que la Chine a parfaitement intégré les règles (ou plutôt l’absence de règles) d’une mondialisation sauvage à tel point que les Américains s’éloignent de cette approche qu’ils ont pourtant portée sur les fonts baptismaux, il y a plusieurs décennies déjà. La Chine se bat pour obtenir des transferts de technologie de la part des pays occidentaux et en fait le meilleur usage. On pensait lui vendre des TGV. Elle construit le sien en s’inspirant de tout ce que nous lui avons fourni de savoir-faire. On pensait la voir dépendante d’Airbus. Elle construit ses propres avions et n’achète plus d’Airbus construits ailleurs qu’en Chine. Elle divise pour mieux régner sur l’Union européenne24 même si, désormais, elle investit le cœur de la machine communautaire afin de contrer les initiatives antidumping de la commission25. Elle s’adresse à chacun des pays de l’Union européenne qu’elle flatte (Cf. les petits plats mis dans les grands pour le couple Macron, en particulier pour l’incontournable Brigitte26) pour lui faire avaler des pilules de plus en plus amères. Se fixer pour objectif de se rendre une fois par an en Chine relève de la posture médiatique ! Y aller pour quoi faire ?

Lorsqu’on se prétend européen, ne serait-ce pas le rôle des instances dirigeantes de l’Europe de négocier au nom des 27/28 pour maximiser son effet de levier surtout en se fixant une règle simple qui a pour nom réciprocité. Faute de quoi, le voyage à Pékin ressemblera à s’y méprendre au voyage à Canossa. Appelons un chat un chat. Chaque président de la République nous fait le même coup de retour de Pékin mais n’y change rien faute d’avoir une stratégie globale et de long terme avec ce pays qui possède une vision résonant en décennies et en siècles. Ceci est d’autant plus comique qu’Emmanuel Macron affirme sans rire « pratiquer une diplomatie de l’exigence, pas des affaires ». Il est encore loin, dans les deux sens, du niveau de ses ambitions. Et, c’est le moins que l’on puisse dire.

Pour toutes les chancelleries occidentales, sans parler de l’Union européenne27, une question cruciale se pose : la Chine constitue-t-elle une menace ou une opportunité pour l’avenir ? La question est stratégique. C’est pourquoi, elle mérite d’être posée dans tout ce qu’elle a de plus dérangeant.

LA DÉMARCHE STRATÉGIQUE : LA DIPLOMATIE DES RÉALITÉS

Une bonne diplomatie n’est pas une affaire de morale ou de conformisme, mais de réalités, d’intérêts et de rapports de force. Elle a souvent pour objectif de réconcilier les contraires.

La diplomatie de la réalité

« Le réel, c’est quand on se cogne » nous rappelle fort à propos Jacques Lacan. Tout diplomate expérimenté sait d’expérience que l’on se cogne souvent dans la sphère des relations internationales. À l’inconnu, à l’imprévisible, à l’improbable… Jupiter en a goûté avec Donald Trump. La diplomatie est une leçon quotidienne d’humilité. Le chef de l’État entend lancer une nouvelle ère dans les relations avec la Chine28.

Ne pouvant faire autrement, Emmanuel Macron se rallie au projet pharaonique chinois des « routes de la soie » tout en y apportant un léger bémol. Il ne souhaite pas que ce projet se transforme en instrument de domination de type coloniale. Quelles garanties a-t-il obtenu de ses interlocuteurs chinois ? Qui des droits de l’homme ? Nous n’en serons pas plus si ce n’est une caricature du Canard enchaîné du 10 janvier 2018 : « Vous avez parlé des droits de l’homme et du panda » interroge Brigitte Macron à qui son époux répond « surtout du panda »)29. Nous sommes loin de la dureté des discours du début de quinquennat. C’est au pied du mur que l’on reconnaît le maçon a-t-on coutume de dire. Ne pouvant faire autrement, Emmanuel Macron fait contre mauvaise fortune bon cœur en tout en décrétant que le temps n’est pas venu de prolonger les négociations d’adhésion de la Turquie30 en réponse à la main tendue du responsable turc vers Bruxelles31. Mais, il laisse Recep Tayyip Erdogan, qui vante la longue amitié entre les deux pays32, donné audience le même jour de son entretien à l’Élysée à l’état-major du Conseil français du culte musulman (CFCM), vue par les principaux intéressés comme « une marque de respect pour les musulmans »33. Il sait qu’il doit accepter les facéties de l’autocrate ottoman qui tient les Européens sur le sujet du contrôle des flux migratoires de la Turquie vers la Grèce moyennant espèces sonnantes et trébuchantes. Il sait que le dirigeant turc est incontournable sur le dossier syrien, de par sa position géostratégique et de par son dialogue avec tous les protagonistes de l’affaire, y compris les Russes (au grand dam de l’OTAN).

La diplomatie de la préscience

Mais toute médaille a son revers. Quid de l’avenir  et du temps long qui sont les instruments de mesure par excellence de l’action diplomatique ? Emmanuel Macron n’en fait-il pas trop avec des chefs d’Etat qui ont beaucoup de sang sur les mains ? Un peu plus de retenue publique ne s’imposerait-elle pas pour trouver un juste milieu ? Souvenons-nous du temps où nous recevions avec de multiples égards Bachar Al-Assad et Mouhamar Kadhafi à Paris sans parler de bien d’autres qui ont fini leur existence dans les geôles de la Cour pénale internationale à La Haye. La diplomatie est plus une question de raison que de cœur. Les envolées lyriques (discours interminables et confus), dont Jupiter est friand, n’ont pas leur place dans les relations internationales.

Tous ces égards peuvent revenir, et plus rapidement qu’on ne l’imagine, à l’envoyeur comme l’Histoire la plus récente nous l’enseigne à condition de se retourner sur le passé. Ne rien dire, surtout en parlant, c’est la moitié de cet art qu’on appelle la diplomatie. « Dans la diplomatie comme dans les travaux des champs, il y a des saisons fécondes et des saisons ingrates. Elles alternent d’ordinaire et c’est en travaillant qu’il faut se préparer au retour des temps meilleurs » écrivait en 1927 l’ambassadeur Jean Herbette. Car, on le veuille ou non, la diplomatie ne doit pas se borner à enregistrer des faits. Il faut qu’elle sache les prévoir, les redresser, les utiliser au mieux des intérêts dont elle a la charge34. Force est de constater que la diplomatie jupitérienne tombe dans le travers inverse. Elle est plus rétrospective que prospective. Par bien des aspects, elle manque de préscience qui est la caractéristique essentielle d’une diplomatie de grande puissance. Comme le souligne avec justesse, Alexis léger, qui fut secrétaire général du Quai d’Orsay avant la Seconde Guerre mondiale et qui est plus connu sous son nom e plume Saint-John Perse, « la véritable épreuve de la diplomatie n’est pas la gravité, mais la complexité des évènements, leur multiplicité et leur rapidité ». C’est aussi qu’en diplomatie, un projet conçu n’est pas un projet exécuté. En dernière analyse, la diplomatie doit se fonder sur des stratégies, des intérêts, des rapports de force.

« Ma ke long », telle est l’adaptation en mandarin du nom de famille du président de la République, Macron. Cela se traduit par «  le cheval qui dompte le dragon ». Tout un programme. Ce n’est pas un hasard si le chef de l’État offre à son homologue un cheval « Vésuve de Brekka », étalon de la garde républicaine, âgé de huit ans et originaire d’un petit élevage de Basse-Normandie. Ne dit-on pas que la diplomatie est un échange de bons procédés ? À la diplomatie du panda répond la diplomatie du cheval. Comme nous l’avons déjà relevé à plusieurs reprises, Emmanuel Macron définit, par touches successives, un projet auquel il subordonne tout le reste : refaire de la France une grande nation. L’objectif de puissance est devenu une obsession jupitérienne35. Il a bien compris que la diplomatie ne consiste pas à parler à ses amis, mais plutôt à ses rivaux, à ses adversaires, à ses ennemis potentiels, précisément pour éviter la guerre. Il entend également être le fer de lance d’une nouvelle Europe (laquelle) et l’initiateur d’un nouveau système multilatéral (lequel).

 
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Vaste programme aurait dit le général de Gaulle tant l’objectif est ambitieux et nécessite ténacité et volontarisme. Emmanuel Macron devrait se souvenir que si la diplomatie est l’art de la surprise et des volte-face, elle nécessite un peu de retenue pour ne pas perdre et de sa dignité et de sa crédibilité. Surtout lorsque l’on sait que le Chinois et les Turcs n’ont de cesse de diviser l’Union européenne. Il devrait également se souvenir que la diplomatie est l’art du sang-froid et de la patience. Cela exige de laisser du temps au temps, de faire preuve de discrétion et de se libérer de la dictature de l’émotion, nécessairement court-termiste et nourrie par la pression médiatique. Telle est la morale, provisoire, que l’on peut tirer de la fable de Jupiter à l’épreuve des autocrates turc et chinois !

Guillaume Berlat
15 janvier 2018

1 Marie Jégo, Guerre des mots entre le président turc Erdogan et son ancien allié Abdullah Gül, Le Monde, 9 janvier 2018, p. 5.
2 Agnès Lanchon, Macron en Chine, Le Blog de Agnès Lanchon, www.mediapart.fr , 8 janvier 2017.
3 Harold Thibault, Les Chinois abandonnés à leur sort, Le Monde, 9 janvier 2018, p. 19.
4 Brice Pedroletti, Comment Xi Jiping a réinventé la dictature, Le Monde, 28 décembre 2017, p. 21.
5 Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, Actes Sud, 2018.
6 Discours du président de la République, Emmanuel Macron à l’ouverture de la conférence des ambassadeurs, Paris, 29 août 2017, www.elysee.fr
7 Simon Johnson/Jonathan Ruane, La Chine bientôt championne mondiale de l’innovation ?, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 janvier 2018, p. 7.
8 Olivier Michel, Ceux qui résistent encore à Erdogan, Le Figaro Magazine, 29 décembre 2017, pp. 44-52.
9 S. Ch., La Turquie, repaire de « terroristes », Le Canard enchaîné, 27 décembre 2017, p. 1.
10 Le regard de Plantu, Macron en Chine, Le Monde, 9 janvier 2018, p. 1.
11 Alain Léauthier, Les gages de Macron à Erdogan, Marianne, 12-18 janvier 2018, p. 47.
12 Erik Emptaz, À Pékin, il refuse de parler des droits de l’homme en public. Macron s’égare dans la Cécité interdite, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 1.
13 Jean de Gliniasty, La diplomatie au péril des « valeurs ». Pourquoi nous avons eu tout faux avec Trump, Poutine et d’autres…, Collection Valise diplomatique, L’inventaire, 2017.
14 Jean-Philippe Béja, Emmanuel Macron doit parler clairement à Xi Jinping, Le Monde, 7-8 janvier 2018, p. 23.
15 Transcription du discours du président de la République, Emmanuel Macron au palais de Daminggong, www.elysee.fr, 9 janvier 2018.
16 Cyrille Pluyette, En Chine, l’opération séduction de Macron, Le Figaro, 9 janvier 2018, pp. 1-2-3.
17 Dominique Jacovidès, Macron pousse la porte de la Cité interdite, Paris Match, 11-17 janvier 2018, pp. 68 à 73.
18 Jack Dion, En Chine, Macron consacre la diplomatie du silence, Marianne, 12-18 janvier 2017, p. 9.
19 En Chine, l’autre diplomatie économique de Macron, Le Monde, 11 janvier 2018, p. 1.
20 Déclaration conjointe du président de la République française et du président de la République populaire de Chine, www.elysee.fr , 10 janvier 2018.
21 Marie de Vergès, L’Asie bouscule l’ordre de l’économie mondiale, Le Monde, Économie & Entreprise, 4 janvier 2018, p. 8.
22 Jean-Michel Bezat/Bastien Bonnefous/Brice Pedroletti, Macron en quête d’une impossible « réciprocité » en Chine. Moisson de promesses pour les Français en Chine, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 janvier 2018, pp. 1 et 3.
23 Cyrille Pluyette, À Pékin, Macron en quête de rééquilibrage, Le Figaro, 8 janvier 2018, p. 6.
24 Éditorial, Test chinois pour « l’Europe qui protège », Le Monde, 10 janvier 2018, p. 24.
25 Cécile Ducourtieux/Harold Thibault, Pékin tisse discrètement sa toile à Bruxelles, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 janvier 2018, p. 2.
26 Anne-Sophie Mercier, Brigitte Macron. Rôle de dame, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 7.
27 Anne Cheyvialle, Bruxelles muscle son arsenal contre le dumping chinois, Le Figaro économie, 22 décembre 2017, p. 24.
28 Bastien Bonnefous/Brice Pedroletti, Macron prône une nouvelle ère dans les relations avec la Chine, Le Monde, 11 janvier 2018, p. 3.
29 Le couple présidentiel en Chine, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 1.
30 Georges Malbrunot, Face à Erdogan, Macron garde la porte d’entrée de l’UE fermée, Le Figaro, 6-7 janvier 2018, p. 4.
31 Delphine Minoui, À Paris, Erdogan tend une main vers l’UE, Le Figaro, 5 janvier 2018, p. 8.
32 Recep Tayyip Erdogan, Turquie et France : une longue amitié, Le Figaro, 5 janvier 2018, p. 15.
33 D.F., Erdogan de soie, Le Canard enchaîné, 10 janvier 2018, p. 1.
34 Valérie Niquet, Paris et Pékin n’ont pas que des intérêts communs, Le Monde, 7-8 janvier 2018, p. 23.
35 Jacques Julliard, L’ambition d’Emmanuel Macron, Marianne, 5-11 janvier 2018, p. 6.

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