Observatoire Géostratégique

numéro 132 / 26 juin 2017

L’ORIENT-LA-NUIT…

« La comparaison serait, certes profondément naïve. Elle ne devrait même pas se poser. Mais à certains égards, elle pourrait malgré tout être utile pour nous inciter à marquer une courte pause et réfléchir à notre situation actuelle au plan… » Stop, parce que submergé d’un ennui profond, on risque de s’endormir, la suite continuant à enfoncer des portes ouvertes et égrener des platitudes ! Ces phrases de plomb sont les premières de l’éditorial du quotidien libanais L’Orient-le-Jour du mardi 13 juin, signé Michel Touma.

La une : Loi électorale : le vote de demain pour trancher le nœud gordien ? Les pages intérieures sont encore plus affligeantes, enchaînant des titres dont ne voudrait pas l’Almanach Vermot (genre « Mollo les Mollahs », oui ils l’ont fait !), des dépêches mal recyclées et les commentaires les plus réactionnaires. Ecrits avec une tronçonneuse qui saccage quotidiennement la langue française, la plupart des papiers entraînent toujours plus ce journal vers un abîme triplement marqué d’amateurisme, de partis pris idéologiques et d’une pseudo-modernité très cucul la praline…

Pourtant, ni la langue française, ni ce quotidien ne méritait cela ! Né le 15 juin 1971 de la fusion des deux quotidiens francophones libanais les plus influents – L’Orient (fondé à Beyrouth en 1924 par Gabriel Khabbaz et Georges Naccache) et Le Jour (fondé en 1934 par Michel Chiha), il a pourtant ouvert ses colonnes à nombre de journalistes, chroniqueurs et écrivains de premier plan. Devenu au fil du temps la feuille officielle des droites et des extrême droites libanaises, feu L’Orient-le-Jour s’enfonce dans une nuit de plus en plus opaque et dérisoire.

Propriété de la Société de presse et d’éditions SAL – se voulant l’étendard de la francophonie au Proche-Orient et publiant aussi le mensuel économique Le Commerce du Levant -, le quotidien ambitionnait aussi de s’imposer comme une passerelle entre le Machrek et le Maghreb. Belle idée ! L’une des patronnes du groupe SAL, Nayla de Freige avait même fait de cette volonté maghrébine l’une de ses priorités pour élargir l’audience de L’Orient-le-Jour. Ainsi, les articles, enquêtes et interviews de Lina Kennouche (journaliste algéro-libanaise) donnaient à cette volonté une vraie réalité éditoriale avec rationalité et talent. Mais, patatras ! Il y a quelques mois, cette journaliste a été brutalement jetée à la porte de L’Orient-le-Jour… sans aucun prétexte.

Sans doute, la pertinence et le professionnalisme de cette plume libano-maghrébine faisaient-ils ombrage à des « collègues » dont la médiocrité s’est sentie vaciller. En préambule, nous avons cité les fulgurances d’un « éditorialiste » exceptionnel. Nous aurions pu tout aussi bien le faire des saillies hallucinantes du « rédacteur en chef » Ziad Makhoul, toujours très « cool », affectionnant le « up-to-date » interactif et transtextuel… Ne parlons pas d’Antoine Ajoury, le chef de la rubrique internationale dont la sonnerie du téléphone portable n’est autre que l’hymne… israélien ! Cela ne s’invente pas ! Autre chroniqueuse assez médiocre – Emilie Sueur – a su, elle aussi, prendre le vent du 14 mars (la droite libanaise) pour consolider sa position, tandis que cette pauvre Scarlett Haddad sert d’alibi pluraliste depuis des années, affichant une sensibilité plutôt 8 mars (opposition).

Il est certain qu’avec une telle équipe, L’Orient-la-Nuit ne va pas relever le niveau de l’information, ni au Machrek, ni au Maghreb, ni partout ailleurs… En relayant systématiquement l’idéologie des Forces Libanaises – celle d’un réduit chrétien et du repli confessionnel des Chrétiens (voir L’Envers des cartes : La nouvelle malédiction des Maronites), sans la moindre critique ni mise à distance, L’Orient-la-Nuit contribue à conforter une grande partie de la classe politique locale dans ses pratiques claniques, affairistes, sinon mafieuses. A ce titre, la dérive médusée et médusante de ce quotidien qui fut pourtant un vrai journal, jette plus d’huile sur le feu qu’il ne cherche à en comprendre les causes.

Dans ce contexte d’un Cèdre toujours plus très destructuré (les prochaines élections législatives auront lieu en mai 2018), il serait temps que nos amis du 8 mars comprennent qu’ils ne peuvent plus laisser ainsi la langue française (qui n’appartient pas qu’à la France éternelle, tant s’en faut !), aux mains des fromagers de L’Orient-la-Nuit, qui insultent quotidiennement Les Misérables de Victor Hugo, leurs héritiers et tous les citoyens libanais avides d’informations, d’analyses et de mises en perspectives critiques.

Avec la disparition du regretté As-Safir, il faut espérer que de nouvelles initiatives médiatiques voient le jour et que le grand quotidien Al-Akhbar lance enfin une édition numérique en langue française. Toujours est-il que les citoyens libanais, comme les autres Arabes francophones, ne doivent plus laisser L’Orient-la-Nuit piétinner l’intelligence collective…

Etienne Pellot
19 juin 2017

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