Observatoire Géostratégique

numéro 196 / 17 septembre 2018

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE REPREND DES COULEURS…

Quelle est la principale différence entre la diplomatie allemande et la diplomatie française ? La première promet peu mais tient parole alors que la seconde promet beaucoup et renie souvent sa parole, surtout en matière d’engagements financiers. Après une année difficile, la chancelière allemande revient lentement mais sûrement sur la scène diplomatique avec la discrétion qu’on lui connaît. Elle se rend en Espagne pour s’entretenir avec son homologue pour parler crise migratoire. Elle reçoit près de Berlin, au château de Meseberg (elle y avait déjà accueilli Emmanuel Macron pour un énième et inutile conseil franco-allemand), Vladimir Poutine pour aborder avec lui une kyrielle de sujets internationaux1.

Il est vrai qu’au cours de son séjour au fort de Brégançon qualifié de « vacances studieuses », Jupiter a tenu à distance les médias pour prévenir les questions embarrassantes qui ne manquent pas sur la scène hexagonale2 même s’il passe de nombreux coups de téléphone à ses homologues étrangers pour s’informer de ce qui se passe dans le monde. Revenons à Angela Merkel et à ses prestations passées et présentes sur la scène mondiale. Après une longue année de vaches maigres sur la scène internationale, la chance semble à nouveau lui sourire.

ANNÉE NOIRE : L’EFFACEMENT DE LA « GROSSDEUTSCHLAND »

Une fois de plus, on découvre l’extrême imbrication entre les affaires du dedans et celles du dehors que certains, y compris, au sein de l’élite hexagonale pourtant formée à l’école de René Descartes ignorent. Angela Merkel en fait l’amère expérience à cheval sur les années 2017 et 2018. À Trop se croire invincible, on ne l’est pas ou plus.

La Prusse n’est plus ce qu’elle était

Entre la période pré-électorale peu propice aux initiatives diplomatiques, le résultat des élections législatives plus que décevant pour elle (entrée de l’AFD au Bundestag, renforcement de la CSU au détriment de la CDU à la faveur de la crise migratoire, constitution délicate et exceptionnellement longue d’une coalition de gouvernement particulièrement instable, scandales automobiles à répétition…), Angela Merkel voit son autorité contestée pour la première fois depuis son accession à la chancellerie. C’est que sa politique libérale en faveur des migrants se retourne désormais contre elle, la contraignant à adopter une politique plus rigoureuse sous la pression, entre autres, de son ministre de l’Intérieur, le bavarois, Horst Seehofer. Il la menaçait, il y a peu encore, de toutes ses foudres si elle baissait pavillon à Bruxelles à l’occasion du conseil européen de la fin du mois de juin. Jamais depuis sa prise fonction à la tête du gouvernement allemand en 2005, Angela Merkel n’est apparue aussi instable sur sa base. Elle doit accepter les quolibets des uns et des autres, apprendre à composer avec ses alliés les plus remuants, faire pâle figure sur la scène internationale alors qu’elle avait coutume de la dominer par sa longévité, par sa puissance économique, ses cavaliers seuls en dépit de son attachement à l’Europe.

L’Allemagne s’assoupit aux bords de la Spree

Paralysée sur le plan intérieur, l’inoxydable chancelière allemande voyait sa marge de manœuvre diplomatique réduite à la portion congrue. Comment faire entendre sa voix au dehors alors que l’on est assis sur un siège éjectable au-dedans ? Sur le plan européen, elle reçoit sans coup férir le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron sur une éventuelle refondation d’une Union moribonde. Elle gobe ses critiques à peine voilées lors de la remise du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle. Son ministre de l’Intérieur revoit avec satisfaction la résurgence de l’axe (Allemagne, Autriche et Italie) pour donner un tour de vis sur le plan migratoire. Sur le plan bilatéral germano-turc, elle est soumise aux foucades de Recep Tayyip Erdogan et de sa remuante colonie en Allemagne ? Avec Donald Trump, elle encaisse les coups commerciaux, sanctions qui visent en priorité l’industrie automobile allemande. Sur le plan sécuritaire, elle est accusée de vivre sous le parapluie américain sans payer la part qui devrait lui revenir au budget de l’OTAN. Sur le plan de l’est de l’Europe, elle est accusée d’être sous la coupe de Vladimir Poutine. Au bout du compte, Angela Merkel doit composer, se contenter de faire du cabotage en haute mer alors que les tempêtes se multiplient. Au niveau du G7, avec son ami Emmanuel, elle reçoit la gifle diplomatique de l’oncle Donald qui jette aux orties les évangiles du libre-échange et ses liturgies. Où est donc passée l’Allemagne d’antan ?

Mais, en cet été caniculaire 2018, la chancelière allemande semble de nouveau à l’initiative et sa diplomatie semble de retour sur le grand échiquier mondial. Comme le disait feu le commentateur de football, Thierry Roland, les mouches ont changé d’âne.

ANNÉE BLANCHE : LE GRAND RETOUR DE « MUTTI »

Tel Lazare renaissant de ses cendres, Angela Merkel refait surface alors que les regards sont braqués sur les faits divers par la grâce de nos perroquets à carte de presse. Comme l’Europe ne fonctionne pas et la relation transatlantique est au plus bas, on en revient aux bonnes recettes qui ont fait leur preuve dans le passé : retour à la diplomatie bilatérale et regard insistant porté à l’est du continent, du côté de la Russie.

Bilatéralisation diplomatique tous azimuts

À quoi cela peut-il servir les intérêts bien compris de la sûre et dominatrice, mais néanmoins pragmatique Allemagne, que de sauter comme un cabri en psalmodiant Europe, Europe ? Désormais, c’est plus que jamais la traduction germanique « d’America first » de Donald Trump en un classique « Deutschland über alles », l’Allemagne avant tout. La chancelière reprend son bâton de pèlerin et va démarcher ses homologues au lieu d’attendre les bras croisés que les alouettes lui tombent rôties dans sa vaisselle de Meissen. À la mi-juin, elle s’entretient avec le chancelier autrichien le conservateur, Sebastian Kurz.

À la veille du sommet Chine-Union européenne (Pékin, 16-17 juillet 2018), elle accueille à Berlin le premier ministre chinois, Li Keqiang. On met sous le boisseau les quelques sujets qui fâchent (droits de l’homme et réciprocité commerciale) pour mieux s’accorder comme larrons en foire sur ceux qui font plaisir au budget allemand : signature de 22 accords stratégiques avec un pays qui est depuis deux ans son premier partenaire commercial (volume d’échanges de 186,6 milliards d’euros). Au passage, une ode au multilatéralisme et au libre-échange (intérêt commun à « un commerce international sans friction » et soutien à l’OMC) en direction de Washington, cela ne peut pas faire de mal et cela ne coûte pas cher au moment où les sanctions américaines pleuvent comme à Gravelotte3.

Plus récemment, la chancelière se rend en Espagne (Andalousie) le 11 août 2018 où l’accueille le nouveau premier ministre socialiste, Pedro Sanchez. Berlin a passé un accord avec l’Espagne sur la reconduite des migrants dont ce pays est responsable de la demande d’asile. En dehors de l’épineux problème migratoire, on parle réforme de l’Union européenne et avenir de l’OTAN après le dernier sommet de Bruxelles. Mais, il y a mieux après tous ces zakouskis. On passe à du très solide et à du très du sérieux.

Renaissance de « l’Ostpolitik »

C’est qu’Angela Merkel et Vladimir Poutine ont de nombreux dossiers à évoquer au cours de leurs entretiens. Le programme est chargé. N’est-ce pas cela le cœur même de la diplomatie ? Parler, régulièrement et sans ambages, avec tous et surtout avec ses adversaires pour tenter de les comprendre et, pourquoi pas, de tenter de réduire le champ des divergences et d’accroître le domaine des convergences. Tel est le cœur de cette importante rencontre bilatérale au château de Meseberg.

Un petit faux pas diplomatique russe. Faute de pouvoir dialoguer avec ce mufle de Donald Trump qu’elle ne tient pas en haute estime, Angela Merkel met les petits plats dans les grands pour accueillir au château de Meseberg, le 18 août 2018, Vladimir Poutine. Pour la petite histoire, le nouveau tsar de toutes les Russies arrive avec retard à son rendez-vous important. La chancelière Angela Merkel, qui le reçoit dans ce château du Brandebourg, doit patienter une demi-heure pour voir apparaître son homologue russe. Celui-ci avait été retenu dans l’après-midi en Autriche, au mariage de la ministre des affaires étrangères, Karin Kneissl. En son honneur, il y a fait chanter un groupe de cosaques du Don arrivés avec lui, et il s’est fendu d’une danse avec la mariée. « Une visite privée » a déclaré M. Poutine samedi soir pour couper court aux questions des journalistes sur sa présence à ce mariage qui fait scandale en Autriche4. Mais de Vienne à Berlin, il n’y a qu’un petit pas à franchir.

Des complices diplomatiques. Après cette légère entorse aux règles de la bienséance et du protocole diplomatique, on passe aussitôt aux choses sérieuses. Il est vrai que, si la chancelière allemande est devenue la principale opposante au président russe au sein de l’Union européenne (du moins dans les mots), la sévère politique de sanctions menée par Washington conduit naturellement à un rapprochement entre Berlin et Moscou sur plusieurs dossiers. Il est de notoriété publique que ces deux dirigeants se côtoient depuis treize ans, se tutoient et parlent chacun la langue de l’autre. En un mot, malgré leurs divergences, leurs différences, ils se parlent et se comprennent. C’est que les deux comparses ont des intérêts communs comme on s’empresse de le souligner à Berlin pendant que Jupiter fait des selfies à Bormes-les-Mimosas et que Bijou enfourche successivement jet ski et vélo électrique à 4500 euros pour exhiber son corps de déesse au bon peuple de France avide de photos sensuelles.

De nombreuses rencontres. En quatre ans, Angela Merkel et Vladimir Poutine ne s’étaient guère retrouvés que par le hasard du calendrier des grands sommets internationaux. Mais, depuis trois mois, le rythme de leurs échanges diplomatiques s’accélère. L’intensification des rencontres au plus haut niveau témoigne, qu’après quelques années de refroidissement entre les deux pays depuis l’annexion de la Crimée, le contexte géopolitique actuel est, de nouveau, favorable à une normalisation des relations diplomatiques. C’est ce que l’on appelle s’adapter aux circonstances de façon réaliste (le terme Realpolitik est d’origine allemande) et ne pas être prisonniers de dogmes et d’idéologies rigides. La chronologie des rencontres parle d’elle-même. Point de diplomatie du bling-bling et du buzz mais de la diplomatie dans tout ce qu’elle a plus classique.

En mai 2018, Angela Merkel rencontre le chef du Kremlin dans la charmante ville de Sotchi, célèbre station balnéaire estivale située au bord de la mer noire. On y procède à un large tour d’horizon de la situation internationale.

En juillet 2018, elle accueille le très brillant chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, à Berlin. Le moins que l’on puisse dire que l’homme est aussi discret qu’il est compétent et habile. Avec son parcours diplomatique très onusien, il a été à très bonne école. De plus, il sert un maître qui a une stratégie claire, ce qui facilite grandement les choses. Le ministre des Affaires étrangères était accompagné du général Guerassimov, chef d’Etat major des armées russes pour évoquer très concrètement la situation en Ukraine et en Syrie.

En invitant cette fois en août 2018, Vladimir Poutine, la chancelière allemande s’engage à avoir des « discussions approfondies » (dans la langue allemande, cela signifie des discussions sérieuses et substantielles passant le cap des discussions du café du commerce). « Elle poursuit une tentative pragmatique de normalisation des relations germano-russes, car la donne internationale a changé », explique Stefan Meister, directeur du Centre Robert Bosch (cela ne s’invente pas comme dirait Coluche) sur la Russie. Angela Merkel et Vladimir Poutine sont confrontés au même problème : l’imprévisibilité structurelle de la politique étrangère de Washington, surtout de son chef, aussi bien pour ses alliés, comme Berlin, que pour ses rivaux, comme Moscou. En dépit des discours plutôt chaleureux du président Donald Trump vis-à-vis de Vladimir Poutine, les Américains viennent d’annoncer une nouvelle vague de sanctions envers la Russie, en représailles à l’affaire Skripal, du nom de cet ex-espion russe empoisonné à Londres dans des conditions étranges. La politique américaine représente un danger pour l’économie russe et menace les intérêts allemands. « Nous voulons nous défendre contre les possibles conséquences extraterritoriales que pourraient entraîner ces nouvelles sanctions », souligne Jürgen Hardt, porte-parole en politique étrangère de la CDU, le parti de la chancelière.

Cela s’appelle une alliance de revers en jargon militaire et diplomatique. Pratique bien connue du général de Gaulle qui ne souhaitait pas se laisser enfermer dans un tête-à-tête délicat avec Londres et Washington. Ce qui explique le maintien d’un dialogue critique avec Moscou et la reconnaissance de la Chine de Mao dès le début des années 1960. Cela s’appelle également une diplomatie indépendante et souveraine. À méditer par certains de nos néo-cons qui peuplent les cabinets ministériels parisiens et dont certains se prétendent gaullistes ou gaulliens.

Les questions énergétiques. On sait que Donald Trump n’a de cesse de stigmatiser, en des termes peu amènes, le projet germano-russe de pipeline connu sous le terme de « Nord Stream 2 ». Il a pour objectif de doubler les capacités de livraison de gaz russe en Europe en passant par la mer Baltique, évitant ainsi un passage par l’Ukraine. Accusant l’Allemagne d’être « totalement contrôlée par la Russie » (pas moins), le président américain envisagerait même de sanctionner les exploitants du gazoduc. Pour donner des gages à son « allié » américain et à certains Européens, notamment la Pologne, la chancelière souhaiterait convaincre son homologue russe de maintenir une partie de sa fourniture de gaz via l’Ukraine, malgré ses relations délicates avec le gouvernement de Kiev. « Il est important pour l’Allemagne que l’Ukraine conserve son rôle dans l’acheminement du gaz », assure le porte-parole d’Angela Merkel, Steffen Seibert. Une concession qui aiderait à mettre de l’huile dans les rouages diplomatiques germano-américains passablement grippés au cours des derniers mois.

Le dossier nucléaire iranien. La politique de sanctions menée par Washington conduit à un rapprochement germano-russe sur un autre dossier, l’accord sur le nucléaire iranien. On se souvient que Donald Trump s’est retiré de l’accord de Vienne du 14 juillet 2015 alors même que l’AIEA certifiait le respect par Téhéran de ses engagements contractuels. Par ailleurs, le président américain a décidé d’imposer un train de nouvelles sanctions commerciales à l’encontre de Téhéran mais aussi à l’encontre de toutes entreprises commerçant avec le régime iranien, se fondant sur l’application extraterritoriale de la loi américaine. Or, Berlin et Moscou s’opposent tous les deux aux menaces que Donald Trump laisse planer sur les entreprises qui poursuivent leurs activités en Iran (Total vient de plier bagage). « Angela Merkel et Vladimir Poutine ont besoin l’un de l’autre, ils ont des intérêts communs à défendre », précise Stefan Meister. C’est aussi un message adressé aux États-Unis, qui a pour signification subliminale : « Nous n’accepterons pas votre chantage ». Les oreilles de Donald Trump ont dû siffler en voyant que sa politique erratique conduisait ses alliés dans les bras de Vladimir Poutine5.

Vers la fin de la guerre en Syrie. Rappelons que la pagaille exportée en 2003 par les Américains en Irak depuis leur intervention illégale, ne cesse de se prolonger ! Alors que Jupiter nous annonçait, à la fin de l’année 2018, qu’en février 2018, l’EIIL sera définitivement défait militairement, la situation sur le terrain s’avère plus compliquée. En effet, les experts nous annoncent aujourd’hui la résurgence de cette organisation en Irak6. Selon des statistiques fournies par l’ONU, 20 000 à 30 000 djihadistes seraient encore actifs. Telle l’Hydre de Lerne (créature de la mythologie grecque qui constitue le deuxième des travaux d’Héraclès), ce monstre possédant plusieurs têtes se régénère doublement lorsqu’elles sont tranchées. Pour ce qui est de la guerre en Syrie proprement dite, Vladimir Poutine déroule méthodiquement sa stratégie cohérente face à des Occidentaux qui changent de tactique au fil de l’eau.

Sur la Syrie, la chancelière allemande veut, avec la fin de la guerre sur le terrain, à tout prix éviter qu’une catastrophe humanitaire vienne renforcer la crise migratoire (sans parler de quelques contrats juteux pour les entreprises allemandes), tandis que le président russe ne fait pas mystère de la nécessité de recourir à l’aide financière des Européens pour reconstruire le pays. Il met l’accent sur le caractère incontournable d’un rétablissement rapide des infrastructures, afin de permettre un retour des réfugiés dans le pays, en particulier ceux qui se trouvent actuellement en Jordanie, au Liban et en Turquie. Un sujet prioritaire pour Angela Merkel pour d’évidentes raisons de politique intérieure. Reste à trouver une compromis politique acceptable : Angela Merkel souhaite une réforme constitutionnelle et la tenue de nouvelles élections. Pour sa part, Moscou n’entend pas cesser de soutenir son allié Bachar Al-Assad. Ce n’est donc pas une surprise si Vladimir Poutine lance, depuis Berlin un appel aux Européens pour qu’ils sortent le carnet de chèques afin d’assurer la reconstruction de la Syrie pour permettre le retour de millions de réfugiés chez eux (« Il faut renforcer la dimension humanitaire dans le conflit syrien et je veux dire par là avant tout l’aide humanitaire à la population syrienne, et aider les régions où les réfugiés se trouvant à l’étranger peuvent retourner ») ! À cet effet, il propose une réunion à quatre (Allemagne, France, Russie, Turquie) au niveau des experts au début du mois de septembre 2018 pour faire progresser le dossier. Rappelons, pour fixer les idées, qu’il y a un million de réfugiés syriens en Jordanie, autant au Liban, et plus de trois millions en Turquie. L’Allemagne en a accueilli aussi plusieurs centaines de milliers depuis 2015, au plus fort de la crise migratoire, qui a ébranlé la cohésion de l’Union européenne et affaibli politiquement Angela Merkel. « C’est potentiellement un énorme poids pour l’Europe », a mis en garde Vladimir Poutine. « C’est pourquoi il faut tout faire pour que ces gens rentrent chez eux », ce qui veut dire concrètement rétablir les services de base comme l’approvisionnement en eau ou les infrastructures médicales. Pour sa part, la chancelière estime que la priorité en Syrie était « d’éviter une catastrophe humanitaire ».

Une France à la traîne. Rien de tout cela dans les déclarations des plus hautes autorités françaises qui excellent dans la diplomatie des concepts foireux et des douces chimères depuis le début de la crise syrienne à la fin de l’année 20107. Un grand bravo à tous ces énarques incultes et incompétents dont la suffisance n’a d’égal que leur insuffisance. Leur seule diplomatie – si tant est que leur action brouillonne puisse être qualifiée par ce terme – est celle de la réaction et non de l’anticipation, celle de la parole et non des actes. Faute d’avoir gagné la guerre, ils sont en train de perdre la paix. Que fait Jupiter pour revenir sur la scène internationale en septembre ? Il effectue des visites au Danemark et en Finlande. Décidément, la France macronienne ne joue plus dans la cour des grands. Tout ceci est parfaitement logique. Le temps de la communication n’est pas celui de la diplomatie. La presse étrangère se fait l’écho de la déception après le temps de l’engouement irrationnel face au nouveau mythe des temps modernes.

De la démonstration de la bonne diplomatie. Excellente leçon de diplomatie que celle que vient d’administrer Angela Merkel au jeune premier qui a pour nom Emmanuel Macron et pour sobriquet celui de Jupiter. La chancelière déclare que « Les thèmes controversés ne peuvent se régler que dans le dialogue » lors du point de presse commun avant la rencontre, en insistant sur la « responsabilité commune » des deux pays dans la résolution des crises. Aucune déclaration n’a été faite à l’issue des discussions, preuve que l’on attache de l’importance à la discrétion dans le traitement des affaires sérieuses ! Vladimir Poutine le roué a longuement rappelé la qualité des liens économiques de son pays avec la première puissance économique européenne : la sécurité et la fiabilité des approvisionnements en gaz, les filiales allemandes en Russie et leurs investissements, avec force chiffres et comparaisons. « L’Allemagne est un des premiers clients des ressources énergétiques russes », a-t-il déclaré, en rappelant que le volume d’échanges entre les deux pays avait augmenté de 22 % l’an dernier. Excellente leçon de diplomatie économique chère à Laurent Fabius, celle que nous proclamons urbi et orbi mais que nous ne maîtrisons pas, preuve en sont les derniers résultats de notre commerce extérieur. La faiblesse d’une économie explique en partie la faiblesse d’une diplomatie surtout si elle n’est pas portée par un cap clair, une stratégie visible, une tactique évidente et des moyens (financiers et humains) au service d’une volonté inébranlable. La diplomatie française jupitérienne est encore loin du compte. Il est vrai que les hypothèques qui grèvent la politique intérieure ont des incidences dans la sphère extérieure en dépit d’un volontarisme affiché8.

 
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La bonne diplomatie, la seule qui soit efficace, est avant tout un exercice de pragmatisme, de constance, de discrétion, d’évaluation permanente de l’évolution de la situation globale et des situations spécifiques à chaque dossier. Nous en avons un exemple avec les évolutions dans la relation bilatérale germano-américaine esquissée dans une tribune publiée dans le très sérieux journal économique Handelsblatt par le ministre des Affaires étrangères, Heiko Mas intitulée « une nouvelle stratégie » à travers la construction d’une « alliance pour le multilatéralisme »9. Ainsi, « l’Allemagne théorise sa prise de distance avec les États-Unis »10. En toute chose, il faut savoir raison garder. « Ce nouveau dialogue marqué par le pragmatisme ne signifie pas qu’un nouveau partenariat stratégique va émerger entre l’Allemagne et la Russie. Mais les deux dirigeants veulent envoyer un message en direction de Washington pour montrer qu’ils n’accepteront aucun chantage de la part de Donald Trump » souligne avec pertinence un expert allemand des questions russes. Toujours lui, Talleyrand nous rappelle « qu’il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues ». C’est malheureusement ce qui fait le plus défaut à Jupiter et à sa cohorte de conseillers diplomatiques, plus courtisans que conseillers, plus flagorneurs que passeurs de bonnes idées raisonnables et concrètes ! Nous en mesurons aujourd’hui le résultat sur de nombreux dossiers internationaux, au premier rang desquels celui du règlement de l’interminable crise syrienne. La ferveur des promesses inconsidérées laisse place à bien des désillusions diplomatiques. Pendant ce temps, l’Allemagne retrouve, lentement mais sûrement son rôle prépondérant sur la scène internationale (elle devient adulte stratégiquement) et sa diplomatie reprend des couleurs.

Guillaume Berlat
27 août 2018

1 Violette Bonnebas, Merkel reçoit Poutine pour renouer un dialogue difficile, Le Figaro, 18-19 août 2018, p. 7.
2 Astrid de Villaines, À Bormes-les-Mimosas, Macron s’offre un bain de foule très cadré, Le Monde, 19-20 août 2018, p. 7.
3 Nicolas Barotte, Face à Washington Pékin cherche des alliés à Berlin, Le Figaro, Économie, 10 juillet 2018, p. 23.
4 Blaise Gauquelin, La valse de Poutine avec une ministre autrichienne passe mal, Le Monde, 21 août 2018, p. 3.
5 Cécile Boutelet, Moscou et Berlin affichent leurs convergences sur le nucléaire iranien, Le Monde, 21 août 2018, p. 3.
6 Hélène Sallon, La résurgence de l’État islamique en Irak, Le Monde, 19-20 août 2018, p. 2.
7 Richard Labévière, Enfin, la Syrie autrement…, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 août 2018.
8 BenoÏt Floc’h/Cédric Pietralunga, En difficulté, l’exécutif affiche son volontarisme, Le Monde, 24 août 2018, p. 8.
9 Nicolas Barotte, Berlin veut changer sa stratégie américaine, Le Figaro, 23 août 2018, p. 7.
10 Cécile Boutelet/Louis Imbert, L’Allemagne théorise sa prise de distance avec les États-Unis. Le chef de la diplomatie soutient un « partenariat équilibré », Le Monde, 24 août 2018, p. 4.

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