Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

LA FRANCOPHONIE EST MORTE : MACRON L’A TUER !

« Le français est langue de communication internationale et il nous offre, à la fois, clarté et richesse, précision et nuance… C’est donc en janvier 1944 et par la volonté de Charles de Gaulle que naquit, non seulement l’idée et la volonté, mais surtout la possibilité de la Francophonie » (Léopold Sédar Senghor). Qu’il semble bien révolu le temps où la Francophonie était fière, conquérante ! Tel est le constat alarmiste que nous avions dressé à l’issue des sommets de la Francophonie de Dakar1 puis d’Antananarivo2, sans parler d’une analyse plus globale de la problématique de l’usage du français3 et d’une exégèse de la déclaration conjointe de deux ministres sur le sujet (Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères et Audrey Azoulay, ministre de la Culture de François Hollande)4.

C’est au même constat, aussi peu encourageant, que parvient un journaliste du Monde dans sa chronique « Culture » sous un titre à l’humour noir et grinçant : « My God, la francophonie ! »5. Les présidents passent, les problèmes demeurent… voire s’aggravent à la vitesse de l’éclair. Dans cette période de « Macronmania » exacerbé, il est particulièrement osé de jouer les iconoclastes. Mais, osons ! Depuis plusieurs années, nous sommes les témoins d’une dérive constante qui tourne à la violation de la loi Toubon de 1994. Elle s’accompagne aujourd’hui d’une accélération soudaine du phénomène qui se traduit par une violation caractérisée de la constitution française de 1958.

UNE DÉRIVE CONSTANTE : LA VIOLATION DE LA LOI TOUBON DE 1994

Comme toujours, il est essentiel de partir de la théorie juridique pour examiner la pratique quotidienne avant de parvenir à la triste réalité diplomatique.

La théorie juridique. Pour ce qui est du contexte général, le moins que l’on puisse dire est que les choses vont de mal en pis. Nombreux sont les exemples quotidiens de maltraitance de la loi de Toubon du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française qui dispose à son article 1 que « Langue de la République en vertu de la Constitution, la langue française est un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France. Elle est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics. Elle est le lien privilégié des Etats constituant la communauté de la francophonie »6. Nous citerons, pêle-mêle, reprenant certains des exemples cités par le quotidien Le Monde qui démontrent, s’il en était encore besoin, que le bateau France prend l’eau de toutes parts. Ne parlons pas du tsunami des séries américaines sur les chaînes de télévision et de l’introduction de mots anglais dans le vocabulaire français ayant leur équivalent : « challenge » pour « défi » ; « agenda » pour « ordre du jour » ; « coach » pour « entraîneur ».

La pratique quotidienne. La plus haute tour de France, dans le quartier de la Défense, s’appelle « First ». Elle sera bientôt détrônée par « The Link ». Lyon abrite déjà la tour « Incity », Paris la tour « Home » et Boulogne Billancourt les tours « CityLights ». L’aéroport de Metz et Nancy a pour nom « Lorraine Airport ». Le slogan de la compagnie nationale Air France n’est autre que « France in the air ». Le slogan de la candidature de Paris aux JO de 2024 est « Made for Sharing » sans la moindre traduction française. Rappelons que cette candidature est portée, entre autres, par la maire (sse) de Paris, Anne Hidalgo qui siège dans l’association des maires francophones au sein de laquelle elle est censée portée haut et fort la voix de la Francophonie ! Est-ce nécessaire qu’une école de Dijon se rebaptise « Burgundy School of Business », que l’ENA (dont la directrice était jusque dans un passé récent une diplomate) impose l’épreuve d’anglais obligatoire contre un choix  actuel de huit langues ? En Belgique, au Canada et en Suisse, certains trouvent que nous allons trop loin. L’éditorialiste du Monde rajoute qu’on ne compte plus les manifestations culturelles, y compris celles financées par des deniers publics, qui parlent un anglais non traduit. Au rythme où vont les choses, on peut se demander qu’en sera-t-il de la pratique de la langue française dans quelques années dans notre propre pays ? Elle se transformera petit à petit en langue régionale, en langue vernaculaire.

La triste réalité diplomatique. Mais, les Candide renvoient les rabat-joie à une approche quantitative de la Francophonie. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Le français est la sixième langue la plus utilisée derrière le chinois mandarin, l’anglais, l’hindi, l’espagnol et l’arabe. Il est pratiqué sur les cinq continents, le nombre de locuteurs devant passer de 230 millions à 770 millions en 2050. Ils s’empressent de clamer urbi et orbi que le français est langue diplomatique et langue olympique. Or, il existe un fossé entre le dit et le non-dit. Ce n’est un secret pour personne que la pratique de la langue française dans les organisations internationales est en recul constant. Au niveau de l’Union européenne, 90% des textes produits le sont en anglais. Dans les autres organisations internationales (universelles ou régionales), le français fait également pâle figure. Il n’est que le miroir du déclin constant de l’influence française dans le concert des nations. Désormais, les visiteurs étrangers importants se pressent plus souvent à Berlin qu’à Paris. Signe des temps ! Certains africains se plaignent d’être les seuls à parler le français dans des réunions internationales, leurs homologues français ayant définitivement opté pour l’anglais !

Sur cette toile de fonds de pessimisme, le nouveau président de la République en rajoute une couche par son tropisme ostentatoire et revendiqué pour la langue de Shakespeare.

UNE ACCÉLÉRATION SOUDAINE : LA VIOLATION DE LA CONSTITUTION DE 1958

Emmanuel Macron peut être qualifié de président qui est en symbiose avec l’air du temps qui se situe dans le déni du droit et de l’exception française.

Un président dans l’air du temps. S’agissant des premiers pas, pour ne pas dire des premiers mots, du plus jeune président de la République, Emmanuel Macron, on en reste sans voix. Prenez son invitation lancée en anglais aux chercheurs américains afin qu’ils viennent travailler en France après l’annonce par Donald Trump du retrait de l’accord de Paris sur le climat en juin 2017 ! La campagne mise en place à cette fin est baptisée « Come to France » et s’accompagne du lancement d’une plate-forme internet : « makeourplanetgreatagain.fr »7. À ce jour, elle n’a rencontré qu’un succès limité8. C’est un concert de louanges dans les milieux germanopratins qui estiment que c’est ringard, voir réac de vouloir encore parler la langue de Molière à l’ère du globish. À quoi bon s’accrocher à la langue des gaulois ? Enfin, ils respirent. Le chef de l’État vient, par un coup de baguette magique, d’effacer vingt ans d’analphabètes de la langue de Shakespeare que furent Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Ils n’avaient qu’un seul tort, s’évertuer à parler la langue de Molière à leurs homologues étrangers, laissant le soin à des interprètes professionnels le soin de reproduire les nuances et subtilités de chacune des langues. Le président de la République saura mieux se faire comprendre de ses interlocuteurs en ne parlant pas français. Le comprenant mieux, ils adopteront plus facilement ses idées brillantes. C’est une vérité d’évidence. Quand il annonce le lancement d’une force d’intervention « anti-Daech », Emmanuel Macron, elle est baptisée « task force »9. Quand il fait une conférence de presse avec Donald Trump à l’Élysée, il se croit obligé de répondre en anglais à des journalistes américains en dépit de l’existence d’une traduction simultanée. Quand il présente la candidature de Paris aux JO de 2024 devant les membres du CIO à Lausanne, il se croit obligé de répondre pour partie en anglais comme si parler le français en Suisse constituait une maladie honteuse…

Un président dans le déni du droit. Nos anglophiles de tout poil oublient, d’abord, que la France abrite le siège de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Ils oublient, ensuite, que l’utilisation de la langue français fait partie des instruments de la politique d’influence de notre pays sur la scène internationale, utilisation qui nous a valu une certaine estime des pays voulant se défaire de la tutelle encombrante de Washington au cours des décennies précédentes. Ils oublient, enfin et surtout, que la constitution française du 4 octobre 1958 prévoit à son article 2 que « la langue de la République est le français » et à son article 87 que « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États ayant le français en partage » sans parler de l’article 5 qui prévoit que « le Président de la République veille au respect de la Constitution ». En janvier 2017, le candidat Emmanuel Macron dissertait déjà en anglais à Berlin sur le thème de l’avenir du couple franco-allemand pour être compris par le plus grand nombre. Seuls quelques intellectuels se dressent contre cette pratique la qualifiant de « démission culturelle » et s’interrogent sur la sincérité de l’engagement du candidat Macron qui entend faire de la francophonie un enjeu majeur de son quinquennat. Il est vrai que notre ex-banquier considère que la pratique de la « langue du maître » est valorisante comme étant celle de la modernité, celle de la finance, de la « mondialisation heureuse », du village global, de la fin des nations.

Un président dans le déni de l’exception française. Emmanuel Macron semble ignorer que maîtriser une langue riche et complexe aide à structurer sa pensée. Parler anglais, c’est penser anglais, respirer anglais. Parler français, c’est penser français mais aussi imposer ses idées aux autres. C’est aussi « cette capacité à contredire les fatalistes »10. Il devrait s’inspirer de l’universitaire Alain Borer qui impose de faire ses conférences en français, notamment aux États-Unis, précisant que « les gens adorent, ce qui montre que nous sommes en soumission imaginaire ». C’est bien de soumission dont il s’agit pour une puissance moyenne comme la France. Quand le chef de l’État s’exprime en anglais, il renonce à la spécificité de la France, à son indépendance, à sa liberté de penser. Alors qu’il devrait mener un combat acharné pour la défense de la langue française à Bruxelles, condition du redressement de notre pays sur la scène internationale. Que dire de Michel Barnier, en charge de la négociation du « Brexit », qui parle un franglais indigne : « elle sera challengée quand on entrera dans les discussions » !11 Où ce crétin des Alpes a-t-il appris à parler la langue française ? Peut-être dans les couloirs de la Tour de Babel qu’est devenue la Commission européenne ? Que dire de nos brillants diplomates français qui ont abandonné depuis belle lurette le noble combat pour la francophonie qu’ils sont censés menés au titre de la trop fameuse « diplomatie d’influence » (sur qui et sur quoi ?) dont on nous rebat les oreilles. Nous ne sommes plus à cela près avec nos élites universalistes arrogantes.

Comment gagner la bataille de l’utilisation de la langue française dans les relations internationales si l’on baisse les bras en ne se battant pas pour elle ? C’est une fois de plus, « l’étrange défaite » du médiéviste Marc Bloch qui nous pend au nez. Pense-t-on un seul instant que c’est avec ce genre de reculade en rase campagne que la France sortira grandie, écoutée et suivie dans le monde ? Certainement pas ! « Le danger qui menace l’actuel chef de l’État, ce n’est pas l’exercice de l’autorité (il l’incarne naturellement), mais le manque de métier politique. Il est entouré par une génération à son image, des hyper-diplômés hyper-sûrs d’eux-mêmes »12.

« La passion la plus forte du XXe siècle : la servitude » (Albert Camus). On pourrait rajouter que c’est également la passion la plus forte de ce début de XXIe siècle. En caricaturant les anglophones, les francophones se caricaturent eux-mêmes. Et surtout, s’affaiblissent. Les mauvais usages l’emportent généralement sur les bons. Pour survivre au changement de monde, il faut savoir conserver certaines de nos spécificités (la pratique de la langue française) pour éviter de se convertir aux modes du moment (la pratique de la langue anglaise).

La bataille de la langue française, qui constitue une bataille quotidienne de longue haleine, ne se gagnera qu’à deux conditions indispensables : faire preuve de beaucoup de volontarisme (Emmanuel Macron n’en manque pas) et mener de front la bataille du multilinguisme, et non du seul bilinguisme, avec d’autres (Emmanuel Macron ne paraît pas le vouloir). Unis avec d’autres nous seront plus forts que si nous sommes seuls. Si nous le voulons, le « Brexit » constitue une occasion inespérée de se battre pour le français dans l’Union européenne. Comme nous le rappelle si justement Victor Hugo : « Ce que Paris conseille, l’Europe le médite ; ce que Paris commence, l’Europe le continue ». Malheureusement, au rythme où vont les choses et compte tenu du fait que les hommes changent d’autant moins leurs idées que leurs habitudes, nous pouvons affirmer sans un trop grand risque d’erreur que la francophonie est morte : Macron l’a tuer.

Guillaume Berlat
31 juillet 2017

1 Guillaume Berlat, Imaginer la Francophonie au XXIe siècle. Dakar ou la recherche de la « civilisation de l’universel », Aquilon, Bulletin de l’Association des internationalistes, n° 15, février 2015.
2 Guillaume Berlat, Sommet d’Antananarivo : abîme de la Francophonie, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 novembre 2016.
3 Guillaume Berlat, Francophonie : le passé d’une illusion, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 octobre 2016.
4 Jean Daspry, Francophonie : de l’art consommé du mentir vrai !, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 décembre 2016.
5 Michel Guerrin, My God, la francophonie !, Le Monde, 10 juin 2017, p. 21.
6 Loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, version consolidée au 13 juin 2017.
7 Come to France, www.elysee.fr , publié le 8 juin 2017.
8 Jean-Luc Porquet, Make our planet…, Le Canard enchaîné, 21 juin 2017, p. 5.
9 Politesse, Marianne, 16-22 juin 2017, p. 29.
10 Michaela Wiegel, « J’aime cette capacité à contredire les fatalistes », Le Monde, 28 juillet 2017, p. 24.
11 Michel Barnier, Le Brexit « sans perdre de temps », Le Monde, 14 juin 2017, p. 2.
12 François d’Orcival, L’été de l’affaire de Villiers, Le Figaro Magazine, 28 juillet 2017, p. 14.

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