Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

LA MARCHE TURQUE OU LA FUITE EN AVANT

« Erdogan transforme le récit du putsch raté en ‘épopée’ » titre le quotidien Le Monde un an après l’aventure sans lendemain du 15 juillet 2017 pour les opposants au nouveau Sultan ottoman1. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet tant le président turc a « profité du coup d’État militaire raté pour réussir un véritable coup d’État civil » (Ahmet Insel, chroniquer au quotidien de centre gauche, Cumhuriyet)2.

Que d’évènements n’allant pas dans bonne direction ont modifié le paysage politique turc depuis douze mois ! La situation actuelle du pays, dirigée par une main de fer par Recep Tayyip Edogan, peut s’apprécier à trois niveaux différents pour mieux cerner la réalité en cet été 2017 : celui de la dérive autoritaire du régime, celui de l’importance géostratégique du pays et, enfin, la pusillanimité de la communauté internationale, étant précisé que ce concept est utilisé par commodité de langage.

Un accélérateur de la dérive autoritaire du régime d’Erdogan

Bien que non exhaustive, la liste des violations de l’État de droit par un pays membre du Conseil de l’Europe et partie à la Convention européenne des droits de l’Homme de 1950 est impressionnante : instauration de l’état d’urgence pendant l’été 2016 qui débouche sur des arrestations à grand échelle (40 000 à 50 000 personnes) sans compter les innombrables mesures attentatoires aux libertés fondamentales (privations de passeports, saisies de biens et de comptes, fermetures d’entreprises et d’établissements d’enseignement) qui visent la confrérie de l’imam Fethullah Gülen (prédicateur en exil aux États-Unis) accusé d’avoir ourdi le coup d’état sans parler de tout ce que le président Erdogan considère comme opposants naturels au régime de l’AKP (gauche laïque mais surtout Kurdes à travers le Parti démocratique des peuples) ; purges de grande ampleur dans la fonction publique (police, armée, justice, enseignement) et dans les médias (tous ceux qui sont critiques du régime), adoption par voie référendaire en avril 2016 d’une réforme constitutionnelle renforçant les pouvoirs déjà élargis du chef de l’État3.

Le 14 juillet 2017, ce sont plus de 7 000 nouveaux militaires, policiers et autres fonctionnaires qui sont radiés de la Fonction publique et qui rejoignent leurs 150 000 compagnons d’infortune. Vers quel type d’autocratie, de dictature le président turc veut-il au juste conduire son pays à court et à moyen terme ? Est-ce dans l’intérêt bien compris de la Turquie de suivre cette voie sans issue à long terme ? Seul l’avenir nous dira où se terminera cette spirale sans fin de l’arbitraire.

Un multiplicateur de l’importance géostratégique de la Turquie

La Turquie ne fait pas partie des pays qui ne comptent pas sur l’échiquier international et sur la scène moyen-orientale par son importance géostratégique, « maître des détroits » comme disait le général de Gaulle. Par son histoire (héritière de l’Empire ottoman) et par sa géographie (voisine de la de la Syrie, de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan, de l’Iran, de la Bulgarie, de la Grèce), elle est incontournable dans tout règlement des problèmes régionaux consécutifs à ce que l’on a improprement qualifié de « printemps arabe ». Carrefour de l’Europe et de l’Asie, elle se trouve au cœur du cyclone, de l’ouragan, de la tempête qui menace de transformer plusieurs des États en États faillis (Syrie, Irak au premier rang) si des solutions, autres que militaires, ne sont pas trouvées dans des délais rapprochés.

Le problème kurde, qui concerne d’autres États voisins n’a toujours pas trouvé de solution mutuellement acceptable pour les principales parties concernées4. À la longue, les métastases de la guerre en Syrie peuvent ronger la stabilité du pays. Ankara, qui accueille plusieurs millions de réfugiés syriens sur son sol, tient aussi entre ses mains tout ou partie du contrôle des flux migratoires vers l’Europe, via la Grèce. Il maintient le dialogue avec Israël. Verrou du flanc sud de l’Alliance atlantique (OTAN), la Turquie est traitée avec ménagement par les États-Unis qui utilisent la base d’Incilirk dans sa lutte contre l’EIIL. La Russie la courtise également (commandes de missiles S-400 russes5).

On l’aura compris, tout règlement de la crise syrienne ne pourra se faire sans la Turquie comme le démontre tous les jours le processus d’Astana qui l’associe à Moscou et à Téhéran. Encombrant par ses dérives et ses violations répétées des droits de l’homme, le « nationalisme permet au régime de trouver une forme de cohérence diplomatique »6.

Un révélateur de la pusillanimité de la communauté internationale

Alors que les avatars les plus récents de la politique intérieure et de la politique internationale auraient dû conduire ses principaux partenaires occidentaux à adopter une ligne de conduite cohérente, pérenne, stratégique maniant la carotte et, à l’occasion, le bâton (il est d’autres pays qui ont été sanctionnés pour bien moins que cela), il n’en est rien. Ce serait plutôt dans le registre de la politique du chien crevé au fil de l’eau. Lors du dernier sommet de l’OTAN à Bruxelles, le sujet est pas ou peu évoqué alors que le secrétaire général de l’Alliance atlantique n’a que le mot « valeurs » à la bouche. Que signifie-t-il concrètement à Evere ?

À l’Union européenne, aucune position commune n’a été arrêtée sur le sujet hormis quelques borborygmes diplomatiques sans la moindre conséquence pratique. Qui négocie avec Ankara l’accord entre l’Union européenne sur le contrôle des migrants ?, la chancelière allemande, Angela Merkel lors d’un dîner bilatéral à Bruxelles sans en informer au préalable ses vingt-sept partenaires. Les Européens réagissent en ordre dispersé lorsque les ministres turcs utilisent leur déplacement sur le continent pour organiser des réunions de pure propagande électorale. À l’instar des Britanniques, les Turcs sont passés maître dans l’art de la division de ses partenaires. Le diviser pour mieux régner !

Quand notre président jupitérien inscrira à l’ordre du jour de son agenda diplomatique mondial la question de la relation bilatérale (quid d’un dialogue stratégique global sur tous les sujets d’intérêt commun et aussi de frictions entre les deux capitales ?), européenne (quid de la négociation d’adhésion à laquelle il convient de mettre un terme ?) et atlantique (sort des fonctionnaires turcs de l’OTAN ayant fait désertion ?) avec Ankara. Gouverner, c’est prévoir ! Quelle catastrophe faudra-t-il attendre pour que les partenaires d’Ankara envisagent de traiter le problème turc dans sa globalité et non de manière ponctuelle comme ils le font jusqu’à présent ?

Il est vrai que l’Occident n’a pas fait preuve d’un grand courage dans l’affaire Liu Xiabo alors même que, lors du G20 d’Hambourg, les principaux dirigeants occidentaux avaient le président chinois Xi Jinping sous la main pour lui faire part de leur mécontentement7. Or, grâce au ciel, Emmanuel Macron a sauvé l’honneur grâce à un tweet exemplaire : « un ami, un leader de talent, un homme très bon ».

« Le coup d’État raté du 15 juillet, une bénédiction de Dieu pour Erdogan, une malédiction du diable pour la Turquie ». Comment mieux résumer la problématique actuelle que ne le fait la romancière Oya Baydar8. Les histoires d’empire se finissent toujours très mal, a-t-on coutume de dire. À trop tirer sur la corde, elle risque, un jour, de rompre. Est-ce la bonne méthode pour le chef d’un État digne de ce nom que de fêter le premier anniversaire du coup d’État manquée par la formule suivante : « Avant tout, nous arracherons la tête de ces traîtres ! » ?9

Par une ironie de l’Histoire, le président Erdogan pourrait être, un jour plus ou moins éloigné, victime d’un « printemps arabe » aux relents d’hiver10. À trop jouer la marche turque, il se pourrait, hasard ou nécessité11, qu’elle se transforme en fuite en avant.

Jean Daspry
24 juillet 2017

1 Marie Jégo, Erdogan transforme le récit du putsch raté en « épopée », Le Monde, 18 juillet 2017, p. 3.
2 Marc Semo, La machine folle de la répression, supplément du Monde intitulé Les Turcs face à l’arbitraire, Le Monde, 15-16-17 juillet 2017, p. 2.
3 Christophe Ayad, Les Turcs face à l’arbitraire, supplément du Monde, Le Monde, 15-16-17 juillet 2017, p. 1.
4 Guillaume Berlat, Les kurdes ou le sparadrap du capitaine Haddock, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 juin 2016.
5 Marie Jégo, Pour moderniser sa défense, la Turquie s’arme auprès de l’UE et de la Russie, Le Monde, 20 juillet 2017, p. 5.
6 Pierre Vimont, « Le nationalisme permet au régime de trouver une forme de cohérence diplomatique », supplément du Monde intitulé Les Turcs face à l’arbitraire, Le Monde, 15-16-17 juillet 2017, p. 8.
7 Éditorial, Liu Xiaobo et l’indifférence de l’Occident, Le Monde, 15-16-17 juillet 2017, p. 26.
8 Oya Baydar, Le coup d’État raté du 15 juillet, une bénédiction de Dieu pour Erdogan, une malédiction du diable pour la Turquie, supplément du Monde intitulé Les Turcs face à l’arbitraire, Le Monde, 15-16-17 juillet 2017, p. 7.
9 D.F., Erdogan tout à sa propagande, Le Canard enchaîné, 19 juillet 2017, p. 8.
10 Guillaume Berlat, La Turquie aux prises avec ses démons, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 février 2016.
11 Jean Daspry, Erdogan : le hasard ou la nécessité ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 juillet 2016.

Print Friendly, PDF & Email