Observatoire Géostratégique

numéro 191 / 13 août 2018

LA PRÉVISION N’EST PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE…

« Gouverner, c’est prévoir » a-t-on coutume de dire pour stigmatiser l’impréparation (potentielle) des dirigeants face à un monde imprévisible qu’ils peinent à appréhender en dépit des multiples instruments de connaissance et d’anticipation dont ils disposent1. Plus l’information abondante (Cf. le concept « d’infobésité » qui traduit bien la réalité de la situation actuelle de surinformation pour ne pas parler de désinformation) circule rapidement à travers la toile et les réseaux sociaux, moins elle semble être exploitable pour en séparer le bon grain de l’ivraie, pour parvenir aujourd’hui à comprendre le monde de demain et, encore plus, le monde d’après-demain. Tel est l’un des principaux défis de ce début du XXIe siècle. Or, à quelques conclusions transitoires peut-on parvenir ? L’homme, le chercheur, le diplomate, le politique apparaissent de plus en plus déboussolés, incapables d’interpréter les signaux faibles, les signes avant-coureurs des évolutions ou des révolutions qui se préparent dans les coulisses du grand théâtre médiatique. Il importe donc de partir d’un constat objectif pour tenter de comprendre les raisons de cette situation pour le moins anachronique à l’ère de l’intelligence artificielle reine.

LA MULTIPLICATION DES RATÉS DE LA PRÉVISION

A bien regarder la situation de plus près mais avec distance et hauteur, nous sommes confrontés à une situation à fronts renversés. La prolifération des structures en charge de la prévision et de la prospective se traduit par une multiplication quasi-exponentielle des erreurs de diagnostic et de prévision sur les grandes problématiques internationales.

La prolifération des instruments de prévision

Les moins que l’on puisse dire est que les dernières décennies n’ont pas été avares en créativité en termes d’instruments d’analyse des relations internationales. Les instituts de recherche (privés, publics, semi-publics, financés en tout ou partie sur le denier public) poussent comme des champignons après la rosée. Quelle est aujourd’hui la structure publique, qui en sus d’une cellule communication (le nec plus ultra de la modernité), ne dispose pas d’un machin en charge d’effectuer un minimum de prospective ? Afin de détecter les signaux faibles, d’analyser les zones de crise conformément aux préconisations du livre blanc sur la défense et la sécurité de 2008, les deux grands services de renseignement français (DGSI et DGSE) ont recruté des milliers d’analystes pour renforcer leurs capacités de « connaissance et d’anticipation ». La multiplication des attentats a contribué à délier les cordons de la bourse du Dieu Bercy. Aujourd’hui, avec la publication du rapport de Cédric Villani (mathématicien de renom et député de la République en marche) sur le sujet, le tout Paris ne parle plus que d’intelligence artificielle (ia pour les connaisseurs) pour résoudre tous les maux de la terre. En programmant habilement algorithmes puissants et dernier cri, nos décideurs pourraient bientôt disposer instantanément de l’âge du capitaine et de toutes les évolutions internationales à venir en dépit de la complexité du sujet. Alléluia ! Au diable, les erreurs des prévisionnistes à la grenouille et au marc de café. Aujourd’hui, et plus encore demain, la marge d’erreur sera réduite à la portion congrue. Pour l’instant, nous n’en sommes pas encore là. L’erreur de diagnostic et de prospective semble être la règle, la justesse relevant de l’exception en ce début de XXIe siècle dont le moins que l’on puisse dire qu’il est aussi chaotique qu’imprévisible.

La multiplication des erreurs des prévisionnistes

Même si la liste des errements, des erreurs de ceux qui ont en charge le pouvoir de décider n’est pas exhaustive, il est en bon d’en rappeler les principales si nous prenons pour point de départ la chute du mur de Berlin en 1989. Elle peut s’organiser autour de quelques questions simples.

Pourquoi n’a-t-on pas vu venir la chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’URSS, la disparition du Pacte de Varsovie en dépit des signaux contenus dans les discours novateurs de Mikhaïl Gorbatchev ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir les attentats du 11 septembre 2001 alors que certaines pétromonarchies du Golfe (nos alliées) finançaient manu larga un islam de contestation et de conquête (les auteurs de l’attentat étaient en majorité de nationalité saoudienne) ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir la crise financière de 2008 en dépit des dérives et des excès de la finance spéculative ? Pourquoi avoir qualifié aussitôt les soubresauts du monde arabe à cheval sur 2010 et 2011 de « printemps arabes », que nous n’avions du reste pas anticipés, pour les requalifier quelques années plus tard d’ « hivers islamistes » ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir le délitement de l’État libyen après l’expédition « otanesque » alors que quelques esprits censés prétendaient que le remède risquait d’être pire que le mal ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir la montée irrésistible de l’EIIL dans la zone proche et moyen-orientale, en Afrique, en Asie, en Europe en dépit des analyses des services de renseignement ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir le retour de la Russie sur le théâtre syrien en 2015 alors que le président Poutine est l’un des rares dirigeants à disposer d’une stratégie claire ? Pourquoi ne pas avoir vu venir le « Brexit » de 2016 en dépit du désamour croissant des peuples à l’égard de l’Union européenne ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2016 en dépit de la contestation de la vieille politique ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir le retour de la Chine sur la scène mondiale, d’abord sur le plan économique, ensuite sur les plans diplomatique, stratégique et militaire alors que tout se faisait au grand jour (Cf. les routes de la soie, exemple pris parmi tant d’autres) ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir l’empilement des guerres en Syrie et avoir pensé que la déroute de l’EIIL (Cf. le discours d’Emmanuel Macron annonçant la fin de la bataille contre Daech en février 2018) signifierait automatiquement la fin de la guerre et le retour de la paix, comme par enchantement ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir la crise structurelle de l’Union européenne, amplifiée par les phénomènes migratoires incontrôlés, alors que les eurosceptiques (qualifiés dédaigneusement d’affreux nationalistes) alertaient au moins depuis le rejet du traité constitutionnel en 2005 sur une construction se faisant sans les peuples et, parfois contre les peuples ? Pourquoi n’a-t-on pas vu venir la montée irrésistible des « populismes » (tous ceux qui ne pensent pas comme il faut) alors qu’élection après élection eu Europe, ces partis font leur entrée en force dans les parlements nationaux, voire au parlement européen ? Et, cette liste n’est qu’indicative tant les exemples d’erreurs de pronostic sont légions tant dans le domaine intérieur que dans la sphère internationale où les additions se paient a posteriori intérêt et principal ?

Il est vrai que, de tout temps, l’on n’a jamais trop apprécié les Cassandre qui venaient contredire la doxa, la parole officielle, la parole du prince. Les somnambules sont bien de retour. Nos dirigeants en sont-ils vraiment conscients, eux qui pratiquent à longueur d’année la diplomatie médiatique, du spectacle, du bon mot, du court terme…

LA COMPRÉHENSION DES RATÉS DE LA PRÉVISION

À titre de jeu de l’esprit, nous pouvons au moins essayer de comprendre les raisons de cette accumulation d’erreur d’appréciation, d’anticipation sans pouvoir apporter une réponse simple et entièrement satisfaisante. Ce que les militaires qualifient de « retex », pour retour d’expérience. Schématiquement, on peut formuler les propositions empiriques suivantes

1. Une bonne prévision doit, d’abord et avant tout, reposer sur une information objective, vérifiée, recoupée et non sur quelques « fake news » que les médias « mainstream » adorent nous servir sur les chaînes d’abrutissement en continu et qui font autorité dans le microcosme parisien. Nous en sommes encore loin. L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH basé à Londres et qui n’est composé de quelques personnes), l’alpha et omega de la nourriture médiatique, n’est pas une source neutre, étant affilié à l’une des parties (et elles sont nombreuses) au conflit syrien. L’information qu’il nous fournit a de bonnes chances d’être travestie à des fins de propagande, qu’on le veuille ou non. Méfions-nous de la confusion entre information, communication et propagande ! À l’heure des réseaux sociaux, l’impératif d’objectivité et de vérification est souvent perdu de vue par souci de répondre à deux autres contraintes du moment : l’immédiateté de l’information et sa dimension émotionnelle et compassionnelle. En un mot un journaliste a d’autant plus de chance d’être lu, entendu qu’il fait plus appel à la passion qu’à la raison. C’est souvent dans ce travers que tombent aussi diplomates (qui tiennent des blogs, réagissent promptement sur leur compte tweeter (Cf. le tweet ridicule de notre ambassadeur à Washington, Gérard Araud après la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle de novembre 2016), sans parler de nos hommes politiques. La diplomatie du tweet, c’est la négation de la prévision. C’est plutôt la certitude d’avoir tout faux au bout du compte. Information bidon, prévision bidon !

2. Une bonne prévision doit être établie par de véritables experts et non par des pseudo-experts autoproclamés. Hors, de nos jours, ces « toutologues » (pour reprendre la formule de Régis Debray) prolifèrent sur les médias et influencent, dans le mauvais sens du terme, les décideurs. Ils tiennent le haut du pavé et affirment avec d’autant plus de force que leur analyse est faible. Or, le concept d’expertise est en lui-même délicat, voire impossible à définir. On peut être un brillant expert d’une zone géographique tout en étant un piètre prévisionniste, faute de disposer d’une expertise sur d’autres questions : économiques, financières, sécuritaires, militaires, stratégiques, diplomatiques… pour recontextualiser une problématique spécifique. À titre d’exemple, d’excellents experts des questions du Proche et du Moyen-Orient ont fait d’énormes erreurs d’appréciation de la situation locale et, par voie de conséquence, des prévisions erronées sur l’avenir du régime syrien par méconnaissance totale de la diplomatie russe. Or, qui peut nier que la dimension russe de la problématique syrienne est aujourd’hui incontournable pour comprendre, puis pour prévoir ce qui pourrait se passer demain dans ce pays et dans la région. Méfions-nous, surtout dans notre pays des madame Irma à la petite semaine, des visiteurs du soir qui ont une influence démesurée auprès des grands de notre pays ! Qu’il s’agisse des philosophes à la mode BHL qui entraînent Nicolas Sarkozy à une expédition aventureuse en Libye, faute d’une analyse froide de la situation par des experts ou bien des experts patentés en erreurs mais qui pérorent toujours avec vigueur et conviction à la mode Alain Minc. Reconnaissons qu’il fait acte de contrition dans son dernier livre2. Expertise bidon, prévision bidon.

3. Une bonne prévision doit tendre le plus possible à l’objectivité. Son principal ennemi est l’idéologie dont elle doit se garder à tout prix pour éviter les catastrophes. Que ne lit-on d’âneries écrites par de pseudo-experts indépendants mais dont le raisonnement est sous-tendu par la défense d’une thèse, d’une idéologie mortifère ! Cela devient dangereux lorsque ce mal touche les hommes politiques, et plus spécialement le ministre en charge des Affaires étrangères. Le cas de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du développement internationale de 2012 à 2016 est symptomatique d’une analyse subjective et péremptoire de la situation en Syrie qui confine par bien des égards à l’aveuglement et à l’absurde. Force est de constater que ce travers de l’a priori intellectuel irréaliste est un travers très répandue en France, tout particulièrement en France chez les anciens élèves de l’ENA (surtout chez ceux issus des grands corps) qui pensent disposer d’une sorte de vérité révélée de par leur formation dans cette excellente école de l’arrogance. Laurent Fabius avait décrété dès le mois d’août 2012 que Bachar Al-Assad n’avait pas droit de vivre, que son régime s’effondrerait dans les trois mois et qu’il fallait tourner la page. C’est pourquoi, il interdisait au Centre d’analyse et de prospective stratégique (CAPS) de travailler sur les hypothèses d’un maintien au pouvoir du président syrien. On mesure ainsi les inconvénients de l’application de la méthode du bon docteur Coué à la diplomatie de crise. Le propre de la prévision est d’envisager tous les scenarios possibles et de n’en exclure aucun ab initio. Ce que l’on appelle ne pas insulter l’avenir. Objectivité bidon, prévision bidon.

4. Une bonne prévision doit être indépendante, et cela à tous les sens du terme. Indépendante intellectuellement, indépendante financièrement.

Comment imaginer de produire une prévision de qualité à partir d’une information sérieuse et vérifiée si la personne qui la produit ne dispose pas du minimum d’indépendance pour développer le raisonnement qui lui semble le plus pertinent ? L’indépendance se décline sous deux formes. Une indépendance intellectuelle, d’abord. Celui qui est en charge de la prévision doit disposer d’une totale liberté de penser, surtout l’imprévisible, l’impensable. Il ne doit pas être contraint par des directives telles qu’une ligne éditoriale qui lui imposent de cantonner le champ de sa réflexion à des figures intellectuelles imposées. Si l’on pousse la comparaison avec le patinage artistique, le chercheur doit pouvoir faire des figures libres. Une prévision objective doit se garder de toute approche idéologique3. Penser sur la base de faits et non sur la base de croyances, d’a priori. Penser sur des réalités objectives et non sur des chimères subjectives. Une indépendance financière, ensuite. Même si la question est rarement évoquée, elle a toute son importance. Comment imaginer une seule seconde que la prévision d’une personne qui est en relation de suggestion financière avec la personne qui lui commande la prévision (avec une idée arrêtée sur le résultat final) ait une chance, fut-elle minime, de tendre à l’objectivité ? Il est toujours délicat de cracher dans la main qui vous nourrit. Mais, comment faire en sorte que le prévisionniste dispose de l’indépendance financière absolue lui permettant de se démarquer des contingences matérielles ? La réponse n’est pas aisée à trouver. Une réflexion s’impose pour limiter au maximum le degré de dépendance du prévisionniste par rapport à son mécène (public ou privé). Indépendance bidon, prévision bidon

5. Une bonne prévision doit se fonder sur l’esprit critique et se garder du conformisme ambiant. Rien n’est pire que le politiquement correct dans le domaine de la prévision. Or, aujourd’hui, dans notre monde où la pensée « mainstream » constitue une sorte de chape de plomb intellectuelle pesant sur les décideurs, il est difficile, parfois risqué de jouer le Cassandre, les empêcheurs de tourner en rond, de penser à contre-courant sous peine d’excommunication. « De même, le prêchi-prêcha unanimiste, seriné par quelques bons esprits autoproclamés contribue trop souvent à entraver le débat public dans une camisole de force tissée d’incantations libérales et d’indignations morales »4. Tout ceci constitue un sérieux obstacle sur la voie d’une réflexion libre. La personne en charge de la prévision doit garder à l’esprit que le monde n’est pas comme il souhaiterait qu’il soit, mais comme il est. Souvenons-nous de la difficulté qu’il y avait, au début des mals nommés « printemps arabes » (ils nous fournissent un champ d’investigation méthodologique immense), à faire entendre une voix discordante par rapport à la pensée dominante ! Impossible de dire que ces révolutions ne déboucheraient pas nécessairement sur un mieux au sens où les Occidentaux l’entendaient (plus de démocratie, plus de liberté, plus d’état de droit, plus de sécurité, plus d’économie de marché…). Impossible de dire que le régime syrien n’était peut-être pas en fin de course et qu’il fallait encore compter sur lui qu’elles qu’en soient les interrogations morales qu’il suscitait. Impossible de dire que la crise syrienne allait rapidement prendre une tournure régionale et internationale. Impossible de dire que le « printemps égyptien » pourrait peut-être tourner court. Impossible de dire que l’élimination du colonel Kadhafi pourrait déboucher sur la déstabilisation de la Libye et de la région ? Méfions-nous de la clairvoyance rétrospective. Il est plus facile de réécrire l’Histoire a posteriori comme le fait aujourd’hui Emmanuel Macron sur la Libye. Un bon prévisionniste est celui qui se garde du conformisme ambiant et qui cultive, comme hygiène intellectuelle, un anticonformisme de bon aloi.

6. Une bonne prévision doit se fonder sur une approche globale et pluridisciplinaire. Rien n’est plus trompeur qu’une approche qui ne conjuguerait pas trois critères : espace indéfini, temps long et croisement des approches méthodologiques. À titre d’exemple, une nouvelle fois, la Syrie fournit le modèle de ce qu’il faut faire et, surtout, ce qu’il ne faut pas faire. Avec le recul du temps, la diplomatie française paie encore au prix fort ses errements en termes d’analyse de la situation et donc de prévision de la suite des évènements. Première erreur, la France (droite, puis gauche) a raisonné au seul niveau de l’état syrien alors que le conflit a rapidement pris une dimension régionale avec l’implication de la Turquie et des pétromonarchies sunnites qui cherchaient à déstabiliser le régime. Deuxième erreur, la France a raisonné sur le temps court et médiatique, oubliant que perdre une bataille ne signifie pas nécessairement perdre la guerre. En effet, l’affaiblissement constant du régime syrien a conduit la Russie, acteur extra-régional à intervenir en 2015 et a sauvé Bachar Al-Assad. Troisième erreur, la France a omis d’appréhender le problème syrien dans toutes ses dimensions : militaire (poids de la Russie), sécuritaire (émergence de l’EIIL), stratégique (retour de Moscou dans la zone), géographique (frontières artificielles issues des accords franco-britanniques de l’après Première Guerre mondiale), historique (évolution des rapports de force depuis plus d’un siècle), religieuse (conflit entre les chiites et les sunnites), économique (effondrement du baril de pétrole)… Comment envisager de connaître le conflit syrien, puis d’anticiper ses évolutions sans opérer la synthèse entre ces différents facteurs ?

Même si cette liste n’est pas exhaustive, elle est indicative et fournit une assez bonne photographie des erreurs à ne pas commettre si l’on veut limiter au maximum la marge d’erreur des prévisions d’une politique étrangère et de sa diplomatie.

 
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On l’aura compris, la prévision n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais une science exacte, étant par nature une science humaine. Et comme telle, elle est faillible. Nous devons en être pleinement conscients. C’est pourquoi, le meilleur antidote contre la prévision farfelue est l’humilité devant le sujet abordé surtout si ce dernier est complexe à l’instar de « l’Orient compliqué » immortalisé par le général de Gaulle. Rien n’est plus désastreux pour le sérieux de la prévision que de se prendre pour un nouveau Pic de la Mirandole. Comme l’écrit Charles-Philippe David : « Rien n’est inévitable et tout est imprévisible. Les relations internationales ne sont pas une science, elles n’ont pour laboratoire que les enseignements de l’Histoire »5. Il est évident que la pratique des douces certitudes du style « ça n’arrivera pas » (le nouveau mantra) ainsi que celle du cabotage diplomatique pépère et de la vaillante troupe des obligés du pouvoir conduisent aux impasses que nous connaissons. Nous avons la nette impression que le problème de nos dirigeants est que tout leur semble imprévu (élection de Donald Trump, « Brexit », retour de la Russie et arrivée de la Chine sur la scène internationale, phénomènes migratoires, terrorisme…). La prévision, par sa nature même, ne doit pas hésiter à être dérangeante. Ce qu’elle est rarement pour ne pas briser la chape de plomb du conformisme des experts en expertologie. Aujourd’hui, Cassandre aurait été balancé des murs de Troie pour complicité avec Ulysse. Décidemment, la prévision n’est pas un long fleuve tranquille.

Guillaume Berlat
12 mars 2018

1 Guillaume Berlat, En principe, gouverner, c’est prévoir, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 mai 2016.
2 Alain Minc, Une humble cavalcade dans le monde de demain, Grasset, 2018.
3 Guillaume Berlat, Pensée cadenassée, parole bâillonnée, histoire occultée, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 septembre 2017.
4 Renaud Dély, Le « bullshit » du complotisme, Marianne, 2-8 mars 2018, p. 6.
5 Charles-Philippe David, De l’Amérique d’abord à l’Amérique seule, Le Monde, 27 janvier 2018, p. 23.

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