Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

LA REVUE STATEGIQUE  ET APRES ? – POUR UNE STRATEGIE MARITIME ET NAVALE FRANCAISE

NUMERO 150 !!! L’équipe de prochetmoyen-orient.ch est heureuse et fière de vous livrer – cette semaine – sa 150ème livraison. Comme vous l’avez remarqué, depuis notre premier numéro du 15 décembre 2014, nous avons élargi nos informations et analyses des géopolitiques du Proche et Moyen-Orient, évoluant d’une cartographie monographique et régionale vers un format plus large, plus intercontinental, sinon global, pour essayer d’appréhender les dossiers depuis la Méditerranée et d’autres pays européens, depuis la Russie, le Brésil et les Afriques. En élargissant le panel de nos plumes, conseillers et experts, nous avons aussi cherché à développer des thématiques transversales, économico-financières, maritimes, de défense et de sécurité. Pour encore mieux œuvrer à la recherche et la compréhension d’un Proche et Moyen-Orient global, nous avons aussi besoin de votre soutien financier et c’est pourquoi des bulletins de souscription ont fait leur apparition dans la chute de nos articles. En effet, afin de poursuivre l’aventure éditoriale de prochetmoyen-orient.ch, nous avons besoin de vos encouragements, de votre aide et de vos soutiens. Vous le savez aussi : de nos jours, la liberté éditoriale se paie au prix fort, de plus en plus fort ! Cette semaine l’Editorient est à quatre mains, signé par Jean Daspry et Richard Labévière. Grand merci et bonne lecture. La Rédaction.

LA REVUE STATEGIQUE  ET APRES ?

Alors que nous vivons dans un monde en transition marqué au sceau de l’imprévisibilité, de la simultanéité et de la complexité des crises, de la multiplication des acteurs, de l’affirmation de postures de puissance, de la contestation du système multilatéral né sous les décombres de la Seconde Guerre mondiale, la publication de la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 donne, paradoxalement, lieu à moins d’analyses que les suites de l’affaire Weinstein aux États-Unis et en France. Le quotidien Le Monde ne lui réserve qu’une page consacrée à une exégèse de la ministre des Armées, Florence Parly1.

Dans une posture qui leur est habituelle, les autres médias se bornent à retenir quelques phrases choc tirées du document et, le plus souvent, extraites de leur contexte. Ainsi va le monde médiatique et sa politique de l’essuie-glaces, une information chasse l’autre. En un mot, moins le citoyen normal (une sorte de « zigoto », pour reprendre le qualificatif dont affuble Emmanuel Macron son prédécesseur) en sait sur un sujet aussi sensible pour sa sécurité, mieux il se porte ! Or, ce texte est d’une importance capitale pour qui veut bien prendre la peine de le lire in extenso. Après quelques rappels utiles pour mieux apprécier la portée de l’exercice, il nous appartient de relever les forces de cette revue mais, aussi, ses faiblesses évidentes.

DE QUELQUES RAPPELS UTILES

Gouverner, c’est prévoir, a-t-on coutume de dire ! De tout temps, nos dirigeants s’attachent à qualifier le monde en termes de sécurité et de menaces, pour mieux l’anticiper en adaptant leur approche conceptuelle et, surtout, opérationnelle à ses évolutions. Cet exercice, auquel sont censés se livrer quotidiennement les diplomates, s’apparente par maints aspects au travail du médecin. Après le temps du dialogue vient celui du remède. Si le premier est erroné, il y a de fortes chances que le second conduise à des catastrophes. Plus la stabilité du monde est pérenne, moins le temps du diagnostic est court. À l’inverse, plus le monde change rapidement, plus le médecin doit ausculter le patient pour diagnostiquer l’évolution de ses maux.

Reprenons les termes de l’introduction de la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 qui cadre parfaitement l’enjeu du débat : « Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013 (sous François Hollande), dans le prolongement de celui de 2008 (sous Nicolas Sarkozy), indiquait dans son introduction que les évolutions rapides du contexte international imposeraient inévitablement une révision régulière de notre stratégie de défense ». C’est à cet exercice de diagnostic sur le monde et sur ses spasmes que procède une équipe d’experts conduite par le député européen, Arnaud Danjean (ex-fonctionnaire de la DGSE) dont les mauvaises langues prétendent qu’il aurait dû remplacer Sylvie Goulard. Mais, Jupiter en a décidé autrement : il fallait confier ce poste à une femme. Ce qui fut fait avec la nomination de Florence Parly à la tête du ministère des Armées. Soulignons que l’édition jupitérienne de l’exercice ne reprend pas le terme de Livre blanc dans la mesure où elle doit servir de base à la future loi de programmation militaire qui doit entrer dans le nerf de la guerre qu’est l’argent !

DE QUELQUES FORCES INCONTESTABLES

Les principales forces de ce document (une centaine de pages) tiennent à la combinaison de plusieurs éléments incontestables pour l’observateur objectif de ce genre d’exercice. Le premier tient à la qualité et à l’expertise de ses principaux membres, en particulier à celles du chef d’état-major des armées et des chefs d’état-major des trois armes (pour une fois représentés dans ce genre de cénacles autrefois réservés à des civils). Le moins que l’on puisse dire est qu’ils savent de ce dont ils parlent. Pour le reste, notre jugement est plus nuancé en raison de la présence de quelques spécimens représentatifs de l’école néo-conservatrice française. Le deuxième tient à l’excellente qualité de l’introduction et de ses deux premières parties : « Un contexte stratégique en dégradation rapide et durable » et « De nouvelles formes de guerre et de conflictualité ». En une cinquantaine de pages, le lecteur dispose d’une photographie grandeur nature de l’état du monde et de ses principaux foyers de tension (horizontaux et verticaux). Le document est très accessible pour nos décideurs tant il explicite clairement les problématiques de défense et de sécurité de plus en plus imbriquées entre-elles dans une mondialisation désordonnée et anxiogène. Aucun pan de la sécurité – terme pris dans son acception la plus large – n’est omis dans cette Revue stratégique rédigée dans un temps relativement restreint à la demande du président de la République, peu après sa prise de fonctions. Il n’est donc pas question de se livrer à une exégèse aussi fastidieuse que vaine dans un cadre contraint comme celui d’une telle présentation.

DE QUELQUES FAIBLESSES ÉVIDENTES

Toute médaille a son revers. La troisième partie de ce document intitulée « Notre stratégie de défense : autonomie stratégique et ambition européenne » est celle qui, de notre modeste point de vue, prêterait le plus le flanc à la critique objective et non négative. D’abord, parce qu’elle énumère toutes les composantes de notre défense qui sont incontournables pour permettre à la France de ne dépendre de personne pour assurer sa sécurité de manière autonome dans un environnement de plus en plus complexe et imprévisible.

Mais, au-delà d’un incontournable inventaire à la Prévert, nous ne trouvons aucune espèce de hiérarchisation claire en raison des importantes contraintes budgétaires pesant sur le budget du ministère des Armées. Tout est important et placé sur le même pied alors même que nous sommes certains que des sacrifices devront être effectués le moment venu ! Ensuite, lorsque l’on traite d’une « ambition industrielle et technologique réaffirmée », le lecteur reste sur sa fin dans un contexte où notre pays brade ses fleurons (naval et transports sans qu’il soit nécessaire de revenir sur quelques affaires récentes douloureuses) et où il ne possède pas d’industrie informatique purement nationale.

L’indépendance passe aussi par une capacité technologique autonome indépendante de nos amis américains. Enfin, n’y a-t-il pas contradictions dans les termes, lorsqu’on nous replace, ne varitur, la vaste plaisanterie d’une « ambition européenne » dont nos partenaires ne veulent pas tant ils sont inféodés à l’Amérique et à l’OTAN ? Autant faire boire un âne qui n’a pas soif. Le président de la République vient d’en faire l’amère expérience lors du dernier conseil européen (Bruxelles, 19-20 octobre 2017) au cours duquel ses envolées lyriques de son madrigal de la Sorbonne ont reçu un accueil pour le moins réservé2.

Exercice incontournable, indispensable que celui de cette Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 qui constitue un bon cru, par certains aspects un excellent cru, reconnaissons-le ! Mais, manque l’essentiel comme le souligne Emmanuel Macron dans la dernière phrase de sa préface à ce document : « cette Revue stratégique est la reconnaissance de leur rôle central dans la vie de la Nation aujourd’hui et demain. La loi de programmation militaire à venir en sera la traduction concrète ». En termes plus triviaux, cela signifie nous verrons plus tard ce que nos moyens financiers nous permettront de réaliser concrètement pour mettre en œuvre les orientations générales de ce document : tout posséder pour parer au pire !

Mais le réel finit toujours s’imposer surtout lorsqu’il s’agit d’espèces sonnantes et trébuchantes. Et, les faits sont têtus. Comme le rappelait le général de Gaulle en son temps : « il n’y pas de politique qui vaille en dehors des réalités ! ». Or, la réalité budgétaire de la France est peu réjouissante, par certains côtés, catastrophiques au regard des critères de Maastricht. Ce n’est pas le jeu de bonneteau permanent auquel se livre avec constance qui mérite louange, Florence Parly qui y changera quelque chose. Les questions dérangeantes posées en termes crus par le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers n’ont toujours pas reçu la moindre réponse sérieuse à ce jour si ce n’est quelques formules incantatoires jupitériennes. Reste désormais à savoir que faire demain de cette Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 !

Jean Daspry

POUR UNE STRATEGIE MARITIME ET NAVALE FRANCAISE

Arnaud Danjean, le patron de la Revue stratégique mérite considération, parce qu’il sait de quoi il parle ! Comme vient de le rappeler Jean Daspry, le document est de grande qualité. Son introduction pointe les dimensions essentielles de notre Défense et de notre Sécurité : « nous avons également des intérêts globaux, qui découlent de notre statut au sein des instances multilatérales, de notre présence mondiale (en particulier Outre-mer et dans notre Zone économique exclusive/ZEE) ainsi que de la contraction géographique liée aux interdépendances induites par la mondialisation des échanges, de flux et des technologies ». Dans cette perspective de « l’accroissement des interdépendances » liées à la maritimisation des économies mondiales3, la Revue stratégique explique bien la nécessité de notre présence dans l’océan Indien, soulignant ainsi le continuum stratégique entre cet espace maritime et notre base de Djibouti, avec la mer Rouge et la Méditerranée. Autrement dit la défense de la Méditerranée commence bien aux grands larges de l’océan Indien. Elle se prolonge en Atlantique sud et nord, jusque dans les zones arctiques.

La Revue stratégique encore : « l’intégrité territoriale de l’Ukraine a été gravement mise en cause par la force. L’annexion illégale de la Crimée s’est accompagnée d’un renforcement massif et rapide des capacités militaires russes, qui lui confère un rôle de bastion méridional en mer Noire, comparable à la situation de Kaliningrad en mer Baltique ». C’est dire si, à travers l’un des principes moteurs de la mondialisation contemporaine : celui des « vases communicants », qui fait se déverser mers et océans dans une même continuité maritime, la nouvelle Méditerranée est devenue un carrefour majeur, une articulation vitale vers les océans Atlantique et Arctique, l’océan Indien et la mer Noire dont les détroits jouent un rôle critique pour le trafic maritime et informationnel mondial.

Dans ce contexte, la Revue stratégique décrit parfaitement les rouages la stratégie chinoise qui conditionne la nouvelle géopolitique de la Méditerranée : on part de la mer de Chine orientale – de la sphère de coprospérité et de proximité chinoise – pour déboucher dans l’océan Indien avant de toucher Djibouti, la mer Rouge et le canal de Suez. Ensuite, à partir de la masse d’eau de Suez à Gibraltar, on débouche sur les Atlantique sud et nord. Par le nord, on remonte vers l’Arctique – par la route du nord-est de Mourmansk au détroit de Béring – avant de croiser au large du Kamtchatka et de revenir en mer de Chine orientale, bouclant la boucle !

Par conséquent, on voit bien que la nouvelle Méditerranée – la Méditerranée globale – qui pourtant ne représente que 1% de la totalité des mers et des océans -, supporte une circularité mondiale dans laquelle on voit converger simultanément les puissances chinoise et russe. Alors que faire ?

Certes, la Revue stratégique n’aborde pas les questions qui fâchent (ce n’était pas son mandat initial), à savoir celles des moyens et attributions qui relèveront de la prochaine LPM. Cela dit, il serait peut-être temps d’ouvrir le chantier d’une véritable stratégie maritime pour la France et d’une feuille de route navale pour l’ensemble des acteurs français des mers et des océans. A quoi sert-il de se gargariser quotidiennement de nos 11 millions de ZEE – deuxième espace maritime mondial – si l’on n’est pas capable de le défendre, de le sécuriser et de l’exploiter durablement ? Le président de la république ne devrait-il pas commander à Arnaud Danjean une Revue stratégique maritime et navale ?

Autres faiblesses précédemment soulignées concernant l’Union européenne (UE) et l’OTAN. En dépit des efforts du président de la République Emmanuel Macron, l’UE-puissance – à part nous – n’intéresse personne et nos partenaires continuent à considérer cette machine comme un grand marché plutôt que comme un espoir d’alliance politique et militaire, préférant abandonner leur défense à l’OTAN. En 2008, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner nous avaient vendu le retour de la France dans le Commandement intégré de l’Alliance en nous assurant qu’une telle décision favoriserait, à terme, l’émergence d’un « pilier européen de défense… » Une grande rigolade !

Et lorsque la Revue stratégique se félicite que l’un de nos généraux quatre étoiles soit en charge de la « transformation » de l’Alliance, autant dire que ce dernier ferait mieux de relire Aristote et Saint Thomas d’Aquin, les décisions stratégiques continuant à être monopolisées par des officiers généraux américains. Appelons un chat un chat ! Avec son bouclier anti-missile et sa doctrine d’interopérabilité, l’OTAN fonctionne surtout comme le déversoir obligé des industries américaines d’armement au grand détriment des industries européennes, sinon françaises. L’OTAN – machine de guerre à démanteler les industries européennes – fonctionne à plein. On verra, dans les prochains mois, comment l’Alliance – en coordination avec des procureurs américains – travaille à démanteler Airbus au profit de Boeing.

Cette faiblesse « néo-conservatrice » – mal français récurrent – n’est pas une surprise ! En effet, parmi les personnes auditionnées pour la Revue stratégique, on retrouve les insubmersibles et muli-récidivistes François Heisbourg et Bruno Tertrais, dont il faut bien rappeler qu’ils étaient de farouches partisans de la guerre contre l’Irak du printemps 2003. Relayant consciencieusement et régulièrement les obsessions israéliennes contre l’Iran, ces deux « chercheurs » perdent souvent de vue les intérêts de la France au profit d’analyses élaborées à des sources essentiellement anglo-saxonnes. Cette tournure d’esprit, sinon cette subculture reste très répandue au Quai d’Orsay et à Bercy, notamment !

Dernière manifestation spectaculaire de cette malédiction française : la dernière livraison des Carnets du CAPS4. Comme le fait chaque année la CIA, en nous livrant ses réflexions prospectives, le CAPS – lui aussi – a voulu donner dans la boule de cristal. A priori, l’exercice pouvait s’avérer intéressant ! Il l’est partiellement, mais la fin de chaque chapitre nous gratifie d’une rubrique intitulée : D’autres façons de voir le monde. Et là, encore une fois pas de surprise ! Seuls sont cités des think tanks britanniques ou américains. Pas un centre de recherche allemand, italien, espagnol ou portugais, pas un Chinois, un Russe, un Indien ou un Pakistanais…

 
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Pour Justin Vaïsse, le patron du CAPS, qui n’est jamais sorti des Etats-Unis, il ne saurait y avoir d’autres conception du monde que celles de ses amis Anglo-saxons… Quel ethnocentrisme pour un scientifique proclamé ! Quelle tristesse pour la réflexion stratégique française ! Quelle tristesse tout court ! Dans cet univers pétri de certitudes non contradictoires, il faut quand même mieux relire la dernière Revue stratégique de défense et de sécurité nationale.

Richard Labévière
30 octobre 2017


1 Florence Parly, « La France veut l’autonomie stratégique », Le Monde, 14 octobre 2017, p. 2.
2 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants/Bastien Bonnefous, Emmanuel Macron confronté à l’inertie européenne, Le Monde, 22-23 octobre 2017, p. 3.
3 Maritimisation : la France face à la nouvelle géopolitique des océans. Rapport d’information de MM. Jeanny LORGEOUX et André TRILLARD, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées – n° 674 (2011-2012) – 17 juillet 2012
4 Centre d’analyse de prévision stratégique – Minsitère de l’Europe et des Affaires étrangères. Les Carnets du CAPS. Hors-série – Eté/Automne 2017 : Les mondes de 2030.

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