Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

LAFARGE EN SYRIE : GAFFIUS  NE SAVAIT PAS…

Une fois encore, l’histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement pour certains hauts dignitaires de la République française ? En dépit de mises en cause dans de graves affaires, ils traversent les tempêtes et se retrouvent toujours portés aux plus hautes fonctions alors même qu’ils devraient être définitivement mis à l’index de la vie publique. Toutes choses impensables dans d’authentiques démocraties (Cf. les pays nordiques où tout ceci est impensable et improbable). Ces dérives graves sont parfaitement documentées. Ce fut le cas d’Alain Juppé, l’homme qui était droit dans ses bottes, dont la carrière aurait dû être stoppée net après sa condamnation dans l’affaire des emplois fictifs de Paris. C’est aussi le cas de Laurent Fabius qui passa près d’une condamnation dans une affaire autrement plus grave, ayant entraîné la mort de nombreux hémophiles transfusés avec des lots contaminés par le VIH. Aujourd’hui, notre vénéré président du Conseil constitutionnel feint l’ignorance la plus complète dans une autre affaire, celle des activités du cimentier Lafarge/Holcim de la Syrie en pleine guerre.

GAFFIUS ET LE SANG CONTAMINÉ : RESPONSABLE MAIS PAS COUPABLE

En dépit de sa responsabilité hiérarchique évidente, le très jeune premier ministre de François Mitterrand (qui envisageait tout bonnement de lui succéder) se sort de cette sale affaire par une relaxe discutable. Mais une vilaine affaire qui se finit bien comme dans les contes de fée de notre enfance.

Une sale affaire pour l’étoile montante de la Mitterrandie

Décidément, notre actuel président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius est responsable de rien, coupable de rien. Déjà, dans les années1980, alors qu’il était premier ministre de François Mitterrand, notre sémillant fils d’antiquaire avait été impliqué dans l’affaire dite du sang contaminé Le 9 mars 1999, au terme d’une longue procédure judiciaire, Laurent Fabius a finalement été relaxé du délit d’« atteinte involontaire à la vie » par la Cour de justice de la République. C’était l’époque héroïque du responsable mais pas coupable.

À la veille de sa visite à Téhéran en 2015 en qualité de chef de la diplomatie, les persans ont la mémoire longue et la rancœur tenace. Laurent Fabius est appelé « M. Sang contaminé » dans les médias iraniens et dépeint sous les traits d’un vampire assoiffé de sang. Deux ans plus tard, il est fait grand officier de la Légion d’honneur par François Hollande. Scandale judiciaire, frasques familiales, controverses diplomatiques… En 40 ans de vie publique, l’ex-Premier ministre n’aura pas échappé aux polémiques. Cinq fois ministre, Premier ministre, président de l’Assemblée nationale, député, maire, chef du Parti socialiste (PS)… Figure emblématique de la gauche, Laurent Fabius aura presque exercé toutes les fonctions, sachant qu’il préside aujourd’hui le Conseil constitutionnel. Si ses quarante ans de carrière politique ont sans doute quelque chose à voir avec sa décoration lors de cette promotion de Pâques 2017, elles sont loin de s’être déroulées sans embûches et sans polémiques. On s’interroge sur les conditions réelles d’attribution de ce genre de breloques, de hochets de la République. Avec le temps, elles perdent tout crédit.

Une sale affaire qui se finit « bien » …

Toute l’affaire du sang contaminée sera rapidement oubliée, balayée. Faisons table rase du passé. Le personnage, qui a pour nom Laurent Fabius, a rayé de son vocabulaire le terme humilité. Il l’a fait remplacer par ceux d’arrogance et d’infatué qui lui vont comme un gant. C’est que le chef de la diplomatie française qu’il fut de 2012 à 2015 (à l’entendre, il aurait « modernisé » la pratique de la diplomatie française jugée par lui désuète et décalée par rapport à son temps) a donné la pleine mesure de ses multiples talents de négociateur et de clairvoyance sur le dossier syrien (sans parler de son acte de bravoure lors de la COP21). Nous en mesurons encore les conséquences négatives tant la France est hors-jeu au Proche et au Moyen-Orient en raison de ses bourdes à répétition impardonnables, de ses sommeils impromptus comme à Alger lors d’une conférence de presse. Mais, ce dossier syrien lui revient aujourd’hui à la figure, comme par effet boomerang, au travers de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Lafarge/Holcim et de son fonctionnement au cœur de la guerre qui se poursuit dans ce pays depuis plus de sept ans1.

De plus amples précisions s’imposent pour y voir un peu plus clair dans ce délicat dossier à diverses entrées.

GAFFIUS ET LAFARGE EN SYRIE : RIEN VU, RIEN ENTENDU

En dépit de sa forte implication dans la pratique de la diplomatie économique, l’ex-ministre des Affaires étrangères et du développement international à l’époque des faits nie en bloc. Il ne sait rien, il n’a rien vu. Tout ceci relève d’une irresponsabilité sans limites.

Le mantra gaffusien de la diplomatie économique

Rappelons pour mémoire que, dès sa prise de fonctions au Quai d’Orsay en mai 2012, Laurent Fabius fait de la diplomatie économique sa priorité2. Il la met à toutes les sauces, voulant ainsi marquer sa volonté d’accroître la compétitivité de la marque France à l’international et, ainsi, de contribuer à la baisse du poison du chômage dans notre pays. Rien de moins. C’est le premier chef de la diplomatie à théoriser ce concept de diplomatie économique (tourisme y compris) à travers de multiples interventions, colloques, visites à l’étranger, manifestations à Paris et en province. Pour démarquer son territoire par rapport à Bercy, il prend différentes mesures importantes.

Sur un plan interministériel, il obtient la tutelle fonctionnelle des conseillers économiques en poste dans les ambassades (vieille revendication du Quai d’Orsay) contre Bercy. Il s’en rengorge à longueur d’année. Le Quai d’Orsay prend une nouvelle dénomination : ministère des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI) pour bien marquer sa prééminence sur les questions économiques à l’international. Il ne se prive pas de le faire savoir et, ainsi, de justifier ses incessants déplacements inutiles et onéreux aux quatre coins de la planète. Son bilan carbone est détestable.

Sur un plan ministériel, il confie aux ambassadeurs en poste à l’étranger le rôle de coordination en matière d’exportations et d’investissement. Il les évalue à l’aune de ce critère. Il désigne des ambassadeurs en charge de la promotion de la marque France dans les régions. Il crée une direction des entreprises dont le premier titulaire (Jacques Maire aujourd’hui député de la République en marche) claque la porte au bout d’un an en raison des foucades de Laurent Fabius, homme de caractère pour ne pas dire homme caractériel. Le moins que l’on puisse dire est que Gaffius n’est pas étranger à la diplomatie économique, il en est à la fois le grand inspirateur et le grand ordonnateur. Aujourd’hui, il a la mémoire qui flanche. Cela ne lui dit rien du tout. Tout juste, concède-t-il qu’il a été ministre des Affaires étrangères au Quai d’Orsay. Serait-il devenu subitement amnésique ou serait-il atteint de la maladie d’Alzheimer, comme certaines mauvaises langues le clamaient dans les dîners en ville ?

Le mantra gaffusien du je ne sais rien, je n’ai rien vu3

Le rôle des diplomates. Rappelons pour mémoire, qu’à la suite d’une plainte déposée par l’Association Sherpa pour financement du terrorisme (celui de l’EIIL en Syrie), plusieurs hauts dirigeants du cimentier franco-suisse Lafarge Holcim sont mis en examen pour avoir accepté une sorte de droit de douane aux représentants de l’EIIL afin de pouvoir continuer l’activité d’une cimenterie opérant en pleine zone de conflit et donc d’insécurité pour son personnel. Pour étayer leur défense devant les magistrats instructeurs en charge de l’affaire (Charlotte Bilger et David de Pas), les cadres de Lafarge/Holcim (écartés depuis de leurs anciennes fonctions dans le groupe malmené par l’actionnaire suisse) mettent en avant la responsabilité du Quai d’Orsay. Ils prétendent que les ambassadeurs successifs en charge du dossier syrien à Paris (Éric Chevallier, puis Franck Gellet) les auraient incités à maintenir leur activité tant au titre de la diplomatie économique mais aussi de la diplomatie sécuritaire en informant le MAE et la DGSE des activités des différentes factions compte tenu du fait que notre ambassade à Damas avait été fermée par Alain Juppé. Ils font état de différents courriels échangés avec les diplomates en postes à Paris et à Amman, traduisant l’implication évidente de la diplomatie française dans la poursuite de leurs activités (preuves à l’appui). Face aux juges d’instruction, et après quelques atermoiements, Éric Chevallier reconnait par écrit sa connaissance des faits. Il était bien en relation étroite avec les cadres de Lafarge/Holcim. Franck Gellet reconnait s’être rendu à Washington pour demander aux Américains de ne pas bombarder cette usine française, à l’époque où la France avait l’âme guerrière et belliqueuse, voulant procéder à un changement de régime à Damas pour y installer d’authentiques démocrates que l’on n’a jamais trouvés, y compris à ce jour4.

Le rôle exact de Gaffius. La légitime question que se posent les magistrats est claire comme de l’eau de roche : Laurent Fabius était-il au courant de ce que faisaient ses diplomates sur un sujet aussi sensible qu’il suivait de près sur le plan diplomatique avec son homologue américain, John Kerry ou bien était-il tenu dans l’ignorance de l’affaire par ses subordonnées ? La question n’est pas mineure. Hormis avoir rencontré à plusieurs reprises le PDG de Lafarge/Holcim, Bruno Lafont à plusieurs reprises en marge de la COP21, Laurent Fabius prétend n’avoir été informé de rien par ceux qui étaient censés le faire tant à son cabinet : le directeur, Alexandre Ziegler (aujourd’hui ambassadeur en Inde), le directeur adjoint, Martin Briens (aujourd’hui directeur de la stratégie à la DGSE !) que dans les services à savoir Éric Chevallier (aujourd’hui directeur du centre de crises après avoir été ambassadeur au Qatar), Franck Gellet (aujourd’hui ambassadeur au Qatar après être passé par le poste d’ambassadeur en charge de la Syrie à Paris, et un temps, conseilleur diplomatique à la DGSI !). Dans sa déposition devant les juges en qualité de témoin le 20 juillet 2018, Laurent Fabius évolue entre ignorance (je n’étais pas informé de tout, on ne me montrait pas les notes de la DGSE et de la DGSI), entre amnésie sélective (je n’ai pas souvenir) et minoration de sa diplomatie économique (« cela n’a rien à voir avec la diplomatie économique »). On se demande pourquoi les ambassadeurs étaient contraient de mettre les bouchées doubles sur le volet mercantile de leur action au détriment du volet diplomatique qui constitue le cœur de leur métier.

Le mantra gaffusien de l’irresponsabilité

Le partage des responsabilités. À ce stade, la question est simple. De deux choses l’une, ou bien des diplomates ont sciemment dissimulé à leur autorité hiérarchique des informations sensibles (secret de polichinelle dans Paris) et ils doivent être poursuivis et sanctionnés administrativement (révocation ?) et pénalement pour financement du terrorisme (emprisonnement ?), ou bien le ministre a menti sous serment devant des juges et il mérite des poursuites pénales avec lourdes condamnations à la clé. Voilà où nous en sommes à ce jour en l’état de nos informations publiques. Que vont décider les juges à l’issue de leur instruction ? Arrêter les frais (mais pour qui ?) ou bien demander un renvoi de certains (lesquels ?) devant la juridiction compétente (tribunal correctionnel ou cour d’assises) ? Est-ce digne d’un personnage de la trempe de Laurent Fabius, président du Conseil constitutionnel, ancien élève de l’ENA, ancien membre du Conseil d’État) de désigner des fusibles à la vindicte populaire et judiciaire pour refuser d’assumer ses responsabilités entières dans une affaire d’État qui dépasse l’affaire d’été ? Pas très glorieux, peut-on dire !

Le dilettante du Quai d’Orsay. Si l’on fait un retour en arrière, et dans un contexte paroxystique de « révolutions arabes », Laurent Fabius passe son temps à sillonner la planète (un tour du monde par mois), promeut la gastronodiplomatie (on organise des dîners de gala dans les ambassades avec de l’argent dont elles ne disposent pas), la diplomatique touristique, invente « la nuit des idées » (celle des idées creuses) ainsi que tout un tas de gadgets inutiles mais qui mobilisent ses énergies et celles de son épouse qui porte la culotte sans parler de ses diplomates incrédules mais obéissants. À la veille de la COP21, il convie à un petit-déjeuner au Quai d’Orsay tous les présentateurs et présentatrices en charge de la météo à la télévision. Il s’occupe d’art. Il excelle dans les mondanités. On comprend mieux, dans ces conditions, qu’il dispose de peu ou pas de temps pour lire les correspondances diplomatiques des ambassadeurs, des notes de ses directeurs, des notes de renseignement de la DGSE, de la DGSI qui sont déposées quotidiennement au ministère des Affaires étrangères. Tout ceci ne sert à rien lorsque l’on a la science infuse et la vérité révélée. Deux ans après son succès planétaire sur le climat à la COP215, tout va mal. Températures, gaz à effet de serre, évènements extrêmes… Tous les indicateurs du réchauffement climatique sont au rouge6. Bravo à Gaffius qui nous a rebattu les oreilles avec son succès à deux balles qui n’était qu’un succès en trompe-l’œil7. En Afrique, c’est son collègue de la Défense, Jean-Yves Le Drian qui est le ministre des Affaires étrangères, de facto. Laurent Fabius porte la diplomatie du gadget8 du néant à son paroxysme9.

L’Histoire retiendra que Laurent Fabius aura été l’un des plus mauvais ministres des Affaires étrangères de la Ve République, doublé d’un pleutre de haut vol. Une sorte d’illusionniste à la petite semaine. Un nuisible pour les intérêts bien compris de la France éternelle.

 
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On l’aura compris, même si l’affaire est peu abordée dans les médias (reconnaissons au Monde le mérite de lui consacrer une pleine page particulièrement bien documentée dans la torpeur de l’été) pour cause de Benallagate et autres billevesées, elle n’en est pas moins importante en termes de fonctionnement normal de l’État dans une authentique démocratie, un véritable de droit, une « République exemplaire ». Les fonctionnaires impliqués n’auraient-ils pas dû être suspendus à titre de mesure conservatoire comme l’a été, dans un premier temps, Alexandre Benalla et non promus ambassadeurs ou directeur d’administration centrale ? Le président du Conseil constitutionnel n’aurait-il pas dû être remercié compte tenu de la faiblesse de sa ligne de défense sans parler de sa couardise légendaire (je ne suis au courant de rien, on me cache tout) ? Cette vaste blague soulève la question du périmètre de la responsabilité ministérielle. Pour l’instant, toutes ces questions restent sans réponse. A tout le moins, Laurent Fabius pourrait se consoler de sa convocation indigne de lui par deux vulgaires magistrats en fredonnant la chanson de Jacques Dutronc « on nous cache tout, on nous dit rien ». C’est pourquoi, Gaffius ne savait rien de l’affaire Lafarge/Holcim en Syrie.

Jean Daspry
6 août 2018

1 Jean Daspry, Lafarge en Syrie ou la quadrature du cercle, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
2 Guillaume Berlat, Le mirage de la diplomatie économique. L’hommage du présent au passé, Annuaire français de relations internationales (AFRI), 2018, volume XIX, pp. 377 à 392
3 Soren Seelow, Fabius : « L’affaire Lafarge ne m’est jamais remontée », Le Monde, 1er août 2018, p. 8.
4 Jean Daspry, Lafarge en Syrie, Le Quai d’Orsay s’allonge, www.prochetmoyen-orient.ch , 12 mars 2018.
5 Guillaume Berlat, COP21 : les détails du diable…, www.prochetmoyen-orient.ch ,
6 Pierre Le Hir, Climat : 2017, année de tous les records, Le Monde, 3 août 2018, p. 6.
7 Climat : dépasser la prise de conscience, Le Monde, 3 août 2018, p. 25.
8 Guillaume Berlat, Diplomatie du gadget : le retour de Gaffius, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 juillet 2017.
9 Guillaume Berlat, Bilan : Laurent Gaffius au Quai…, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 février 2016.

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