Observatoire Géostratégique

numéro 239 / 15 juillet 2019

L’AIR DU LAC LEMAN…

« Ce qui paraissait inconcevable hier est aujourd’hui dans l’air du temps »1. L’air du temps, c’est avant tout un parfum célèbre de Nina Ricci. L’air du temps, c’est aussi celui qui passe trop vite et qui nous empêche de prendre le recul, la hauteur nécessaire pour mieux analyser les spasmes d’un monde aussi complexe qu’imprévisible. L’air du temps, c’est également les facéties de notre président de la République frappé d’hubris, d’une sorte de tentation hégémonique tant sur la scène intérieure que sur la scène internationale. L’air du temps, c’est enfin celui du chemin de croix de notre conseiller d’État, premier ministre, Édouard Philippe et les facéties de notre philosophe, ministre de l’Europe et des Affaires qui lui ont toujours été étrangères, Jean-Yves Le Drian.

SOUS LE JET D’EAU DE GENEVE

Le 6 juin 2019, le président de la République célèbre les cérémonies du 75ème anniversaire du débarquement dans une ambiance surréaliste. Avec Donald Trump, finies les embrassades et les papouilles. Le temps des illusions perdues est arrivé. La Reine d’Angleterre est accompagnée de Theresa May, madame « deal » et no deal » en même temps qui regarde vers le grand large. La présence d’Angela Merkel, dans ce cadre, est totalement incongrue. En Allemagne, on parle du 6 juin 1944 comme de « l’invasion alliée » ! Mais, Vladimir Poutine, dont le pays a payé au prix fort le sang versé, est exclu pour cause d’invasion de la Crimée. Il réagit avec élégance : « Il n’est pas utile de m’inviter partout, je ne suis pas un général d’opérette ! ». Comprenne qui pourra… En un mot, Emmanuel Macron est en mauvais termes avec les États-Unis et la Russie, la Chine ne le prenant pas au sérieux. Un superbe succès diplomatique après seulement deux ans de règne d’un régime autoritaire. À enseigner dans toutes les écoles diplomatiques comme exemple de tout ce qu’il ne faut pas faire lorsque l’on veut jouer un rôle, si modeste soit-il, sur l’échiquier international.

Au Soudan, l’armée reprend les choses en main. Après le temps de la fraternisation avec le peuple, vient celui de la répression la plus féroce. Mais, la France comme l’Union européenne, en dehors de quelques déclarations stupides et inutiles, adopte de Conrart le silence à la manière de Boileau. Il est vrai que l’armée soudanaise a le soutien de démocraties exemplaires (Égypte, Émirats arabes unis, Arabie saoudite). Elles ont l’immense mérite d’être d’excellentes clientes de notre industrie d’armement. Pas très glorieux pour la patrie des droits de l’homme, des farces et attrapes et de la fameuse diplomatie des fausses (valeurs)2. Les pétromonarchies du Golfe et le Raïs valent bien une messe et méritent que la France aille à Canossa.

Le 11 mai 2019, Emmanuel Macron se (on le) transporte sur les bords du Lac Léman dans la bonne ville de Genève (connue pour l’opacité de son système bancaire) pour célébrer à sa manière le centième anniversaire de la création de l’Organisation internationale du travail (OIT), création intervenue dans la foulée du Traité de Versailles3. Que peut-on retenir de son discours de choc (45 minutes) qui intervient quelques jours après le scrutin au Parlement européen dont les résultats n’ont pas été brillants pour son poulain (sa pouliche ?), Nathalie Loiseau et sa liste Renaissance (20% des suffrages exprimés et 10% des inscrits) ? Emmanuel Macron a souhaité en faire le point de départ de l’acte II de son quinquennat. Comme souvent, le poids du verbe jupitérien l’emporte sur la prudence de la raison, la communication émotionnelle sur la stratégie réfléchie.

Comme souvent, en contradiction avec ses propres interdits, il évoque des questions intérieures (crise des « gilets jaunes ») dans des enceintes internationales pour se livrer à un début de mea culpa, sur la méthode (« avoir beaucoup d’humilité, savoir écouter, savoir constater qu’on a mal fait, savoir changer de méthode »). Son propos est révélateur de son arrogance lorsqu’il reconnait avoir établi une distinction entre « des sachants et des subissants ». La démonstration part d’une constatation objective : la gravité de la crise qui frappe les démocraties (« le chaos est là ») et dont les dirigeants n’ont pas encore pris la juste mesure. Il la complète par une critique en règle d’un « capitalisme devenu fou » générateur d’inégalités inacceptables (il disait le contraire à Davos l’année dernière). Faute de trouver des porte-voix, les exclus de la mondialisation se tournent vers l’autoritarisme (les droits sociaux doivent primer sur l’ajustement économique et financier).

C’est pourquoi, Emmanuel Macron plaide pour une meilleure coordination et une meilleure articulation entre les différentes organisations internationales (OIT, OMC, FMI). Il en appelle ses homologues à ne pas changer de discours en fonction des instances. Finies les accords commerciaux qui alimentent le dumping social et environnemental. Le président de la République définit quatre priorités : lutte contre les inégalités (comment ?), l’accès universel à la protection sociale à l’horizon 2030 (vaste programme), l’accompagnement des travailleurs pour la transformation numérique et la transition écologique. Il souhaite la mise en place d’un « ordre public social » et la création au G7 de Biarritz d’un « fonds à impact social et environnemental » (qui l’abondera ?). Tout ceci « rend encore plus impérieux le multilatéralisme »

L’essentiel de son discours, qui comporte de bonnes idées dans l’abstrait, est totalement déconnecté de la réalité qui suppose d’obtenir des coalitions sur des plate-forme communes. Or, nous en sommes loin comme ce fut le cas avec le fameux discours de la Sorbonne sur la réforme de l’Europe. Il a fini dans les poubelles de l’Histoire.

Le 15 juin 2019, il se fait copieusement siffler au Stade de France lors de la finale de rugby, Clermont-Ferrand/Toulouse.

Le 17 juin 2019, il parade au 53ème Salon aéronautique du Bourget à l’occasion de la conclusion de l’accord-cadre sur l’avion franco-allemand du futur.

Le 20 juin, Brigitte Macron effectue le service après-vente en s’épanchant sur RTL auprès de son ami Marc-Olivier Fogel, évoquant l’affaire Benalla, la crise des « gilets jaunes », la solitude du pouvoir jupitérien. Mais, heureusement, Bijou veille sur son protégé de président en l’informant de ce qui se passe dans la vraie vie et dans la rue. Ce qu’il semble ignorer, lui qui travaille jour et nuit et qui connait tous ses dossiers. Nous sommes au cœur d’une forme de « hanounacratie » qui l’emporte sur une forme plus classique du pouvoir qui était la marque de fabrique de l’ancien monde honni par le Dieu jupiter

Les 20 et 21 juin 2019, il est moins à l’aise lors du Conseil européen consacré à la désignation des principales autorités de l’Union européenne. L’homme est moins fier face à Angela Merkel. Au lieu d’être le faiseur de rois, il est contraint de jouer la mouche du coche.

LE CHEMIN DE CROIX DU CONSEILLER D’ÉTAT PHILIPPE

Le lendemain (12 septembre 2019), son premier ministre, Édouard Philippe confirme devant l’Assemblée nationale (paroles, paroles…), lors de son discours de politique générale, sa volonté de poursuivre son ambitieux programme de réformes de la France, levant lui aussi le rideau sur l’acte II de la comédie écrite au château de son maître, Kim Jong-Macron. Impossible exercice d’équilibrisme4 tant les objectifs poursuivis semblent contradictoires par nature dans son inventaire à la Prévert : lutte contre le gaspillage, priorité à la PMA, baisse de la fiscalité, assurance-chômage, retraite, écologie5. Posant encore de graves problèmes au Sénat, la réforme des institutions est reportée au calendes grecques6. Même s’il s’agit du domaine réservé du président de la République, nous n’en saurons pas plus sur l’insertion de ce programme de politique générale dans l’écheveau de nos engagements européens et universels. Est-il en rapport avec eux ou totalement déconnecté ? Le moins que l’on puisse dire est que nous peinons à découvrir un cap et une vision dans cet exposé très énarchique. Son projet de réforme de l’indemnisation du chômage semble voué à l’échec par manque de concertation avec les partenaires. Une marque de fabrique de la macronie de moins en moins triomphante.

LES FACÉTIES DU PHILOSOPHE LE DRIAN

Mais, n’oublions pas son brillant ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, qui vient de renouveler de fond en comble la composition de son cabinet ministériel ! Par contre, il ne semble toujours pas avoir tranché la question du choix directeur des affaires politiques7 et du directeur du CAPS. Drôle de vaisseau fantôme que le Quai des brumes. Jean-Yves Le Drian continue son chemin de croix de simple (vulgaire) collaborateur du chef de l’État. Il contemple de loin le procès du gang des « faux Le Drian » qui, pendant des années, se sont fait passer pour Le Chouchen, mais surtout plus grave encore, sont parvenus à soutirer des millions d’euros à de riches personnalités françaises ou étrangères8.

La rançon de la gloire pour notre breton armé mais aussi et surtout très désarmé face à un monde qu’il peine à comprendre à lire son entretien accordé le 12 juin 2019 à l’hebdomadaire Le Point9. Les bras vous en tombent à découvrir la vacuité de notre politicien-politicard et les bobards qu’il nous sert sur l’Arabie saoudite, le Yémen, la défense européenne… Il devrait être poursuivi pour diffusion de « fake news ». Rien sur la montée des tensions après l’attaque contre deux pétroliers dans le Golfe d’Oman. Tout ceci n’a pas la moindre importance alors qu’une crise grave opposant les États-Unis et ses alliés à l’Iran pourrait se développer à brève échéance. Nous attendons sa réaction après le rapport de l’ONU sur l’affaire Kashoggi et les propositions de sanction contre MBS10. Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi la diplomatie française est comparable à un bateau ivre, aussi ivre que son capitaine.

 
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« La vie se charge parfois d’administrer des leçons aux présomptueux »11. En ce printemps qui se fait attendre, l’horizon international – à l’instar de la scène intérieure – macronien semble bien bouché. Une sorte de brouillard londonien à couper au couteau en dépit de quelques victoires à la Pyrrhus (explosion de la gauche et de la droite aux dernières élections européennes). En plagiant Paul Valéry, on pourrait dire qu’Emmanuel Macron n’a pas eu la politique de sa pensée. Comment revigorer un multilatéralisme moribond par de beaux discours et de vains traités ? L’angélisme est une plaie en ces temps conflictuels. La diplomatie française ne peut se limiter à la langue de bois et au lyrisme jupitérien sans parler des balivernes de son responsable éclairé. Tel est l’air du temps en cette fin du mois de juin 2019 !

Ali Baba
24 juin 2019

1 Henri Vernet, Article 36, JC Lattès, 2019, Avertissement.
2 J-F. J., Soudan, l’Occident s’est tu…, Le Canard enchaîné, 12 juin 2019, p. 8.
3 Michel Noblecourt, Macron promet plus « d’humanité » pour l’acte II. Devant l’OIT, il a critiqué le « capitalisme fou » et reconnu « une erreur » dans sa gestion des « gilets jaunes », Le Monde, 13 juin 2019, p. 10.
4 Éditorial, L’équilibrisme du Premier ministre, Le Monde, 14 juin 2019, pp. 1 et 29.
5 Olivier Faye/Cédric Pietralunga, Édouard Philippe, un pied sur chaque rive du macronisme, Le Monde, 14 juin 2019, pp. 8-9.
6 Alexandre Lemarié, En lutte avec le Sénat, l’exécutif reporte la réforme des institutions, Le Monde, 14 juin 2019, p. 2.
7 Marc Semo, Bataille pour la direction des affaires politiques au Quai d’Orsay, Le Monde, 14 juin 2019, p. 6.
8 Isabelle Lasserre, Comment le gang des « faux Le Drian » a piégé le gotha mondial, Le Figaro, 3 juin 2019, p. 21.
9 Romain Guibert/Jean Guisnel/Sébastien Le Fol (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian. La grande confession du silencieux, Le Point, 13 juin 2019, pp. 34 à 38.
10 Benjamin Barthe/Marie Jégo, Kashoggi: l’enquête accablante de l’ONU, Le Monde, 21 juin 2019, p. 2.
11 Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d’Edgar et de Ludmilla, Gallimard, p. 108.

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