Observatoire Géostratégique

numéro 196 / 17 septembre 2018

LE CHANOINE ET LE PAPE

En dépit d’un programme européen particulièrement chargé (conseil européen de Meseberg, mini-sommet sur les migrants, rencontre avec Donald Tusk, conseil européen, échange continu d’invectives avec le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini…) sans parler du reste (conférence humanitaire au rabais sur le Yémen du 27 juin 2018 au Quai d’Orsay), le président de la République rencontre le 26 juin 2018 le pape François au Vatican à Rome. Point de passage obligé de toute diplomatie qui se respecte, l’entrevue accordée par le Saint-Père à Jupiter doit être replacée dans son contexte global. Elle mérite quelques explications plus poussées pour mieux en appréhender les tenants et aboutissants. Passé et présent sont étroitement imbriqués.

UN HÉRITAGE TUMULTUEUX : LE PASSÉ D’UNE DISCORDE

Ce déplacement jupitérien n’est qu’un dans une impressionnante saga marquée par une suite d’irritants.

Une impressionnante saga

Bien que la France soit considérée comme « la fille ainée de l’Église », la relation entre notre pays et le Saint-Siège n’a pas toujours été un long fleuve tranquille1. Les causes de crispation avec le plus petit État au monde sont récurrentes. L’adoption de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État de 1905 constitue un irritant structurel même si les passions sont retombées. Il faut savoir que le concept de laïcité à la française ne passe pas bien, y compris après la consécration du vin de messe. On confond trop souvent laïque et athée2. Rappelons que le Vatican conservera des relations diplomatiques avec le régime de Vichy pendant toute la durée de l’Occupation mais les gouvernements de la Libération se gardèrent bien de lui en tenir rigueur. De Gaulle avait pris contact avec Pie XII depuis Alger et obtenu une manière de reconnaissance par une lettre du 15 juin 1944. Au fil de l’Histoire rendre visite au pape est presque devenue une tradition républicaine pour les présidents français. Souvenons-nous que le septennat de Valery Giscard d’Estaing avait été marqué par de sérieuses différences de vue entre la France et le Saint-Siège, notamment au sujet du vote de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en 1975, loi portée par Simone Veil. Comme VGE, six présidents ont sacrifié à cette tradition. Le chef de l’Etat et madame De Gaulle étaient reçus par Paul VI. Georges Pompidou sera le seul à ne pas se rendre au Vatican, en tant que président. Pas de visite d’Etat, mais une audience privée pour François Mitterrand avec Jean-Paul Il. Ce dernier avait une bonne culture religieuse. Il y avait un fluide entre Jean-Paul Il et François Mitterrand. Il y avait aussi un fluide entre Jean-Paul Il avec le couple Chirac, à cause de Bernadette Chirac.

Une suite d’irritants

Avec Nicolas Sarkozy on change d’époque. Une délégation comportant l’humoriste Jean-Marie Bigard, qui surprend. Une désinvolture incroyable car le président de la République française regarde constamment sa montre, n’est pas dans la solennité qui s’impose en pareilles circonstances. Son quinquennat avait été marqué par le cas de Jean-Loup Kuhn-Delforge proposé par Paris en 2008 comme ambassadeur au Saint-Siège, mais refusé par le Saint-Siège en raison de son « profil personnel ». Secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères, il était notoirement homosexuel et pacsé avec son compagnon. La France était alors restée dix mois sans ambassadeur. Avec François Hollande, l’entrevue avec le pape François est glaciale. Elle intervient dans un contexte de révélations par les médias de ses frasques sentimentales mais surtout de crispation autour de la nomination d’un ambassadeur. Le candidat français, Laurent Stefanini n’a jamais reçu l’agrément du Saint-Siège. L’homosexualité de ce catholique pratiquant – reçu en privé par le pape en avril 2015 – a été mise en avant par la presse pour expliquer le silence romain, équivalant à un refus. Cet épisode a été à l’origine d’une crise diplomatique entre la France et le Saint-Siège, Paris se refusant à retirer son candidat. Finalement, après un an de vacance du poste, François Hollande nommera Philippe Zeller au Saint-Siège et Laurent Stefanini, ambassadeur après de l’UNESCO. Tout est bien qui finit bien.

« La France est la fille aînée de l’Église, mais pas la plus obéissante », confiait en souriant ces derniers mois le pape François à des prélats de passage. Quel excellent raccourci pour qualifier la relation bilatérale !

JUPITER EN VISITE À ROME : L’ÉPREUVE DE LA DIPLOMATIE DE L’EN MÊME TEMPS

Protocole parfait, kyrielle de sujets de discussion au menu de l’entrevue d’Emmanuel Macron avec le pape François, une cour fournie, une bourde inexcusable et une dimension hexagonale prégnante : telles sont les grandes lignes de force de ce voyage de Jupiter à Rome.

Un protocole parfait

Fidèle à son habitude, le président de la République ne laisse rien au hasard pour sa première visite au pape François. L’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, Philippe Zeller, diplomate chevronné parvenu au terme de sa mission et de sa carrière diplomatique (il atteindra les 65 ans au début du moins d’octobre 2018), est passablement mis à contribution pour faire de cette visite un succès historique3. Il n’a pas droit à l’erreur tant Jupiter est exigeant, à juste titre. Côté Vatican, le protocole est parfaitement au point : incontournable audience avec le souverain pontife puis avec son secrétaire d’État au palais apostolique dans la matinée du 26 juin 2018 suivie par la cérémonie au Latran dans l’après-midi. Le président de la République prend possession, conformément à la tradition qui remonte à Henri IV, de son titre de chanoine honoraire de la basilique Saint-Jean-de-Latran4. Ce qu’avait refusé François Hollande. Emmanuel Macron ne prononcera pas de discours, contrairement à Nicolas Sarkozy. De sources autorisées, on apprend qu’Emmanuel Macron s’est largement expliqué sur le sujet des relations de l’Église et de l’État à l’occasion de son discours aux Bernardins (9 avril 2018). Le président de la République offre au pape François une édition en italien de 1949 du Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos, écrivain très apprécié du souverain pontife. Ce dernier lui offre un médaillon de Saint Martin qui avait partagé son manteau en deux pour donner la partie lui revenant à un pauvre. Peut-être un clin d’œil du pape des pauvres au président des riches ? Mais, le courant est passé entre les deux hommes5. Les photos de Paris Match en témoignent.

Une kyrielle de sujets de discussion

Rappelons que l’objet principal de ce déplacement, même si le président logera, dans la nuit du 25 au 26 juin 2018, au Palais Farnèse (chancellerie et résidence de l’ambassadeur de France en Italie, il a un petit- déjeuner avec la très influente communauté Sant’Egidio après avoir rencontré le président du conseil italien)6 et non à la Villa Bonaparte (chancellerie et résidence de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, il a un déjeuner avec le cardinal Parolin)7, demeure sa visite au Vatican et son entretien avec le pape. Cette visite a avant tout une dimension politique. Il est vrai que les sujets de discussion ne manquent pas : sort des chrétiens d’orient, environnement, situation au Proche et au Moyen-Orient, questions sociétales (révision des lois sur la bioéthique avec la possible ouverture de la PMA aux femmes célibataires ou aux couples de femmes), Europe, montée des populismes8, traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) non signé par la France, immigration surtout dans le contexte troublé de l’époque, éventuelle visite du pape en France (Paris ou ailleurs), évangélisation souhaitée par le pape lors de sa récente visite en Suisse9….

Notre brillant énarque entend faire une seule bouchée, intellectuellement parlant de ce pape cacochyme10. Cette visite a aussi une dimension humaine : tous deux sont autoritaires avec leurs proches collaborateurs, tous deux se pensent infaillibles sur le plan du dogme, tous deux ont une diplomatie qui fonctionne avec des bouts de ficelle. Jupiter a battu tous les records avec une audience d’une durée exceptionnellement longue (57 minutes, mieux que Barack Obama), une présence féminine prenant quelques libertés avec le protocole du Saint-Siège (une Brigitte sans mantille sur la tête). Cela a son importance pour les revues people qui vont tresser des couronnes de laurier au couple glamour qui s’apprête à barboter dans sa piscine privée au fort de Brégançon11 après avoir goûté à la musique électro le 21 juin dernier à l’Élysée.

Une cour fournie

Le chef de l’État est accompagné d’une importante délégation. La cour suit toujours le roi dans ses déplacements à l’étranger, vieille tradition monarchique. La composition de la délégation est toujours un savant dosage des contraires (catholiques et « laïcards » au bon sens du terme).12 Emmanuel Macron est accompagné d’une ribambelle des bons paroissiens : François Bayrou, Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur en charge des cultes, Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin (sa ville pourrait accueillir une visite papale en 2019), Edouard Tétreau, expert financier et expert de la doctrine sociale de l’Église, l’écrivain Sylvie Germain, le philosophe Rémi Brague, François Sureau, avocat humaniste, pressenti pour être ambassadeur au Vatican ( ?)…. En un mot, le président de la République veut parler aux catholiques identitaires et à la droite selon Christine Pedotti de Témoignage chrétien. Que du beau monde pour accompagner le chef de l’État ! Encore une plaisanterie qui a coûté un pognon de dingue.

Une bourde inexcusable

Petite boutade du président de la République au pape au moment de présenter le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. « C’est un Breton. Il y a des Bretons partout. Les Bretons sont un peu comme la Mafia en France », lâche Emmanuel Macron avant de préciser : « Mais c’est une mafia qui fait du bien ! » De quoi faire rire la délégation française, mais pas le souverain pontife, qui ne semble pas comprendre la plaisanterie franco-française. Ou plutôt la trouve-t-il de mauvais goût. En tous cas, le pape François paraît quelque peu gêné. Car pour lui, la mafia ne prête guère à plaisanterie depuis ses prises de positions tranchées contre les organisations criminelles italiennes. Il en fait une des grandes causes de son pontificat. En juin 2014, il excommunie la Ndrangheta, la mafia calabraise. Lors d’une visite officielle à Naples, il s’attaque à la mafia napolitaine : « Une société qui est corrompue empeste comme un animal pue la mort. » Lors d’un débat international organisé au Vatican en 2017, il réunit experts en sécurité, hauts gradés de la police et diplomates pour rédiger un texte juridique visant à excommunier tous les membres des groupes mafieux responsables de corruption organisée.

La blague présidentielle tranche d’autant plus avec le discours au ton solennel qu’Emmanuel Macron tenait il y a une semaine à Quimper, lors d’une visite officielle avec de nombreux élus locaux. Il saluait alors les « Bretons européens » : « Je sais qu’ici, on est fier d’être Breton, on est fier d’être Français en même temps et on est aussi fier d’être Européen. Et ces fiertés se nourrissent dans les heures les plus difficiles comme les plus fastes, car l’ardeur bretonne et ce patriotisme conjugués ont maintes fois dans notre histoire montré leur force »13. Décidemment, Jupiter semble manquer du savoir-vivre élémentaire, du moins celui qui se pratique dans la diplomatie, et à plus forte raison, avec le Souverain pontife avec lequel « il est même allé au-delà non seulement du protocole mais de l’imaginable (ivresse du sommet) » !14

Une dimension hexagonale

Lors de son discours aux Bernardins (9 avril 2018), Emmanuel Macron avait déclaré qu’il souhaitait « réparer le lien entre l’Église et l’État qui a été abîmé ». Ce qui avait soulevé un flot de critiques et lui avait attiré la critique « d’atteinte à la laïcité ». Avec le pape, il marche sur des œufs et doit tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de s’exprimer. Le pape François souligne, à titre de petite critique, que la France a tendance à « exagérer la laïcité »15. Du côté du château, on s’empresse de préciser que, pour dissiper ces quelques vapeurs d’encens, Jupiter envisage de rencontrer d’ici la fin de l’été les obédiences maçonniques, jusqu’ici négligées, et très critiques à l’encontre des ambiguïtés du chef de l’État sur la laïcité. Une manière de rééquilibrer la balance pour démontrer qu’Emmanuel Macron n’a pas totalement perdu la foi… dans sa pratique du « en même temps ». Décidemment, il est toujours difficile de séparer les choses de l’intérieur et celles de l’extérieur, le spirituel du temporel16… surtout si votre côte de popularité s’effrite (Cf. affaires de la piscine, de la célébration de la fête de la musique à l’Élysée et, surtout, celle du financement de la campagne présidentielle du candidat Macron par la métropole lyonnaise)17.

 
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Diplomatie du ludion, diplomatie du vibrion, diplomatie de l’indignation, diplomatie des contraires ! Telles sont certaines des caractéristiques de la pratique jupitérienne extérieure à la lumière de plus d’une année d’expérience accumulée. Formons le vœu que cette rencontre conduise notre président « narcissique »18 à tendre vers un peu plus d’humilité dans sa pratique quotidienne de la diplomatie dont les résultats se font attendre. Sans parler des claques trumpiennes à répétition sur le climat, sur le nucléaire iranien, sur le commerce, sur le conseil des droits de l’homme… Et il lui en faudra de l’humilité alors que « le chef de l’État insupporte ceux qu’il ne faisait qu’irriter. Il agace ceux qui lui accordaient le bénéfice du doute. Il déçoit une partie de ceux qu’il séduisait. Il désenchante ceux qu’il avait emballés »19. Au moment où tout s’est aggravé dans le monde, Emmanuel Macron serait bien inspiré de méditer la morale de la nouvelle fable des relations internationales, celle du chanoine (surtout jupitérien et de Latran, c’est forcément être tartuffe en même temps)20 et du pape.

Jean Daspry
2 juillet 2018

1 Guy Konopnicki, La République laïque défend son titre de fille ainée de l’Église, Marianne, 29 juin-5 juillet 2018, pp. 80 à 84.
2 Henri Pena-Ruiz, Dictionnaire amoureux de la laïcité, Plon, 2018.
3 Delphine Paillard, L’art (délicat) de préparer une visite présidentielle au Vatican, M Le magazine du Monde, 23 juin 2018, pp. 17-18.
4 Figaro-ci… Figaro-là, Pas de discours d’Emmanuel Macron au Latran, Le Figaro, 16-17 juin 2018, p. 44.
5 Jean-Marie Guénois, Entre le Pape et Macron, le courant passe…, Le Figaro, 27 juin 2018, p. 9.
6 https://it.ambafrance.org/-Le-Palais-Farnese-
7 https://va.ambafrance.org/La-Villa-Bonaparte
8 Virginie Malingre, Macron et le pape, alliés de circonstance face aux populismes, Le Monde, 28 juin 2018, p. 9
9 Jean-Marie Guénois, Le Pape exhorte à l’évangélisation, Le Figaro, 22 juin 2018, p. 9.
10 Antoine Perraud, Face au pape, Emmanuel Macron se vit en héros stendhalien, www.mediapart.fr , 26 juin 2018.
11 La petite piscine qui éclabousse, Le Canard enchaîné, 27 juin 2018, p. 1.
12 Soazig Quéméner, Les réseaux cathos de Macron, Marianne, 22-28 juin 2018, pp.16-19.
13 Olivier Pérou, « Les Bretons, c’est la mafia française ». Macron fâche-t-il la Bretagne ?, www.lepoint.fr , 26 juin 2018.
14 Antoine Perraud, Quand Macron flatte l’encolure du pape, Blog : tournure, www.mediapart.fr , 26 juin 2018.
15 Cécile Chambraud/Virginie Malingre, Emmanuel Macron à la rencontre du pape, Le Monde, 26 juin 2018, p. 8.
16 Virginie Malingre, Pas de spécificité du vote catholique en faveur du chef de l’État, Le Monde, 26 juin 2018, p. 8.
17 Macron : « En attendant ma piscine, c’est moi qui plonge dans les sondages », Le Canard enchaîné, 27 juin 2018, p. 1.
18 Jean Rouaud, « Très cher Manu… », Le Monde, 26 juin 2018, p. 26.
19 Gérard Courtois, La fin de l’état d’indulgence, Le Monde, 27 juin 2018, p. 26.
20 Erik Emptaz, L’habile fait le chanoine, Le Canard enchaîné, 27 juin 2018, p. 1.

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