Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

LE DRIAN A ENCORE FORCÉ SUR LE CHOUCHEN…

« Perseverare diabolicum ». Décidément, on n’arrête plus Jean-Yves Le Drian de s’exprimer. Il est pris d’une crise de « communiquite » aigüe., marqueur de la « société du spectacle » et du « contact » si bien décrite par Régis Debray (« La société du spectacle n’a battu véritablement son plein qu’à Versailles sous l’Ancien Régime, à la cour de Louis XIV. Nous voilà dans la société du contact »)1.

Nous en avions eu un exemple récent avec son entretien à l’Express2. À la veille de son déplacement au Mali (pour y représenter Jupiter aux cérémonies de prise de fonction du président IBK) et avant d’accompagner Jupiter à l’assemblée générale de l’ONU à New York (pour faire de la figuration auprès de son Dieu païen préféré), Jean-Yves Le Drian, notre nouveau Fernand Braudel, nous livre son panorama du monde contemporain sur deux pages au quotidien Le Monde3. C’est censé être du sérieux. À être sérieux un instant, ce serait plutôt du Fernand Raynaud.

En fait « d’École des annales », ce serait plutôt l’école des banales ou des banalités érigées en pensées profondes. Penchons-nous sur les principales têtes de chapitre de ce morceau d’anthologie (un tri sélectif s’impose dans ce monceau d’inepties) qui devrait venir grossir le sottisier diplomatique (de la direction des Archives du Quai d’Orsay à La Courneuve) déjà bien garni depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron (en nouvelle chute dans les derniers sondages) ! À lire sa prose, nous détenons la preuve que le Talleyrand Breton est un bonimenteur de haut vol.

« MULTILATÉRALISME EFFICACE » : LA PLAISANTERIE

Notre bonimenteur de foire ne sait pas bien ce qu’il dit tant sa pensée est confuse et son expression écrite flottante. Les racines du mal (« la diplomatie vit une crise », mazette) sont énumérées sans la moindre hiérarchisation : le respect de la parole donné et de la signature est remis en cause, les faits sont manipulés et refusés, faute de vérité commune, il n’y a plus de place pour le dialogue. C’est pourquoi, il « faut donc agir pour restaurer un multilatéralisme efficace ». Et de citer en exemples la réforme de l’ONU et de l’OMC, le G5 Sahel… pour travailler avec des « puissances de bonne volonté ». Ceci n’est pas sérieux.

D’une part, ce n’est pas la « diplomatie qui vit une crise ». Elle existe et existera toujours avec ses divers leviers : bilatérale, régionale, universelle. Ce qui est en crise, c’est le système de gouvernance des relations internationales en raison de l’absence de confiance due au retour des rapports de force, à la substitution de la paix par la force à la paix par le droit. Cela s’appelle une confusion dans les termes.

D’autre part, le recours à des « puissances de bonne volonté »., c’est la négation du multilatéralisme (universel en principe) et la prééminence de la « diplomatie des clubs » (Bertrand Badie). Dans ce cadre, on ne discute qu’avec ceux qui pensent comme vous (« like minded »). L’ostracisme dans la pratique des relations internationales (celui que nous pratiquons avec l’Iran, la Russie, la Syrie) ne conduit nulle part si ce n’est à la catastrophe à plus ou moins long terme.

UNION EUROPÉENNE : LA MYSTIFICATION

À en croire notre Vergennes breton, « depuis dix-huit mois, l’Union européenne a accompli des pas très importants qui ne sont ni reconnus ni identifiés comme tels ». Abrutis que nous sommes, nous ne nous étions pas aperçus que le machin européen fonctionnait à la perfection depuis l’arrivée de Kim Jong-Macron. Et de citer les secteurs d’excellence de l’Union : Europe sociale, directive sur les travailleurs étrangers, stratégie numérique, protection du droit d’auteur, Fonds européen de défense, refus du diktat commercial américain, condamnation de la violation de la Hongrie pour ses violations de l’état de droit. N’en jetez plus, la coupe est pleine. Et d’attribuer la paternité de se sursaut européen à la France qui « joue son rôle et entraîne ses partenaires ».

Tout juste confesse-t-il un problème de « mise en œuvre des conclusions du conseil de juin » dernier sur les migrants ! Fallait y penser. On se demande pourquoi les citoyens européens marquent une telle défiance à l’égard du projet européen et que nos dirigeants soient pris de panique à l’approche des élections au Parlement européen en mai prochain ? De plus, nous avons appris récemment que la très charmante ministricule en charge des Affaires européennes, Nathalie Loiseau de mauvais augure avait rédigé une note confidentielle dans laquelle elle stigmatisait l’inertie européenne4. Qui croire dans ces conditions ? Le père ou la fille ? Quand cessera-t-on de prendre les Français pour des imbéciles, de vulgaires gogos ? Notre Loiseau sortie Ducoulombier (tel est son nom de femme mariée) vient encore de nous raconter de nouvelles sornettes à longueur de colonnes : « Le seul moyen de ne pas perdre la bataille contre les populistes, c’est de la mener »5. Nous en reparlerons après les élections au Parlement européen et mesurerons ses capacités d’anticipation du futur.

PROCHE-ORIENT : L’ABSENCE

Rien de nouveau sous le soleil. Le brouet médiatique ne change pas d’un iota. Les propos incolores, inodores, sans saveur et parfois contradictoire, que le saronide à l’Ouest nous débite sur la Syrie, les Kurdes, l’Iran laissent le lecteur sans voix. Le moins que l’on puisse dire est qu’inflation des mots est synonyme d’impuissance des actes. C’est grâce à sa participation au Small Group (un machin américain), à son action humanitaire, à son appui à des élections que Jean-Yves Le Drian pense résoudre la crise syrienne et donner à la France une place de choix dans la suite des évènements. Sur la question kurde, nous sommes pleinement rassurés : « La solution kurde en Syrie passe par une réforme de la Constitution permettant une véritable régionalisation et une reconnaissance de la réalité kurde ». Avec pareil galimatias, le problème kurde n’est pas en passe de trouver une solution. Pour la question iranienne, nous apprenons que « notre capital diplomatique réside dans notre fiabilité ». L’accord du 14 juillet 2015 et nous attendons des États-Unis « une saine clarification sur les secteurs qui ne sont pas touchés par les mesures extraterritoriales ». Pour faire bonne mesure, et s’aligner sur l’Amérique, « l’Iran devra venir à la table des discussions sur le reste : le nucléaire après 2025 ; ses interventions au Liban, au Yémen ou en Syrie ; son activité missilière prolifique. C’est la proposition qu’a faite M. Macron à M. Trump en avril et qu’il expose depuis plus d’un an ».

En attendant, tous nos grands groupes désertent l’Iran de peur de sanctions de Washington. Tout ce charabia (le terme « prolifique » est impropre et devrait être remplacé par le terme consacré de « proliférant ») traduit le fait que la diplomatie française est parfaitement déboussolée dans la région, pour ne pas dire totalement marginalisée. Pour ce qui est du Yémen, la France devrait mettre la pédale douce sur ce pays (dont l’un des principaux pyromanes est l’Arabie saoudite et qui pourrait nous conduire un jour devant la CPI pour crime contre l’humanité, crime de guerre) fait plus de morts que les combats6.

AFRIQUE : LE MIRAGE

Les délires du diplomate en culottes courtes se prolongent sur le continent africain. Pour ce qui est de la crise libyenne, et alors que le pays est en voie de déliquescence avancée, tout va très bien madame la marquise dans la mesure où « la date du 10 décembre (pour les élections) a été fixée par les Libyens et validés et le processus a été validée par le Conseil de sécurité et par Ghassan Salamé (envoyé spécial de l’ONU en Libye et papa d’une folliculaire qui sévit sur France Inter et France 2, Léa) ». Chapeau Docteur Coué. S’agissant du G5 Sahel et la force conjointe, notre barde nous déclame que tout va bien puisque « les chefs d’État ont décidé d’accélérer les opérations, maintenant les financements doivent embrayer ». Une fois de plus, il fallait y penser. La crise du Sahel, ce n’est qu’un léger problème d’embrayage qui patine. On ne comprend pas, dans ces conditions, pourquoi les attaques se multiplient au Burkina Faso7. À en croire les experts, nous avions cru comprendre que les solutions des problèmes de la région étaient sécuritaires mais aussi économiques, sociaux religieux, ethniques, démographiques…

PRÉTENDUES INGÉRENCES RUSSES : LE BOUC ÉMISSAIRE

Notre druide préféré, qui a du tomber dans la potion magique en mai 2017, voit rouge quand il s’agit du méchant ours russe comme il l’a fait récemment sur le terrorisme en Syrie8. « C’est à la Russie de faire les choix de son destin. Elle est attachée à un grand principe, la non-ingérence. Coopérer avec nous nécessite aussi qu’elle ne s’ingère pas dans nos affaires politiquement, médiatiquement (suivez mon regard vers Russia Today) ou pire, à travers des attaques chimiques comme dans l’affaire Skripal. La non-ingérence, ça se négocie pas ». Vladimir Poutine est prévenu : la légion va sauter sur le Kremlin. On manque de s’étouffer à entendre de pareilles sornettes sous la plume du chef de la diplomatie française. Il n’a toujours rien compris à ce qu’était le cœur de la diplomatie, la discrétion avant toute chose.

La meilleure réponse que l’on puisse apporter à notre diplomate à la petite semaine est celle d’Élisabeth Lévy, journaliste et directrice de la rédaction de Causeur. Dans son dernier numéro, le magazine publie notamment une longue interview de Frédéric Taddeï, qui présente à partir de la rentrée une émission sur la chaîne RT France. Elle répond aux questions d’un journaliste du Figaro :

« Et puis, de l’ingérence étrangère, comme vous y allez ! À ma connaissance, RT France offre un point de vue russe sur l’actualité, vous pouvez ne pas être d’accord avec ce point de vue, et aussi ne pas les regarder mais si c’est de l’ingérence, Hollywood est la plus fantastique entreprise d’ingérence qui ait jamais existé. Allez-vous interdire les chaînes qataries en France sous prétexte que le Qatar n’est pas une démocratie et que sa politique vous déplaît ? »9.

Cela s’appelle de l’indignation à géométrie variable en bon français !

 
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« On connaît dans les grandes cours, un autre moyen de se grandir : c’est de se courber » (Talleyrand). Décidément, notre lorientais désorienté se console comme il peut. En faisant la promotion du tourisme, en faisant partie de la « mafia bretonne » dénoncée par Jupiter au Pape François, en se faisant l’ardent promoteur de la transformation numérique au Quai d’Orsay avec pour objectif un service public des Affaires étrangères numérique en 2022 (cela promet quelques joyeusetés !)10, en pratiquant assidument une certaine philosophie. Tout ceci n’aurait pas le moindre intérêt s’il ne représentait pas très officiellement la France à l’étranger. Cirer en permanence les pompes à Jupiter, pourquoi pas ? Mais le faire de manière aussi ostensible, c’est digne des démocratures, des démocraties illibérales mais pas de la patrie autoproclamée des droits de l’homme et des farces et attrapes. L’entretien tout empreint de majesté, qu’il vient d’accorder au Monde, est d’une vacuité affligeante. Il traduit parfaitement le rôle précis de Jean-Yves Le Drian sur l’échiquier macronien, celui d’un vulgaire commentateur de l’actualité internationale sur laquelle il n’a pas la moindre prise. Aucune pensée stratégique mais des slogans publicitaires. Le ministre de l’Europe (morte) et des Affaires (qui lui sont de plus en plus) étrangères dépasse les bornes de la bienséance diplomatique. On ne raconte pas tout et n’importe quoi lorsque l’on est le chef de la diplomatie française. Pourquoi ce prurit de communication à deux balles ? Peut-être pour avoir encore forcé sur le Chouchen ! Kenavo…

Ali Baba
1 octobre 2018

1 Régis Debray, L’effet jogging, Marianne, 21-27 septembre 2018, p. 86.
2 Jean Daspry, Le cours de diplomatie « Express » de Jean-Yves Le Drian, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 septembre 2018.
3 Jean-Yves Le Drian (propos recueillis par Nathalie Guibert/Alain Sallès/Marc Semo, « La Russie ne doit pas s’ingérer dans nos affaires. Il faut agir pour restaurer un multilatéralisme efficace », Le Monde, 23-24 septembre 2018, pp. 1-2-3.
4 Ali Baba, Nathalie Loiseau, Janus bifrons, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 septembre 2018.
5 Catherine Chatignoux/Virginie Robert (propos recueillis par), « Le seul moyen de ne pas perdre bataille contre les populistes, c’est de la mener », Les Échos, 28-29 septembre 2018, p. 8.
6 Louis Imbert, Au Yémen, la misère fait plus de morts que les combats, Le Monde, 21 septembre 2018, pp. 1-2-3.
7 Christophe Châtelot, Le Burkina Faso face au nouveau « front djihadiste » de l’est, Le Monde, 22 septembre 2018, p. 4.
8 Richard Labévière, Terrorisme : Le Drian abuse du chouchen, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 septembre 2018.
9 Alexandre Devecchio, Élisabeth Lévy : Taddeï, la liberté d’expression et le manichéisme triomphant, www.lefigaro.fr , 21 septembre 2019.
10 Émile Marzolf, Comment le Quai d’Orsay organise sa transformation numérique ?, www.acteurspublics.com , 28 septembre 2018.

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