Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

L’envers des cartes du 12 janvier 2014

TOUS CHARLIE ! ET APRES ?

La tuerie ou plutôt l’exécution commise à la rédaction du journal Charlie Hebdo constitue certainement ce que Jean Baudrillard qualifiait d’ « événement fractal », c’est-à-dire un fait oscillant entre plusieurs registres d’interprétation, augurant de conséquences politiques, sociales et culturelles inédites et importantes, mais dont – pour l’instant – il est impossible d’évaluer l’ampleur tant en qualité qu’en quantité…

Un constat peut être d’ores et déjà établi. Suite à la fusillade elle aussi meurtrière de Montrouge, quelques heures après le « rafalage » de Charlie Hebdo, suite aux assassinats à répétition qui ont ponctué l’année écoulée à Marseille, dans sa région et en Corse : l’usage banalisé d’armes de guerre (A-47, RPG, etc.) va inévitablement se reproduire en France et dans d’autres pays d’Europe. Cette menace hydride et polymorphe, qui mêle petite et moyenne délinquance au grand banditisme, au crime organisé et aux idéologies salafo-jihadistes, constitue-t-elle désormais une menace « stratégique » d’un nouveau type ?

MENACE STRATEGIQUE

L’enquête sur le profil des terroristes devra être poussée à son terme. Prudence, car il s’agit d’établir maintenant les liens réels des deux frères Kouachi avec Al-Qaïda au Yémen, d’authentifier la revendication et d’établir les complicités d’Amedy Coulibaly, sa compagne ayant gagné la Syrie via Istanbul. Cette surenchère terroriste traduit-elle un nouvel épisode de la concurrence théologico-politique que se livrent désormais ce qui reste d’Al-Qaïda avec l’ « Etat islamique » ? Une filiation est clairement établie, nous ramenant à des réseaux dormant qui se réfèrent toujours au GIA (Groupes islamiques armés) algériens des années nonante.

Dans ce contexte, la présence de plus d’un millier de jihadistes d’origine française en Irak et en Syrie représente une réelle menace stratégique. L’exemple de Mehdi Nemmouche est éloquent et il y a fort à parier que les jeunes français rentrant d’Irak et de Syrie ne s’inscriront pas spontanément au chômage ou à des programmes d’apprentissage de plombiers ou boulangers… On sait aussi que les services secrets turcs n’aident pas les polices européennes à « tracer » ces jeunes jihadistes parce qu’ils soutiennent, depuis des années, les jihadistes de Nosra et de Dae’ch. Par contre, on sait aussi que les services syriens de renseignement sont susceptibles d’apporter une collaboration efficace pour démonter les « filières de retour », faudrait-il encore cesser de diaboliser Bachar al-Assad qui, selon le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius « n’a pas le droit d’être sur terre ! » et reprendre langue avec les autorités de Damas. Faudrait-il aussi un peu de cohérence quant aux réponses militaires opposées au terrorisme salafo-jihadiste dans le monde : d’un côté on se félicite du déploiement des armées françaises au Sahel et en Irak alors que d’un autre, on ne cesse de diminuer gravement leur budget jusqu’à mettre en péril leurs capacités opérationnelles !

AGIR EN AMONT !

Même si ce n’est pas la seule causalité, le terrorisme salafo-jihadiste s’enracine dans le mal-développement, l’analphabétisme et le « deux poids-deux mesures » dans le règlement des crises internationales. Certains chefs de guerre sont traînés devant la Cour pénale internationale (CPI), alors que d’autres sont épargnés au nom de leur droit à la sécurité et à la « légitime défense »… Il est non moins certain qu’un traitement diplomatique et politique des grandes crises internationales – plutôt que militaire – et pas seulement aux Proche et Moyen-Orient, peut contribuer à assécher le terreau du terrorisme. Cet aveuglant constat a déjà été dressé aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001… il y a donc plus de quatorze ans !

Par ailleurs, la lutte contre le financement de ce même terrorisme et ses bailleurs de fonds, souvent parfaitement identifiés, pourrait être, elle aussi, plus volontariste même si, évidemment, elle met en cause passablement d’intérêts économiques vitaux, notamment pétroliers et autres pour certaines grandes puissances occidentales. Enfin, la lutte contre les maîtres d’œuvre des idéologies radicales qui inspirent le terrorisme salafo-jihadiste – eux-aussi parfaitement identifiés – devrait être plus radicalement poursuivie, et ce au moins depuis le début des années quatre-vingt-dix.

Si les outils policiers et judicaires de nos vieilles démocraties demeurent absolument indispensables pour réprimer et sanctionner les terroristes, il s’agit aussi de dissuader les candidats potentiels au jihad. Sur le territoire national, comme à l’étranger, il s’agit donc de multiplier initiatives et coopération sur le front de l’éducation comme en matières économique, sociale et culturelle. Cela prend du temps et nécessite d’importants moyens, ne serait-ce que pour garantir un nombre suffisant de bourses permettant aux étudiants (dans un sens sud-nord comme dans l’autre) de sortir de l’ethnocentrisme, des certitudes sensibles et des idées reçues.

Hormis les récents assassinats de Toulouse et Montauban commis par Mohamed Mehra, la France n’avait pas connu d’attentats terroristes importants depuis 1995. On ignore trop souvent que cette relative tranquillité est due, en grande partie, au travail ingrat, continu et risqué des services de renseignement intérieurs et extérieurs. En 2008, avec la création de la Direction du renseignement intérieur (DCRI), fusionnant la DST (Direction de la surveillance du territoire) et les vieux « Renseignements généraux »1 , la France s’est doté d’un outil moderne à finalité judiciaire de contre-terrorisme, de contre-espionnage et de contre-ingérence. La machine fonctionne plutôt bien même si elle ne repose que sur quelques milliers de fonctionnaires dévoués. Même avec un « coordonnateur national », la fluidité de la coopération avec les services extérieurs et militaires n’est pas toujours parfaite – ecce homo -, mais les résultats sont là… même si une grande ombre demeure au tableau : l’absence de loi-cadre sur le renseignement protégeant les agents et leurs missions…

VIVE LES REPUBLIQUES !

En tout état de cause, et malgré des « coalitions internationales » qui reproduisent organiquement les impasses de la « guerre contre la terreur » des deux administrations Bush – dont on connaît le bilan désastreux en la matière -, il s’agit de conforter les appareils d’Etat régaliens au lieu de les détruire (Irak, Libye, Syrie, etc.). Seuls des Etats-nations et leurs peuples, forts de leurs institutions, peuvent répondre aux défis terroristes de notre monde globalisé. Dans le contexte actuel, il serait effectivement mal venu de les affaiblir par quelques interventions naïves d’ONGs droits-de-l’hommistes et supra-nationales – dont on connaît rarement les agendas, les financements et les vraies finalités.

« Le Peuple-nation est construction permanente. La liberté, en Europe et dans le monde, se construit par lui. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République », écrivait l’historien Marc Bloch. A l’issue d’une somme, dont les références et la documentation sont impressionnantes, Gabriel Galice2 a reconstruit brillamment une évidence fondatrice et opérationnelle mais trop souvent oubliée, – le Peuple-nation constitue l’outil indispensable de nos régulations intérieures, celles du contrat social, mais aussi celles de nos échanges internationaux : « chaque Peuple joue son instrument dans la partition du monde, chacun appose les couleurs de sa palette sur la fresque d’ensemble. Chacun cherche à prolonger ses valeurs et ses intérêts, ses habitus et ses alliances. Chacun veut accroître sa liberté et son influence, à défaut limiter celles des autres… »

Certes, la mondialisation contemporaine signe le retour du grand Léviathan et de sa « guerre de tous contre tous », mais ceux qui savent préserver et consolider leur souveraineté nationale seront toujours mieux armés que les autres…

Richard Labévière
12 janvier 2014

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