Observatoire Géostratégique

numéro 119 / 20 mars 2017

L’Envers des Cartes du 14 mars 2016

SYRIE : CINQ ANS DE METAPHYSIQUE DIAFOIRUS …

En France plus qu’ailleurs, certaines questions internationales finissent par confiner au religieux. Il en va ainsi du conflit israélo-palestinien et du génocide rwandais qui déclenchent – aussitôt évoqués – postures mystiques, déferlements de propagande et noms d’oiseaux. N’ayant pas échappé à la boulimie commémorative de la presse parisienne, la crise syrienne qui vient d’entrer dans sa sixième année, provoque encore toutes sortes de transes chez toutes sortes de belles âmes, de redresseurs de pensées courbes et de toutous de garde aux aboiements sélectifs.

Si nul ne conteste la gestion désastreuse de l’emprisonnement des enfants de Deraa, ayant écrit sur les murs : « Bachar dégage ! » – affaire qui a constitué le facteur déclencheur de la crise en mars 2011 – ; si chacun pouvait s’inquiéter de la lenteur des réformes de structures, qui étaient pourtant engagées avec l’aide de la France depuis le début des années 2000 ; enfin, si personne ne pouvait comparer la Syrie avec la Confédération helvétique, il paraissait tout aussi stupide de la confondre avec la Corée du nord…

Deraa : une troisième année de sécheresse avec plusieurs milliers d’ouvriers agricoles impayés, des armes de guerre qui rentrent impunément depuis la Jordanie et l’Irak voisins par les caravanes des tribus transfrontalières sunnites et les activistes des Frères musulmans jordaniens qui chauffent à blanc la prière du vendredi… ça fait beaucoup ! L’auteur de ces lignes a vu – de ses yeux vus – des snippers masqués tirer depuis les toits des maisons sur les forces de l’ordre locales. Ciblées, évidemment celles-ci se sont mises à riposter, causant ainsi les premières dizaines de morts d’une guerre civilo-internationale qui en ferait plus de 300 000.

D’entrée de jeu, les rédactions parisiennes qui n’avaient personne sur place et dépourvues de bons experts, commencèrent à marteler la fable des manifestations « pacifistes », unilatéralement réprimées dans le sang. D’entrée de jeu ! Ce pauvre Jean-Pierre Filiu écrivait sans ciller dans Le Monde1 que les jihadistes étaient littéralement paniqués, submergés qu’ils étaient par un tsunami « démocratique » en train de déferler sur l’ensemble du monde arabe ! Par conséquent et dès le départ, la crise syrienne a bénéficié d’un traitement particulier, subjectif et idéologique : Hafez Al-Assad avait été l’allié de Brejnev même s’il avait participe à la première guerre du Golfe contre Saddam ; le Baath restait un parti socialiste et laïc particulièrement détesté des monarchies pétrolières (nos grand amis) ; enfin, Bachar – même s’il avait multiplié les ouvertures internationales et domestiques depuis juin 2000 -, avait aussi reconduit son alliance avec le camp des Méchants : la Russie, l’Iran, le Hezbollah libanais et les organisations palestiniennes qui n’avaient jamais cru à camp David…

A Paris, les classes politique, diplomatique et médiatique avaient copieusement loupé le coche de la révolte tunisienne. On se souvient des brillantes prestations de Mme Alliot-Marie, qui proposait au Parlement de partager notre savoir faire sécuritaire avec les nervis de Ben Ali, d’Alain Juppé qui amènait des oranges aux manifestants de la place Tahrir au Caire et de Nicolas Sarkozy qui lançait une nouvelle grande guerre « humanitaire », le 19 mars 2011 en Libye. Un an plus tard, le même Juppé – qui venait de manger son chapeau sur le retour de la France dans le Commandement intégré de l’OTAN -, décidait de fermer l’ambassade de France à Damas… Décision des plus hasardeuses, nous privant ainsi de bouches et d’oreilles précieuses, notamment sur le front de la lutte anti-terroriste !

En juillet 2011, Eric Chevallier, que son copain Kouchner a bombardé ministre plénipotentiaire en passant devant tous les diplomates du Quai, est rappelé à Paris. Quelques mois auparavant, Kouchner l’a nommé ambassadeur de France… en Syrie. Malin, ce médecin – précédé de son CV d’ancien French Doctor -, sent très bien qu’il ne va pas être accueilli avec des fleurs dans la capitale syrienne. A peine nommé donc, il en fait des tonnes dans le genre : Bachar, phare planétaire de la civilisation… Peu rompu aux ficelles du métier diplomatique, même s’il apprend vite, il se fait proprement engueulé. Les éminences du cabinet de Juppé lui expliquent que s’il veut poursuivre sa brillante carrière diplomatique, il a tout intérêt à se contorsionner à 360 degrés afin de prendre clairement fait et cause pour la « Révolution syrienne », d’autant que certaines et certains de ses plus brillants thuriféraires vivent à Paris depuis plus de trente ans et que… miracle ! Ils parlent français.

Ainsi, comme on l’a fait de la reconnaissance précipitée d’un Conseil national de transition en Libye avec les résultats que l’ont connaît, la France éternelle adoube quelques happy fews, plutôt improbables : deux sœurs un peu fofolles qui ont toujours dégusté à tous les râteliers, un prof de socio sans étudiant et un économiste qui ne comprend toujours pas pourquoi il n’a jamais été ministre dans son pays d’origine. Du lourd ! D’autant que le Qatar commence joyeusement à arroser ce « gouvernement en exil » de tombereaux de dollars. Dans les hôtels cinq étoiles de Paris, du Caire, d’Istanbul et de Doha, on retrouve désormais le pragmatique Eric Chevallier – sur la photo – au milieu de cette joyeuse bande. Problème : la plupart de ses histrions n’ont pas mis les pieds au pays depuis belle lurette. Quant aux membres des Comités de coordination nationales – qui, eux travaillent sur le terrain et récusent toute ingérence étrangère, envisageant d’entreprendre une négociation avec le gouvernement syrien -, la diplomatie française ne veut, tout simplement pas les voir !

En juillet 2011, durant l’engueulade de Chevallier, les experts du Quai d’Orsay affirment le plus sérieusement du monde que Bachar ne passerait pas Noël. Bien vu ! Amateurisme, incompétence et métaphysique de Diafoirus, ces chapeaux pointus décrètent que l’affaire est d’ores et déjà pliée comme le furent celles de Tunisie, d’Egypte et de Libye ! Avec l’arrivée de François Hollande à l’Elysée, on se prend à rêver qu’il va enfin être possible de revenir à de plus sérieux diagnostics. Que nenni ! Laurent Fabius décrète que « Bachar ne mériterait pas d’être sur terre » et que « les petits gars de Jabhat al-Nosra font du bon boulot ! » La métaphysique Diafoirus s’épaissit et produit trois brillants théorèmes : Bachar est personnellement responsables des 300 000 morts de la guerre ; il a crée Dae’ch ; il doit partir et tout sera réglé…

L’un des plus beaux spécimens de cette métaphysique Diafoirus est paru dans « Les carnets du CAPS – Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères et du Développement international »2, document à diffusion restreinte. Sous la plume de Michel Duclos, qui fut ambassadeur de France en Syrie de 2006 à 2009, son titre annonce la couleur : « Bachar al-Assad – portrait d’un dictateur »… En ouverture est cité un article de la revue Commentaire – « Le régime d’Assad : le sabre du Mamelouk et le secret de la Mafia » – de Gérard Araud, l’un des porte-voix de l’école néo-conservatrice française.

Le portrait se poursuit par l’évocation des études d’ophtalmologie du jeune Assad à Londres où, « il n’est guère sorti, lors de ce séjour, d’un milieu très étroit ». La suite est plus curieuse : « à la différence de Michael Corleone dans le film de Coppola, Le Parrain, Assad recevra entre 1994 et 2000 une véritable formation de pouvoir suprême, sous l’œil vigilant de son père et de quelques mentors désignés par celui-ci »… De retour en Syrie Bachar se voit confier la responsabilité du dossier libanais au sujet duquel notre biographe écrit ceci : « Isabelle Hausser, dans son roman-portrait Les couleurs du Sultan (il indique la maison d’éditions3) qui est sans doute la meilleure introduction au drame actuel de la Syrie, a mis en relief la signification profonde de cet épisode »…

En lisant ce roman, qui n’est pas à tomber par terre, chaque habitué de la lecture des TD (télégrammes diplomatiques) pourra y reconnaître les tics de langage de la correspondance diplomatique (descriptif des faits et commentaires). En l’occurrence, il s’agit du récit circonstancié de la défection du général Manaf Tlass – le fils de l’ancien ministre de la Défense d’Hafez, ancien confident de Bachar -, exfiltré de Syrie par les services français ! Mais ce que ne dit pas notre biographe un peu cachotier… c’est que la romancière exceptionnelle en question n’est autre que sa propre compagne. Assez moyen !

Quoiqu’il en soit, le portrait s’étire en suivant deux « matrices » : celle de la dictature syrienne « d’inspiration soviétique » bien-sûr, et celle de la tribu, « concentration du pouvoir entre les mains d’un clan ». Vient ensuite le portrait du « faux réformateur » et de l’ « héritier sans état d’âme ». Encore, « comme Michael Corleone, il est devenu dès son accession aux affaires, loup parmi les loups… » Et comme l’écrit « Jean-François Filiu », nous pensons que notre biographe veut parler ici de « Jean-Pierre », Bachar va « compenser le sentiment d’illégitimité interne par la recherche systématique de garanties extérieures et finalement de parrains étrangers ». Evidemment, dans la région, ce tropisme est assez exceptionnel !

Inévitablement, notre biographe ne peut s’empêcher d’attribuer à Bachar l’assassinat de Rafik Hariri (14 février 2005), se retenant in extremis de citer encore Michael Corleone. Mais « là aussi », ajoute-t-il, « l’intuition de la romancière Isabelle Hausser rejoint ce que ses confidents ont pu observer : arrivé aux affaires par un coup du sort, Bachar al-Assad a traversé sans dommages des épreuves considérable (la crise irakienne, l’affaire libanaise notamment) ; il croit fermement en sa bonne étoile ». Cette psychanalyse de comptoir culmine par un constat himalayen : « la connexion avec l’Iran et le Hezbollah, pour ses compatriotes, c’est là que réside le principal mystère du personnage ». Mais Rouletabille n’est pas au bout de ses surprises : « comment (Bachar) bascule-t-il dans la catégorie des criminels de masse ? »

Réponse : « aujourd’hui, en grande partie du fait de la responsabilité personnelle de Bachar al-Assad, la Syrie est saignée à blanc ». Rappelons que ce portrait sidérant est publié en ouverture d’un document officiel du Quai d’Orsay intitulé Question(s) d’Orient(s). Ainsi, on comprend mieux qu’avec de telles analyses, puisées aux sources des meilleures romancières françaises, cinq années de métaphysique Diafoirus aient ainsi pu égarer la diplomatie de notre pays, la tournant en ridicule achevé jusqu’à la rendre proprement inutile pour la majorité des pays de la région, sauf pour nos nouveaux amis saoudiens qui exigent maintenant la Légion d’honneur…

Richard Labévière
14 mars 2016

1 27 août 2011.
2 Numéro 21 – été 2015.
3 C’est nous qui précisons…

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